De la créativité à l'innovation

La programmite… un syndrome qui freine l’innovation pédagogique !

Les dessins sont de mon complice et ami Charles Hénin (30 novembre1942 – 29 décembre 2023)

Il parait qu’il existe un syndrome, pour ne pas dire une maladie, qui empêche les enseignants d’innover, tout au moins qui peut leur poser des problèmes quand ils envisagent de transformer en profondeur leur manière d’enseigner. On parle ici de la « programmite » ! Un néologisme inspiré du monde médical et dont j’assume, de par mon profil de biologiste, être plutôt inspiré. Définir cette pathologie imaginaire consisterait à décrire un état dans lequel se trouverait un enseignant ayant comme principale obsession de respecter à 100% le programme de son enseignement et par conséquent à transmettre 100% des connaissances qu’on lui demande de dispenser dans un temps imparti, celui des heures de cours en classe. Ainsi, pour cet enseignant discipliné, aussi respectueux de la règle que de leurs consignes, imaginer ne transmettre que 90 à 95% du programme pourrait être considéré comme un faute professionnelle. Il faut absolument que toutes les notions du cours soient abordées en classe et tant pis si tous les élèves ne sont pas capables de les assimiler quitte à oublier cette maxime attribuée à Montaigne qui prétend qu’il vaut mieux une tête soit bien faite que bien remplie ! 

Dans la majorité des filières de l’enseignement, il existe un programme que l’on se doit de respecter presqu’à la lettre. L’enseignant prépare en conséquence toutes ses interventions en classe. Pendant le temps de cours, il utilise tous les moyens mis à sa disposition, comme le tableau, les environnements numériques de travail, les projections, la distribution de documents, les démonstrations, les exercices, le jeu des questions-réponses, les interrogations multiples et variées… tout cela pour transmettre à ses élèves toutes les connaissances en lien avec la matière qu’il enseigne. Face à lui, les élèves doivent être attentifs pour essayer de comprendre ce qui leur est transmis. Ils ont bien sûr la possibilité de poser des questions, ce qui leur permettra de retenir le maximum de notions pour être ensuite capable, lors des évaluations, de répondre le plus précisément possible aux questions qui leur seront posées. C’est le principe de la réplication. On écoute le cours, on le comprend et puis on devient capable de l’expliquer à d’autres, en premier lieu au professeur lui-même lors des interrogations pour qu’il s’assure de l’acquisition de ces dites connaissances.   

Une question se pose alors ! Quel pourcentage de ce qui sera dispensé en cours restera gravé dans la mémoire des élèves et bien assimilé ? Selon le niveau de chacun et l’intérêt porté à la matière, on pourrait estimer que celui-ci se situe entre 0% (pour ceux qui n’ont rien compris ou qui n’ont rien fait en cours) et 60-70% ou plus pour les « meilleurs » (on dira plutôt les mieux adaptés à la méthodologie), ceux qui aiment la matière enseignée et qui la travaillent une fois les cours terminés. Très certainement, ce niveau d’assimilation est plus proche des 2/3 que du 100%. En conséquence, l’enseignant est-il conscient qu’il peut perdre 1/3 de son temps en classe à expliquer des notions que seuls quelques-uns de ses élèves sont capables de comprendre ? A noter que dans les filières dites sélectives et qui préparent à des concours donnant des classements relatifs à la notation, cela ne pose aucun problème, bien au contraire. Mais dans les autres situations, bien plus fréquentes, qu’en est-il ?

Ne vous y trompez pas, je ne remet pas en cause le cours magistral ! Je pense même, pour l’avoir lu à travers plusieurs publications scientifiques dans le domaine des neurosciences ou des sciences cognitives, que la meilleure façon d’apprendre pour un élève est bien d’écouter ce que l’enseignant lui transmet pendant un temps de classe consacré à cela. Le cours magistral reste la référence. Cependant, cela nécessite plusieurs conditions pour qu’il soit efficace, qu’il est parfois très difficile d’obtenir en même temps : le fait d’être en bonne forme physique et psychique (pour celle-ci, je pense autant à l’enseignant qu’à ses élèves), d’être attentif et bien concentré, d’avoir le minimum requis pour comprendre les nouvelles notions qui seront abordées, de ne pas se laisser distraire par quoi que ce soit pendant le cours et d’être capable de réagir rapidement en posant des questions dès que l’on n’a pas compris certaines choses. Et le tout, pendant au moins une heure, voire deux entrecoupées d’une petite pause !

