A Lille, une université, facultaire puis séparée, maintenant fusionnée, devient un établissement public expérimental.

« Le jeudi 21 avril 2021, l’Université de Lille, l’Ecole Nationale des Arts et Industries Textiles, l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles, l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille et Sciences Po Lille se sont prononcées favorablement sur les statuts donnant naissance à l’établissement public expérimental. »

Ce vote des statuts constitue une phase d’un processus qui méritera d’être observé attentivement. D’autres suivront, notamment dans la gestion des relation entre Ecoles et Université, celle de la subsidiarité, comme des participations aux décisions. En attendant, au moment où la crise amenée par la pandémie, renforce la pression de l’immédiat, une plongée dans le passé de l’université publique de Lille offre une mise en perspective utile à l’intelligence de la marche du temps.

Ce temps est fidèlement évoqué dans un texte composé par Bernard Pourprix, à partir d’extraits d’entretiens réalisés par le Groupe Mémoire Orale de l’ASAP (Association de Solidarité des Anciens Personnels de l’Université de Lille), largement consacré à « la mémoire de la faculté des sciences et de l’université de Lille 1, 1960 – 1980 » et mis en ligne le mardi 30 avril 2019.
Ce document évoque ainsi un temps où se faisait sentir « le poids de la hiérarchie et les relations mandarinales » tandis qu’émergeaient « les balbutiements de la recherche » puis que commença une « reconnaissance nationale de laboratoires de recherche ». Ce temps connut « les répliques du séisme de mai 68 » et « la séparation entre Lille 1, Lille 2 et Lille 3 » mais aussi (déjà!) « une administration regroupée, structurée, en évolution », « des expériences pédagogiques », « une internationalisation de la recherche » (les expressions entre guillemets reprennent certains des intertitres du document).

On le trouvera, in extenso,à cette adresse : https://asap.univ-lille.fr/spip.php?article60

J’en donne ci-dessous le Préambule :

« Ce texte veut donner un aperçu de la soixantaine d’entretiens que le Groupe Mémoire Orale (GMO) de l’ASAP a réalisés avec des anciens de l’université. Les transformations impliquées par le passage de l’ancienne faculté des sciences à la nouvelle université (1960-1980) constituent le thème dominant des entretiens. Des changements plus récents ne sont pas pour autant négligés. 
Sans chercher à faire une synthèse du contenu des entretiens, on peut quand même essayer de dégager quelques lignes de force. L’ancien monde est dépeint en détail. L’enseignement reçu sur les bancs de la faculté est principalement de type magistral. Le manque d’encadrement est manifeste, comme l’absence d’aide aux étudiants en difficulté. Dans plusieurs secteurs, la recherche est balbutiante. Là où elle existe, elle est menée dans des conditions difficiles, avec peu de moyens. Néanmoins, des pionniers ouvrent des voies d’avenir. Certains professeurs laissent les thésards se débrouiller seuls.
Pour les recrutements d’assistants, il n’y a pas de procédure officielle. Au niveau de la faculté, il n’y a pas non plus de structure institutionnelle véritable. Ceux qui n’ont pas le rang de professeurs ne sont pas impliqués dans le fonctionnement du système. De nombreux entretiens éclairent les relations de type mandarinal existant à cette époque.
Mais l’augmentation importante des effectifs entraîne la mise en place d’une gestion collective et une évolution des relations humaines. A Lille, on n’attend pas la loi d’orientation de novembre 1968 pour créer de nouvelles structures, par exemple les départements, officialisés en 1967, mais en gestation dès le début des années 1960. Quand arrive mai 1968, la faculté des sciences, déplacée depuis peu sur le campus, ne tarde pas à élaborer ses statuts. Dans ces périodes troublées, notre université est le lieu de vives tensions. Selon que l’on était, à l’époque, professeur ou assistant ou AITOS, on peut avoir aujourd’hui des opinions bien différentes sur la genèse de la nouvelle université.
Jusqu’au début des années 1970, la recherche est encore considérée, dans certains secteurs, comme une activité nécessaire, sans plus. Ensuite, les idées évoluent, plus ou moins vite selon les disciplines. La recherche se structure, en lien avec le CNRS. Plusieurs interviewés présentent avec passion la genèse et le développement de leur laboratoire. Ils fournissent un éclairage intéressant sur leur contribution personnelle, sur leurs collaborateurs, sur les difficultés des relations humaines, sur l’importance des relations avec des personnalités de premier plan pour l’avancement d’un dossier, etc. Aujourd’hui, le développement des collaborations avec les entreprises va de soi, il n’en était pas de même vers 1970. Les entretiens permettent de mieux comprendre les étapes de l’ouverture de l’université sur le monde socio-économique.
Le travail du GMO n’est pas terminé. Actuellement il réalise des entretiens sur des sujets ou des domaines insuffisamment explorés, et notamment la structuration de l’administration de l’USTL, les innovations pédagogiques, la structuration de la recherche. Le lecteur ne doit donc pas s’étonner s’il trouve que ce texte est incomplet. D’autant que, lors de sa composition, il a fallu faire des choix : il n’était pas envisageable de présenter la totalité des questions abordées lors des entretiens !
Censé reproduire la réalité des entretiens, le texte que vous allez lire est constitué essentiellement d’extraits. On pourra objecter que ce travail ne dépasse guère le stade du recueil des données mémorielles et que l’exploitation de ces matériaux bruts reste à faire. Oui, certes ! Mais il faut un début à toute chose… » 

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Faut-il supprimer l’ENA ?

La question est (redevenue) d’actualité.
Elle entraine dans son sillage nombre de -ismes, dégagisme, populisme, élitisme, alternativement pour les blâmer, les souhaiter ou les regretter.
S’y ajoutent les commentaires politiques alors que, peut-être lassés de débattre, depuis une année, de la covid et des vaccins, les media emboitent allégrement le pas de celles et ceux qui, enjambant les élections régionales et leurs enjeux, sont déjà lancés dans LA campagne électorale, celles des présidentielles.
Sur fond d’une pandémie qui n’en finit pas d’imposer ses lourdes contraintes et de bégaiements d’une campagne de vaccinations dont il est si facile d’oublier l’exceptionnelle complexité comme la non moins exceptionnelle célérité des avancées scientifiques qui la permettent, le temps est aux vives critiques d’ « élites » perçues comme « déconnectées ».
La suppression de l’ENA devient alors un fusible qui détourne(rait) l’attention et met(trait) à distance le rôle des « politiques », en même temps qu’elle signale(rait) l’enjambement de la campagne présidentielle de 2017 vers celle de 2022, au risque d’être vite réduite au rang de « mauvaise mesure populiste ».

Pourtant, les décideurs comme (surtout) les commentateurs gagneraient tant en clarté et en efficacité en cernant la nature de la question, d’abord en comprenant bien que s’il s’agit de remplacer l’ENA par un « Institut du service public » il n’est en rien garanti qu’un changement se sera mis en branle !

L’enjeu est ailleurs. Il est remarquable qu’il soit en fait le même depuis la création de l’ENA, on pourrait dire en dépit de cette création. Déjà, lors de cette création par de Gaulle (et Maurice Thorez ajouterait-on volontiers, malicieusement), le sentiment dominait que les élites avaient failli et qu’il était urgent de leur assurer un autre modèle de formation. Alors comme aujourd’hui, l’ampleur de la crise et l’improvisation qui avait dominé dans les manières de la traiter avaient renforcé la conviction qu’en France, les élites n’étaient pas armées pour de telles épreuves. Maintenant comme dans l’après-guerre, un pays est à rebâtir. Il faut rompre avec les rafistolages.

