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Elections des Conseils centraux de l’Université de Strasbourg : la fin de la collégialité ?

La configuration des élections des nouveaux Conseil centraux de l’Université de Strasbourg présente une configuration particulière et tout à fait intéressante, en l’absence de candidat d’opposition à la présidence. Dans la tourmente, cette université joue son avenir en devant choisir entre 4 acteurs assez représentatifs : les maîtres de l’université, les collègues, les syndicats de transformation et les syndicats de co-gestion. 

Avertissement préalable : si je connais une bonne partie des acteurs impliqués, je n’ai participé à aucune des campagnes citée dans ce document. Mon choix de vote n’est pas fait, ni même le choix de voter ou non. Le billet est très orienté sur les enseignants et/ou chercheurs, essentiellement par manque de vision de ce qui se passe dans les autres corps.

En préambule, l’Université de Strasbourg, malgré les apparences, ne va pas bien. Première université fusionnée, première IDEx confirmée, membre bavard d’UDice, elle a un coup d’avance dans les réformes par rapport aux autres établissements. Si elle aligne les reconnaissances institutionnelles, les performances en terme d’enseignement et de recherche ne sont pas au rendez-vous [ref]. Faits révélateurs, sa politique budgétaire conduit à la plus grande baisse du taux d’encadrement en France [ref] en même temps qu’au recrutement couteux de chercheurs de renom [ref]. En conséquences, la grande majorité des personnels ressentent une baisse massive de leurs conditions de travail et sont frappés d’un lourd pessimisme, pendant qu’une infime minorité bénéficie de conditions exceptionnelles [ref]. Tout ceci est parfaitement cohérent avec la politique d’Excellence (lorsqu’on arrête de se payer de mots).

Le malaise de la plupart des personnels s’accompagne aussi d’un malaise de la collégialité (ou « démocratie universitaire »). La démission des trois conseils des élus d’opposition [ref] n’a fait aucune vague. Ces conseils incomplets continuent de se tenir pour approuver sans réserve toutes les délibérations qu’on leur soumet, sans le moindre impact sur le fonctionnement ou la politique de l’établissement. Le nombre de membres en exercice au Conseil d’administration n’a même pas été modifié. Son dernier PV disponible remonte d’ailleurs à juillet 2020 (6 mois à ce jour) sans que personne ne s’en émeuve, puisque personne ne les lit. Depuis la création de l’université, aucune délibération n’a été refusée ou substantiellement amendée par le CA. Ceci démontre sa parfaite inutilité.

On comprend donc le peu d’intérêt des personnels pour les élections dans les Conseils centraux puisque tout indique qu’ils sont inutiles. Les rendez-vous électoraux physiques plafonnent d’ailleurs à quelques personnes hors candidats, ceux en ligne plafonnent à quelques dizaines. Les élections se font désormais sans débat public, sans confrontation d’idées. Pourtant, dans le contexte des lois de transformation de la fonction publique et de programmation de la recherche, les élections actuelles portent un enjeu de taille : entre l’accélération et le ralentissement dans la voie déjà empruntée…

Les quatre listes enseignants-chercheurs aux trois conseils

Toutes les listes peuvent se trouver sur la page dédiée. Du côté BIATSS et étudiants, tout semble comme d’habitude, le traditionnel panaché de syndicats et organisations, hormis l’apparition de Solidaires. Nous allons donc nous concentrer sur les listes des enseignants-chercheurs :

  • « Faire ensemble l’Université » soutien Michel Deneken, ancien VP Finance à l’Université Marc Bloch puis à l’Université de Strasbourg, premier VP, ancien président par interim, ancien président, et actuel administrateur provisoire. Il appartient au bloc présidentiel rapproché de l’Université de Strasbourg depuis sa création, et même sans doute avant. Elle couvre tous les Conseils et tous les collèges.
  • « Refonder » est portée par des membres de l’opposition précédente, dont Laurence Rasseneur et Pierre Gilliot, et soutenue par le SNESUP et le SNCS. Elle ne présente pas le liste au Conseil d’administration, et donc pas de candidat à la présidence. 
  • « Nos missions pour notre université » est portée par le SES-CGT – FO-ESR 67 – SNTRS-CGT Alsace. Elle présente seulement une liste au Conseil d’administration, mais sans candidat à la présidence.
  • « Pour une université de service public » est portée par la CGT. Elle présente deux candidats à la CFVU, et partage certaines approches avec Nos missions pour notre université.
  • « CFDT » est soutenue par… la CFDT. Elle ne présente des listes que sur le collège B.

Refonder explique son absence du CA par le refus de participer à une élection jouée d’avance, et du rôle d’entretien d’une illusion de collégialité auquel l’opposition est reléguée [ref]. Une configuration où seule la présidence se présente au CA aurait eu pour conséquence d’affaiblir lourdement la légitimité de cette instance. Cette perspective est annulée par la candidature de Nos missions pour notre université, qui estime que « ni la politique de la chaise vide, ni les tête à tête stériles ou les attaques ad hominem ne font avancer les propositions ». A ce propos, le président se « réjouit que des gens se présentent quand même au CA ». La CFDT n’est « pas en mesure » de me dire pourquoi elle présente seulement des candidats dans le collège B, ce qui défavorise structurellement les oppositions, puisqu’elles sont plus fortes dans ce collège.

Le président Deneken, sans opposant, est donc d’ores-et-déjà élu. Il organise pourtant une série de 4 « ateliers » électoraux, pour présenter son programme. Seule l’équipe « Refonder » a également proposé un rendez-vous. Je m’y suis rendu, et aux autres j’ai posé mes questions par email. Aucune de ces réunions n’est enregistrée et mise en ligne (il n’y avait qu’un bouton à utiliser pour faire le deux).

Quatre styles différents

Ces quatre listes présentent des styles très différents, qu’il est intéressant de regarder.