Ce que j’observe et qui ne vous surprendra pas, c’est qu’il est très difficile de maintenir son attention aussi longtemps, même quand la qualité du cours magistral est excellente (ce qui est loin d’être toujours le cas). On pense aux élèves bien sûr qui ont du mal à rester ainsi concentrés en classe, mais sont-ils les seuls ? N’en est-il pas de même pour les professeurs en conseil de classe ou pour tout autre catégories de séniors, quels que soient leurs métiers, dans leurs multiples réunions, comités de pilotage ou autre meetings, atteints eux-mêmes d’un autre type de maladie : la fameuse « réunionite » ! Rien de surprenant quand on constate que ces temps de travail se déroulent aussi très souvent en mode magistral avec leurs successions de présentations entrecoupées de discussion qui mériteraient très certainement d’être plus innovantes.

Mieux ancrer ses savoirs par les pédagogies collaboratives ! Une alternative existe face au cours magistral qui consiste à innover dans sa pédagogie. Il existe pour cela une multitudes d’approches qui vont des classes collaboratives aux apprentissages par problèmes ou par problématiques en passant par la ludification ou la mise en situation réelle, augmentée ou virtuelle. L’objectif de ces innovations est de rendre l’élève moins consommateurs, mais davantage « consomm’acteurs » de ses apprentissages, ce que tous ne réclament pas forcément d’ailleurs (surtout ceux parfaitement adaptés à l’enseignement traditionnel et qui ont toujours été félicités pour leurs résultats acquis par ces méthodes). Dans ces méthodes où la collaboration est organisée de manière à accumuler du savoir tout en développant des compétences transverses (les fameuses « soft skills ») tant essentielles, on n’apprend peut être moins bien ou moins de choses que lors d’un cours magistral, mais ce que l’on comprend sera mieux retenu. On parle ici de l’ancrage de la connaissance. Les enseignants comme moi qui pratiquons ces méthodes collaboratives font le constat qu’il est impossible de transmettre autant de données que par une méthode plus traditionnelle. Je remarque que, dans ma classe renversée, mes étudiants produisent par eux-mêmes les 2/3 de la quantité d’un cours pour une même durée de cours magistral, mais que ces 2/3 correspondent à ce qu’ils auraient compris de mes 100% transmis et qu’ils ne les oublient pas. Le fait de construire cette matière en équipe participe à un meilleur ancrage de la connaissance. Le vigilance de l’enseignant doit alors être celle de s’assurer que ces connaissances co-construites soient des notions essentielles du cours. Donc, si on veut innover en pédagogie en favorisant le mode collaboratif, il faut avoir le soucis de faire travailler ses élèves sur les fondamentaux. Par la suite et aussi grâce aux autres cours, travaux dirigés ou pratiques, ils pourront compléter ces connaissances chacun à leur rythme et en fonction de leur niveau de compréhension. Tous n’avancent pas à la même vitesse, ce qui est vrai aussi dans la cours magistral.

Ainsi, le enseignants qui refuseraient de laisser de côté certaines parties de leur cours par soucis d’aborder 100% du programme ne trouveront aucune autre méthode d’enseignements que le cours magistral. Ce dernier reste la meilleure manière de transmettre un maximum d’informations à un maximum d’élève dans un minimum de temps. Le pur transmissif est « quantitativement » la meilleure façon d’enseigner, mais peut-être pas de manière pédagogique ! C’est pour cela que la programmite, sauf rares exceptions, dissuadera les plus téméraires de se lancer dans des innovations pédagogiques.

La véritable hybridation ! Puisque l’on observe une réelle complémentarité entre le cours magistral qui est très efficace d’un point de vue quantitatif (la meilleure façon d’apprendre le plus de choses) et les méthodes de pédagogies collaboratives comme les classes inversées, renversées, mutuelles, puzzles, flexibles et autres… qui semblent l’être davantage d’un point de vue qualitatif (la meilleure façon d’ancrer ses connaissances fondamentales), alors pour quoi ne pas mixer les deux approches ? Il s’agit d’hybrider l’académique avec l’innovation, et cela fonctionne très bien.

Un élève qui a pris du plaisir à comprendre quelque chose en mode collaboratif sera plus engagé et motivé. Il aura ensuite envie de pousser un peu plus sa réflexion par des méthodes plus traditionnelles. Lorsque je ponctue mes cours de classe renversée par de courtes (15 à 20 minutes) séquence de cours académique, j’obtiens 100% d’attention de la part de mes étudiants. C’est le pouvoir de l’hybridation qui me fait dire que finalement, la meilleure façon de renforcer son cours magistral, c’est de l’hybrider avec de l’innovation pédagogique ! Une façon aussi de se vacciner contre la programmite !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.