Depuis le parcours de ce qui a vite été désigné comme une énarchie, constituant une « caste à part », résolument « hors sol », « ignorante du terrain », pour reprendre des formules devenues familières et des comportement particulièrement mis en question lors de l’épisode dit des « gilets jaunes ». Il y a là comme une sorte de nouvelle « étrange défaite », un cruel manque d’efficacité des dispositifs qui assurent la gestion de l’Etat au plus haut niveau.
Le problème c’est que rien ne garantit qu’un tronc commun à treize écoles ou le renforcement d’une filière « Talents » réservée à des étudiants boursiers ou l’obligation de passer cinq (ou six ans) hors du microcosme parisien, « sur le terrain », permettront d’éviter cette fois les contradictions qui n’ont pas été surmontée par l’Ecole créée en 1945.

L’énarchie avait déjà été dénoncée, fermement mais sans guère d’effet, par Jean-Pierre Chevènement qui voyait dans l’ENA la fabrique des « mandarins de la société bourgeoise ». Enarque lui-même (comme ses co-auteurs, usant avec lui du pseudonyme Jacques Mandrin pour la rédaction de leur livre consacré à l’Enarchie en 1967) puis plusieurs fois ministre, Jean-Pierre Chevènement illustre précisément la porosité entre l’Ecole réputée former les hauts fonctionnaires français qui fournissent les cadres qui éclairent puis dirigent l’action d’une part, et les hommes politiques réputés prendre les décisions d’autre part. Cette proximité, cette facilité à passer d’une condition à l’autre, culmine avec la dyarchie actuellement installée au sommet de l’Etat ; au côté d’Emmanuel Macron, énarque, Edouard Philippe, énarque, était premier ministre, Jean Castex, énarque, lui succéda.

Qu’on ne s’y méprenne pourtant pas. Aucun pays raisonnable (ils ne le sont pas tous!) ne peut souhaiter que la médiocrité du recrutement soit privilégiée pour l’accès aux responsabilités politiques, sociales ou économiques ! Ni, normalement, qu’un tel accès résulte d’un tirage au sort.
Pourtant, même si la place des experts techniques et de leurs méthodes doit demeurer centrale dans l’aide à la décision, il n’est pas assuré pour autant qu’il doive en être de même pour la prise des décisions. La gestion de la démocratie est à ce prix ! Prendre des décisions est une chose, faire partager et accepter leur application en est une autre qui obéit à d’autres contraintes, ainsi, la question de l’acceptabilité des vaccins et celle de leur acceptation in fine relève de ces contraintes et contradictions !

Marc Bloch, à propos de ce qu’il avait défini comme une « étrange défaite », insistait sur la place des élites et sur leur formation. Il évoquait deux aspects essentiels quant aux approches souhaitables. Venait d’abord l’idée de « favoriser, par des bourses, l’accès de tous aux fonctions administratives et en confier la préparation aux universités, selon le large système de culture générale qui fait la force du Civil Service britannique ». Cette première salve de recommandations est intéressante : des bourses c’est à dire des financements, plutôt qu’une « filière distincte » avec ce que cela porte de marque de différence et de risque de dérive, mais aussi une préparation partagée avec les universités pour permettre l’accès à un « large système de culture générale ». Naturellement ceci n’est peut-être plus aussi simple avec les formations universitaires actuelles, volontiers ciblées sur les « compétences » plus que sur les savoirs ! Signe que la réflexion sur les formations doit être générale au sein du système et non réservée à certains des rouages.
L’autre axe dont Marc Bloch voudrait encourager la mise en place, part de cette idée que « le pays souffre si les instruments du pouvoir sont hostiles à l’esprit même des institutions publiques Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecœur. » Ces remarques reprennent l’idée de la nécessité de mixité sociale mais surtout d’une mixité culturelle respectueuse des valeurs de la démocratie (si, naturellement, est bien maintenue l’idée que ces hauts fonctionnaires sont là pour faire prospérer en même temps la démocratie et les citoyens). On pourrait se rappeler que l’ENA a l’origine avait été créée pour dépasser un « recrutement de base presque exclusivement corporatif ». Par ailleurs, il est aujourd’hui difficile de ne pas encourager la réflexion sur ce qui arrive au « modèle Sciences Po », ne serait-ce que parce qu’une part non négligeable des élèves de l’ENA a débuté par un cursus dans les IEP. Les tensions idéologiques qui y sont aujourd’hui manifestes, ne peuvent être sans effet sur les futurs hauts fonctionnaires comme ils le sont dans les universités et les Ecoles que l’on dit « grandes », il importe de s’assurer que les hauts fonctionnaires (et pas seulement les « hauts ») ne soient pas « hostiles à l’esprit même des institutions publiques ».

Voilà un débat important qui dépasse la réforme de l’ENA et la prolonge vers la préparation de l’avenir du pays. Le président Macron semble ne pas s’y tromper lorsqu’à la fois il évoque la nécessité de « construire un partenariat fort avec les universités » et propose d’envisager l’hypothèse d’un renoncement à l’addiction française à un système de concours qui détermine à vie la position que l’on occupe dans la société. Il s’agirait d’évolutions majeures.
En France, il est urgent de redonner de la confiance et, notamment, redonner de la confiance dans les élites, c’est ça aussi la lutte contre le populisme !