Faire ensemble l’Université : les maîtres de l’université

Le nom de Faire ensemble l’Université n’est pas sans rappeler « Ensemble pour l’Université de Paris-Saclay », une autre liste présidentielle. Elle fait exactement ce qu’on attend d’elle : c’est propre, tous les sujets sont abordés avec sérieux et tous les mots clés cochés (« subsidiarité », « interdisciplinarité », « horizontal », « confiance », etc.), et strictement rien n’est dit.

Le choix a été fait du « en même temps » : « repenser nos enseignements en conservant le maximum d’heures en présentiel, un présentiel qu’il faut rendre plus précieux », « [travailler] à la solidarité plus qu’à la simple concurrence […]. Il nous faut aussi savoir mieux valoriser les talents », « à la fois une grande université de recherche et accueillir tous les étudiant.e.s »… Ce réflexe va jusque dans les détails anecdotiques : « utiliser des modes de déplacements doux, tout en faisant une place à la voiture ».

Cette dissonance cognitive empêche de penser, ce qui est souvent une bonne idée pour être réélu sans être comptable de son action. En 10 ans, l’équipe dirigeante n’a jamais fait de bilan. D’ailleurs, tout chiffre factuel est scrupuleusement exclu de la campagne. Les élections se font désormais sans débat public ni confrontation d’idée. Discours et documents pourraient ainsi parfaitement aller pour n’importe quelle liste dans n’importe quelle université. Faire ensemble rassemble cependant un nombre impressionnant de dirigeants de l’université. La VP Formation pressentie est A. Knaebel (présidente de l’ADIUT), et le VP Recherche pressenti est Rémi Barillon (directeur de l’IPHC). Le message est clair : ils n’ont pas besoin de se justifier ou de s’adapter, puisqu’ils sont ensemble les maîtres de l’université (même s’ils s’en défendent par coquetterie).

En posant des questions, on découvre sans surprise un conformisme sans concession : il faut être « réalistes » et « responsables » et donc suivre le courant sans opposition et s’emparer de toutes les « opportunités » des lois de transformation de la fonction publique et de la recherche. Le recours aux appels à projet semble être la solution universelle à tous les problèmes. Surtout, il ne faut pas recruter de nouveaux fonctionnaires, et en tous cas, ne rien faire que le Ministère ou l’ERC n’approuverait pas. Ils sont les maîtres de nos maîtres, et « c‘est à nous de nous adapter » (phrase sic répétée maintes fois).

Refonder : les collègues

Refonder est à l’antipode de l’équipe présidentielle : il ne s’agit clairement pas de nos maîtres, mais de collègues. elle fait également ce qu’on attend d’elle, en ramenant le discours sur des fondamentaux et en critiquant à la fois la politique menée par l’équipe dirigeante et son exercice du pouvoir. Le discours n’est pas creux, mais parfois inaccessible et surtout rébarbatif.

Le choix a été fait de la pédagogie et du respect des électeurs par un refus de la démagogie. Mais toute leur logique repose sur la non participation aux élections du CA, alors que son explication semble impossible à des électeurs qui n’ont jamais assisté à un Conseil central, ni jamais suivi les débats techniques de la LRU, les enjeux cruciaux que représentent l’articulation entre le CA et le CAc, et dont beaucoup n’auront pas plus que quelques minutes à consacrer à leur choix de vote.

A la difficulté rébarbative de l’explication technique s’ajoute les critiques des dirigeants actuels, qui sont fondées, mais fondées depuis si longtemps qu’elles en sont également devenue rébarbatives. Il n’y a pas de « whaou » dans ce sérieux, ce qui présente un handicap certain dans une élection, y compris universitaire. Les chiffres factuels ne sont pas exclus, mais restent rares.

En posant des questions, on découvre là encore sans surprise une absence de solutions préconçues, mais une idée claire de ce que devrait être le fonctionnement de l’université pour produire ces solutions, et une conscience du rapport de force qu’il faudrait inévitablement engager avec les tutelles pour mettre en œuvre ces solutions. Le point d’achoppement central est bien sûr le recrutement de fonctionnaires, pour lequel ces collègues se disent prêts à se battre, contrairement aux maîtres de l’université.

Nos missions pour notre université : les syndicats de transformation

Elle est là encore ce qu’on peut attendre : une campagne sans fioriture, avec juste une profession de foi de 2 pages, très claire et très syndicale, mélangeant un positionnement fondamental et des intentions d’action concrète. Le tout est très orienté sur les missions de service public et la défense des intérêts des fonctionnaires, personnels et usagers.

Si les textes démontrent une maîtrise technique des dossiers, certaines manipulations sont cependant intégrées, comme le « Glissement vieillesse technicité » qui empêcherait le recrutement de collègues, alors qu’il s’agit en réalité l’avancement à l’ancienneté des fonctionnaires et que la baisse des recrutements est un choix politique local. Hormis ça, les chiffres factuels sont rares mais non exclus.

L’handicap principal de cette liste est sans doute ce côté syndical, très mal vu par une bonne partie des collègues. Ce levier a d’ailleurs été utilisé aux précédentes élections par la présidence actuelle pour appeler à se méfier de ses opposants, derrière lesquels se cacheraient des syndicalistes. La transformation fait peur, surtout en temps de crise, et le discours « votez pour la stabilité oligarchique plutôt que pour vos représentants syndicaux » fonctionne toujours très bien.

En posant des questions, on découvre de façon plus surprenante une incompréhension de la démission des précédents élus d’opposition. Nos missions estime qu’une progression est possible dans le fonctionnement des instances en étant « plus coriace et moins docile » tout en œuvrant « dans la plus grande transparence possible et [sans] hésiter à communiquer ». C’est exactement la ligne que s’étaient fixés les démissionnaires, l’avenir nous dira si Nos missions réussit là où nous avons échoué.

CFDT : le syndicat de co-gestion

Là encore, pas de surprise : la campagne est impeccable, essentiellement par emails mais avec un renvoi vers l’intranet institutionnel. Les emails sont les plus soignés sur la forme de toute la campagne. Les textes sont courts, percutants, et vides.

