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Parcoursup : un outil pédagogique pour fluidifier l’abandon d’une partie de la jeunesse

Cette tribune est initialement parue dans Libération, sous le titre « Parcoursup au service du tri social ».

Une réforme totale de l’orientation en France, sans concertation globale ni mandat.

Depuis le début de la présidence de M. Macron, le code de l’éducation a été modifié 178 fois, soit plus d’une fois par semaine scolaire. Cet indicateur doit être considéré avec précaution, mais la liste des réformes est vertigineuse. De la maternelle au doctorat, sans oublier la formation professionnelle et l’apprentissage, tous les secteurs, toutes les voies et tous les niveaux d’éducation des français ont été modifiés, y compris le système d’orientation, l’organisation des rectorats et des inspections générales, ou encore la formation et la carrière des enseignants.

Parmi ces réformes, une des plus visibles pour les familles est l’introduction de Parcoursup comme plateforme d’affectation dans l’enseignement supérieur. Sur cette plateforme, les lycéens formulent leurs vœux de poursuite d’étude, puis acceptent ou refusent des propositions d’entrée dans l’enseignement supérieur. Elle est conçue de telle sorte qu’une majorité de candidats reçoit une majorité de refus et de mises en attente. Cela ne manque ni ne manquera jamais de générer colère et frustration dans les familles.

Nouveauté cette année, une nouvelle réforme a supprimé les trois filières du Lycée général pour les remplacer par un choix de spécialités et d’options, plus ou moins à la carte. Ces choix conditionnent lourdement les possibilités de poursuite d’étude, mais sans que les familles puissent évaluer dans quelle mesure. Des choix lourds de conséquences ont donc été faits en aveugle par les familles [1].

Ce n’est pas un échec, mais une politique : M. Blanquer et Mme Vidal, respectivement ministres de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, ont « beaucoup travaillé »  à cette réforme [2], qui est en réalité bien plus large : à un bout est modifié Affelnet, qui gère l’orientation entre le Collège et le Lycée [3] ; tandis qu’à l’autre bout est renforcée la sélection en Master [4].

Nous venons donc d’assister à une réforme totale de l’orientation en France, sans concertation globale ni mandat. Mais dans quel but ?

Derrière le discours de liberté se cache en réalité une politique de contrainte 

Dans les discours qui ont porté ces réformes, une contradiction fondamentale frappe. D’un côté, les mots adressés aux familles sont centrés sur les élèves : leur « liberté », leurs « désirs », leur « mérite » et leurs « ambitions »… De l’autre, les mots adressés aux formations sont centrés sur les besoins du marché du travail : la « professionnalisation », les « compétences », la « certification »  et « l’insertion professionnelle ». 

A l’évidence, l’un des deux discours est trompeur, car les chiffres sont clairs : il n’y aura pas suffisamment d’emplois pour satisfaire l’ambition de tous les jeunes. La démographie étudiante est très dynamique (les effectifs étudiants ont gonflé de 234 700 en cinq ans [5]), mais les jeunes diplômés peinent à trouver un emploi, alors que les pénuries de travailleurs concernent essentiellement les emplois les moins qualifiés [6].

En réalité, derrière le discours officiel de liberté se cache une politique de contrainte : en guise de liberté, les lycéens ont surtout l’obligation d’abandonner des disciplines, donc des opportunités de poursuite d’étude ; ils auront ensuite la liberté de candidater dans toutes les formations, mais ne seront admis que là où il y a de la place. 

Peu importe que l’on enseigne efficacement, du moment qu’on stratifie la société

Ces places sont discrètement définies par les rectorats, donc l’Etat. L’État s’est également doté du pouvoir de définition des quotas, lui permettant de déterminer très finement le profil de celles et ceux qui auront chaque diplôme, à tous les niveaux et dans tous les domaines de la formation. Cet outil est redoutablement efficace. Ainsi, les quotas de boursiers permettent de déterminer la mobilité sociale, et les quotas de secteur la mobilité géographique. 

De plus en plus d’équipes pédagogiques perdent le contrôle de leur formation, généralement au détriment des familles. La réforme des IUTs en est un bon exemple. Le DUT a été supprimé sans qu’on sache par quels enseignements il allait être remplacé. Seule certitude depuis le début : le changement des quotas d’accueil. A trois mois de la rentrée, les programmes sont si improvisés qu’ils ont été rejetés par le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche… les quotas, eux, seront mis en œuvre, contre l’avis des IUTs [7]. 

Pour l’État, peu importe que l’on enseigne efficacement, du moment qu’on diplôme tant d’individus de telle catégorie à tel niveau de qualification… C’est-à-dire du moment qu’on stratifie la société selon les objectifs qu’il a lui-même fixés. Et pour atteindre ces objectifs, le gouvernement est tout à fait prêt à supprimer des formations plébiscitées par les familles, ou encore à empêcher les jeunes désireux d’y rentrer.

Entre le désir des jeunes et les besoins du marché de l’emploi, il faut choisir

Dans tous les pays occidentaux, l’ambition de la jeunesse et la dynamique éducative dépassent les besoins du marché du travail, et les gouvernements doivent choisir entre réformer profondément le travail pour l’adapter aux ambitions des jeunes, ou réformer profondément l’éducation pour adapter les jeunes au marché du travail.

Pour un gouvernement obsédé par les performances économiques, la question est beaucoup plus simple : pourquoi former tant de jeunes si notre appareil économique n’en a pas besoin ?

Mme Vidal prend donc la décision de financer deux fois moins de places qu’il n’y a de jeunes en plus à former [8]. Ainsi, le gouvernement Macron abandonne tout simplement la partie de la jeunesse qu’elle estime superflue [9].

Parcoursup est un outil pédagogique pour fluidifier l’abandon d’une partie de la jeunesse

En affichant une majorité de refus et de mises en attente, Parcoursup agit alors comme un outil pédagogique auprès des familles, pour leur faire comprendre : « Vous n’êtes pas des premiers de cordées. Notre économie n’a pas besoin de vous. Baissez vos ambitions. Contentez-vous de ce que vous aurez. ». Et pour que ce soit acceptable, le discours méritocratique ajoute : « Vous auriez dû mieux travailler, ou faire de meilleurs choix. C’est de votre faute si vous n’avez pas ce que vous désirez, et non celle d’un système qui ne vous fait pas de place. ».

Aux familles aujourd’hui de se demander si c’est cette idéologie qu’elles souhaitent pour leurs enfants.

 

[1] https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/reforme-du-bac-vers-une-orientation-trop-precoce.html
[2] http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20181022/cult.html#toc2
[3] https://www.liberation.fr/societe/education/carte-scolaire-parisienne-un-entre-soi-se-dessine-entre-les-colleges-et-les-lycees-favorises-du-centre-20210303_KYEWCJKOWRET5HTSXR5OC4H2S4/
[4] https://www.letudiant.fr/etudes/3es-cycles-et-masters/master-le-droit-a-la-poursuite-d-etudes-est-modifie-des-la-rentree-2021.html
[5] https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2020/46/9/NI_2020_20effectif_superieur_1364469.pdf
[6] https://statistiques.pole-emploi.org/bmo
[7] https://cpesr.fr/diplome-bachelor-universitaire-de-technologie-dut-but/
[8] https://twitter.com/SabineRubinFI93/status/1400845999921303556
[9] http://blog.educpros.fr/julien-gossa/2021/01/19/et-si-labandon-des-etudiants-etait-rationnel/

Photo de couverture par Riho Kroll sur Unsplash

GamingESR : Comprendre l’enjeu des places Parcoursup en jouant à Evil Genius 2

La phase d’admission Parcoursup vient d’ouvrir, et durera plus de 3 mois, pendant lesquels les candidats seront appelés à rejoindre l’enseignement supérieur. A l’issue de la procédure, certains n’y trouveront pas de place. Mais pourquoi ces places sont-elles en nombre limité ? Explorons ensemble cette question en jouant à Evil Genius 2.

Miniature de la vidéo

Regarder la vidéo (30 minutes) sur https://www.twitch.tv/videos/1036953207

Comprendre les places Parcoursup en regardant les places de Master

Dans le cadre de la publication du rapport sur l’évaluation de la loi n° 2016-1828 du 23 décembre 2016 portant adaptation du deuxième cycle de l’enseignement supérieur français au système Licence‑Master-Doctorat, la rapporteuse Sylvie Charrière et le rapporteur Philippe Berta, députés LREM et Modem de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale discutent des limites de places en Master :

https://twitter.com/SylvieCharriere/status/1395025645529337859

Sylvie Charrière : « La question du partenariat avec le mode économique dans la définition des diplômes aussi est essentielle et je pense qu’un travail a commencé à être entamé au niveau du ministère pour voilà rendre au diplôme peut-être une coloration et une possibilité d’insertion plus favorable. Dans certains cursus les jeunes ne pouvant poursuivre en master doivent redoubler en Licence Professionnelle pour pouvoir espérer s’insérer dans le monde du travail. »

Philippe Berta : « Force est de constater que, en tout cas pour celles que je connais, les Licences Professionnelles -qui est finalement un outil assez récent ça date de mémoire du tout début des années des années 2000- rencontrent un vrai succès en terme d’insertion. Ça prouve que finalement il y a une appétence pour le Bac+3 sur le marché du travail. Donc il faudrait effectivement -moi j’appelle ça une espèce de version parachute des L3 Générales- donner un minimum de professionnalisation en L3 Générale qui permet effectivement si besoin est pour des raisons personnelles, des raisons matérielles, des choix culture que le futur licence générale, qui a obtenu sa Licence Générale, puisse s’insérer sur le marché de l’emploi.  »

Commentaire : Face à la pénurie de places en Master, les députés ne cherchent pas augmenter les places en Master, mais à les substituer par d’autres places, en Licence Pro (LP), donc d’un niveau de qualification moindre. Ils cherchent donc explicitement un moyen de limiter le niveau de qualification de la tranche d’âge. On peut y voir une volonté de restratification sociale. Cette volonté n’est pas discutée ouvertement, mais s’appuie sur un raisonnement contestable : les diplômés de LP ayant une bonne insertion professionnelle, augmenter les effectifs LP augmentera l’insertion professionnelle.

Ce raisonnement ne tient que si les LP actuelles ne jouent pas pleinement leur rôle, en clair s’il reste des emplois non pourvus sur le secteur de formation des LP. Or, rien n’indique que ce soit le cas. D’abord, les taux d’insertion pro des LP sont hauts, mais sans indiquer un plein emploi stable ou dans les catégories d’emplois adaptées.

 

Ensuite, selon Pôle emploi, les LP et Masters ne sont pas sur les secteurs présentant des difficultés de recrutement :

 

Tout indique donc qu’augmenter les effectifs en LP ne fera que diminuer l’insertion professionnelle de cette formation. Cette stratégie fait donc sens seulement dans une situation où il faudrait choisir entre la baisse de l’insertion pro des Masters et la baisse de l’insertion pro des LP. Mis au pied du mur, face à une pénurie croissante d’emplois (notamment dûe à la crise actuelle), on pourrait décider de préserver la valeur des Masters en terme d’insersion pro, éventuellement au détriment de la valeur des autres formations ayant actuellement de bonnes performances (LP et DUT/BUT).