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On ne confine pas tout …

Le monde de demain, comme on a dit un temps, devra s’accommoder des précarités qu’engendre la crise actuelle, sanitaire mais aussi sociale et économique. Il faudra aussi intégrer les évolutions qui se sont prolongées pendant que la pandémie s’était arrogé la maîtrise des horloges … mais pas de toutes.
Si la poussière est désormais retombée sur les projets que portait la loi « Libertés et responsabilités des universités » promulguée le 10 août 2007 (14 ans déjà!) l’idée d’une nouvelle organisation des universités se poursuit. Il y avait eu des pôles universitaires européens, il y eut des COMUEs, les EPE d’aujourd’hui ont ce mérite singulier que tout y soit expérimental, que personne n’est réellement engagé. Il s’agit explicitement d’expérimenter « de nouveaux modes d’organisation et de fonctionnement » ; l’annonce est d’une période de 10 ans. Les universités ont fusionné, plus exactement elles ont retrouvé ce que la loi Faure post 1968 avait séparé en faisant des « universités » avec les anciennes facultés disciplinaires, selon une logique alors largement menée par les situations locales. La structure en lasagne d’aujourd’hui ne touche ni aux clivages universités/écoles, ni à ceux entre organismes et universités, pas plus qu’elle ne prévoit des relations institutionnelles avec les décideurs d’autres domaines, disons, pour faire vite, politiques et économiques. En revanche, le pouvoir de décision s’éloigne encore plus des acteurs de l’enseignement supérieur, enseignants, enseignants-chercheurs, chercheurs, personnels non-enseignants, étudiants. Les EPE sont en fait aux mains d’un nombre réduit de « sachants », les uns dans les instances nationales, MESRI et agences qui en émanent, de type ANR, les autres dans les équipes de direction des EPE avec des représentations variables entre des élus réputés représenter les « acteurs » de la structure, des personnalités dites extérieures et des pondérations (à proportions variables) entre les divers « établissements-composantes » de l’établissement public expérimental.
Il ne faut pas se méprendre sur ce bricolage. Il a pour effet déjà visible d’inventer un « travail empêché » différent de celui qu’a imposé la pandémie, différent mais surtout plus redoutable. En éloignant les décideurs de leur base, on obtient assurément plus d’agilité (notion devenue clef) mais au prix de faire régner la résilience (autre notion devenue clef) c’est à dire de fonctionner comme si se déployait une obligation non de résultat mais de consentement aux difficultés du moment au motif qu’elles annonce(raie)nt l’émergence d’un monde meilleur. Le grand bond en avant que marque l’EPE mérite(rait) bien quelques entorses à une forme de « démocratie » devenue tellement représentative qu’il est difficile de mesurer qui, quoi, ou comment est représenté et quelle retour reste possible sur cette représentation. La volonté de mettre en place une organisation nouvelle a conduit à oublier que l’implication organisationnelle ne peut se manifester que dans la confiance interpersonnelle; plus grave, personne n’a veillé à la mise en place de dispositifs permettant à chacun de se sentir représenté, respecté, responsabilisé et entendu, si ce n’est dans les effets d’annonce !.
La loi « libertés et responsabilités des universités » était bel et bien une loi, une fois votée au parlement elle s’appliquait, en dépit de toutes les oppositions qui se déchainèrent contre elles. A l’inverse, la marche vers les EPE n’a mis personne dans la rue … parce qu’il n’en est nul besoin, le mécanisme est infiniment plus pervers. Personne n’est contraint à construire un EPE et même chacun est libre de ne pas le faire … mais, et la (pseudo) pédagogie du changement qui l’a accompagné l’a bien montré, le dispositif fonctionne sous le double signe de la menace/promesse d’un accès à l’excellence (Idex, I-site …) et de la possibilité d’aller décrocher une « timbale ». Le triple handicap d’une telle manœuvre, naturellement, consiste en ce que le succès ne garantit rien (ni l’étendue de la soulte attachée à la « timbale », ni d’éventuels avantages organisationnels), que l’échec ne pourra(it) qu’entrainer une amertume qui mettra(it) du temps à disparaître, que les équilibres construits pour plaire au jury (et qui ne sont pas nécessairement en harmonie avec le projet que l’établissement, laissé à ses propres logiques, aurait pu mûrir) ne présentent de garanties ni dans la durée (rappelons le, l’EPE comporte une clause de possible renoncement -y compris singulièrement pour chacun des partenaires-) ni quant au progrès effectif qu’apporte(rait) une telle nouvelle organisation qui, très largement, ne sert qu’à intégrer des contraintes qui lui sont imposées !

Cette question du développement et de l’efficacité des EPE a, il faut le dire, permis à la France de monter dans les classements internationaux, objectif assigné au remue-ménage dans l’enseignement supérieur qui a suivi le « choc » du classement de Shanghaï. Reste à démontrer que les résultats ne sont pas le seul effet d’additions des performances déjà réalisées par les établissements !

L’université n’est pas prioritairement une affaire de comptabilisations ! On pourrait plutôt se demander quelle politique de postes, quels avantages concurrentiels en matière de recrutement sont apportés par les EPE ? Une carte des emplois « gelés » dans les établissements pour parvenir à l’équilibre budgétaire (de fait artificiel) serait fort éclairante ! Elle pourrait avantageusement être accompagnée par l’affirmation d’une politique pour les emplois, notamment par les arbitrages entre les divers établissements composantes !

Plus généralement encore, notamment parce que la gestion du provisoire ou de l’expérimentation ne fait pas une politique, on pourrait se demander quel projet pour l’enseignement supérieur est actuellement en cours (ou même en préparation) en France. La question se pose, notamment lorsqu’il faut bien constater les entorses actuelles au monopole de la collation des grades, les difficultés à penser une réforme de l’ENA, plus généralement de la formation des élites où les écoles de commerce prennent une importance croissante ou des failles grandissantes de la formation en mathématique (sur ce point on lira, notamment, la description de la catastrophe annoncée dans cet article du journal Le Monde et on réfléchira aux effets de la réforme des filières dans les lycées : https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/mathematiques-une-generation-qui-ne-sait-plus-compter-1294464#utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_lec_longformats&utm_content=20210307&xtor=EPR-5060-[20210307].)

L’ensemble de ces hésitations, l’absence de vision et le souci de ne pas fâcher, ne construisent pas une image d’un pays qui serait capable de produire les dispositifs qui sont devenus indispensables aujourd’hui. La question n’est pas de savoir pourquoi Sanofi n’a pas créé « son » vaccin mais d’identifier ce qui, dans les méandres de l’administration de la France, a bloqué les dispositifs qui feront émerger les start-ups capables de les produire comme c’est le cas ailleurs (et de ce point de vue l’organisation de l’université d’Oxford mériterait d’être examinée).

Si l’urgence stratégique du moment est dans la capacité à réagir vite et bien, avec « agilité » donc, les gros porte-containers que sont en fait les EPE sont-ils véritablement adaptés ? S’il ne le sont pas pourquoi persister à en faire l’indispensable contrainte à l’éventuel accès à une misère financière moindre en devenant idex ou i-site ? Les directions d’université sont-elles tellement dans le relais des oukases ministériels qu’elles ne peuvent, ni ne veulent s’interroger sur un (futur) projet ? Ou faut-il penser que toute idée d’un projet reste bloquée entre les deux mâchoires d’une tenaille réunissant deux groupes d’intérêt frappés d’une même connivence, mobilisée afin d’assurer leur perpétuation, les directions des universités et les hautes sphère du MESRI ?

La sortie de la pandémie c’est la vaccination … c’est aussi, à son côté, la projection dans l’avenir, une clarification des enjeux et la construction de projets, pour l’enseignement supérieur aussi !

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Islamophobie(2) : les procès en disqualification

L’affichage des noms de deux professeurs sur les murs de l’IEP de Grenoble, marque une nouvelle étape < voir : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/03/08/sciences-po-grenoble-enquete-ouverte-apres-les-accusations-d-islamophobie-contre-deux-professeurs_6072295_3224.html