Ici aussi, le choix a été fait du « en même temps » : « Nous avons défendu le principe de capacités d’accueil ni trop restrictives […] ni trop élevées […] » et voilà comment approuver sans heurt le principe de la sélection à l’Université. La CFDT a « interpellé » et reste « vigilante », mais en même temps vote systématiquement toutes les délibérations que la présidence lui soumet. A l’extrême, elle s’abstient, lorsque les Droits de l’Homme sont compromis (authentique) ou l’intérêt des personnels trop ouvertement menacé, bref lorsque la délibération porte un risque politique trop lourd.

La liste indique également son action en faveur des différentes primes et dispositifs d’amélioration des carrières, lesquels pèsent bien sûr sur les finances de l’université et empêchent donc des recrutements ou du financement des missions. Le message est clair : puisque avec l’acceptation du contexte actuel il faut souvent choisir, votre intérêt individuel est de voter pour nous, éventuellement au détriment de vos intérêts collectifs.

La CFDT n’est « pas en mesure » de répondre à mes questions.

Une question, trois réponses

Pour éprouver les listes, j’ai posé la question suivante : « Le taux d’encadrement de l’Université de Strasbourg a baissé de 16% pendant que les heures complémentaires des titulaires augmentaient de 45%. Quels objectifs chiffrés pour ces deux indicateurs, et comment les atteindre ? » [ref].

La liste Faire ensemble l’Université a réagi comme le font les maîtres face à un de leurs sujets vaguement ennuyeux : d’abord en feignant de ne pas comprendre la question, puis en la noyant sous des informations superflues, avant de la discréditer en attaquant les modes de calculs, puis de nier la réalité en manipulant les chiffres, et de discréditer le sujet lui-même. Enfin, elle de se déresponsabilise sur la démographie, le rectorat et le Ministère, et finit par nier tout rapport entre sa politique de recrutement et les recrutements. En creux, on comprend que rien ne sera fait pour inverser ces tendances.

La Liste Refonder a réagi comme le font les collègues avisés : d’abord en reconnaissant la difficulté de la question et qu’aucune solution facile n’existe, puis en formant un plan de construction de la réponse par la collégialité (état des lieux objectif, puis réforme des modalités de construction de la campagne d’emplois), sans se déresponsabiliser et en ayant conscience du rapport de force difficile qui existe avec le Ministère sur cette question, et des risques d’échec dans les négociations.

Nos missions pour notre université indique que leur objectif est de « reconquérir en 4 ans » les postes perdus depuis 2009 et de transformer les heures complémentaires en poste par tranche de 192h. Pour cela, elle propose de renoncer provisoirement à faire des bénéfices, ainsi qu’à la politique immobilière de prestige engagée par la présidence actuelle. Il s’agirait d’un changement radical de la politique de l’Université de Strasbourg, qui fait actuellement tout le contraire. 

Malheureusement, la CFDT n’est « pas en mesure » de me répondre.

Au final…

Quelles conséquences aura la stratégie d’obédience de Faire ensemble l’Université face à un pouvoir national de plus en plus ouvertement hostile aux traditions, missions et valeurs universitaires ? Gros pari sans savoir qui prendra l’Elysée en 2022…

Nos missions pour notre université arrivera-t-elle à remettre de l’intérêt général dans l’orientation politique de l’Université de Strasbourg ? Cela ne pourra pas se faire sans une modération de l’appétit de pouvoir et de prestige de l’équipe actuelle, modération qu’on ne lui connait pas mais qui est indispensable au déverrouillage du CA… 

Est-ce que les électeurs donneront suffisamment de poids à Refonder pour obtenir ce déverrouillage par une cohabitation inédite entre CAc et CA, conformément à l’esprit de la loi Fioraso ? Le président leur répond déjà qu’il est prêt à la confrontation « Je crois que CAc ne peut pas prendre le pouvoir de façon frontale. Je leur souhaite bonne chance. »…

Et si tout continue comme avant, est-ce que les élus trompés sur leur réel pouvoir, y compris sur les listes présidentielles, démissionneront ? Ou continueront-ils à entretenir une illusion de collégialité en se réfugiant derrière un semblant de débat dont le président sort systémiquement gagnant ?

Après deux mandats (quatre si on compte les mandats transitoires) obtenu sans aucun débat, sans échange public d’idées et sans interpellation de la base, sans même avoir à basculer en établissement expérimental, est-ce que tout cela ne signerait par la fin durable de la collégialité à l’Université de Strasbourg ?

Et si après ces 16 ans à la direction de l’Université de Strasbourg,  il reste encore quelques années à Michel Deneken avant la retraite, est-ce que des transformations seront engagées pour lui éviter une régression de carrière ?

Autant de questions pour lesquelles on apprécierait d’être surpris. 

Pour aller plus loin…

Sortir de la nasse de l’Excellence : quatre scénarios pour l’Université de Strasbourg

Dans la nasse de l’Excellence : où en est l’Université de Strasbourg ?

Trois certitudes et une conviction : Pourquoi j’ai démissionné du Conseil d’administration de l’Université de Strasbourg

Chez Pierre Dubois, à propos des élections précédentes :

Unistra. M. Deneken va gagner

Présider Unistra. Le débat public

« les DNA du 05/12/2016 ont annoncé que Michel Deneken refusait de participer à un débat public avec Hélène Michel »

Unistra élections : voici les PV !