Ce constat éclaire de façon différente le discours dominant sur l’orientation dans les flux Bac-3/Bac+3, qui se limite dans l’espace public aux « désirs et ambitions » des jeunes. On peut douter de la pertinence, sinon de la sincérité, de ce discours dès lors qu’on considère des choses aussi sérieuses que la qualification des générations entrants dans l’appareil économique national.

Pour aller plus loin…

Parcoursup : Ce que le Bac Blanquer change pour le tri des candidatures

Cette année sera la première campagne d’admission Parcoursup des élèves issus du nouveau Bac Blanquer : « Il n’y a plus de série en voie générale mais des parcours choisis par chaque lycéen en fonction de ses goûts et de ses ambitions ». L’idée de réduire le tronc commun pour « donner plus de choix aux élèves » bouleverse totalement la construction des cursus et l’oganisation des études. Elle transforme aussi sérieusement la façon dont les formations supérieures peuvent trier les candidatures… En mieux ?

La base de la plupart des classements des candidatures dans Parcoursup est le calcul d’une « note finale », moyenne plus ou moins bonifiée des résultats scolaires du candidat, qui permet de calculer son rang dans la liste d’appel. Pour que ce calcul de moyenne soit pertinent, il faut que les notes soient comparables (même si cela doit être relativisé). C’est pourquoi trier les candidatures revient généralement à commencer par les catégoriser en plusieurs groupes ayant des cursus similaires. L’exemple le plus simple est la catégorisation des candidats en fonction de leur Bac, qui permet ensuite d’avoir un calcul de moyenne adapté au Bac pro, un autre adapté au Bac techno, et un troisième adapté au Bac généraux.

Reste ensuite à interclasser les candidatures des différentes catégories pour obtenir le classement final, ce qu’on va faire par différentes techniques comme l’harmonisation des moyennes, les quotas ou encore un interclassement manuel.

Dans ce billet, nous allons nous intéresser à ce que change la réforme pour la catégorisation, puis le calcul de moyenne, pour les bacheliers généraux dans Parcoursup.

Méthodologie : Ce billet se base sur les candidatures faites dans ma formation (DUT/BUT informatique), avant et après la réforme, en se limitant aux candidats préparant leur Bac dans l’année de candidature. Certains aspects ne sont pas représentatifs de toutes les formations (le profil des candidatures et les matières importantes pour la sélection, notamment), mais sans en faire une exception. Les exemples de notes sont purement fictionnels, mais se retrouvent aisément dans la réalité. Bien que les donnés doivent être prises à titre seulement illustratif, les conclusion revêtent un caractère général.

La catégorisation des candidatures

La catégorisation des candidatures consiste à classer les candidatures dans différents groupes, au sein desquels on va utiliser un calcul de moyenne uniforme. On considère donc qu’au sein d’une catégorie, les candidats ont suivi un cursus suffisamment similaire pour que la comparaison de leurs notes soient pertinentes.

La raison est tout simplement que « 14 en Mathématiques » n’a pas la même signification, en terme de poursuite d’étude, en Bac Pro qu’en Maths expertes au Bac Général. Comparer directement les deux conduirait à une injustice. La question qui se pose alors est de définir les critères qui forment une catégorie pertinente, y compris au sein de chaque Bac.

Ancien Bac Général : Séries

L’ancien Bac Général était construit autour de 3 séries : Scientifique (S), Economique et Social (ES) et Littéraire (L), choisies par les lycées dès la première. Le profil de nos candidatures était alors le suivant :

Exemple de lecture : Avec une catégorisation par série, les candidats se séparent en trois catégories : plus de 700 S, de 80 ES et 5 L.

Nous pouvions donc faire 3 catégories, au sein desquelles il est possible de classer les candidatures par moyenne puisque les matières et cursus sont identiques. On va donc considérer qu’une candidature ayant 13 de moyenne dans une catégorie doit être classée devant une candidature ayant 12 dans la même catégorie. Le problème consistait (et consiste toujours) à interclasser les candidatures entre catégorie. Concrètement, il faut décider d’un ordre pour des candidatures du type :

  • Série S avec 12 de moyenne ;
  • Série ES avec 13 de moyenne ;
  • Série L avec 14 de moyenne.

La nature de la formation supérieure va alors jouer un rôle important : on peut raisonnablement estimer que la Série S est la plus adaptée pour poursuivre en informatique. Trois approches sont alors disponibles :

  • Bonifier les séries : on va par exemple ajouter 3 points aux moyennes de S et 1 point aux moyennes de ES ;
  • Interclasser à la main : on va ignorer les moyennes d’une catégorie et décider arbitrairement du rang des candidatures, par exemple en plaçant un candidat de L en position d’être admis car on estime que son dossier apporte les garanties nécessaires ;
  • Utiliser des quotas : on va conserver des listes d’appels séparées pour contrôler le nombre d’admis dans chaque catégorie (dans les faits, seul le rectorat contrôle cette méthode).

Pour prendre cette décision, la taille des catégories est un critère important : la Série S concentrait plus de 700 candidatures, ce qui imposait un traitement automatisé ; la Série L était anecdotique, ce qui permettait un traitement manuel. De plus, un catégorie dominante facilite l’interclassement : on va réussir à interclasser les L dans les S, alors que le contraire serait très difficile.

A partir de là, on comprend que la façon de construire les catégories de candidatures va fortement impacter la méthode et la pertinence des classements.

Ancien Bac Général : Séries + spécialités

Avec l’ancien Bac, la seule différence de matières au sein d’un série concernait la note dite de « spécialité », plus proche d’options en réalité. Il était donc possible de raffiner les catégories :

Exemple de lecture : En considérant les séries et spécialités de l’ancien Bac, on obtient 12 catégories dont la plus grande concentre 300 candidatures.

En considérant ces spécialités, nous avions 12 catégories différentes, dont le plus imposante concentrait un tiers des candidatures. La question qui se posait alors était de classer des candidatures du type :

  • Série S spécialité Informatique avec 13 de moyenne et 15 en Informatique ;
  • Série S spécialité Mathématiques avec 14 de moyenne et 11 en Mathématiques ;
  • Série ES spécialité Mathématiques avec 15 de moyenne et 16 en Mathématiques.

On peut déjà raisonnablement se demander s’il existe une solution objective et juste à ce problème. On constate aussi que l’interclassement est rendu plus difficile par la multiplication des catégories et la diminution de la taille de la catégorie dominante.

Voyons maintenant ce que la suppression des séries implique en terme de catégorisation des candidatures.

Bac Blanquer : Spécialités

Désormais, les lycéens ne choisissent plus une série, mais deux spécialités en Terminale. Contrairement à l’ancien Bac, ces spécialités ne sont pas de simples colorations, mais forment le cœur de la formation. Les Mathématiques sont notamment absentes du tronc commun, compromettant son adéquation avec des poursuites d’études scientifiques. En conséquence,  considérer les spécialités est désormais indispensable, ce qui conduit à la catégorisation des candidatures suivante :

Exemple de lecture : Les spécialités du nouveau Bac conduisent à 38 catégories dont deux dépassent 200 candidatures.

Nous avons donc désormais 38 catégories, dont deux dominent à plus de 200 candidatures (Mathématiques et Numérique et Sciences Informatiques (NSI) ; Maths et Physique Chimie). Il convient maintenant de classer des candidatures du type :

  • Maths et NSI avec 12 de moyenne, 10 en Maths et 16 en NSI ;
  • Maths et Physique-Chimie avec 13 de moyenne, 14 en Maths et 12 en PC ;
  • NSI et Langues et cultures étrangères avec 15 de moyenne, 15 en NSI et 18 en langues…

Cela permet déjà de constater une lourde aggravation du problème de l’interclassement. Mais ces deux spécialités ne sont pas les seules catégorisations.

Bac Blanquer : Spécialités + options

En plus des deux spécialités de terminales, les lycéens peuvent choisir jusqu’à deux options. Ces options ne sont pas anecdotiques, puisque certaines concernent justement les Mathématiques indispensables à la poursuite d’études scientifiques.

Lorsqu’on ajoute les options, la catégorisation des candidatures devient la suivante :

Exemple de lecture : En considérant les spécialités de terminales et les options du nouveau bac, il y a tellement de catégories que leur visualisation devient difficile.

Nous avons donc désormais 105 catégories, dont la plus imposante fait 130 candidats. Il convient maintenant de classer des candidats qui ont, par exemple :

  • Maths et NSI + Maths expertes avec 12 de moyenne, 10 en Maths, 16 en NSI et 12 en Maths expertes ,
  • Maths et Physique-Chimie + Arts plastiques avec 13 de moyenne, 14 en Maths, 12 en PC et 17 en Arts ;
  • NSI et Langues et cultures étrangères + Maths complémentaires avec 15 de moyenne, 15 en NSI,18 en langues et 17 en Maths complémentaires…

Ca se passe de commentaire…

Bac Blanquer : Spécialités de Première et Terminale + options

Mais attention ! S’il n’y a que deux spécialités, c’est qu’une a été abandonnée au passage de la Première à la Terminale. Or, cette information peut être utile pour percevoir le profil du candidat, ou pour savoir par exemple si une base minimale en mathématiques existe même si ça ne se voit pas en Terminale. Voilà la catégorisation en ajoutant la spécialité abandonnée :

Exemple de lecture : En considérant les spécialités de Première et Terminale et les options, il faut scroller longtemps pour lire la suite du texte.

Nous avons maintenant 194 catégories différentes, ne dépassant pas 80 candidatures. Beaucoup de catégories n’ont qu’une seule candidature. Il est même inutile de produire des exemples concrets de candidatures à interclasser

On peut en venir à considérer qu’il n’existe plus vraiment de catégorie de référence, mais désormais seulement des exceptions. Le problème de l’interclassement peut apparaitre comme désormais insoluble. 

Résumé des catégorisations

Pour résumer, il est possible de visualiser les catégorisations ainsi, avec une ligne par critères de catégorisation, et un bloc de couleur par catégorie :

Exemple de lecture : Avec l’ancien Bac, les candidatures sont classées en 3 ou 12 catégories ; avec le nouveau Bac, elles sont classées en 38, 105 ou 194 catégories différentes.

On constate bien sur ce graphique l’éclatement des candidatures entre des catégories beaucoup plus nombreuses du fait du nouveau Bac Blanquer : même en ne considérant que deux des spécialités, l’éclatement, et donc la difficulté de classement, est supérieur à celui de l’ancien Bac en considérant les options.

Le Bac Blanquer neutralise toute possibilité d’un traitement automatique équitable, puisque la personnalisation des parcours conduit à ce que les cursus ne soient même plus comparables au niveau des matières. Pire, cela menace sérieusement la possibilité d’un traitement manuel. En effet, avec l’ancien Bac, le traitement manuel se faisait par l’interclassement de candidatures particulières dans un classement préalable d’une grosse majorité de candidatures représentant une catégorie de référence. En privant de référence, le Bac Blanquer prive d’un classement de référence très utile, sinon indispensable, au classement manuel.

