Jeanne Chabbal : « Êtes-vous vraiment fait.e pour le doctorat ? »

Jeanne Chabbal, Thèse, mode d’emploi » aux éditions Jourdan – PIXL mai 2022

Vous souhaitez embrasser la carrière universitaire en devenant professeur.e ou directeur.e de recherche ? Mon livre Thèse, mode d’emploi[1] donne à voir l’ensemble du parcours doctoral censé y conduire, de la première inscription en thèse à un éventuel recrutement, en passant par la soutenance (ou l’abandon). Il dévoile avec humour les péripéties financières, administratives et personnelles rencontrées par les doctorant.e.s et jeunes docteur.e.s. Avant de vous engager dans une voie qui pourrait s’avérer sans issue et d’y laisser quelques-unes de vos meilleures « plumes », je vous invite à vous poser quelques questions.

Êtes-vous vous prêt.e à assumer le long « parcours du combattant » de la thèse ?

À la rentrée 2020, 70 700 étudiant.e.s se sont inscrits en doctorat dans les universités françaises tandis que 11 800 doctorant.e.s ont obtenu leur diplôme[2]. Une fois la thèse soutenue, l’écrémage se poursuit, les établissements publics d’enseignement supérieur n’offrant annuellement qu’environ 1 700 postes[3]. Ces chiffres devraient vous interpeller ! Préparer et soutenir une thèse de doctorat n’est déjà pas une mince affaire ; mais la thèse en elle-même n’est pas suffisante, l’apprenti.e chercheur.e devant aussi aligner enseignements, publications et communications dans des colloques. Autant dire que de nombreuses années seront nécessaires, bien au-delà des trois recommandées. Une fois la thèse soutenue, l’aventure est loin d’être terminée : il vous faudra encore probablement honorer quelques contrats de recherche postdoctoraux avant d’obtenir un poste, l’accès à ce dernier étant subordonné à l’obtention d’une « qualification » et au passage d’auditions très sélectives, l’ensemble pouvant s’étaler sur encore quelques années. À l’issue de ces écrémages successifs, vous aurez de fortes chances de vous retrouver sur le carreau à 35 ans passés, indépendamment de votre investissement et de la qualité de votre travail.

Acceptez-vous d’évoluer dans un univers maltraitant et concurrentiel ?

Les maltraitances en tout genre sont monnaie courante à l’université. A minima, vous subirez les dysfonctionnements administratifs de la fac : lenteurs, réinscriptions entravées, vacations de cours non payées, bureaux fermés aux occupants peu aimables… Mais vous rencontrerez peut-être aussi des problèmes plus graves avec votre directeur ou directrice de thèse : blocages relationnels, harcèlement sexuel, délégation répétée de tâches ingrates… ou avec vos collègues : pillage de données ou d’arguments scientifiques, plagiat… Êtes-vous prêt.e à jouer des coudes pour vous frayer un chemin dans un univers de concurrence forcenée où tous les coups sont permis ? Les chapelles scientifiques dans lesquelles vous devrez vous inscrire pour faire carrière manient également violence symbolique et ostracisations professionnelles pour sélectionner et discipliner leurs ouailles. Si vous êtes une femme, vous évoluerez dans un contexte relativement sexiste où les meilleurs postes restent majoritairement occupés par des hommes[4]. Quel que soit votre genre, il vous sera difficile de mener de front une vie de couple/de famille et la thèse. Êtes-vous prêt.e à sacrifier votre vie sociale dans un parcours doctoral désocialisant qui vous éloigne de la vie « ordinaire » ?

Consentez-vous à faire vœu de précarité, voire de pauvreté ?

Les financements doctoraux ne sont pas faciles à obtenir et ne couvrent souvent pas toute la durée de la thèse. Leur montant n’est pas non plus très élevé au regard du niveau de qualification et de l’âge de leurs bénéficiaires (bac+5 et plus, trentenaires). Il est très fréquent que les allocations d’aide à la recherche d’emploi soient utilisées pour financer une partie du doctorat. Le passage par la « case chômage » est même considéré comme une norme dans le milieu. Les minimas sociaux (RSA, allocation de solidarité) sont aussi parfois sollicités. Certaines activités de recherche sont même réalisées bénévolement. La thèse ne donnant pas accès à des rémunérations suffisantes, l’appel à la solidarité familiale et conjugale est souvent de mise, créant des formes de dépendances préjudiciables aux doctorant.e.s/docteur.e.s et à leurs entourages. Afin de mener à bien ses missions d’enseignement et de recherche, l’université a besoin de nombreux doctorant.e.s et docteur.e.s, mais n’a les moyens d’assurer des conditions emploi stables et décentes qu’à une petite minorité d’entre eux : les titulaires de postes d’enseignants-chercheurs. Si vous ne parvenez pas à intégrer cette minorité, vous serez condamné à une grande précarité. Avez-vous vraiment envie de grossir les rangs du « sous-prolétariat » universitaire ?

N’envisageriez-vous pas d’autres perspectives professionnelles ?

Celles et ceux qui abandonneront leur thèse en cours de route ou n’auront pas été recrutés sur un poste académique plusieurs années après leur soutenance devront, en cas de refus de rester dans l’armée de réserve des précaires de l’université, assumer une reconversion professionnelle qui s’annonce difficile. Avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire avant que l’université ne vous ait complètement broyé.e, pensez qu’en dehors de la « caverne » de l’enseignement supérieur que vous n’avez jamais quittée, il existe de nombreux secteurs d’activité dans lesquels vos talents pourraient s’exercer. Alors, pourquoi ne pas tenter de les explorer ?

Si vous avez répondu par la négative aux premières questions posées, la toute dernière mérite sans doute d’être sérieusement considérée par vos soins.

Jeanne Chabbal

Jeanne Chabbal

©MSP

Présentation :

Parallèlement à son activité professionnelle en communication, Jeanne Chabbal a préparé une thèse en sciences politiques, soutenue en 2014. De cette expérience particulière, elle a tiré de nombreuses observations. Avec le recul, elle a eu envie de les partager, pour en sourire… mais aussi s’en alarmer.

Références :

[1] Éditions Jourdan – PIXL, mai 2022, 117 pages.

[2] EESRI 2020 : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T744/le_doctorat_et_les_docteurs/

[3] En 2019, les établissements d’enseignement supérieur français ont publié 1 730 postes à pourvoir (EESRI).

[4] En 2019-2020, 45 % des maîtres de conférences sont des maîtresses et seulement 27 % des professeurs d’université sont des professeures (EESRI).

Jeanne Chabbal, Thèse, mode d’emploi Éditions Jourdan – PIXL, mai 2022, 117 pages

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