L’université, une entreprise ? Suite

Fusions : de la fête à l’enfer

Unistra. Congrès sans délibération

« Commentaire : le président Deneken se comporte comme si l’opposition n’existait pas. L’opposition intersyndicale continue cependant à assister aux parodies de démocratie mises en scène par le président. »

Promesses électorales non financées

« les listes Université, Diversité, Solidarité, listes UDS appuyant la réélection d’Alain Beretz, n’échappent pas au double discours : 1. « il faut baisser les dépenses ; il faut un effort partagé ». 2. « La priorité de la nouvelle mandature sera la réussite des étudiants dans toutes les filières et à tous les niveaux » »

« Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez ? », des étudiants répondent à Frédérique Vidal

L’inaction et la mauvaise gestion de la crise dans l’ESR ont fini par avoir de graves conséquences sur les étudiants. Les reportages catastrophiques se succèdent dans les médias. Les fautes de communication s’enchainent aussi, d’abord par la Ministre de l’Enseignement supérieur déclarant « Ce que vous avez donné pour le pays, le pays vous le rendra », puis par la secrétaire d’Etat à la Jeunesse, employant un ton déplacé. Ces sorties seront analysées par Clément Viktorovitch dans « Face à la jeunesse en détresse : la rhétorique indigne du gouvernement », à laquelle la Ministre répondra en répétant ses éléments de langage. Comment les étudiants réagissent à cette communication ?

HugoDecrypte, classé par le le Figaro comme faisant partie de « L’armée de youtubeurs de Jean-Michel Blanquer » a recueilli des témoignages très durs :

En réponse, la Ministre accepte une rencontre d’une heure avec HugoDecrypte, en direct sur Twitch (Moments forts et Face à face). L’exercice est très suivi, avec plus de 22000 spectateurs, dont beaucoup réagissent dans le chat. Au milieu de ses éléments de langage, face à une étudiante en mal-être, la Ministre lâche avec hésitation cette phrase : « Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez, ne serait-ce que pour aller marcher 1h dans la rue ? […] je me suis rendu compte que vous étiez beaucoup plus durs avec vous-même que ce qui était demandé ».

Cette phrase a beaucoup de succès auprès des étudiants sur Twitter, avec presque 3000 commentaires. A noter également cette fiche de conseils, au ton qui peut paraitre déplacé, et qui conseillait initialement de « sortir de chez soi » en cas d’insomnie (quelques détails dans ce fil). Comme le note C. Viktorovitch, cette rhétorique mène à une inversion de responsabilité entre ceux qui sont en position de décider, et ceux qui sont soumis à ces décisions.

La lecture des 3000 commentaires a permis d’identifier plusieurs réactions types face à cette rhétorique, par ordre croissant de fréquence (je n’ai pas fait de décompte formel, et l’ordre peut être imprécis) :

  • La fermeture des lieux de sortie : la fermeture des bars et restaurants, boites de nuit et plus rarement musées prive les étudiants de raisons de sortir de chez eux.
  • L’isolement : beaucoup d’étudiants sont éloignés de leur famille et amis, et n’ont pas eu l’opportunité de renouer des liens physiques avec leurs camarades de promotion à cause du confinement ;
  • La responsabilité : beaucoup d’étudiants estiment qu’il est de leur responsabilité de sortir le moins possible pour limiter la propagation du virus. Beaucoup se sont aussi sentis accusés d’être responsable de la seconde vague de contamination, en gardent du ressenti, et trouvent une injonction contradictoire dans la question de la Ministre.
  • La déprime : un état de fragilité mentale empêche des étudiants de sortir, et la question de la Ministre, interprétée comme une brioche de Marie-Antoinette, est très mal reçue.
  • Le couvre-feu : les cours allant souvent jusqu’à 18h et au delà, le couvre feu à 18h empêche de sortir en fin de journée, et oblige donc les étudiants à rester chez eux toute la journée même hors confinement, au risque de prendre 135€ d’amende.
  • L’incompréhension : énormément d’étudiants estiment que la Ministre est hors-sol, déconnectée ou intellectuellement trop limitée pour comprendre leur situation réelle.
  • L’injure mutuelle : beaucoup d’étudiants semblent avoir ressenti un manque de respect dans cette question, et la réaction qui revient le plus, parfois mélangée à d’autres, reste l’injure, qu’elle soit sèche ou fleurie.

Il faut également noter l’extrême rareté de réactions en défense de la Ministre, ou en détraction de la réaction des étudiants, comme on a pu en voir un exemple outrancier sur CNews.

Attention, la méthodologie n’est absolument pas scientifique, et ces réactions ne doivent en aucun cas être considérées comme représentatives de l’ensemble d’une population.

Depuis l’explosion de la crise, des réponses sont venues pour les besoins immédiats (repas à bas prix dans les restaurants universitaires, conception d’un dispositif léger d’accompagnement psychologique). Cependant, rien n’est encore prévu pour les problèmes à moyens termes, et notamment la reprise post-crise et l’insertion professionnelle. Beaucoup d’étudiants sont conscients de ces problèmes, qui génèrent des craintes intenses et légitimes. Des réponses sont nécessaires sans tarder pour apaiser une situation sans doute devenue explosive. 

Pour aller plus loin…

Une hypothèse explicative de l’inaction du gouvernement en faveur de l’université :

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

 

Un billet salvateur qui rappelle qu’il faut rester raisonnés même en cas de crise (ce que j’ai sans doute du mal à faire, comme beaucoup de collègues) :

Étudiant(e)s : ne parlons pas à leur place !

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

Alors que les témoignages du mal-être étudiant se succèdent, la communication gouvernementale inquiète plus qu’elle ne rassure. Surtout, aucune mesure sérieuse n’est prise pour limiter les dégâts dans les universités. Et si ce qui est vécu comme du mépris ou de l’incompétence était en réalité tout à fait rationnel ?

La gestion des universités dans la crise du Covid-19 lors de cette rentrée de janvier semble de plus en plus chaotique, avec une circulaire inapplicable transmise à la veille des vacances de Noël pour une mise en œuvre dès le 4 janvier, suivie immédiatement par une autre instruction contradictoire reçue par voie de presse le 14 janvier, avant une nouvelle modification le 22 janvier, à mettre en œuvre dès le 25.