La comparaison des notes

Pour éviter un trop gros éclatement des catégories, on peut être tenté de se limiter à un calcul unique de moyenne. Des spécialités de nature différentes sont alors considérées de façon identique. Quelles sont les conséquences d’une telle approche ?

Pour répondre à cette question, on peut visualiser la dispersion des moyennes trimestrielles des candidats par matière :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 15, avec un premier quartile allant de 7 à 13, un deuxième quartile de 13 à 15, un troisième quartile de 15 à 17 et un dernier quartile de 17 à 20.

On constate que les distributions des moyennes sont très différentes d’une matière à l’autre, que ce soit dans le tronc commun, les spécialités ou les options. Ces différences peuvent en partie s’expliquer par le biais de candidature : par exemple, les étudiants qui candidatent en informatique ont naturellement une plus grande appétence pour les matières scientifiques que les matières littéraires. Ce biais peut partiellement être corrigé en s’intéressant non pas aux moyennes des candidats, mais aux moyennes de leur classe :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des classes des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 14, avec un premier quartile allant de 11 à 13, un deuxième quartile de 13 à 14, un troisième quartile de 14 à 15 et un dernier quartile de 15 à 18.

Cette deuxième visualisation confirme des différences substantielles. D’un côté, les différences entre matières s’expliquent caricaturalement par des niveaux d’exigence différents. D’un autre, les différences au sein d’une matière s’expliquent grossièrement par des performances différentes des classes et des élèves. Ces deux phénomènes ne sont pas indépendants : les élèves les moins performantes peuvent stratégiquement choisir d’éviter les matières les plus exigeantes, par exemple.

Pour bien saisir ce que cela implique concrètement, faisons un focus sur les spécialités Mathématiques et NSI :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 15, avec un premier quartile allant de 7 à 13, un deuxième quartile de 13 à 15, un troisième quartile de 15 à 17 et un dernier quartile de 17 à 20.

En regardant ces deux matières (les plus importantes pour notre formation), on constate bien que, statiquement, les candidats ayant choisi NSI auront une meilleure moyenne que ceux ayant choisi Math, sans que cela reflète forcement de meilleures chances de réussite post-bac. Une moyenne unique octroie donc un avantage injuste à une catégorie de candidats, qui aura simplement choisi un matière moins exigeante en terme de notation.

On peut être tentés de corriger ce biais en ajoutant une bonification à la matière qui parait la plus exigeante.

Mais regardons de plus près. On peut constater que les quartiles inférieurs de NSI se confondent avec les quartiles supérieurs de Mathématiques. Concrètement, cela signifie que tout un ensemble de note est à la fois au dessus de la médiane en Mathématiques et en dessous de la médiane en NSI. En d’autres termes, les candidats les moins performants dans une matière se confondent, au niveau des notes, avec les plus performants de l’autre.

Mais cela n’est que statistique. La réalité de chaque candidat peut être tout autre. En réalité, si nous prenons la note 13, nous pouvons avoir :

  • un candidat moins performant dans une matière moins exigeante : par exemple, 13 en NSI avec une moyenne de classe à 15 ;
  • un candidat plus performant dans une matière plus exigeante : par exemple, 13 en Math avec une moyenne de classe à 11 ;
  • un candidat plus performant dans une matière moins exigeante : par exemple, 13 en NSI avec une moyenne de classe à 12 ;
  • un candidat moins performant dans une matière plus exigeante : par exemple, 13 en Math avec une moyenne de classe à 14…

Ainsi, la signification d’un 13 est extrêmement difficile à interpréter dans ce classement, et il est à craindre que ce problème ne soit pas surmontable : harmoniser les moyennes par rapport à la moyenne de la classe va notamment désavantager les élèves qui sont dans des classes très performantes. Le problème est que, dans notre formation, c’est autour de 13 que l’on va admettre ou pas des candidats. Chaque décision de pondération va donc avoir un impact important sur le recrutement, sans qu’on puisse maîtriser les conséquences.

Conclusions

En conclusion, le nouveau Bac Blanquer, en supprimant les séries au profit d’un choix « à la carte » de spécialités et d’options, peut potentiellement faire exploser la catégorisation des candidats Parcoursup. Or, cette catégorisation sert de colonne vertébrale à un tri relativement objectif des candidatures, qui parait donc de plus en plus illusoire. De plus, les résultats présentés ici sont purement ceux de ma formation (un BUT Informatique), et peuvent être très différents pour une formation différentes.

Notamment, les filières très sélectives pourraient décider de limiter leur catégorisation à une spécialité, et ne trier que par elle. Par exemple, une CPGE scientifique pourrait ne trier que par Mathématiques, voire Mathématiques + Maths expertes. Ce n’est alors pas tant les notes qui feraient la sélection, mais le choix des spécialités.

Ce travail d’analyse et de choix devrait donc être conduit dans chaque commission d’examen des vœux. On peut douter qu’elles en aient le temps. 

En conséquence, il est fortement possible que la généralisation du tirage au sort se poursuive à cause du Bac Blanquer, générant ensuite encore plus de flou pour les lycéens devant choisir leurs spécialités et options. 

Parcoursup : Tirage au sort, fin ou généralisation ?

Pour aller plus loin…

Tous les traitements sont disponibles sur github, mais pas les données (pour des raison évidentes de confidentialités).

Parcoursup et Lycée d’origine : Une difficulté (technique) de moins pour une difficulté (philosophique) de plus

Parcoursup : petit manuel de tri des candidatures à l’usage des enseignants du supérieur

Lycée : Petit manuel de choix des spécialités à l’usage des futurs candidats à l’enseignement supérieur

 

 

 

EndOfDUT : Les quotas, la « main invisible » sur les formations

Avec Parcoursup et la loi ORE, le Ministère a mis en œuvre le déploiement d’une politique de quotas. Dernier épisode de cette politique, un bras de fer s’est engagé entre les IUT et le ministère concernant les quotas de bacheliers technologiques pour le BUT, la formation qui remplace le DUT. En première approche, on peut avoir l’impression que ces quotas sont à l’avantage des étudiants, permettant de corriger des biais de recrutement. Cependant, la mise en contexte de cette politique montre qu’ils vont en réalité à l’encontre des intérêts des étudiants comme de leurs recruteurs. Au final, seul le ministère en tire un avantage.

C’est par un courrier au ministère que l’Assemblée des directeurs d’IUT (ADIUT), pourtant favorable à un plus large accueil des bacheliers technologiques, dénonce « une politique quantitative de gestion des flux, dès la rentrée 2021, sous la forme de taux imposés de bacheliers technologiques ». Ces taux imposés, appelés quotas, ont été progressivement introduits depuis la loi Fioraso de 2013, puis renforcés par la loi ORE de 2018. Ils concernent maintenant toutes les formations et de nombreuses populations étudiants (filières du bac, boursiers, hors secteur). Ils sont aujourd’hui devenus un outil central pour le Ministère, qui les utilise pour restructurer les flux d’étudiants, et donc l’enseignement supérieur. Cela est très bien expliqué dans le premier rapport du Comité éthique et scientifique de Parcoursup :

Jusqu’à présent, la définition des quotas de bacheliers technologiques en DUT était issue d’une négociation (parfois ferme) entre les IUT et les rectorats, puis avec un acteur plus éloigné, les rectorats de grande région. Cette année, les négociations pour le BUT n’ont pas réellement pesé sur les décisions. Plus étonnant, les rectorats ont parfois annoncé plusieurs augmentations successives aux mêmes formations, ne faisant pas toujours sens pour les équipes pédagogiques. Cela a laissé une impression d’autoritarisme et d’improvisation, qui explique en partie la réaction de l’ADIUT.

Cas d’usages

Pour bien comprendre les enjeux qui entourent cette question des quotas, il convient de regarder concrètement leur fonctionnement.

Cas d’usage : les admissions sans quota

Pour illustrer le fonctionnement des quotas, plaçons-nous dans la logique de Parcoursup qui suppose qu’on sait prédire la réussite des étudiants, et prenons le cas artificiel d’une formation recrutant 10 étudiants parmi 20 candidats issus de deux filières différentes :

  • la filière 1 (carrés) est réputée pour bien préparer à la formation : sur 10 candidats, 5 ont une réussite presque certaine (en vert) ; 3 incertaine (en orange) ; et 2 ont un échec presque certain (en rouge) ;
  • la filière 2 (cercles) est réputée pour ne pas bien préparer à la formation : sur 10 candidats, 1 a une réussite presque certaine ; 3 incertaine ; et 6 ont un échec presque certain.

NB : ce déséquilibre dépend énormément des disciplines, et l’expérience des enseignants peut être très différente selon leur département.

Si on vise à la réussite des étudiants, on pourra classer toutes les 20 candidatures par chance de réussite, dans un classement globalement indépendant des filières : d’abord toutes les vertes, puis les oranges, et enfin les rouges. Ce recrutement aboutira à ainsi admettre tous les candidats ayant une réussite presque certaine, puis à admettre les candidats incertains tant qu’il reste des places, et à ne pas appeler les candidats dont on est sûr qu’ils ne pourront pas réussit.

Naturellement, la filière qui préparer le moins bien à la formation verra le moins de candidats admis. Sur cet exemple, on a donc 70% d’admission pour la filière 1 et 30% pour la filière 2.

Voyons maintenant ce qu’il se passe lorsqu’on active un quota.

Cas d’usage : les admissions avec quota

Les quotas servent à contourner ce classement global, pour s’assurer de l’admission d’une catégorie de candidats. L’illustration ci-après montre ce qu’il se passe avec un quota de 50% pour la filière 2 : quel que soit les chances de réussite des candidats qui en sont issus, on va leur réserver la moitié des places.

Les différences sont marquées par des formes géométriques pleines :

On constate ainsi que pour passer de 30% à 50% d’admission pour la filière 2, il a fallu remplacer deux candidats incertains de la filière 1 par des candidats de la filière 2. Pour ce faire, on va « chercher plus loin dans le classement » des candidats de la filière 2, jusqu’à prendre un candidat dont l’échec est certain.

Le classement des candidatures (représenté ici par les couleurs) devient alors secondaire face à la filière d’origine (représentée ici par la forme géométrique).

Ainsi, on a bien augmenté le nombre d’admissions de candidats issus de la filière 2, mais à deux prix : l’éviction de candidats de la filière 1 ; et l’admission d’un candidat dont l’échec est certain. Ceci montre que, mal employés, les quotas ne sont pas à l’avantage des étudiants puisqu’ils en desservent plus qu’ils n’en servent.

Un cas réel : application des quotas géographiques et de boursiers pour une admission en Licence

Ce graphique m’a été confié par Anne Viallefont, Maître de conférences en Statistique à l’UCA et Responsable Pédagogique de 1ère année de Licence d’Economie. Il montre la différence entre les rangs attribués par la commission d’examen des vœux (axe horizontal – premier cas d’usage de ce billet) et l’ordre effectif d’appel des candidats après application des quotas par le rectorat (axe vertical – deuxième cas d’usage de ce billet). Au dessous de la diagonale se trouvent les étudiants favorisés par cette politique -qui gagnent des rangs-, et en dessus ceux qui sont défavorisés -qui perdent des rangs-.