L’enjeu des accusations de fascisme, de l’exigence de démission, de la proclamation que « l’islamophobie tue », dépasse la qualification d’ « injure à un particulier » pour laquelle une enquête est ouverte
D’abord il y a là une trop réelle menace pour la sécurité de ces deux collègues, ainsi nommément désignés. Le récent assassinat de Samuel Paty ne peut malheureusement laisser aucun doute à ce sujet.
Ensuite, la volonté d’intimider se veut exemplaire et situe au-delà de la question de la liberté d’expression. Il ne s’agit donc pas simplement d’avoir à « établir la responsabilité de chacun » comme l’évoque le communiqué de la ministre.
Il se trouve que ce type d’accusation n’a besoin ni de faits ni de preuves. Que l’accusatrice de Samuel Paty vienne précisément de reconnaître le mensonge par lequel tout le malheur est arrivé, en témoignerait avec force s’il en était besoin. Le redoutable danger de telles annonces réside dans l’effet d’entrainement qu’elles possèdent désormais alors que la circulation de l’infaux vaut pour sa véracité. C’est devenu le propre de la diffusion sur les réseaux sociaux sur lesquels ont, précisément, circulé très vite des photos des affiches incriminant les enseignants de Sciences-Po Grenoble.
La « culture du débat » devient impossible à assurer dès qu’elle est soumise à la disqualification de l’autre. On ne discute plus des idées, on proclame l’anathème. Tel qui tient des propos a priori réprouvés est disqualifié, il n’a plus droit à la parole, est exclu du débat, devient frappé d’interdit. Voilà un point de vigilance majeur !
La pratique de l’excluions n’est pas neuve. Pour s’en tenir au XXème siècle, on peut citer l’Allemagne nationale-socialiste et sa loi de 1933 (Berufsbeamtengesetz) qui fondait les disqualifications massives de secteurs entiers de la population ou la révolution culturelle chinoise et ses gardes rouges qui avaient, notamment, promulgué la lutte contre les « quatre vieilleries » et les « cinq catégories noires ».
Dans les deux cas (et de façon explicite en Chine) il s’agissait d’une lutte entre « cultures », d’un combat pour assurer une hégémonie. La différence majeure avec les disqualifications proclamées aujourd’hui tient à ce que tandis que les unes étaient animées avec le soutien du pouvoir en place et adossées à des lois (fussent-elles scélérates), les autres constituent des infractions caractérisées aux lois en vigueur, à la pratique de la démocratie et au respect des opinions de chacun (essentiel dans nos démocraties, au point, par exemple, que le souci de l’intérêt général puisse reculer face aux fortes hésitations devant l’obligation de vaccination).
Ainsi, aux Etats-Unis l’abrogation de la loi de Lynch, pourtant pratique de justice expéditive relevant de « tribunaux » irréguliers, a nécessité l’adoption de toute une batterie de lois …. et une évolution culturelle majeure, encore loin d’être acquise par tous.
Il faudra bien qu’en France, dans les pays démocratiques, soient inventés des moyens et des pratiques permettant de protéger les citoyens et les institutions, de dénoncer les infaux, de rendre impossibles toutes les disqualifications a priori. La tâche est, d’autant plus complexe qu’elle réactive les conflits historiques individus/société d’une part, foi personnelle et pratiques sociales de l’autres. C’est pourtant ce défi que nos sociétés vont devoir affronter, ce qui exige d’abord de nommer les choses, première, et déjà conflictuelle, étape.

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« islamo-gauchisme » … comment en est-on arrivé là ?

Depuis quelque temps, les anathèmes volent en escadrilles …

« Radicalisation », « islamophobie » et maintenant « islamo-gauchisme », les mots-écrans du prêt à penser encombrent les discours et, avec eux, les esprits. Au point que soit réclamé « un état des lieux sur ce qui se fait en recherche en France, sur ces questions », tandis qu’en retour, sont dénoncées la mise en place d’une « police de la pensée» et une mise en péril des libertés académiques.

Commençons par un constat : l’islamo-gauchisme n’est pas une notion. C’est l’occasion d’un hold-up sur les problématiques de déchiffrement du réel.
En dépit de l’apparente référence à l’islam, la formule « islamo-gauchisme » ne correspond pas à une catégorie transcendante mais à une construction de l’esprit qui relève des « cultural studies ».
L’« islamo- gauchisme » est un amalgame hétéroclite qui se veut péjoratif. Son emploi réactive des choix, voire des rivalités, à base religieuse, et un usage politique de ces choix. La question n’est pas celle d’un simple retour de l’intolérance mais bien d’une guerre des modèles qui parcourt un itinéraire idéologique qui mérite d’être retracé.

Au commencement, on trouve sur la sellette les « cultural studies ». Il s’agit de travaux en langue anglaise (notamment ceux de Raymond Williams, Richard Hoggart ou Stuart Hall et non, comme souvent colporté, de propositions issues des universités américaines) qui visent à élaborer, sur base transdisciplinaire, les relations entre cultures et pouvoirs. A cet effet, sont mobilisées conjointement une démarche théorique qui mêle l’analyse sociologique des sociétés de masse, une réflexion philosophique sur la domination sociale et l’étude des productions culturelles, notamment quant à la manière dont sont façonnés les imaginaires.
Cette perspective n’envisage plus la culture comme une superstructure liée aux rapports de force socio-économiques, mais comme le produit des relations entre les groupes sociaux sur base de conditions historiques données. On rejoint alors la notion d’hégémonie (Gramsci) et avec elle la tension entre la culture dominante et, d’autre part, ces formes et activités qui plongent leurs racines dans les conditions sociales et matérielles des classes populaires comme de groupes sociaux qui se sentent dominés.
Une telle étude des cultures a d’abord été appelée à envisager plusieurs enjeux : pourquoi et comment le « spectre qui hante l’Europe », ce communisme qu’évoquent les premiers mots du Manifeste du Parti Communiste (1878) n’a pas su triompher, comment et pourquoi la classe ouvrière a été détournée du destin qui lui était scientifiquement assigné par le marxisme, comment le capitalisme s’est-il installé pour durer, fût-ce, comme en Chine, sous la forme d’un capitalisme d’Etat, modèle hybride associant les mécanismes de marché à une économie restant contrôlée par l’Etat.
Pour dépasser ce défi, les « cultural studies » se sont alors tournées vers la recherche d’autres forces qui pourraient s’avérer être le (nouveau) moteur de l’histoire. Elles rejoignent alors une nouvelle série de questions : comment dépasser le hiatus entre la « pensée sauvage » et la tradition herméneutique européenne (adossée à l’exégèse biblique), illustré en son temps par le débat entre Ricoeur et Lévi-Strauss ? comment les femmes peuvent-elles être des hommes comme les autres ? comment peut-on contourner la spiritualisation de sa propre culture par l’Occident, cette « entreprise impériale d’une confiance sans faille en sa propre légitimité » qu’Edward Saïd tenait pour une arme redoutable ? comment était-on passé de « comment peut-on être persan ? » à « comment peut-on récuser le libéralisme et la démocratie représentative au point de décider de tuer et de mourir » ? C’est toute la représentation d’un monde occidental qui se voit émancipateur qui est déboulonnée.

Au delà de ces contradictions et du choc du 11 septembre, la notion de « radicalisation » s’est installée au point où convergent une dynamique salafiste conçue au Moyen-Orient, porteuse d’une rupture avec les valeurs des sociétés occidentales, et les effets des multiples interrogations quant aux légitimités des cultures et des identités, culminant en un refus d’une culture masculine, blanche, et néocoloniale dans son rapport à l’autre.
Ces rejets et cette quête d’une (nouvelle) identité rejoignent alors une récupération de la critique marxiste de l’universalité coupable d’oublier les « eaux glacées du calcul égoïste » (Marx, Manifeste du Parti communiste), là où la production a renoncé à l’utilité (la valeur d’usage) en faveur de l’échange, de la marchandisation et de la création de profit (la valeur d’échange). Marx dénonçait une universalité qui se réclame d’une ontologie de tradition grecque où les existences individuelles sont de simples phénomènes de l’Idée absolue, au lieu d’une ontologie des sujets incarnés vivant en communauté et donc soumis aux rapports de production et aux luttes de classe. Cette incarnation des sujets est aussi marquée par les tensions entre les cultures qui les façonnent de fait, que les « cultural studies » énumèrent en classe, genre, race, et dont elles étudient les intersections pour aboutir à une double dénonciation des universalités et des « droits de l’homme » (même ripolinés en « droits de l’humain »). Cette « logique » a finalement mené à cette proposition que pour « avoir le droit » de parler de ces droits de l’humain, il faut, préalablement, prendre en compte le niveau de développement des divers milieux et de préserver la liberté de choix du régime politique. En d’autres termes, il s’agit d’une « logique » qui, parce qu’elle porte une renonciation aux universaux, mène à un étrange relativisme ; ce qui est bon pour l’un, ici, maintenant, ne le serait pas pour l’autre, là et alors, in illo tempore donc.
Les fautes dans la gestion des droits de l’homme hérités des Lumières et marqués comme « occidentaux » sont alors soulignées, méfaits historiques du colonialisme ou du racisme, réponses à la pandémie ressenties comme menaçant les libertés. La conclusion « logique » apparaît alors avec cette proposition que les « vrais » droits de l’homme, ceux qu’il faut protéger, ne sont pas ceux dont l’Occident se vante et dont il fait l’instrument sa domination néo-coloniale. L’accent est donc mis sur un droit d’être réellement libres, un droit de vivre, un droit d’avoir des réponses aux attentes pratiques en matière de santé et de protection. Ce sont ces « vrais droits » que les pays de démocratie tocquevillienne se montreraient incapables d’assurer.