Or, le moral des étudiants étaient déjà au plus bas à la fin de l’année dernière. En ce début 2021, les témoignages du mal-être étudiant se succèdent, notamment sur Twitter avec tag #etudiantsfantomes. Fait notable, des étudiantes écrivent en nom propre des lettres au Président et à la Ministre. Les sentiments qui dominent sont l’isolement, l’anxiété et la précarité, avec l’impression de ne pas voir le bout du tunnel du confinement et des cours à distance. Une pétition « Pour une considération des étudiant​.​e​.​s » récolte 35000 signatures en cinq jours.

Face à ce mouvement, la communication gouvernementale peut paraitre étrange. La Ministre explique d’abord la fermeture partielle des universités par le risque que fait courir « un bonbon qui traîne sur la table », puis en manipulant un chiffre laissant croire que ce sont les étudiants qui ne voulaient pas revenir, avant d’expliquer la différence de traitement avec les écoles par un problème d’indiscipline. A une étudiante qui lance « une bouteille à la mer », Emmanuel Macron répond qu’il lui « demande encore un effort ». Il annonce des repas à 1€ dans les restaurants universitaires, mais ces derniers sont pour la plupart sont fermés. La Ministre propose un « chèque de soutien psychologique », mais qui s’avère en réalité un « chèque virtuel »…

Ces réactions sont globalement perçues comme du mépris ou de l’incompétence, et tendent à jeter de l’huile sur le feu. Mais serait-on capable de leur trouver un fond de rationalité ?

Pour ce fait, il faut revenir aux différentes missions de l’Université dans l’enseignement supérieur : l’émancipation citoyenne, la transmission des savoirs et l’insertion professionnelle.

La non-réaction du gouvernement pour l’émancipation citoyenne

Sous l’angle de l’émancipation citoyenne, ou formation à la citoyenneté, la non-réaction du gouvernement peine à faire sens. C’est sans doute le plus dommage, car la crise était justement un moment idéal pour permettre aux étudiants d’expérimenter de nouvelles formes d’organisation, adaptées aux circonstances, et avec l’accompagnement et le support des établissements. Cette expérience aurait clairement été utile à cette génération, qui risque fort de rencontrer de nouvelles crises d’ampleur.

Cette question aurait dû être posée : Qui était le mieux à même de décider de l’organisation des études durant la crise ? En laissant faire le Ministère, nous n’avons pu que constater sa défaillance. Dans le même temps, nous n’avons même pas pris le temps de demander aux étudiants comment ils souhaitaient s’organiser, et de réfléchir aux moyens qu’on pouvait leur apporter pour atteindre leurs objectifs. C’est là, pour le moins, une occasion manquée.

La non-réaction du gouvernement pour la transmission des savoirs

La transmission des savoirs a été lourdement perturbée durant la crise, notamment par le passage improvisé aux enseignements à distance. Face à une telle transition, il était impossible de tout faire correctement, et des priorités ont dû être fixées. Or le gouvernement s’est seulement montré ferme quant à l’évaluation, sans jamais se prononcer sur les enseignements eux-mêmes, qui auraient nécessité de de débloquer des moyens spéciaux.

Sous cet angle encore, la non-réaction du gouvernement peine à faire sens. La dette pédagogique qui s’est accumulée depuis mars 2019 est sans doute immense, et l’absence de moyens dédiés ne permettra pas de la surmonter correctement au déconfinement.

La (presque) non-réaction du gouvernement pour l’insertion professionnelle

En ce qui concerne l’insertion professionnelle, on peut au moins noter une réaction assez vive du gouvernement, lorsqu’il a imposé des passages d’épreuve aux étudiants, sans notation adaptée à la situation. Ces épreuves sont en effet utiles à l’insertion professionnelle, en décidant du niveau de qualification de chacun, donc de la stratification de la société.

En terme d’insertion professionnelle, cette seule stratification pourrait bien être suffisante. En effet, le marché de l’emploi des jeunes risque fort d’être durablement perturbé, avec un besoin d’embauche historiquement bas en main d’œuvre avec une qualification supérieure. De plus, une grande partie de la stratification semble se faire au secondaire, le supérieur ne faisant que confirmer. Ainsi, à la condition de maintenir calendrier et examens, les entreprises ne devraient avoir aucun difficulté à embaucher les nouveaux diplômés, indépendamment des conditions d’étude à l’université.

Ajoutons que, contrairement à l’insertion professionnelle ou aux couts d’éventuelles mesures de soutien aux université, il n’existe aucun indicateur officiel du bien-être étudiant. Une technocratie y est donc aveugle. Enfin, on a aussi là une explication de la communication erratique de la Ministre : l’abandon des étudiants aurait beau être rationnel, il n’en reste pas moins inavouable.

Si, sous les angles de l’émancipation citoyenne et de la transmission des savoirs, il est difficile de rationaliser l’inaction du gouvernement en faveur des étudiants à l’université, celle-ci s’explique sous l’angle de l’insertion professionnelle. En considérant que seule cette dernière, alors ne rien faire est sensé, et la souffrance des étudiants peut apparaitre comme un prix raisonnable aux économies faites en évitant les investissements nécessaires.


Pour aller plus loin…

« Tout est fait pour que […] les diplômes, à la fin, gardent toute leur valeur » (F. Vidal)

Dans « Les diplômes des années Covid, parchemins sans valeur ou marqueurs de nouvelles compétences ? », AEF note deux phrases importantes :

  • « Tout est fait pour que […] les diplômes, à la fin, gardent toute leur valeur » (Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur) ;
  • « Les jeunes sont les premiers à payer le prix des crises économiques » et « il n’y a pas de place » pour eux dans l’emploi (Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance).

Or, comment mesure-t-on la valeur des diplômes ? Essentiellement par le taux d’insertion professionnelle et les salaires à l’embauche (voir ici par exemple, la « valeur » des DUT). Ce taux d’insertion se calcule comme le nombre d’embauchés divisé par le nombre de diplômés.

Donc, lorsque le nombre d’embauchés baisse, le taux d’insertion baisse, et donc la valeur des diplômes baisse.