Ce graphique permet de constater deux deux choses. D’abord les quotas permettent des modifications substantielles de classement : des candidats classés initialement entre 800 et 1000 ont finalement des rangs d’appel entre 400 et 600 (pour les boursiers de l’académie), ou entre 1200 et 1400 (boursiers ou non, hors académie). Des candidats hors académie au départ bien classés (autour de la 300ème place) dégringolent de plus de 900 places dans l’ordre d’appel « rectifié » par le rectorat pour se retrouver au-delà du 1100ème appelé…

Ensuite, et cela ne doit pas être négligé, des quotas différents (filière d’origine, géographique, boursiers…) peuvent être cumulés pour arriver à un contrôle très précis des recrutements, et donc des profils des formations. Même une filière élitiste et attractive pourra être rendue locale et sociale selon la bonne volonté du rectorat, et quelle que soit la volonté des étudiants et de la formation.

Il s’agit d’une véritable prise de contrôle de la carte de formation par les rectorats, et donc le ministère, qui se dote ainsi d’une « main invisible » sur les formations.

Autres cas d’usage : quotas combinés avec d’autres mesures

Bien sûr, tout n’est pas à jeter dans les quotas, et ils ne sont pas le seul outil pour améliorer les admissions d’une population. Il est tout à fait possible de les combiner avec d’autres mesures pour les rendre efficaces tout en limitant leurs effets pervers. Voici quelques exemples :

  • Augmentation du nombre de places : même sans quota, cela permet naturellement d’augmenter les admissions depuis les deux filières, tout en évitant de recruter des candidats dont l’échec est certain ;
  • Augmentation du nombre de place + quotas : ajouter un quota peut permettre d’assurer que les nouvelles places sont réservées à la filière 2, au risque de recruter des candidats à l’échec certain ; au moins, aucun candidat de la filière 1 n’est lésé par la transformation ;
  • Renforcement de la filière 2 : plutôt que de jouer seulement sur les admissions, il est possible de modifier la formation de la filière 2 pour mieux préparer à la poursuite d’étude, augmentant le nombre de candidats aptes à réussir ; un quota temporaire peut alors être utile pour accélérer l’amélioration de la réputation de cette filière ;
  • Tout combiner : et évidement, il est possible de combiner l’augmentation des places et le renforcement de filière pour cumuler les avantages et rendre les quotas pleinement efficaces.

Le point commun de toutes ces propositions est qu’elles nécessitent des moyens, soit pour créer des places, soit pour renforcer une filière. Or, la réforme des IUT se fait à moyens absolument constants. En conséquence, le passage de deux à trois ans va engendrer une baisse des moyens par an-étudiant. La volonté politique d’arriver à ce résultat est confirmée par l’obstination du Ministère à supprimer des Programmes Nationaux (PN) du BUT les garanties de moyens qui existaient dans les Programmes pédagogiques nationaux (PPN) du DUT.

Il faut donc réfléchir à moyens constants, sinon en baisse.

Conséquences des quotas sans moyens

Nous l’avons vu, sans moyens, l’imposition de quotas conduit à abaisser le niveau de recrutement, éventuellement jusqu’à recruter des candidats dont l’échec est certain. Quelles sont alors les possibles réactions des formations ?

  1. Ne rien changer : dans ce cas, la formation verra son taux de réussite baisser, ce qui conduira normalement à une baisse de réputation, donc à une nouvelle baisse du niveau de recrutement, accompagnée éventuellement d’une baisse des moyens alloués à la performance.
  2. Augmenter l’effort pédagogique sur les étudiants les moins préparés : si cela permet de ne pas réduire le taux de réussite, cela implique (à moyens constants) de réduire l’effort pédagogique sur les mieux préparés, donc une baisse de qualité de la formation et du diplôme.
  3. Abaisser les exigences pédagogiques : à défaut de pouvoir continuer à délivrer la formation à tous les étudiants, les enseignants vont progressivement abaisser leurs exigences. Cela conduira naturellement à une baisse de la qualité de la formation et du diplôme. C’est la perspective la plus probable, et celle qui est promu par le Ministère, notamment dans ses annonces préliminaires.
  4. « Personnaliser » les parcours : dans ce cas, on va créer, en interne, des groupes de niveau, qui obtiendront le même diplôme mais avec des exigences pédagogiques différenciées. On peut par exemple identifier cette différence par des parcours au nom explicite (du type « poursuite d’études » et « insertion professionnelle »). Il sera par exemple possible d’avoir un parcours en 2 ans et un autre en 4, donc avec des couts an-étudiants différenciés. On a commencé à le faire en Licence avec les « oui si ». Il sera même possible de mettre le parcours d’insertion en apprentissage, pour assumer les moyens du parcours « d’excellence ».

On le voit donc, hormis la « personnalisation » des parcours qui ne sera défavorable que pour les étudiants les plus fragiles, ces perspectives sont in fine défavorables à tous les étudiants puisqu’elles font entrer la formation dans un cercle vicieux : baisse de la qualité de la formation, donc de la valeur du diplôme, donc de la réputation, donc du recrutement et de la formation. Ce cercle vicieux n’est pas seulement défavorable aux étudiants, mais aussi à tous ceux qui les recrutent, employeurs et formations supérieures, ainsi qu’à l’institution IUT dans son ensemble.

Seul le Ministère sort « gagnant » de cette situation, en se dotant d’une « main invisible » sur la carte des formations. Cette prise de contrôle lui permettra notamment d’organiser une amélioration artificielle des indicateurs d’admission dans le supérieur, à budget absolu constant, et donc à budget par an-étudiant en baisse. 

Pour aller plus loin…

Au delà des purs aspects de réduction de la dépense publique, qui peuvent expliquer cette réforme, on pourra trouver d’autres sources de compréhension dans une volonté politique de restratification sociale, dont on trouve des témoins dans la gestion de la crise sanitaire :

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

Les autres billets au sujet du remplacement du DUT par le BUT :

Du DUT au BUT : 50% de bacs technos, et après ?

Du DUT au BUT : les portes-au-nez

Le DUT, droit au BUT.

Projets d’arrêtés : il est venu le temps des Bachelors

Elections des Conseils centraux de l’Université de Strasbourg : la fin de la collégialité ?

La configuration des élections des nouveaux Conseil centraux de l’Université de Strasbourg présente une configuration particulière et tout à fait intéressante, en l’absence de candidat d’opposition à la présidence. Dans la tourmente, cette université joue son avenir en devant choisir entre 4 acteurs assez représentatifs : les maîtres de l’université, les collègues, les syndicats de transformation et les syndicats de co-gestion. 

Avertissement préalable : si je connais une bonne partie des acteurs impliqués, je n’ai participé à aucune des campagnes citée dans ce document. Mon choix de vote n’est pas fait, ni même le choix de voter ou non. Le billet est très orienté sur les enseignants et/ou chercheurs, essentiellement par manque de vision de ce qui se passe dans les autres corps.

En préambule, l’Université de Strasbourg, malgré les apparences, ne va pas bien. Première université fusionnée, première IDEx confirmée, membre bavard d’UDice, elle a un coup d’avance dans les réformes par rapport aux autres établissements. Si elle aligne les reconnaissances institutionnelles, les performances en terme d’enseignement et de recherche ne sont pas au rendez-vous [ref]. Faits révélateurs, sa politique budgétaire conduit à la plus grande baisse du taux d’encadrement en France [ref] en même temps qu’au recrutement couteux de chercheurs de renom [ref]. En conséquences, la grande majorité des personnels ressentent une baisse massive de leurs conditions de travail et sont frappés d’un lourd pessimisme, pendant qu’une infime minorité bénéficie de conditions exceptionnelles [ref]. Tout ceci est parfaitement cohérent avec la politique d’Excellence (lorsqu’on arrête de se payer de mots).

Le malaise de la plupart des personnels s’accompagne aussi d’un malaise de la collégialité (ou « démocratie universitaire »). La démission des trois conseils des élus d’opposition [ref] n’a fait aucune vague. Ces conseils incomplets continuent de se tenir pour approuver sans réserve toutes les délibérations qu’on leur soumet, sans le moindre impact sur le fonctionnement ou la politique de l’établissement. Le nombre de membres en exercice au Conseil d’administration n’a même pas été modifié. Son dernier PV disponible remonte d’ailleurs à juillet 2020 (6 mois à ce jour) sans que personne ne s’en émeuve, puisque personne ne les lit. Depuis la création de l’université, aucune délibération n’a été refusée ou substantiellement amendée par le CA. Ceci démontre sa parfaite inutilité.

On comprend donc le peu d’intérêt des personnels pour les élections dans les Conseils centraux puisque tout indique qu’ils sont inutiles. Les rendez-vous électoraux physiques plafonnent d’ailleurs à quelques personnes hors candidats, ceux en ligne plafonnent à quelques dizaines. Les élections se font désormais sans débat public, sans confrontation d’idées. Pourtant, dans le contexte des lois de transformation de la fonction publique et de programmation de la recherche, les élections actuelles portent un enjeu de taille : entre l’accélération et le ralentissement dans la voie déjà empruntée…

Les quatre listes enseignants-chercheurs aux trois conseils

Toutes les listes peuvent se trouver sur la page dédiée. Du côté BIATSS et étudiants, tout semble comme d’habitude, le traditionnel panaché de syndicats et organisations, hormis l’apparition de Solidaires. Nous allons donc nous concentrer sur les listes des enseignants-chercheurs :

  • « Faire ensemble l’Université » soutien Michel Deneken, ancien VP Finance à l’Université Marc Bloch puis à l’Université de Strasbourg, premier VP, ancien président par interim, ancien président, et actuel administrateur provisoire. Il appartient au bloc présidentiel rapproché de l’Université de Strasbourg depuis sa création, et même sans doute avant. Elle couvre tous les Conseils et tous les collèges.
  • « Refonder » est portée par des membres de l’opposition précédente, dont Laurence Rasseneur et Pierre Gilliot, et soutenue par le SNESUP et le SNCS. Elle ne présente pas le liste au Conseil d’administration, et donc pas de candidat à la présidence. 
  • « Nos missions pour notre université » est portée par le SES-CGT – FO-ESR 67 – SNTRS-CGT Alsace. Elle présente seulement une liste au Conseil d’administration, mais sans candidat à la présidence.
  • « Pour une université de service public » est portée par la CGT. Elle présente deux candidats à la CFVU, et partage certaines approches avec Nos missions pour notre université.
  • « CFDT » est soutenue par… la CFDT. Elle ne présente des listes que sur le collège B.

Refonder explique son absence du CA par le refus de participer à une élection jouée d’avance, et du rôle d’entretien d’une illusion de collégialité auquel l’opposition est reléguée [ref]. Une configuration où seule la présidence se présente au CA aurait eu pour conséquence d’affaiblir lourdement la légitimité de cette instance. Cette perspective est annulée par la candidature de Nos missions pour notre université, qui estime que « ni la politique de la chaise vide, ni les tête à tête stériles ou les attaques ad hominem ne font avancer les propositions ». A ce propos, le président se « réjouit que des gens se présentent quand même au CA ». La CFDT n’est « pas en mesure » de me dire pourquoi elle présente seulement des candidats dans le collège B, ce qui défavorise structurellement les oppositions, puisqu’elles sont plus fortes dans ce collège.