Les questionnements autour des légitimités, des relations de pouvoir et particulièrement des influences culturelles, de l’usage et la manipulation du « temps de cerveau humain disponible » ne sont pas récents. La propagande, les embrigadements, la servitude volontaire, cet « art d’asservir les sujets, les uns par le moyens des autres » que montra La Boétie, les guerres de religion, les batailles de cultures (à l’instar du Kulturkampf qu’en son temps Bismarck mena contre l ‘église catholique -on oublie trop facilement que l’exigence de laïcité n’est pas une obsession purement française-) en sont autant d’illustrations possibles.
Ce qui est aujourd’hui singulier, différent, c’est la conjonction de l’interdit et de la rapidité, comme de l’étendue, de sa diffusion. Une stratégie de l’intimidation, véhiculée par les réseaux sociaux, s’est mise en place, notamment sous forme d’une intimidation morale et intellectuelle qui établit un droit à l’attribution ou au retrait d’une parole dont il est proclamé qu’elle est, ou non, licite (« halal »).

Une culture du bannissement (cancel-culture), de la dénonciation (call-out culture) se répand alors. Les dénonciations dépassent la volonté de récuser des opinions ou des comportements. Il s’agit de livrer des performances publiques que, naturellement, le biais des réseaux sociaux amplifie considérablement. Transmutée en mouvement de masse, et sans qu’il semble y avoir besoin d’autres arguments, l’opération de mobilisation appelle à dénoncer ce qui est évalué comme un abus et à le supprimer … opérations de déboulonnage des statues « offensantes » ou condamnation de la 5ième symphonie de Beethoven, érigée par les hommes blancs et riches en « symbole de leur supériorité et de leur importance », renvoyant à un sentiment d’exclusion les autres communautés raciales et sexuelles » (voir https://www.diapasonmag.fr/a-la-une/aux-etats-unis-beethoven-victime-de-la-cancel-culture-31216 )

Cet arrière-plan assure la prospérité de ce qui est désigné comme « islamo-gauchisme » et participe à une guerre des modèles qui, au delà de l’occident et de son histoire (y compris les zones d’ombre), affronte directement la raison et l’émancipation, bref, « l’esprit des Lumières ». La conjonction « islam » et « gauchiste » élargit un front du refus de façon à y amalgamer sous double couvert du religieux (et de sa pureté) et de la « lutte des classes » (et de sa destinée historique), un éventail de revendications de race, de classe et de choix de vie, notamment de sexualité, feignant de subsumer leur hétérogénéité sous couvert d’un alliance contre un ennemi commun.

L’époque n’est plus celle où Nizan dénonçait comme autant de « chiens de garde », les « caissiers soigneux de la pensée bourgeoise qui rangeaient de concepts dociles » et en appelait à un surcroit de lucidité, ni même celle d’un débat sur l’idéologie dominante. A l’heure où l’ordre géopolitique qui découlait des traités qui mirent fin à la première guerre mondiale, s’efface au profit de nouvelles dominations, volonté de ressusciter l’empire ottoman, affirmation de la Chine, pays du milieu, en « centre du monde », contestations des démocraties pour « rupture » de leurs promesses, il demeure plus que jamais essentiel de mesurer combien en matière de droits humains comme de démocratie, il ne faut pas attendre qu’ils soient hors de notre atteinte pour y veiller. C’est exactement cela que les tenants de l’islamo-gauchisme, masqués ou non, veulent empêcher.

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Haro sur le baudet ?

Nous nous étions habitués à une école, obligatoire, assurant une offre de formation partagée par tous, un fonctionnement qui allait de soi, comme une tâche d’arrière plan de nos sociétés.
Brusquement, il est apparu que l’école a (aussi) une fonction de garderie qui « libère » les parents pour qu’ils puissent occuper leur place dans les activités de production, que les lieux de formation, écoles, collèges, lycées, universités sont (aussi) des lieux de socialisation, que nombreux sont les étudiants qui sont assignés à survivre, vaille que vaille, grâce à toutes sortes de « petits-boulots ». En rendant impossible ce qui pouvait passer pour des à côtés, ce qui semblait de l’ordre naturel des choses, la crise actuelle a mis en valeur de trop réels facteurs de désespoir des jeunes, comme le montrent nombre des témoignages, souvent poignants. Il y a surement quelque chose à analyser de ce côté, ainsi de la gestion des résidences universitaires en France et de la stratégie du maillage universitaire qui, avec la massification et en complicité avec les élus locaux, a concouru à une volonté de l’établissement universitaire « au pied du HLM ». Sans doute faudrait-il, même si la chose est ô combien paradoxale, s’interroger aussi sur la situation de ces étudiants que, par souci de limiter la diffusion du virus, on empêche de travailler. Naturellement ce serait là une manière de valider « en creux » la notion d’allocation d’études !
Il y a également quelque chose à dire des limites du « tout numérique » comme l’a démontré l’expérience imposée des cours en distanciel. Au départ l’idée semblait généreuse, voire, par certains côtés, flatteuse. On pouvait faire confiance aux étudiants, plus avancés, plus autonomes que les lycéens et a fortiori les collégiens. Ils pouvaient se placer au centre de leurs apprentissages, ils savaient le faire. Voilà qu’il apparaît que non. Non qu’ils n’en soient pas capables dans l’absolu mais parce que, comme si on l’ignorait, outre l’obligation de passer de l’autre côté de la fracture numérique, apprendre fait appel à une large part d’interaction, avec les enseignants comme entre élèves/étudiants. Cette question pourrait aussi être une occasion de revenir sur l’inéquité entre les étudiants acceptés au compte goutte dans leurs établissements et les élèves des CPGE qui continuent d’être accueillis dans leurs lycées (et leurs internats !), aussi, par la même occasion, la part prise dans les dispositifs de formation, par les écoles de commerce, leur modèle économique comme leur système propre de bachelors.