Comment dès lors faire en sorte que « les diplômes gardent toute leur valeur » ? C’est possible en diminuant le nombre de diplômés, pour faire remonter le taux d’insertion professionnelle, donc la valeur des diplômes, malgré la baisse du nombre d’embauches.

Finalement, cela consiste seulement à adapter la dimension de la formation supérieure aux besoins à court terme du marché de l’emploi. Cette question est centrale, internationalement.

Comment faire pour diminuer le nombre de diplômés ? En réalité, il suffit de ne rien faire, hormis insister pour le maintien du calendrier et des examens, afin d’assurer le maintien des flux d’éviction des études supérieures, par l’échec étudiant.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’imaginer des ministres se délectant de l’échec étudiant, mais plutôt d’être conscient du défaut de justification de l’investissement massif dont aurait besoin l’université aujourd’hui pour maintenir la qualité de ses missions, alors même que sa production (une main d’oeuvre hautement qualifiée) ne sera pas nécessaire à l’économie d’après-crise.

Cela n’est bien sûr valable que si l’on réduit l’enseignement supérieur à sa seule dimension d’insertion professionnelle, ce qui n’a rien de choquant pour le gouvernement actuel.

D’autres sources…

Dossier – Confinement étudiant

Une autre interprétation, s’appuyant plutôt sur une forme d’aveuglement des élites :

Le long chemin de croix de F. Vidal

Trois autres billets sur le sujet :

Parcoursup 2020 : Une rentrée sous haute tension ?

Covid19 : Plan de (dis)continuité académique

Vadémécum « évaluations confinées »

Elections des Conseils centraux : Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2020

Les élections des Conseils centraux de Paris 1 Panthéon-Sorbonne devraient se tenir par vote électronique du 24 au 26 novembre 2020. Paris 1 fonctionne historiquement par « tourniquet » entre ses trois grands secteurs disciplinaires (Droit et Sciences politiques ; Economie, Gestion et Mathématiques ; SHS). Bien que contesté, le tourniquet a été respecté.

UP1 est membre fondateur du Campus Condorcet où les SHS déménagent progressivement. Créé en 2015 par la fusion des 5 UFR juridiques, l’Ecole de droit de la Sorbonne développe maintenant ses propres services, et pèse de plus en plus sur la politique de l’établissement.

Du côté des enseignants-chercheurs, trois listes sont en concurrence :

Réinventons Paris 1 n’est pas particulièrement claire sur le modèle de gouvernance qu’elle envisage, qui apparait tout de même très centralisée, puisque « sans morcellement de la fonction présidentielle affaiblissant la représentation de l’université ».

PULS justifie son absence de présidentiable par la volonté d’« impulser une nouvelle dynamique de construction de l’université fondée sur l’élaboration collective des décisions au sein des conseils, après consultation préalable de tous les personnels concernés ». De son côté, Soraya Messaï Bahri propose de « 1/ confier des responsabilités au Conseil académique et aux commissions consultatives à des éluEs de toutes les listes représentées aux conseils centraux ; 2/ permettre la dissociation des fonctions de présidentE du Conseil académique de celles de présidentE de l’université. ».

Les deux listes ne seraient donc pas forcément incompatibles, avec un CA présidé par Mme. Messai-Bahri, et un CAc présidé par une tête de liste PULS. Cette configuration serait conforme à l’esprit de la loi Fioraso, et certainement favorable à la collégialité et donc à un meilleur pilotage de l’établissement. Si la présidence du CAc était pressentie pour M. Cassia, les électeurs seraient obligés de se mobiliser pour PULS afin d’obtenir cette configuration.

Bilan de Paris 1

Le dernier Bilan social disponible semble être celui de 2016. Les informations suivantes sont tirées de la Fiche bilan-projet Paris 1 de la CPESR, qui s’appuie sur les données ouvertes du ministère à leur dernière date (rentrée 2018).

Paris 1 est membre de la CURIF mais pas de UDice et n’a pas d’IDEX.

Son profil général est plutôt contrasté : dans la première moitié des universités françaises en ce qui concerne le taux de subvention pour charge de service public (SCSP, 80% de ses ressources), et les recettes recherche (ANR, contrats et prestations, etc., 19,7k€ par enseignant-chercheur titulaire) ; elle est en revanche parmi les plus basses en terme de taux de titularité des enseignants (52%), de taux d’encadrement (1,8 enseignants titulaires pour 100 étudiants). Surtout ses ressources sont parmi les plus faibles lorsqu’on les rapporte au nombre d’étudiants (5,8k€).

Le profil de ses étudiants montre une proportion de premier cycle (L) parmi les plus basses des universités françaises, et des proportions de deuxième et troisième cycle (MD), ainsi que de diplômes propres (DU, payants) les plus hautes.

Le nombre d’inscription en DU a d’ailleurs explosé en 2016, avec +50% en 2 ans.

Relativement aux autres universités, Paris 1 a les plus faible taux de titulaires et d’enseignants-chercheurs, mais le plus haut taux de doctorants et ATER. Elle a légèrement développé les contrats LRU.

Il résulte de sa politique RH et de sa démographie étudiante une baisse de plus de 10% de son taux d’encadrement (titulaire pour 100 étudiants) entre 2012 et 2018, avec une dynamique claire à partir de 2016 :

Il apparait à ces chiffres que les élections qui arrivent portent un lourd enjeu en ce qui concerne la titularité des enseignants et leur charge d’enseignement, tout comme sur le développement des formations payantes.

Malheureusement, les chiffres du ministères n’indiquent rien en ce qui concerne les vacataires et les personnels BIATSS, c’est pourquoi cette analyse ne peut pas aller plus loin. N’hésitez pas à m’informer de toutes données additionnelles pouvant être ajoutées à ce billet.