Le président Deneken, sans opposant, est donc d’ores-et-déjà élu. Il organise pourtant une série de 4 « ateliers » électoraux, pour présenter son programme. Seule l’équipe « Refonder » a également proposé un rendez-vous. Je m’y suis rendu, et aux autres j’ai posé mes questions par email. Aucune de ces réunions n’est enregistrée et mise en ligne (il n’y avait qu’un bouton à utiliser pour faire le deux).

Quatre styles différents

Ces quatre listes présentent des styles très différents, qu’il est intéressant de regarder.

Faire ensemble l’Université : les maîtres de l’université

Le nom de Faire ensemble l’Université n’est pas sans rappeler « Ensemble pour l’Université de Paris-Saclay », une autre liste présidentielle. Elle fait exactement ce qu’on attend d’elle : c’est propre, tous les sujets sont abordés avec sérieux et tous les mots clés cochés (« subsidiarité », « interdisciplinarité », « horizontal », « confiance », etc.), et strictement rien n’est dit.

Le choix a été fait du « en même temps » : « repenser nos enseignements en conservant le maximum d’heures en présentiel, un présentiel qu’il faut rendre plus précieux », « [travailler] à la solidarité plus qu’à la simple concurrence […]. Il nous faut aussi savoir mieux valoriser les talents », « à la fois une grande université de recherche et accueillir tous les étudiant.e.s »… Ce réflexe va jusque dans les détails anecdotiques : « utiliser des modes de déplacements doux, tout en faisant une place à la voiture ».

Cette dissonance cognitive empêche de penser, ce qui est souvent une bonne idée pour être réélu sans être comptable de son action. En 10 ans, l’équipe dirigeante n’a jamais fait de bilan. D’ailleurs, tout chiffre factuel est scrupuleusement exclu de la campagne. Les élections se font désormais sans débat public ni confrontation d’idée. Discours et documents pourraient ainsi parfaitement aller pour n’importe quelle liste dans n’importe quelle université. Faire ensemble rassemble cependant un nombre impressionnant de dirigeants de l’université. La VP Formation pressentie est A. Knaebel (présidente de l’ADIUT), et le VP Recherche pressenti est Rémi Barillon (directeur de l’IPHC). Le message est clair : ils n’ont pas besoin de se justifier ou de s’adapter, puisqu’ils sont ensemble les maîtres de l’université (même s’ils s’en défendent par coquetterie).

En posant des questions, on découvre sans surprise un conformisme sans concession : il faut être « réalistes » et « responsables » et donc suivre le courant sans opposition et s’emparer de toutes les « opportunités » des lois de transformation de la fonction publique et de la recherche. Le recours aux appels à projet semble être la solution universelle à tous les problèmes. Surtout, il ne faut pas recruter de nouveaux fonctionnaires, et en tous cas, ne rien faire que le Ministère ou l’ERC n’approuverait pas. Ils sont les maîtres de nos maîtres, et « c‘est à nous de nous adapter » (phrase sic répétée maintes fois).

Refonder : les collègues

Refonder est à l’antipode de l’équipe présidentielle : il ne s’agit clairement pas de nos maîtres, mais de collègues. elle fait également ce qu’on attend d’elle, en ramenant le discours sur des fondamentaux et en critiquant à la fois la politique menée par l’équipe dirigeante et son exercice du pouvoir. Le discours n’est pas creux, mais parfois inaccessible et surtout rébarbatif.

Le choix a été fait de la pédagogie et du respect des électeurs par un refus de la démagogie. Mais toute leur logique repose sur la non participation aux élections du CA, alors que son explication semble impossible à des électeurs qui n’ont jamais assisté à un Conseil central, ni jamais suivi les débats techniques de la LRU, les enjeux cruciaux que représentent l’articulation entre le CA et le CAc, et dont beaucoup n’auront pas plus que quelques minutes à consacrer à leur choix de vote.

A la difficulté rébarbative de l’explication technique s’ajoute les critiques des dirigeants actuels, qui sont fondées, mais fondées depuis si longtemps qu’elles en sont également devenue rébarbatives. Il n’y a pas de « whaou » dans ce sérieux, ce qui présente un handicap certain dans une élection, y compris universitaire. Les chiffres factuels ne sont pas exclus, mais restent rares.

En posant des questions, on découvre là encore sans surprise une absence de solutions préconçues, mais une idée claire de ce que devrait être le fonctionnement de l’université pour produire ces solutions, et une conscience du rapport de force qu’il faudrait inévitablement engager avec les tutelles pour mettre en œuvre ces solutions. Le point d’achoppement central est bien sûr le recrutement de fonctionnaires, pour lequel ces collègues se disent prêts à se battre, contrairement aux maîtres de l’université.

Nos missions pour notre université : les syndicats de transformation

Elle est là encore ce qu’on peut attendre : une campagne sans fioriture, avec juste une profession de foi de 2 pages, très claire et très syndicale, mélangeant un positionnement fondamental et des intentions d’action concrète. Le tout est très orienté sur les missions de service public et la défense des intérêts des fonctionnaires, personnels et usagers.

Si les textes démontrent une maîtrise technique des dossiers, certaines manipulations sont cependant intégrées, comme le « Glissement vieillesse technicité » qui empêcherait le recrutement de collègues, alors qu’il s’agit en réalité l’avancement à l’ancienneté des fonctionnaires et que la baisse des recrutements est un choix politique local. Hormis ça, les chiffres factuels sont rares mais non exclus.

L’handicap principal de cette liste est sans doute ce côté syndical, très mal vu par une bonne partie des collègues. Ce levier a d’ailleurs été utilisé aux précédentes élections par la présidence actuelle pour appeler à se méfier de ses opposants, derrière lesquels se cacheraient des syndicalistes. La transformation fait peur, surtout en temps de crise, et le discours « votez pour la stabilité oligarchique plutôt que pour vos représentants syndicaux » fonctionne toujours très bien.

En posant des questions, on découvre de façon plus surprenante une incompréhension de la démission des précédents élus d’opposition. Nos missions estime qu’une progression est possible dans le fonctionnement des instances en étant « plus coriace et moins docile » tout en œuvrant « dans la plus grande transparence possible et [sans] hésiter à communiquer ». C’est exactement la ligne que s’étaient fixés les démissionnaires, l’avenir nous dira si Nos missions réussit là où nous avons échoué.

CFDT : le syndicat de co-gestion

Là encore, pas de surprise : la campagne est impeccable, essentiellement par emails mais avec un renvoi vers l’intranet institutionnel. Les emails sont les plus soignés sur la forme de toute la campagne. Les textes sont courts, percutants, et vides.

Ici aussi, le choix a été fait du « en même temps » : « Nous avons défendu le principe de capacités d’accueil ni trop restrictives […] ni trop élevées […] » et voilà comment approuver sans heurt le principe de la sélection à l’Université. La CFDT a « interpellé » et reste « vigilante », mais en même temps vote systématiquement toutes les délibérations que la présidence lui soumet. A l’extrême, elle s’abstient, lorsque les Droits de l’Homme sont compromis (authentique) ou l’intérêt des personnels trop ouvertement menacé, bref lorsque la délibération porte un risque politique trop lourd.

La liste indique également son action en faveur des différentes primes et dispositifs d’amélioration des carrières, lesquels pèsent bien sûr sur les finances de l’université et empêchent donc des recrutements ou du financement des missions. Le message est clair : puisque avec l’acceptation du contexte actuel il faut souvent choisir, votre intérêt individuel est de voter pour nous, éventuellement au détriment de vos intérêts collectifs.

La CFDT n’est « pas en mesure » de répondre à mes questions.

Une question, trois réponses

Pour éprouver les listes, j’ai posé la question suivante : « Le taux d’encadrement de l’Université de Strasbourg a baissé de 16% pendant que les heures complémentaires des titulaires augmentaient de 45%. Quels objectifs chiffrés pour ces deux indicateurs, et comment les atteindre ? » [ref].

La liste Faire ensemble l’Université a réagi comme le font les maîtres face à un de leurs sujets vaguement ennuyeux : d’abord en feignant de ne pas comprendre la question, puis en la noyant sous des informations superflues, avant de la discréditer en attaquant les modes de calculs, puis de nier la réalité en manipulant les chiffres, et de discréditer le sujet lui-même. Enfin, elle de se déresponsabilise sur la démographie, le rectorat et le Ministère, et finit par nier tout rapport entre sa politique de recrutement et les recrutements. En creux, on comprend que rien ne sera fait pour inverser ces tendances.

La Liste Refonder a réagi comme le font les collègues avisés : d’abord en reconnaissant la difficulté de la question et qu’aucune solution facile n’existe, puis en formant un plan de construction de la réponse par la collégialité (état des lieux objectif, puis réforme des modalités de construction de la campagne d’emplois), sans se déresponsabiliser et en ayant conscience du rapport de force difficile qui existe avec le Ministère sur cette question, et des risques d’échec dans les négociations.

Nos missions pour notre université indique que leur objectif est de « reconquérir en 4 ans » les postes perdus depuis 2009 et de transformer les heures complémentaires en poste par tranche de 192h. Pour cela, elle propose de renoncer provisoirement à faire des bénéfices, ainsi qu’à la politique immobilière de prestige engagée par la présidence actuelle. Il s’agirait d’un changement radical de la politique de l’Université de Strasbourg, qui fait actuellement tout le contraire. 

Malheureusement, la CFDT n’est « pas en mesure » de me répondre.

Au final…

Quelles conséquences aura la stratégie d’obédience de Faire ensemble l’Université face à un pouvoir national de plus en plus ouvertement hostile aux traditions, missions et valeurs universitaires ? Gros pari sans savoir qui prendra l’Elysée en 2022…

Nos missions pour notre université arrivera-t-elle à remettre de l’intérêt général dans l’orientation politique de l’Université de Strasbourg ? Cela ne pourra pas se faire sans une modération de l’appétit de pouvoir et de prestige de l’équipe actuelle, modération qu’on ne lui connait pas mais qui est indispensable au déverrouillage du CA… 

Est-ce que les électeurs donneront suffisamment de poids à Refonder pour obtenir ce déverrouillage par une cohabitation inédite entre CAc et CA, conformément à l’esprit de la loi Fioraso ? Le président leur répond déjà qu’il est prêt à la confrontation « Je crois que CAc ne peut pas prendre le pouvoir de façon frontale. Je leur souhaite bonne chance. »…

Et si tout continue comme avant, est-ce que les élus trompés sur leur réel pouvoir, y compris sur les listes présidentielles, démissionneront ? Ou continueront-ils à entretenir une illusion de collégialité en se réfugiant derrière un semblant de débat dont le président sort systémiquement gagnant ?

Après deux mandats (quatre si on compte les mandats transitoires) obtenu sans aucun débat, sans échange public d’idées et sans interpellation de la base, sans même avoir à basculer en établissement expérimental, est-ce que tout cela ne signerait par la fin durable de la collégialité à l’Université de Strasbourg ?

Et si après ces 16 ans à la direction de l’Université de Strasbourg,  il reste encore quelques années à Michel Deneken avant la retraite, est-ce que des transformations seront engagées pour lui éviter une régression de carrière ?

