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Une « révolution » dans la formation des enseignants…

La ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet, dans une interview du 14 avril à La Dépêche l’affirme tout de go : « sur la formation des professeurs, c’est une vraie révolution que le Président de la République m’a demandé de préparer » (Galle-Tessonneau, 2024). C’est en effet une sacrée révolution qui se profile, mais peut-être pas là où la ministre la pressent.

Un document de travail du ministère de l’Éducation Nationale, daté du 24 mars 2024, a étonnamment fuité, et s’il est encore soumis à certains arbitrages, il trace les grandes lignes des orientations retenues. On pourra en trouver un résumé dans les articles de Lilia Ben Hamouda (2024), sur le site du Café Pédagogique et de Eléa Pommiers (2024) sur le site du Monde.

Un nouveau calendrier

La mesure la plus emblématique est sans doute le placement des concours de recrutement en fin de licence. Les lauréats seront admis en Master, une formation en alternance au cours de laquelle les étudiants réaliseront un stage accompagné en première année, et un stage en responsabilité en seconde année. L’obtention du master sera requise pour la titularisation des lauréats du concours.

Pour les candidats au professorat des écoles, une licence mention préparation au professorat des écoles (LPPE) sera créée, alliant apprentissage des « savoirs fondamentaux », des enseignements « didactiques et pédagogiques », ainsi que des « stages de terrain ». En ce qui concerne les concours du second degré, les candidats pourraient y accéder avec une licence disciplinaire.

L’abandon de la réforme Blanquer

On peut déjà relever que ces dispositions sont un démenti cinglant de la réforme propulsée par Jean-Michel Blanquer voici quatre ans, repoussant le concours en fin de master. Le ministre avait à l’époque déclaré que les concours avaient « vocation » à se dérouler en seconde année de master, mesure particulièrement délétère puisqu’elle est considérée comme largement responsable de la baisse des candidats depuis 2022 (Pommiers, 2024).

De manière paradoxale, les mesures annoncées correspondent peu ou prou aux revendications de certains enseignants progressistes, exprimées depuis plus d’une décennie. Très tôt, alors que la réforme de la mastérisation avait placé le concours de recrutement en fin de première année de master, je me suis ainsi clairement positionné pour un concours en fin de licence (Delignières, 2012). La création des masters MEEF visait à permettre une formation de qualité des enseignants, basée sur un dispositif d’alternance, assurant d’une part une formation professionnelle effective au travers d’un exercice en responsabilité des missions d’enseignement, et d’autre part une formation universitaire, permettant un recul réflexif des étudiants vis-à-vis de leurs pratiques enseignantes, notamment ancré dans un travail de recherche. Mon principal argument était de ne pas polluer cette formation par une année de préparation au concours. Il s’agissait aussi de sécuriser le parcours des étudiants, en assurant leur rémunération au cours de ces deux années, et aussi de ne pas risquer de les mener à bac+5 avec pour seul bagage en cas d’échec au concours un master sans guère de valeur marchande sur le marché de l’emploi.

D’autres collègues se sont mobilisés au même moment sur une plate-forme similaire, et notamment le Groupe Reconstruire la Formation des Enseignants, qui proposait également « un concours de recrutement des enseignants sous condition de licence, suivi de deux années de formation professionnelle en E.S.P.E., rémunérées (et assorties d’un engagement proportionnel au service de l’Éducation nationale) et débouchant sur l’obtention d’un master » (GRDFE, 2012).

A noter également que le rapport de Monique Ronzeau et Bernard Saint-Girons, remis au ministre le 20 février 2019, évoquait deux pistes pour le positionnement des concours enseignants : soit en fin de licence, selon la logique aujourd’hui privilégiée, soit en fin de master, solution finalement retenue par Jean-Michel Blanquer, avec le succès que l’on sait…

D’aucuns pourraient considérer que nous devrions nous estimer satisfaits de ces nouvelles orientations. Ce serait négliger les véritables motivations qui sous-tendent le projet du gouvernement, et qui vont bien au-delà des aménagements précédemment discutés.

Une reprise en main de la formation des enseignants

Au-delà des annonces concernant l’avancée du concours au niveau Licence et le jalonnement du parcours des étudiants, il s’agit avant tout dans cette réforme de remettre de l’ordre dans la formation des enseignants, considérée comme gangrenée par les universitaires (essentiellement, si l’on en croit les déclarations des ministres, pédagogistes voire islamo-gauchistes).

C’est déjà la disparition des INSPE, composantes universitaires, qui seront remplacés par des « écoles normales supérieures du professorat » (ENSP), présentées comme « les écoles normales du XXIe siècle ». On pourrait benoîtement considérer qu’il ne s’agit que d’un changement de sigle sans conséquence. Il est noté néanmoins dans le document de travail du ministère que les ENSP ne seront pas des composantes universitaires, mais des structures « sui generis », co-portée par les ministères de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement Supérieur. Claude Lelièvre (2024) analyse cette évolution comme une « profonde inversion du long mouvement d’universitarisation de la formation des enseignants », marqué notamment par la loi sur les universités de 1984 qui précisait que les écoles normales faisaient partie de l’enseignement supérieur, et la loi d’orientation sur l’éducation de 1989 créant les instituts universitaires de formation des maîtres. Après les divers « retours » (de l’uniforme, des « savoirs fondamentaux », de l’autorité), qui ont émaillé les annonces réactionnaires de Gabriel Attal, cette réforme vise à « réinventer les bonnes vieilles écoles normales », comme l’a déclaré Emmanuel Macron en septembre 2023. Nostalgie, quand tu nous tiens…