Parce qu’elle déstabilise les pratiques d’enseignement, la pandémie met en valeur la nature paradoxale de l’égalité scolaire telle qu’elle est traitée en France. La République se doit respecter l’exigence morale inscrite dans sa devise et donc d’assurer l’égalité à tous ses citoyens. De nombreux dispositifs ont été d’ailleurs été fabriqués pour assurer l’effectivité de cette exigence, sauf que le compte n’y est pas et que du « collège unique » aux 80% d’une classe d’âge au niveau baccalauréat et à la massification de l’accès à l’enseignement supérieur, les inégalités se poursuivent à l’abri de tout un sytème en trompe l’oeil qui en outre n’est pas sans conséquences politiques – je vais y revenir.
D’abord pour le constat, on lira avec profit, dans The Conversation, le récent texte de Marie Duru-Bellat https://theconversation.com/democratiser-les-grandes-ecoles-pourquoi-ca-coince-154247 , la présentation de « l’égalité scolaire » qu’elle dresse en collaboration , avec François Dubet, voir https://theconversation.com/legalite-scolaire-un-enjeu-de-survie-pour-la-democratie-150254 et (surtout) leur livre « L’Ecole peut-elle sauver la démocratie » (Seuil 2020).
Les faits sont têtus ! Les deux tiers des étudiants des Ecoles, presque 80 % dans les 10 % des écoles les plus sélectives, sont d’origine sociale très favorisée (cadres, chefs d’entreprise, professions libérales et intellectuelles). En prenant comme population de référence, les classes de troisièmes, on constate que les « chances » d’accès à une grande école sont ainsi de 9 à 10 fois inférieures, pour les élèves de milieu défavorisé. On ne le dira jamais assez, l’accès au bac n’a pas réellement été démocratisé, on a « simplement » diversifié « le » bac sans que les chances d’accéder à un bac général, condition sine qua non pour entrer dans une grande école, n’augmentent pour les enfants des milieux les plus défavorisés. A ceci s’ajoutent les données qui montrent que les grandes écoles sont très parisiennes : 30 % des étudiants de grande école ont passé leur bac à Paris ou en Île-de-France (contre 19 % des bacheliers), et même 41 % dans les 10 écoles les plus sélectives, ou que la sélectivité sociale des écoles de commerce est assurée par un coût des études loin d’être négligeable.

L’immobilisme maintenu de la base sociale des recrutements, pourtant éminemment contraire à l’idéal méritocratique affiché par l’école, est noyé dans l’affichage, par les « Grandes Ecoles » elles-mêmes de leur (sans doute réelle) bonne volonté de se « démocratiser ». L’exclusion sociale est pourtant alors plus cruellement signifiée sur fond de fable de l’égalité d’accès, voire de l’aide spécifique aux élèves issus de milieux défavorisés. Si tant d’efforts sont déployés et que pourtant la « vérité des chiffres » demeure … que conclure ? On voudrait stigmatiser ceux-là que l’on prétend aider, on ne s’y prendrait pas autrement. Le sort de l’outil français de sélection et de formation des élites recoupe un sentiment plus global de frustration. Lorsque, à tous les niveaux de la formation, l’égalité des chances tarde à se prouver dans les faits, la rancoeur contre les « élites » ne peut que monter d’autant qu’elle se nourrit des inégalités des parcours d’insertion professionnelle entre les plus diplômés et ceux qui le sont moins, que l’échec scolaire est vécu comme une humiliation et que les opportunités d’emploi ne correspondent plus aux aspirations des jeunes.
On sait que la composition des électorats a basculé autour de la question des diplômes (la structuration de l’électorat de Trump est exemplaire à ce sujet). S’avise-t-on suffisamment de ce que pour ceux qui souffrent de la faillite de la promesse de l’école d’être la clef d’accès à tous les possibles, la reconquête de leur dignité passe par un rejet des valeurs de l’école, et pour certains leur remplacement par d’autres valeurs précisément opposées à l’école ? Il y a là une piste, pourtant trop négligée, lorsqu’il faut penser l’attrait pour le salafisme qui prône une lecture littérale et non interprétée des textes, ou comprendre ce qui forgea le nom même du mouvement sectaire Boko Haram où « boko » désigne l’alphabet latin créé par les autorités coloniales pour transcrire la langue orale, par extension l’école laïque, tandis que « haram » signifie interdit/illicite. Bref l’éducation occidentale, justement parce qu’elle est adossée à une grande tradition herméneutique, « c’est le mal »..

L’enjeu d’une formation pour l’avenir est face à plusieurs défis. Le premier relève du conflit de lecture du monde entre ceux qui estiment que l’eau de pluie ne résulte pas de l’évaporation, puisqu’elle a été créée par un dieu et ceux qui n’ont pas la sensation de blasphémer lorsqu’ils enseignent l’origine réelle de la pluie. La ligne de partage reste à établir entre ce qui relève de la croyance, de la sphère privée donc et ce qui est de l’ordre de l’éducation, de ce qui offre à chaque élève, fille ou garçon, la possibilité d’une pensée libre, d’une insertion sociale et d’une capacité à déchiffrer le monde.

Un second est politique et correspond à la survenue de ce temps où les perdants de la compétition scolaire, ceux qui ont le sentiment qu’il leur est perpétuellement manqué de respect, ceux qui ont perdu confiance dans une démocratie qui leur paraît avoir été confisquée par des élites, des experts, des mobiles, des « intelligents », viennent demander des comptes ! La carte politique s’en trouve alors partagée entre d’une part les électorats sociaux-libéraux, démocrates et verts, diplômés, et de l’autre les absentéistes, les populistes, les électeurs d’extrême droite.

Enfin, c’est le troisième enjeu, avec sa part de contradiction, on ne saurait proscrire toute forme d’ambition, interdire de réussir et dénoncer tout distinction comme le signe d’un élitisme insupportable ! Il faut aussi constater l’état des lieux, par exemple les résultats présentés dans une récente tribune parue dans le monde et cosignée par Martin Andler, mathématicien, et la sociologue Vanessa Wisnia-Weill qui soulignent l’urgence d’ « inclure la question des bons niveaux en mathématiques dans la réforme systémique de notre école » voir https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/21/il-y-a-urgence-a-inclure-la-question-des-bons-niveaux-en-mathematiques-dans-la-reforme-systemique-de-notre-ecole_6064078_3232.html
En voici un extrait significatif : « La dernière enquête Timss [Trends in International Mathematics and Science Study] montre que seulement 3 % de nos CM1 sont très bons. En 4e, 2 % sont très bons contre 11 % des Anglais, 14 % des Américains (et 51 % des Singapouriens) », les deux auteurs concluent que « à cet étiage, il ne s’agit plus de médiocrité mais de déclassement général des jeunes Français, et pas seulement de sous-investissements dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (même s’ils sont évidemment plus que jamais nécessaires) ou d’une insuffisante mixité sociale. La réalité statistique est impitoyable : même les 50 % d’écoles sur les territoires les plus favorisés, n’arrivent pas à former 5 % d’élèves de bon niveau ! ».

A l’occasion des « politiques d’excellence » voulues après le premier choc des classements de Shanghai un certain nombre de dysfonctionnements se sont en fait renforcés via l’accumulation d’instances de gouvernance encourageant les évaluations aisément quantifiables par appels à projets, listes de mots clés, souci de se situer dans un courant dominant admis, valorisation du nombre des publications sans que soit dénoncée la triple insuffisance du système, insuffisance du budget global public de la recherche (2 % du PIB contre 3 % en Allemagne), insuffisance de la coopération entre universités et entreprises, insuffisance du marché du capital-risque.
L’urgence du moment est de savoir renoncer à crier haro sur le baudet, résister aux facilités des raccourcis abusifs et aux effets de manche à l’Assemblée nationale, ne pas développer encore plus le concert de la défiance. La recherche scientifique est indépendante du temps court des alternances politiques, encore faut-il au quotidien favoriser les conditions d’émergence de ses découvertes, encore faut-il aussi mesurer le fait que la formation des élèves et des étudiants qui seront les chercheurs mais aussi les décideurs, mais encore les citoyens, les électeurs de demain se joue aujourd’hui, ainsi dans la facilitation des réponses que l’école apporte.
La pandémie a imposé un autre rapport au temps, un temps ralenti des relations sociales et un temps formidablement raccourci pour gagner la bataille des vaccins puis celle de la vaccination. Les réponses aux défis se trouveront dans la maîtrise de cette double temporalité et la prise de conscience des adaptations nécessaires pour dominer le monde qui vient.