Autant de questions pour lesquelles on apprécierait d’être surpris. 

Pour aller plus loin…

Sortir de la nasse de l’Excellence : quatre scénarios pour l’Université de Strasbourg

Dans la nasse de l’Excellence : où en est l’Université de Strasbourg ?

Trois certitudes et une conviction : Pourquoi j’ai démissionné du Conseil d’administration de l’Université de Strasbourg

Chez Pierre Dubois, à propos des élections précédentes :

Unistra. M. Deneken va gagner

Présider Unistra. Le débat public

« les DNA du 05/12/2016 ont annoncé que Michel Deneken refusait de participer à un débat public avec Hélène Michel »

Unistra élections : voici les PV !

L’université, une entreprise ? Suite

Fusions : de la fête à l’enfer

Unistra. Congrès sans délibération

« Commentaire : le président Deneken se comporte comme si l’opposition n’existait pas. L’opposition intersyndicale continue cependant à assister aux parodies de démocratie mises en scène par le président. »

Promesses électorales non financées

« les listes Université, Diversité, Solidarité, listes UDS appuyant la réélection d’Alain Beretz, n’échappent pas au double discours : 1. « il faut baisser les dépenses ; il faut un effort partagé ». 2. « La priorité de la nouvelle mandature sera la réussite des étudiants dans toutes les filières et à tous les niveaux » »

« Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez ? », des étudiants répondent à Frédérique Vidal

L’inaction et la mauvaise gestion de la crise dans l’ESR ont fini par avoir de graves conséquences sur les étudiants. Les reportages catastrophiques se succèdent dans les médias. Les fautes de communication s’enchainent aussi, d’abord par la Ministre de l’Enseignement supérieur déclarant « Ce que vous avez donné pour le pays, le pays vous le rendra », puis par la secrétaire d’Etat à la Jeunesse, employant un ton déplacé. Ces sorties seront analysées par Clément Viktorovitch dans « Face à la jeunesse en détresse : la rhétorique indigne du gouvernement », à laquelle la Ministre répondra en répétant ses éléments de langage. Comment les étudiants réagissent à cette communication ?

HugoDecrypte, classé par le le Figaro comme faisant partie de « L’armée de youtubeurs de Jean-Michel Blanquer » a recueilli des témoignages très durs :

En réponse, la Ministre accepte une rencontre d’une heure avec HugoDecrypte, en direct sur Twitch (Moments forts et Face à face). L’exercice est très suivi, avec plus de 22000 spectateurs, dont beaucoup réagissent dans le chat. Au milieu de ses éléments de langage, face à une étudiante en mal-être, la Ministre lâche avec hésitation cette phrase : « Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez, ne serait-ce que pour aller marcher 1h dans la rue ? […] je me suis rendu compte que vous étiez beaucoup plus durs avec vous-même que ce qui était demandé ».

Cette phrase a beaucoup de succès auprès des étudiants sur Twitter, avec presque 3000 commentaires. A noter également cette fiche de conseils, au ton qui peut paraitre déplacé, et qui conseillait initialement de « sortir de chez soi » en cas d’insomnie (quelques détails dans ce fil). Comme le note C. Viktorovitch, cette rhétorique mène à une inversion de responsabilité entre ceux qui sont en position de décider, et ceux qui sont soumis à ces décisions.

La lecture des 3000 commentaires a permis d’identifier plusieurs réactions types face à cette rhétorique, par ordre croissant de fréquence (je n’ai pas fait de décompte formel, et l’ordre peut être imprécis) :

  • La fermeture des lieux de sortie : la fermeture des bars et restaurants, boites de nuit et plus rarement musées prive les étudiants de raisons de sortir de chez eux.
  • L’isolement : beaucoup d’étudiants sont éloignés de leur famille et amis, et n’ont pas eu l’opportunité de renouer des liens physiques avec leurs camarades de promotion à cause du confinement ;
  • La responsabilité : beaucoup d’étudiants estiment qu’il est de leur responsabilité de sortir le moins possible pour limiter la propagation du virus. Beaucoup se sont aussi sentis accusés d’être responsable de la seconde vague de contamination, en gardent du ressenti, et trouvent une injonction contradictoire dans la question de la Ministre.
  • La déprime : un état de fragilité mentale empêche des étudiants de sortir, et la question de la Ministre, interprétée comme une brioche de Marie-Antoinette, est très mal reçue.
  • Le couvre-feu : les cours allant souvent jusqu’à 18h et au delà, le couvre feu à 18h empêche de sortir en fin de journée, et oblige donc les étudiants à rester chez eux toute la journée même hors confinement, au risque de prendre 135€ d’amende.
  • L’incompréhension : énormément d’étudiants estiment que la Ministre est hors-sol, déconnectée ou intellectuellement trop limitée pour comprendre leur situation réelle.
  • L’injure mutuelle : beaucoup d’étudiants semblent avoir ressenti un manque de respect dans cette question, et la réaction qui revient le plus, parfois mélangée à d’autres, reste l’injure, qu’elle soit sèche ou fleurie.

Il faut également noter l’extrême rareté de réactions en défense de la Ministre, ou en détraction de la réaction des étudiants, comme on a pu en voir un exemple outrancier sur CNews.

Attention, la méthodologie n’est absolument pas scientifique, et ces réactions ne doivent en aucun cas être considérées comme représentatives de l’ensemble d’une population.

Depuis l’explosion de la crise, des réponses sont venues pour les besoins immédiats (repas à bas prix dans les restaurants universitaires, conception d’un dispositif léger d’accompagnement psychologique). Cependant, rien n’est encore prévu pour les problèmes à moyens termes, et notamment la reprise post-crise et l’insertion professionnelle. Beaucoup d’étudiants sont conscients de ces problèmes, qui génèrent des craintes intenses et légitimes. Des réponses sont nécessaires sans tarder pour apaiser une situation sans doute devenue explosive. 

Pour aller plus loin…

Une hypothèse explicative de l’inaction du gouvernement en faveur de l’université :

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

 

Un billet salvateur qui rappelle qu’il faut rester raisonnés même en cas de crise (ce que j’ai sans doute du mal à faire, comme beaucoup de collègues) :

Étudiant(e)s : ne parlons pas à leur place !

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

Alors que les témoignages du mal-être étudiant se succèdent, la communication gouvernementale inquiète plus qu’elle ne rassure. Surtout, aucune mesure sérieuse n’est prise pour limiter les dégâts dans les universités. Et si ce qui est vécu comme du mépris ou de l’incompétence était en réalité tout à fait rationnel ?

La gestion des universités dans la crise du Covid-19 lors de cette rentrée de janvier semble de plus en plus chaotique, avec une circulaire inapplicable transmise à la veille des vacances de Noël pour une mise en œuvre dès le 4 janvier, suivie immédiatement par une autre instruction contradictoire reçue par voie de presse le 14 janvier, avant une nouvelle modification le 22 janvier, à mettre en œuvre dès le 25.

Or, le moral des étudiants étaient déjà au plus bas à la fin de l’année dernière. En ce début 2021, les témoignages du mal-être étudiant se succèdent, notamment sur Twitter avec tag #etudiantsfantomes. Fait notable, des étudiantes écrivent en nom propre des lettres au Président et à la Ministre. Les sentiments qui dominent sont l’isolement, l’anxiété et la précarité, avec l’impression de ne pas voir le bout du tunnel du confinement et des cours à distance. Une pétition « Pour une considération des étudiant​.​e​.​s » récolte 35000 signatures en cinq jours.

Face à ce mouvement, la communication gouvernementale peut paraitre étrange. La Ministre explique d’abord la fermeture partielle des universités par le risque que fait courir « un bonbon qui traîne sur la table », puis en manipulant un chiffre laissant croire que ce sont les étudiants qui ne voulaient pas revenir, avant d’expliquer la différence de traitement avec les écoles par un problème d’indiscipline. A une étudiante qui lance « une bouteille à la mer », Emmanuel Macron répond qu’il lui « demande encore un effort ». Il annonce des repas à 1€ dans les restaurants universitaires, mais ces derniers sont pour la plupart fermés. La Ministre propose un « chèque de soutien psychologique », mais qui s’avère en réalité un « chèque virtuel »…

Ces réactions sont globalement perçues comme du mépris ou de l’incompétence, et tendent à jeter de l’huile sur le feu. Mais serait-on capable de leur trouver un fond de rationalité ?

Pour ce fait, il faut revenir aux différentes missions de l’Université dans l’enseignement supérieur : l’émancipation citoyenne, la transmission des savoirs et l’insertion professionnelle.

La non-réaction du gouvernement pour l’émancipation citoyenne

Sous l’angle de l’émancipation citoyenne, ou formation à la citoyenneté, la non-réaction du gouvernement peine à faire sens. C’est sans doute le plus dommage, car la crise était justement un moment idéal pour permettre aux étudiants d’expérimenter de nouvelles formes d’organisation, adaptées aux circonstances, et avec l’accompagnement et le support des établissements. Cette expérience aurait clairement été utile à cette génération, qui risque fort de rencontrer de nouvelles crises d’ampleur.

Cette question aurait dû être posée : Qui était le mieux à même de décider de l’organisation des études durant la crise ? En laissant faire le Ministère, nous n’avons pu que constater sa défaillance. Dans le même temps, nous n’avons même pas pris le temps de demander aux étudiants comment ils souhaitaient s’organiser, et de réfléchir aux moyens qu’on pouvait leur apporter pour atteindre leurs objectifs. C’est là, pour le moins, une occasion manquée.

La non-réaction du gouvernement pour la transmission des savoirs

La transmission des savoirs a été lourdement perturbée durant la crise, notamment par le passage improvisé aux enseignements à distance. Face à une telle transition, il était impossible de tout faire correctement, et des priorités ont dû être fixées. Or le gouvernement s’est seulement montré ferme quant à l’évaluation, sans jamais se prononcer sur les enseignements eux-mêmes, qui auraient nécessité de de débloquer des moyens spéciaux.

Sous cet angle encore, la non-réaction du gouvernement peine à faire sens. La dette pédagogique qui s’est accumulée depuis mars 2019 est sans doute immense, et l’absence de moyens dédiés ne permettra pas de la surmonter correctement au déconfinement.

La (presque) non-réaction du gouvernement pour l’insertion professionnelle

En ce qui concerne l’insertion professionnelle, on peut au moins noter une réaction assez vive du gouvernement, lorsqu’il a imposé des passages d’épreuve aux étudiants, sans notation adaptée à la situation. Ces épreuves sont en effet utiles à l’insertion professionnelle, en décidant du niveau de qualification de chacun, donc de la stratification de la société.

En terme d’insertion professionnelle, cette seule stratification pourrait bien être suffisante. En effet, le marché de l’emploi des jeunes risque fort d’être durablement perturbé, avec un besoin d’embauche historiquement bas en main d’œuvre avec une qualification supérieure. De plus, une grande partie de la stratification semble se faire au secondaire, le supérieur ne faisant que confirmer. Ainsi, à la condition de maintenir calendrier et examens, les entreprises ne devraient avoir aucun difficulté à embaucher les nouveaux diplômés, indépendamment des conditions d’étude à l’université.