La mainmise du Ministère de l’Éducation Nationale est clairement annoncée dans le document de travail du ministère, qui affirme que le parcours de formation (pour la licence LPPE et pour le master, « est réglé sur un référentiel de compétences décliné en maquettes nationales avec un degré de granularité très fin ». Peu de marge de manœuvre donc pour les formateurs. Ces maquettes définissent en effet clairement le contenu de la formation. En Master, il est prévu (les pourcentages représentent une moyenne sur les deux années), 35 % d’enseignements consacrés à la maîtrise des savoirs disciplinaires et leur transmission (notons quand même que les étudiants seront déjà titulaires d’une licence disciplinaire), 45 % d’interventions en établissement scolaire (en pratique accompagnée puis en responsabilité) et 20% d’enseignements professionnels: « analyse de la pratique, rédaction du mémoire, pratique réflexive, des options individuelles (école inclusive, maternelle, langues, initiation à la recherche…), l’acquisition des valeurs de la République, la connaissance du système éducatif, le contexte d’exercice, la gestion des conflits… ». Il semble que les rédacteurs ont eu quelques problèmes à remplir cette case des « enseignements professionnels », qui ressemble davantage à un regroupement de divers et de bizarres qu’à un ensemble clairement circonscrit et identifié. Par ailleurs, on peut considérer que c’est réserver une portion bien congrue à des dimensions essentielles du métier : les problématiques éducatives, le recul réflexif, l’analyse des finalités du système scolaire, etc. Mais ce n’est visiblement pas ce que l’on attend prioritairement des futurs enseignants.

Quant aux équipes de formateurs, il est précisé qu’elles seront constituées d’un tiers d’enseignants du primaire aguerris choisis par le ministère de l’Éducation Nationale, un tiers d’enseignants du secondaire choisis par le ministère de l’Éducation Nationale, et un tiers d’enseignants-chercheurs choisis par les universités et le ministère de l’Éducation Nationale. On pressent ici que les formateurs seront triés sur le volet, notamment par les corps d’inspection qui veilleront à leur docilité vis-à-vis des prescriptions ministérielles.

Jean-Pierre Veran a un diagnostic abrupt sur cette réforme : « on perçoit surtout dans ces « nouvelles » écoles normales, la volonté du ministère de reprendre le contrôle de la formation et du recrutement des professeurs, et d’appliquer aux contenus de la formation un modèle daté des savoirs nécessaires à cette formation. On est plus sur le modèle de l’instruction publique que sur celui de l’éducation nationale » (Veran, 2024). Ces propositions sont également confrontées à divers problèmes de faisabilité, liés à des incertitudes budgétaires, des contraintes de calendrier, sans parler de la gestion des personnels (Watrelot, 2024).

J’y vois surtout le spectre d’une école asservie aux lubies (souvent passagères) des ministres et de leurs cabinets. Une formation des enseignants versant dans une caporalisation généralisée, chacun veillant à son niveau à l’exécution scrupuleuse des plans de l’exécutif, sous le contrôle de ses supérieurs : les formateurs et les enseignants sous l’égide de leurs inspecteurs, les inspecteurs sous celle de leurs recteurs, les recteurs sous celle de leur ministre. Sans parler de la caporalisation du ministre lui-même, dont Nicole Belloubet nous donne à l’heure actuelle une démonstration peu commune… Un système rigide, simple et ordonné, par principe incapable de s’adapter à l’imprévu et à la complexité du monde.

Références

Ben Hamouda, L. (2024). Écoles normales du XXIe siècle : Un projet dont ne veulent ni les universités ni les syndicats. Le Café Pédagogique, 28 mars 2024.

Delignières, D. (2012). Mastérisation et formation des enseignants: Plaidoyer pour un pré-recrutement en Licence. Blog Educpros, 17 novembre 2012.

Delignières, D. (2018). Formation des enseignants : pour un concours en fin de Licence. Blog Educpros, 20 juin 2018.

Delignières, D. (2019). Le concours en M2 : c’était la pire des solutions !, Blog EducPros, 22 février 2019.

Galle-Tessonneau, B. (2024). Formation initiale des enseignants : « une vraie révolution » à venir. Vousnousils, l’emag de l’éducation, 15 avril 2024.

GRFDE (2012). Reconstruire la formation des enseignants. Site du Groupe Reconstruire la Formation des Enseignants, 19 septembre 2012.

Lelièvre, Cl. (2024). Formation des enseignants : « Le projet des nouvelles écoles normales est bien dans la filiation de celles instituées au XIXᵉ siècle par leur centralisation par l’Etat central et pour l’Etat central ». Le Monde, 2 avril 2024.

Ministère de l’Éducation Nationale (2024). Les écoles normales du XXIe siècle. Document de travail du 24 mars 2024.

Pommiers, E. (2024). Formation des enseignants : concours à bac + 3, nouvelles « écoles normales »… Les principales pistes du gouvernement. Le Monde, 26 mars 2024

Ronzeau, M. & et Saint-Girons, B. (2019). Quelles évolutions pour les concours de recrutement des enseignants ? Rapport remis au Ministre de l’Éducation Nationale le 20 février 2019.

Veran, J.-P. (2024). « Écoles normales du XXIe siècle » : « normales » surtout, « du XXIe siècle », moins… Le Café Pédagogique, 28 mars 2024

Watrelot, Ph. (2024). Retour des écoles normales : le proviseur de la République a encore frappé ! Alternatives économiques, 12 avril 2024.

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