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Attention travaux !!

Alors que 2021 entre en scène, je vous souhaite une meilleure année !

Que la santé de tou.te.s et de chacun.e soit non seulement excellente mais effectivement protégée du covid.
Que la vaccination, la plus prompte et la plus large possible, nous accorde l’immunité de tou.te.s.
Que, simultanément, les infaux et les mensonges régressent.
Que l’Europe qui a su résister au mandat de Donald Trump et faire du Brexit l’occasion d’une clarification, sache accomplir sa réinvention.
Que l’enseignement supérieur français retrouve enfin les financements naguère (serait-ce déjà jadis?) promis par François Fillon, à hauteur d’un milliard d’euros supplémentaire par an, oubliés dans une stratégie d’appels à projets et de programmes d’investissements d’avenir, et un inégalitarisme opaque.
Qu’il sache accompagner les probables vagues de décrocheurs et s’adapte à la différenciation croissante entre les établissements qui, à la fracture initiale entre Ecoles et Universités, ajoute le double effet d’étrangeté de la récente création de l’Udice, assemblée de dix universités auto-proclamées « de recherche intensive » (interlocutrices privilégiées de l’ANR ?) et des résistances de la trentaine d’établissements de villes moyennes regroupées en une Alliance des universités de recherche et de formation (Auref)
Que le projet de l’Université de Lille qui n’a pas été invitée à l’union des unes, ni n’a de place dans l’alliance des autres, sache aboutir ; d’abord en surmontant les inévitables tensions qui suivront le pas de côté que vient de faire Centrale-Lille en se déclarant prête à sacrifier l’intérêt du tout pour assurer, à son profit, la captation de l’École polytechnique universitaire de Lille.
Que chacun.e prenne soin de tou.te.s et de chacun.e.

Enfin, qu’on y prenne garde, « il ne faut pas de tout pour faire un monde, il faut du bonheur et rien d’autre » (Paul Eluard)

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Epuration à l’université ?

Quel étrange pays que celui où (au moins) deux parlementaires jugent urgent que soit institués, sous le nom de « mission parlementaire », des « gardes » (qu’on n’osera dire rouges!) pour surveiller les universités et les universitaires ! Pire encore, l’un des deux publie un tweet « alignant les captures d’écran de sept comptes twitter d’universitaires qui s’étaient émus de cette initiative », à quelle vindicte s’agit-il de les exposer ?
(voir article paru dans le journal Le Monde daté du 2 décembre 2020 https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/02/demander-une-sorte-d-enquete-parlementaire-sur-ce-qu-ecrivent-les-universitaires-est-inedit-les-sciences-sociales-dans-le-viseur-du-politique_6061944_3224.html )

On se prend à trembler en imaginant que ces gardes nouveaux seraient ainsi habilités à juger, mais au nom de quoi ? de qui ? On tremble aussi en se disant qu’une telle démarche ne peut qu’accroitre la défiance déjà forte dans le pays, voire la décrédibilisation des institutions, dont le parlement et les universités ! D’ailleurs, le pernicieux amalgame de « deux députés » (pour l’anecdote membres du LR) avec « le politique » invite à un amalgame encore plus vaste, rassemblant toutes sortes de contestations, de « dénonce ton porc » à la « violence policière » en passant par « black lives matter » et « l’islamogauchisme » qui conduisent à opposer, une fois encore, un clan des « nous » à un autre, celui des « eux » (les géométries des divers clans pouvant être variables). Curieuse ambiance que celle où la vaccination, unique voie de sortie de la pandémie, est décrédibilisée, où chacun veut être à lui-même son propre expert mais aussi convaincre ses compères/complices de clicks , où nombreux sont les partisans d’une « cancel culture » donnée comme ligne d’horizon à ceux qui sont (ou s’estiment) marginalisés, rejetés et en sont exaspérés.

Les rapports sociaux, le traitement du genre, celui du racisme et de la décolonisation -et bien d’autres interrogations d’ailleurs- méritent attention. Personne n’en doute. Cela ne confère pourtant ni à l’intersectionnalité comme approche, ni à l’islamogauchisme comme militance, une valeur si unique et lumineuse que ces options devraient s’imposer à tous et que, au nom sans doute (?) de l’urgence à faire émerger une « cancel culture », leurs tenants puissent pratiquer l’intimidation ! Il fut un temps qui proclama l’interdiction d’interdire.Ce temps là a vu l’intégration au code de l’éducation, des éléments nécessaires pour poser des limites. Deux raisons de dire que le salut des universités n’a pas besoin d’une « enquête parlementaire ».

Les universités ont été créées pour proposer (aussi) des observatoires des dérives comme des procédures, notamment langagières, de désinformation et donner les moyens d’en limiter la nocivité. Cela s’appelle « les sciences sociales », même si on aimerait rappeler qu’il s’agit d’abord de « sciences humaines et sociales » avec tout ce que cela pose d’interrelation entre le groupe et l’individu, qui sont plus que simplement la société et ses citoyens. Les délégitimer c’est interdire l’analyse du réel et des contemporanéités.

De son côté, le politique ne devrait pas vouloir être acteur dans le monde du savoir ou de la vérité mais identifier son domaine comme celui de notions telles que le jugement sur les choses de la vie publique ou la décision quant aux actions à y entreprendre, les projets pour le monde et ce qui doit y apparaître. Il y a là largement matière à éprouver le fardeau de la responsabilité. Dans cette perspective de « responsabilité politique » qui est la sienne, on ne saurait trop encourager à retrouver Hannah Arendt. Il s’agit alors de comprendre que aucun différend ne dispense de la responsabilité de comprendre ce qui est rejeté et que cette exigence de compréhension disqualifie les volontés d’imposer « une vérité », tout en sachant que faire société, c’est notamment se mettre d’accord sur des valeurs et convenir de l’importance partagée de l’idée de vérité. Rien de tout cela ne relève d’une « mission parlementaire » de contrôle des universitaires !

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A marche différenciée …

Qu’on la nomme débat d’idée, conflit idéologique ou guerre culturelle, l’exposition contradictoire de points de vue opposés, est dans la nature même de la démocratie. Vouloir limiter cette pratique, chercher à la nier, c’est renoncer, même en partie, à l’héritage démocratique qui est le notre, alors qu’il est loin d’être partagé par tous les pays, tous les gouvernements, tous les systèmes. Il est facile de dénoncer l’esprit des Lumières lorsqu’on est protégé par cette liberté d’expression qu’elles ont fait triompher et répandue partout où l’occasion en a été fournie. Que tout n’ait pas été parfait, qu’avec la liberté et la démocratie soient aussi introduites des forces dissonantes fait sans doute partie de l’histoire ; c’est pourtant une toute autre affaire lorsque, par le biais de discours réputés « postcolonialistes », les sociétés démocratiques occidentales se voient convaincues de «racisme systémique» tandis que se nouent d’étranges alliances stratégiques, voire des convergences électorales et que, au nom d’un passé, on se rend complice des intimidations d’aujourd’hui et de l’exceptionnalisme moral parfois mis en avant pour les justifier.
Même incomplètes, les libertés voulues par les Lumières comme fondamentales pour la démocratie, reposent sur le principe essentiel de leur garantie par les institutions. Ce qui était révolutionnaire alors (et sous bien des aspects l’est encore aujourd’hui) était la rupture avec la suprématie de la loi religieuse. Le débat qui se déploie dans les crises actuelles, repose non sur telle ou telle autre croyance, telle ou telle religion mais exactement sur la relation entre loi des hommes et loi divine avec ce complément qui fait, notamment de la France, un Etat laïc, où chacun est libre de choisir la loi divine qui lui convient et de la respecter dans ses pratiques privées tandis que les conduites publiques, les options de la vie civile demeurent régies par les institutions de la République, en bref la Constitution. Une fois ce principe posé, il n’est plus besoin de ces « lois de guerre » que certains, conjuguant histérisation, déni et myopie coupable, appellent de leurs vœux en ignorant (?) que rompre avec les « lois de la paix », c’est déposséder les juges et rompre avec l’Etat de droit. Instaurer de telles loi d’exception ce serait aussi empêcher de faire société, encourager encore plus la défiance qui, pourtant, déjà, mine nos démocraties.