 

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LPPR : Une erreur historique lourde et annoncée

La loi de programmation de la recherche (LPR/LPPR) est désormais adoptée par la Sénat, avec plusieurs amendements dangereux pour l’éthique scientifique nationale. Son adoption va se faire dans un climat de défiance mutuelle entre le gouvernement et les scientifiques, menaçant sa mise en œuvre. Des mises en garde arrivent maintenant à de prestigieux niveaux internationaux, sur le modèle même de compétitivité que promeut la LPPR. Tout indique donc désormais que cette loi sera une erreur historique lourde, et annoncée.

Une dégradation prévisible de l’éthique scientifique nationale.

La LPPR sort donc du Sénat sans amélioration substantielle susceptible de rester dans la loi finale, mais aussi dégradée. Sans qu’on sache s’il s’agit d’agressions ou de maladresses, trois amendements attaquent frontalement plusieurs fondements du système universitaire français : la qualification, les libertés académiques et les traditions de débat.

La réaction a été unanime et très vive : « Le Sénat contre l’Université ? » signe QSF, alors que les Société savantes demandent le « retrait de 3 amendements sénatoriaux à la LPR », et que Facs et labos en lutte, RogueESR, Sauvons l’Université et Université Ouverte dénoncent une « attaque à la liberté d’expression des enseignants et aux libertés académiques », et qu’Academie publie un « Appel solennel pour la protection des libertés académiques et du droit d’étudier » et des analyses poussées.

Les libertés académiques ne sont pas un caprice, mais une condition indispensable à l’éthique scientifique, de tout temps cible de pressions extérieures pour arriver à influencer la production et la transmission des savoirs. Or, à cela s’ajoute une batterie de dispositions, dont l’obligation de prêter serment, qui nie l’existence de tensions structurelles encourageant les inconduites scientifiques et fait reposer l’intégrité de notre système scientifique intégralement sur les comportements individuels. Cette négation empêche de penser les dispositifs indispensables pour réguler les encouragements à l’inconduite scientifique portés par la loi et son esprit.

On peut donc prédire sans risque une dégradation de l’éthique scientifique nationale si cette loi est finalement adoptée.

Une défiance mutuelle neutralisant les chances de réussite de la loi.

Ceci arrive dans une climat de défiance et de tension croissante entre les scientifiques et le gouvernement, avec d’une part une pétition demandant la suspension de la LPPR ayant récolté 27000 signatures (ce qui est tout à fait remarquable), et d’autre part les accusations de complicité de terrorisme adressées par Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education nationale, à l’adresse des universitaires, qui ne manquera pas de mettre le feu aux poudres : une centaine d’universitaires alertent « Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni » auxquels répondent environ deux mille chercheurs et chercheuses « Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on en appelle à la dénonciation d’études et de pensée », ou encore « Cette attaque contre la liberté académique est une attaque contre l’Etat de droit démocratique ».

[Edit] Le 6 novembre 2020, la commission permanente du Conseil National des Universités appelle même à la démission de Frédérique Vidal, « qui ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour parler au nom de la communauté universitaire et pour agir en faveur de l’Université« .

Le divorce entre les scientifiques et leurs dirigeants semble de plus en plus consommé. Or une loi telle que la LPPR ne saurait avoir des effets positifs sans une large adhésion de la communauté scientifique. La confiance, qui faisait défaut en début de processus, n’a fait que se dégrader depuis.

Là encore, on peut aisément prédire un échec de la LPPR à atteindre ses objectifs, quels qu’ils soient.

Des mises en garde prestigieuses au niveau international.

Enfin, deux mises en garde sont arrivées du plus haut niveau international.

Une mise en garde depuis l’« Excellenz Initiativ ».

La première vient d’Allemagne, dont l’« Excellenz Initiativ » est concomitante avec l’« Initiative d’excellence » française. Or, le Präsident der Hochschulrektorenkonferenz, équivalent du président de la CPU française, a récemment défendu le modèle « d’excellence distribuée », qui va a l’exact inverse du modèle d’excellence à la française, renforcé par la LPPR et caractérisé essentiellement par la concentration des moyens.

Cette défense s’appuie sur un double constat : d’abord, le système allemand est historiquement caractérisé par un maillage territorial et une diversité institutionnelle qui le défavorisent dans les classements internationaux, dont la norme est anglo-saxonne ; ensuite, cela n’indique en rien des performances scientifiques inférieures. Il reste donc seulement un coût substantiel pour se conformer à une norme qui va à l’encontre des choix historiques de la nation.

Même si le contexte est très différent, et les motivations de cette déclaration plus complexes (voir cette discussion avec Pierre-Yves Modicom), ce constat s’applique pleinement à la France. Ainsi, les rédacteurs de la LPPR prennent en exemple l’Allemagne seulement pour mimer ses dispositifs précaires (tenure-tracks), mais sans reconnaitre l’existence de ses questionnements fondamentaux depuis plusieurs année. L’excellence distribuée n’a ainsi jamais été discutée, que ce soit dans les rapport préparatoires ou l’étude d’impact, pourtant censée présenter toutes les alternatives.

La défense, par le Präsident der Hochschulrektorenkonferenz, d’un modèle plus distributif s’appuie notamment sur une critique du modèle concentratif actuel, dont l’étude montre qu’il a des effets, mais pas sur les performances scientifiques (Möller, Torger, Marion Schmidt, et Stefan Hornbostel. « Assessing the Effects of the German Excellence Initiative with Bibliometric Methods ». Scientometrics 109, nᵒ 3 (décembre 2016): 2217‑39).

Une mise en garde depuis Nature.

Cette non prise en compte des connaissances sur les différents modèles de production scientifique est au cœur de la mise en garde que Nature vient d’adresser à la France dans son éditorial du 3 novembre 2020, intitulé « Egalité: France’s research reforms must balance competitiveness with well-being. France must take a harder look at the risks and rewards of its competitiveness agenda ».