Ajoutons que, contrairement à l’insertion professionnelle ou aux couts d’éventuelles mesures de soutien aux université, il n’existe aucun indicateur officiel du bien-être étudiant. Une technocratie y est donc aveugle. Enfin, on a aussi là une explication de la communication erratique de la Ministre : l’abandon des étudiants aurait beau être rationnel, il n’en reste pas moins inavouable.

Si, sous les angles de l’émancipation citoyenne et de la transmission des savoirs, il est difficile de rationaliser l’inaction du gouvernement en faveur des étudiants à l’université, celle-ci s’explique sous l’angle de l’insertion professionnelle. En considérant que seule cette dernière, alors ne rien faire est sensé, et la souffrance des étudiants peut apparaitre comme un prix raisonnable aux économies faites en évitant les investissements nécessaires.


Pour aller plus loin…

« Tout est fait pour que […] les diplômes, à la fin, gardent toute leur valeur » (F. Vidal)

Dans « Les diplômes des années Covid, parchemins sans valeur ou marqueurs de nouvelles compétences ? », AEF note deux phrases importantes :

  • « Tout est fait pour que […] les diplômes, à la fin, gardent toute leur valeur » (Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur) ;
  • « Les jeunes sont les premiers à payer le prix des crises économiques » et « il n’y a pas de place » pour eux dans l’emploi (Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance).

Or, comment mesure-t-on la valeur des diplômes ? Essentiellement par le taux d’insertion professionnelle et les salaires à l’embauche (voir ici par exemple, la « valeur » des DUT). Ce taux d’insertion se calcule comme le nombre d’embauchés divisé par le nombre de diplômés.

Donc, lorsque le nombre d’embauchés baisse, le taux d’insertion baisse, et donc la valeur des diplômes baisse.

Comment dès lors faire en sorte que « les diplômes gardent toute leur valeur » ? C’est possible en diminuant le nombre de diplômés, pour faire remonter le taux d’insertion professionnelle, donc la valeur des diplômes, malgré la baisse du nombre d’embauches.

Finalement, cela consiste seulement à adapter la dimension de la formation supérieure aux besoins à court terme du marché de l’emploi. Cette question est centrale, internationalement.

Comment faire pour diminuer le nombre de diplômés ? En réalité, il suffit de ne rien faire, hormis insister pour le maintien du calendrier et des examens, afin d’assurer le maintien des flux d’éviction des études supérieures, par l’échec étudiant.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’imaginer des ministres se délectant de l’échec étudiant, mais plutôt d’être conscient du défaut de justification de l’investissement massif dont aurait besoin l’université aujourd’hui pour maintenir la qualité de ses missions, alors même que sa production (une main d’oeuvre hautement qualifiée) ne sera pas nécessaire à l’économie d’après-crise.

Cela n’est bien sûr valable que si l’on réduit l’enseignement supérieur à sa seule dimension d’insertion professionnelle, ce qui n’a rien de choquant pour le gouvernement actuel.

D’autres sources…

Dossier – Confinement étudiant

Une autre interprétation, s’appuyant plutôt sur une forme d’aveuglement des élites :

Le long chemin de croix de F. Vidal

Trois autres billets sur le sujet :

Parcoursup 2020 : Une rentrée sous haute tension ?

Covid19 : Plan de (dis)continuité académique

Vadémécum « évaluations confinées »

Elections des Conseils centraux : Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2020

Les élections des Conseils centraux de Paris 1 Panthéon-Sorbonne devraient se tenir par vote électronique du 24 au 26 novembre 2020. Paris 1 fonctionne historiquement par « tourniquet » entre ses trois grands secteurs disciplinaires (Droit et Sciences politiques ; Economie, Gestion et Mathématiques ; SHS). Bien que contesté, le tourniquet a été respecté.

UP1 est membre fondateur du Campus Condorcet où les SHS déménagent progressivement. Créé en 2015 par la fusion des 5 UFR juridiques, l’Ecole de droit de la Sorbonne développe maintenant ses propres services, et pèse de plus en plus sur la politique de l’établissement.

Du côté des enseignants-chercheurs, trois listes sont en concurrence :

Réinventons Paris 1 n’est pas particulièrement claire sur le modèle de gouvernance qu’elle envisage, qui apparait tout de même très centralisée, puisque « sans morcellement de la fonction présidentielle affaiblissant la représentation de l’université ».

PULS justifie son absence de présidentiable par la volonté d’« impulser une nouvelle dynamique de construction de l’université fondée sur l’élaboration collective des décisions au sein des conseils, après consultation préalable de tous les personnels concernés ». De son côté, Soraya Messaï Bahri propose de « 1/ confier des responsabilités au Conseil académique et aux commissions consultatives à des éluEs de toutes les listes représentées aux conseils centraux ; 2/ permettre la dissociation des fonctions de présidentE du Conseil académique de celles de présidentE de l’université. ».

Les deux listes ne seraient donc pas forcément incompatibles, avec un CA présidé par Mme. Messai-Bahri, et un CAc présidé par une tête de liste PULS. Cette configuration serait conforme à l’esprit de la loi Fioraso, et certainement favorable à la collégialité et donc à un meilleur pilotage de l’établissement. Si la présidence du CAc était pressentie pour M. Cassia, les électeurs seraient obligés de se mobiliser pour PULS afin d’obtenir cette configuration.

Bilan de Paris 1

Le dernier Bilan social disponible semble être celui de 2016. Les informations suivantes sont tirées de la Fiche bilan-projet Paris 1 de la CPESR, qui s’appuie sur les données ouvertes du ministère à leur dernière date (rentrée 2018).

Paris 1 est membre de la CURIF mais pas de UDice et n’a pas d’IDEX.

Son profil général est plutôt contrasté : dans la première moitié des universités françaises en ce qui concerne le taux de subvention pour charge de service public (SCSP, 80% de ses ressources), et les recettes recherche (ANR, contrats et prestations, etc., 19,7k€ par enseignant-chercheur titulaire) ; elle est en revanche parmi les plus basses en terme de taux de titularité des enseignants (52%), de taux d’encadrement (1,8 enseignants titulaires pour 100 étudiants). Surtout ses ressources sont parmi les plus faibles lorsqu’on les rapporte au nombre d’étudiants (5,8k€).

Le profil de ses étudiants montre une proportion de premier cycle (L) parmi les plus basses des universités françaises, et des proportions de deuxième et troisième cycle (MD), ainsi que de diplômes propres (DU, payants) les plus hautes.

Le nombre d’inscription en DU a d’ailleurs explosé en 2016, avec +50% en 2 ans.

Relativement aux autres universités, Paris 1 a les plus faible taux de titulaires et d’enseignants-chercheurs, mais le plus haut taux de doctorants et ATER. Elle a légèrement développé les contrats LRU.

Il résulte de sa politique RH et de sa démographie étudiante une baisse de plus de 10% de son taux d’encadrement (titulaire pour 100 étudiants) entre 2012 et 2018, avec une dynamique claire à partir de 2016 :

Il apparait à ces chiffres que les élections qui arrivent portent un lourd enjeu en ce qui concerne la titularité des enseignants et leur charge d’enseignement, tout comme sur le développement des formations payantes.

Malheureusement, les chiffres du ministères n’indiquent rien en ce qui concerne les vacataires et les personnels BIATSS, c’est pourquoi cette analyse ne peut pas aller plus loin. N’hésitez pas à m’informer de toutes données additionnelles pouvant être ajoutées à ce billet.

 

Autres liens

Paris 1. Journal des élections

Paris 1. Victoire des doctorants

Paris 1 : geler des postes

Paris-1 : les propositions de cadrage des semestres pairs non votées adoptées à la CFVU

Une émotion à la hauteur du bouleversement et de l’affront : l’administrateur provisoire de Paris-1 prend le maquis

 

LPPR : Une erreur historique lourde et annoncée

La loi de programmation de la recherche (LPR/LPPR) est désormais adoptée par la Sénat, avec plusieurs amendements dangereux pour l’éthique scientifique nationale. Son adoption va se faire dans un climat de défiance mutuelle entre le gouvernement et les scientifiques, menaçant sa mise en œuvre. Des mises en garde arrivent maintenant à de prestigieux niveaux internationaux, sur le modèle même de compétitivité que promeut la LPPR. Tout indique donc désormais que cette loi sera une erreur historique lourde, et annoncée.

Une dégradation prévisible de l’éthique scientifique nationale.

La LPPR sort donc du Sénat sans amélioration substantielle susceptible de rester dans la loi finale, mais aussi dégradée. Sans qu’on sache s’il s’agit d’agressions ou de maladresses, trois amendements attaquent frontalement plusieurs fondements du système universitaire français : la qualification, les libertés académiques et les traditions de débat.

La réaction a été unanime et très vive : « Le Sénat contre l’Université ? » signe QSF, alors que les Société savantes demandent le « retrait de 3 amendements sénatoriaux à la LPR », et que Facs et labos en lutte, RogueESR, Sauvons l’Université et Université Ouverte dénoncent une « attaque à la liberté d’expression des enseignants et aux libertés académiques », et qu’Academie publie un « Appel solennel pour la protection des libertés académiques et du droit d’étudier » et des analyses poussées.

Les libertés académiques ne sont pas un caprice, mais une condition indispensable à l’éthique scientifique, de tout temps cible de pressions extérieures pour arriver à influencer la production et la transmission des savoirs. Or, à cela s’ajoute une batterie de dispositions, dont l’obligation de prêter serment, qui nie l’existence de tensions structurelles encourageant les inconduites scientifiques et fait reposer l’intégrité de notre système scientifique intégralement sur les comportements individuels. Cette négation empêche de penser les dispositifs indispensables pour réguler les encouragements à l’inconduite scientifique portés par la loi et son esprit.

On peut donc prédire sans risque une dégradation de l’éthique scientifique nationale si cette loi est finalement adoptée.

Une défiance mutuelle neutralisant les chances de réussite de la loi.

Ceci arrive dans une climat de défiance et de tension croissante entre les scientifiques et le gouvernement, avec d’une part une pétition demandant la suspension de la LPPR ayant récolté 27000 signatures (ce qui est tout à fait remarquable), et d’autre part les accusations de complicité de terrorisme adressées par Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education nationale, à l’adresse des universitaires, qui ne manquera pas de mettre le feu aux poudres : une centaine d’universitaires alertent « Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni » auxquels répondent environ deux mille chercheurs et chercheuses « Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on en appelle à la dénonciation d’études et de pensée », ou encore « Cette attaque contre la liberté académique est une attaque contre l’Etat de droit démocratique ».

[Edit] Le 6 novembre 2020, la commission permanente du Conseil National des Universités appelle même à la démission de Frédérique Vidal, « qui ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour parler au nom de la communauté universitaire et pour agir en faveur de l’Université« .

Le divorce entre les scientifiques et leurs dirigeants semble de plus en plus consommé. Or une loi telle que la LPPR ne saurait avoir des effets positifs sans une large adhésion de la communauté scientifique. La confiance, qui faisait défaut en début de processus, n’a fait que se dégrader depuis.