Dans un tel contexte, pourquoi la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche éprouve-t-elle une impérieuse nécessité à « répondre » à son collègue du gouvernement, ministre de l’Education et à évoquer « l’héritage précieux » qu’est l’université, « la liberté institutionnalisée, dans nos territoires et dans les esprits ». La définition de principe est certes exacte et très importante, il est juste et bon de la rappeler, cela n’empêche pas, comme la ministre elle-même le signale dans cette même tribune que « les derniers mois avant le confinement ont été marqués par des conférences perturbées ou annulées au nom de telle ou telle cause », et que diverses pratiques d’intimidation dont le premier degré est l’autocensure, s’installent dans des établissements d’enseignement supérieur. Il semble important que soit dite et non refoulée cette réalité que, sous-couvert de liberté d’expression, au nom d’un « décolonialisme », certaines dérives de fait sont à constater et que cela est dangereux !
Par ailleurs s’il s’agit de défendre l’université, son enseignement, la recherche qui y est menée, la ministre pourrait peut-être ne pas oublier que les relations entre les universités (on disait facultés) et la République n’ont pas toujours été sereines, ainsi lorsque le décret de la Convention nationale du 15 septembre 1793 supprime les universités, jugées trop proches de l’Eglise, pour les remplacer par des « écoles spéciales ». Il faut bien voir là l’origine du redoublement écoles/universités qui crée tant de confusions en France, y compris aujourd’hui quand les CPGE restent ouvertes quand l’enseignement à distance est devenu de rigueur à l’université ! Est-il nécessaire d’établir ainsi une sorte de « supériorité » du système des concours qui nécessiterait un travail encadré en vue de la production du chef d’oeuvre final, préalablement élaboré de khôlle en khôlle, tandis qu’un travail qui conduit « seulement » à un  examen qui attestera d’une acquisition de compétences, pourrait se contenter d’un suivi discontinué et à distance ?
On pourrait ajouter à cette première distinction, le cas des BTS, autre forme des formations post-bac qui n’est pas invitée à un enseignement à distance quand les étudiants des IUT le sont …
On pourrait surtout, sans attendre, s’interroger sur la validation de ces études, sur les modalités des contrôle dont certains réclament déjà qu’ils soient organisés « à distance ». Toute improvisation serait préjudiciable, pourtant des partiels sont déjà en cours, la session de fin de semestre va intervenir en janvier …
Qu’adviendra-t-il dans l’avenir post-covid qui finira bien par s’imposer, de l’attractivité respective des formations dont on aura choisi de préserver l’essence par le « présentiel » et de celles que l’on aura contraintes à aller butiner le savoir qu’elles pourront, pourvu que ce soit à distance ? N’y a-t-il pourtant pas là un beau sujet d’exercice pratique à mener en commun par nos ministres qui auraient alors également pu traiter le cas concret de la forme qui sera donnée aux épreuves, le jour où elles se tiendront, d’autant que si les (glorieux) concours sont attendus pour juste avant l’été et que des mesures avaient déjà été déployées pour la session 2020, une part des (non-essentiels ?) examens sont prévus pour la fin du semestre … ce qui à l’université signifie en janvier alors que tout indique qu’alors, la pandémie ne sera pas (encore) jugulée (et que certains étudiants font monter la pression pour avoir des examens « à distance »)…

Un traitement différencié est aussi une forme de séparatisme et l’inégalité des chances aussi une violence.

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Contre l’obscurantisme, affirmer la liberté d’expression

Le vendredi 16 octobre 2020, un professeur est assassiné par un terroriste. Le meurtrier décapite sa victime puis diffuse une photo sur twitter.

La sidération est immense. A la hauteur d’une violence qui veut imposer la terreur et faire régner des interdits, notamment dans les enseignements.

Au delà du crime, l’agression de Samuel Paty a été voulue comme un exemple. Elle affirme une opposition absolue aux valeurs qui fondent notre république alors que, dans la constitution qui l’organise, elle reprend la Déclaration des droits de l’Homme du 26 août 1789, « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses […] ». Elle définit la France comme étant « une République indivisible, laïque, démocratique et sociale qui assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion et qui respecte toutes les croyances ».
S’y est ajoutée la loi du 21 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui s’applique plus généralement à toute forme d’expression, et a définitivement aboli le délit de blasphème, même dans sa forme sécularisée d’atteinte à la morale religieuse.

Ces dispositifs doivent être sans cesse rappelés. Ils marquent une obligation de respect envers les croyances, comme envers les opinions, même religieuses. La réponse à la crise actuelle n’est donc pas à chercher du côté de la justice qui a déjà fort à faire à ajuster les sanctions à opposer à de tels actes.
En revanche, la dramatisation du conflit avec les lois de la république que vient de souligner sa conjonction avec l’outrance des propos du président turc, place le débat au plan des idées, celles de l’humanisme, celles des Lumières.

La première étape de cette lutte est sans doute de comprendre, de rappeler à ceux qui en bénéficient, que la liberté d’expression comme les autres libertés, les autres avancées de la démocratie ont été une conquête que la philosophie des Lumières a accompagnée, et que c’est exactement cela : une conquête, qui demeure récente, n’a pas toujours été facile et demeure fragile. Il a fallu la révolution française pour les affirmer. Le 1er juillet 1766 encore, pour ne pas avoir accepté de se découvrir lors du passage d’une procession, le chevalier de la Barre a été jugé, décapité puis brûlé. Au cours du procès, on réclama l’arrestation de Voltaire, en tant qu’il serait l’instigateur de cette « profanation ». Il dût alors chercher asile auprès de Frédéric II.

Une seconde consiste à mettre en garde ceux qui dénoncent les « mythes » du progrès et de l’égalité, portés par les Lumières, au motif que leur développement n’est pas linéaire, ceux qui s’acharnent contre une philosophie des Lumières qui aurait légitimé une « domination occidentale » sur le monde, ceux qui voudraient que les savoirs soient relativisés comme élitistes, au profit du savoir-être et des compétences.

Une troisième, enfin, inclut le refus de l’intimidation à coups de culpabilisations et de retournements victimaires, au profit de la construction d’espaces critiques d’où sont bannies les violences et où la raison et l’expérience arbitrent les débats.

Dans cet affrontement, la responsabilité de l’université, de ceux qui à tous les stades de l’enseignement public expliquent et défendent la liberté de conscience est grande. Leur rôle est essentiel. Les adversaires de la liberté, particulièrement la liberté d’expression, ne s’y trompent d’ailleurs pas.

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