Là encore, on peut aisément prédire un échec de la LPPR à atteindre ses objectifs, quels qu’ils soient.

Des mises en garde prestigieuses au niveau international.

Enfin, deux mises en garde sont arrivées du plus haut niveau international.

Une mise en garde depuis l’« Excellenz Initiativ ».

La première vient d’Allemagne, dont l’« Excellenz Initiativ » est concomitante avec l’« Initiative d’excellence » française. Or, le Präsident der Hochschulrektorenkonferenz, équivalent du président de la CPU française, a récemment défendu le modèle « d’excellence distribuée », qui va a l’exact inverse du modèle d’excellence à la française, renforcé par la LPPR et caractérisé essentiellement par la concentration des moyens.

Cette défense s’appuie sur un double constat : d’abord, le système allemand est historiquement caractérisé par un maillage territorial et une diversité institutionnelle qui le défavorisent dans les classements internationaux, dont la norme est anglo-saxonne ; ensuite, cela n’indique en rien des performances scientifiques inférieures. Il reste donc seulement un coût substantiel pour se conformer à une norme qui va à l’encontre des choix historiques de la nation.

Même si le contexte est très différent, et les motivations de cette déclaration plus complexes (voir cette discussion avec Pierre-Yves Modicom), ce constat s’applique pleinement à la France. Ainsi, les rédacteurs de la LPPR prennent en exemple l’Allemagne seulement pour mimer ses dispositifs précaires (tenure-tracks), mais sans reconnaitre l’existence de ses questionnements fondamentaux depuis plusieurs année. L’excellence distribuée n’a ainsi jamais été discutée, que ce soit dans les rapport préparatoires ou l’étude d’impact, pourtant censée présenter toutes les alternatives.

La défense, par le Präsident der Hochschulrektorenkonferenz, d’un modèle plus distributif s’appuie notamment sur une critique du modèle concentratif actuel, dont l’étude montre qu’il a des effets, mais pas sur les performances scientifiques (Möller, Torger, Marion Schmidt, et Stefan Hornbostel. « Assessing the Effects of the German Excellence Initiative with Bibliometric Methods ». Scientometrics 109, nᵒ 3 (décembre 2016): 2217‑39).

Une mise en garde depuis Nature.

Cette non prise en compte des connaissances sur les différents modèles de production scientifique est au cœur de la mise en garde que Nature vient d’adresser à la France dans son éditorial du 3 novembre 2020, intitulé « Egalité: France’s research reforms must balance competitiveness with well-being. France must take a harder look at the risks and rewards of its competitiveness agenda ».

Nature alerte sur le coût financier mais aussi humain, notamment sur les plus jeunes, du chemin choisi par la France, alors qu’il est bien connu dans d’autres pays : « The toll on researchers’ health and well-being, especially for those early in their careers, is sadly well documented ». Il dénonce aussi le changement de notre culture de recherche par conformisme plus que par raison : « Unable to persuade the rankers to change their criteria, Sarkozy and Macron opted instead to change France’s research culture ». Il conclut en appellant à revoir ce changement, à considérer la littérature scientifique sur le sujet, et à plutôt chercher un équilibre entre performance et bien-être des chercheurs :

The creation of a new university is rightly a source of pride and achievement for France. Paris-Saclay must fulfil the hopes of a nation and the dreams of its young people. But France’s government needs to take a harder look at its latest competitiveness agenda, now that researchers have had time to study the impacts of such policies elsewhere. It should strive for the best of both worlds: to produce research that benefits society, balanced with support for the well-being of those on the academic front line.

En clair, cet éditorial de Nature, qu’on ne pourrait soupçonner de collusion avec la frange gauchiste des universitaires français, rejoint pleinement les critiques fondamentales adressées à la LPPR par les différents observateurs nationaux.

En conclusion.

Les doutes de l’Allemagne sur le chemin à suivre, comme la critique directe de Nature sur le chemin choisi par la France pour son appareil de production scientifique, constituent des preuves puissantes de l’erreur historique que nous sommes en train de commettre. En y ajoutant les constats précédents sur l’éthique et la défiance, il ne reste plus aucun doute : la LPPR n’est pas seulement vouée à l’échec, elle est surtout une loi dangereuse pour l’avenir de notre appareil scientifique.

Le législateur soucieux de l’avenir de la nation ne peut plus l’ignorer, et ne pourra donc pas adopter cette loi, afin de laisser le temps nécessaire au rétablissement de la confiance, et au choix concerté d’un chemin commun bénfique à la société. 

 

Photo de couverture par CHUTTERSNAP sur Unsplash

 

 

Nous avons besoin d’établissements universitaires à taille humaine, structurés en petites entités autonomes

Cette tribune est parue dans Le Monde, le 29 septembre 2020.

La rentrée à l’université prend des airs de cauchemar. Nous payons le fait qu’en dix ans l’ensemble des instances locales de délibération et de décision, qui auraient été les plus à même d’anticiper les problèmes, ont été privées de leurs capacités d’action au profit de strates bureaucratiques. Le pouvoir centralisé de celles-ci n’a d’égal que leur incapacité à gérer même les choses les plus simples, comme l’approvisionnement en gel hydroalcoolique et en lingettes. Le succès instantané du concept de « démerdentiel » est un désaveu cinglant pour ces manageurs qui ne savent que produire des communiqués erratiques jonglant entre rentrée en « présentiel » et en « distanciel ».

On sait pourtant à quelles conditions les universités, au lieu de devenir des foyers de contagion, auraient pu contribuer à endiguer la circulation du virus : des tests salivaires collectifs pour chaque groupe de travaux dirigés (TD), à l’instar de ce qui est mis en place à Urbana-Champaign, aux Etats-Unis; la mise à disposition de thermomètres frontaux; une amélioration des systèmes de ventilation de chaque salle et de chaque amphi, avec adjonction de filtres à air HEPA et de flashs UV si nécessaire; l’installation de capteurs de qualité de l’air dans chaque pièce, avec un seuil d’alerte; la réquisition de locaux vacants et le recrutement de personnel pour dédoubler cours et TD, partout où cela est requis.

Un budget insuffisant

Les grandes villes ne manquent pas d’immeubles sous-exploités, souvent issus du patrimoine de l’Etat, qui auraient pu être très vite transformés en annexes universitaires. De brillants titulaires d’un doctorat capables d’enseigner immédiatement à temps plein attendent, par milliers, un poste depuis des années. Tout était possible en l’espace de ces huit derniers mois, rien n’a été fait.

De prime abord, on serait tenté d’attribuer ce bilan au fait que la crise sanitaire, inédite, a pris de court les bureaucraties universitaires, très semblables à celles qui, depuis vingt ans, entendent piloter les hôpitaux avec le succès qu’on a vu. Mais une autre donnée vient éclairer cette rentrée : les universités accueillent 57 700 nouveaux étudiants, sans amphithéâtre ni salle supplémentaire, sans le moindre matériel, sans le plus petit recrutement d’universitaires et de personnel administratif et technique. Ces trois dernières années, le budget des universités a crû de 1,3 % par an, ce qui est inférieur à l’effet cumulé de l’inflation et de l’accroissement mécanique de la masse salariale.

Certains se prévaudront sans doute de l’ « effort sans commune mesure depuis 1945 » qu’est censée manifester la loi de programmation pluriannuelle de la recherche en discussion au Parlement. Las : le projet de budget du gouvernement ne prévoit qu’un accroissement, pour les universités, de 1,1 % en 2021… Du reste, les 8,2 milliards d’euros d’abondement sur dix ans du budget de l’université proviennent des 11,6 milliards d’euros qui seront prélevés dans les salaires bruts des universitaires, en application de la réforme des retraites.

Réquisitions et réaménagements

Il y a quinze ans, les statistiques prévisionnelles de l’Etat annonçaient que la population étudiante allait croître de 30 % entre 2010 et 2025 (soit 400 000 étudiants en plus), pour des raisons démographiques et grâce à l’allongement de la durée des études. On aurait donc largement pu anticiper ces 57 700 nouveaux étudiants. Mais rien n’a été fait là non plus, hormis annoncer des « créations de places » qui n’ont jamais été converties en moyens. Le pic démographique n’est pas derrière nous; nos étudiants sont là pour plusieurs années, et les gestes barrières pourraient devoir être maintenus durablement. Le ministère ne peut pas persévérer comme si de rien n’était, voire arguer qu’il est déjà trop tard.

Face à cette situation désastreuse, nous demandons une vaste campagne de recrutement de personnels titulaires dans tous les corps de métiers, tout en amorçant les réquisitions et réaménagements de locaux, afin d’aborder la rentrée 2021 dans des conditions acceptables. Parallèlement, si nous ne voulons pas être en permanence en retard d’une crise, un saut qualitatif est nécessaire. Nous demandons donc, outre un plan d’urgence pour 2021, la création rapide de trois universités expérimentales de taille moyenne (20 000 étudiants), correspondant à ce qui aurait dû être fait pour accueillir 57 700 étudiants dans de bonnes conditions. Cela requiert le recrutement sous statut de 4 200 universitaires et 3 400 personnels d’appui et de soutien supplémentaires, soit un budget de 500 millions d’euros par an.

Nous avons besoin d’établissements à taille humaine, structurés en petites entités autonomes, mises en réseau confédéral, si besoin grâce au numérique; d’établissements qui offrent à notre jeunesse maltraitée des perspectives d’émancipation vis-à-vis du milieu d’origine et de la sclérose intellectuelle qui frappe le pays; d’établissements qui permettent une recherche autonome, collégiale et favorisant le temps long, ce qui nous a manqué dans l’anticipation et la prévention de la pandémie. Pour cela, nous préconisons l’installation de ces trois universités dans des villes moyennes, hors des métropoles, en prenant appui sur le patrimoine bâti abandonné par l’Etat et sur les biens sous-utilisés des collectivités. En effet, celles-ci possèdent d’anciens tribunaux, des garnisons, voire des bâtiments ecclésiastiques qui tombent aujourd’hui en déshérence.

Réinvesti par l’université, ce patrimoine retrouverait une utilité sociale. Sur la base des dépenses de l’ « opération Campus », la construction de ces pôles dotés de résidences étudiantes en nombre suffisant nécessiterait un milliard d’euros d’investissement, à quoi il faudrait ajouter cent millions d’euros de frais de maintenance et d’entretien. C’est le prix pour s’extraire du cauchemar. Le virus se nourrit de nos renoncements. Pour sortir les campus de l’ornière, nous devons retrouver l’ambition d’une université forte, exigeante, libre et ouverte.

Stéphane André, professeur en ingénierie à l’université de Lorraine ; Bruno Andreotti, professeur en physique à l’Université de Paris ; Pascale Dubus, maîtresse de conférences en histoire de l’art à l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; Julien Gossa, maître de conférences en informatique à l’Université de Strasbourg ; Jacques Haiech, professeur honoraire de biotechnologie à l’Université de Strasbourg ; Pérola Milman, directrice de recherche en physique quantique au CNRS ; Pierre-Yves Modicom, maître de conférences en linguistique allemande à l’Université Bordeaux-Montaigne ; Johanna Siméant-Germanos, professeure en sciences politiques à l’Ecole normale supérieure