Nature alerte sur le coût financier mais aussi humain, notamment sur les plus jeunes, du chemin choisi par la France, alors qu’il est bien connu dans d’autres pays : « The toll on researchers’ health and well-being, especially for those early in their careers, is sadly well documented ». Il dénonce aussi le changement de notre culture de recherche par conformisme plus que par raison : « Unable to persuade the rankers to change their criteria, Sarkozy and Macron opted instead to change France’s research culture ». Il conclut en appellant à revoir ce changement, à considérer la littérature scientifique sur le sujet, et à plutôt chercher un équilibre entre performance et bien-être des chercheurs :

The creation of a new university is rightly a source of pride and achievement for France. Paris-Saclay must fulfil the hopes of a nation and the dreams of its young people. But France’s government needs to take a harder look at its latest competitiveness agenda, now that researchers have had time to study the impacts of such policies elsewhere. It should strive for the best of both worlds: to produce research that benefits society, balanced with support for the well-being of those on the academic front line.

En clair, cet éditorial de Nature, qu’on ne pourrait soupçonner de collusion avec la frange gauchiste des universitaires français, rejoint pleinement les critiques fondamentales adressées à la LPPR par les différents observateurs nationaux.

En conclusion.

Les doutes de l’Allemagne sur le chemin à suivre, comme la critique directe de Nature sur le chemin choisi par la France pour son appareil de production scientifique, constituent des preuves puissantes de l’erreur historique que nous sommes en train de commettre. En y ajoutant les constats précédents sur l’éthique et la défiance, il ne reste plus aucun doute : la LPPR n’est pas seulement vouée à l’échec, elle est surtout une loi dangereuse pour l’avenir de notre appareil scientifique.

Le législateur soucieux de l’avenir de la nation ne peut plus l’ignorer, et ne pourra donc pas adopter cette loi, afin de laisser le temps nécessaire au rétablissement de la confiance, et au choix concerté d’un chemin commun bénfique à la société. 

 

Photo de couverture par CHUTTERSNAP sur Unsplash

 

 

Nous avons besoin d’établissements universitaires à taille humaine, structurés en petites entités autonomes

Cette tribune est parue dans Le Monde, le 29 septembre 2020.

La rentrée à l’université prend des airs de cauchemar. Nous payons le fait qu’en dix ans l’ensemble des instances locales de délibération et de décision, qui auraient été les plus à même d’anticiper les problèmes, ont été privées de leurs capacités d’action au profit de strates bureaucratiques. Le pouvoir centralisé de celles-ci n’a d’égal que leur incapacité à gérer même les choses les plus simples, comme l’approvisionnement en gel hydroalcoolique et en lingettes. Le succès instantané du concept de « démerdentiel » est un désaveu cinglant pour ces manageurs qui ne savent que produire des communiqués erratiques jonglant entre rentrée en « présentiel » et en « distanciel ».

On sait pourtant à quelles conditions les universités, au lieu de devenir des foyers de contagion, auraient pu contribuer à endiguer la circulation du virus : des tests salivaires collectifs pour chaque groupe de travaux dirigés (TD), à l’instar de ce qui est mis en place à Urbana-Champaign, aux Etats-Unis; la mise à disposition de thermomètres frontaux; une amélioration des systèmes de ventilation de chaque salle et de chaque amphi, avec adjonction de filtres à air HEPA et de flashs UV si nécessaire; l’installation de capteurs de qualité de l’air dans chaque pièce, avec un seuil d’alerte; la réquisition de locaux vacants et le recrutement de personnel pour dédoubler cours et TD, partout où cela est requis.

Un budget insuffisant

Les grandes villes ne manquent pas d’immeubles sous-exploités, souvent issus du patrimoine de l’Etat, qui auraient pu être très vite transformés en annexes universitaires. De brillants titulaires d’un doctorat capables d’enseigner immédiatement à temps plein attendent, par milliers, un poste depuis des années. Tout était possible en l’espace de ces huit derniers mois, rien n’a été fait.

De prime abord, on serait tenté d’attribuer ce bilan au fait que la crise sanitaire, inédite, a pris de court les bureaucraties universitaires, très semblables à celles qui, depuis vingt ans, entendent piloter les hôpitaux avec le succès qu’on a vu. Mais une autre donnée vient éclairer cette rentrée : les universités accueillent 57 700 nouveaux étudiants, sans amphithéâtre ni salle supplémentaire, sans le moindre matériel, sans le plus petit recrutement d’universitaires et de personnel administratif et technique. Ces trois dernières années, le budget des universités a crû de 1,3 % par an, ce qui est inférieur à l’effet cumulé de l’inflation et de l’accroissement mécanique de la masse salariale.

Certains se prévaudront sans doute de l’ « effort sans commune mesure depuis 1945 » qu’est censée manifester la loi de programmation pluriannuelle de la recherche en discussion au Parlement. Las : le projet de budget du gouvernement ne prévoit qu’un accroissement, pour les universités, de 1,1 % en 2021… Du reste, les 8,2 milliards d’euros d’abondement sur dix ans du budget de l’université proviennent des 11,6 milliards d’euros qui seront prélevés dans les salaires bruts des universitaires, en application de la réforme des retraites.

Réquisitions et réaménagements

Il y a quinze ans, les statistiques prévisionnelles de l’Etat annonçaient que la population étudiante allait croître de 30 % entre 2010 et 2025 (soit 400 000 étudiants en plus), pour des raisons démographiques et grâce à l’allongement de la durée des études. On aurait donc largement pu anticiper ces 57 700 nouveaux étudiants. Mais rien n’a été fait là non plus, hormis annoncer des « créations de places » qui n’ont jamais été converties en moyens. Le pic démographique n’est pas derrière nous; nos étudiants sont là pour plusieurs années, et les gestes barrières pourraient devoir être maintenus durablement. Le ministère ne peut pas persévérer comme si de rien n’était, voire arguer qu’il est déjà trop tard.

Face à cette situation désastreuse, nous demandons une vaste campagne de recrutement de personnels titulaires dans tous les corps de métiers, tout en amorçant les réquisitions et réaménagements de locaux, afin d’aborder la rentrée 2021 dans des conditions acceptables. Parallèlement, si nous ne voulons pas être en permanence en retard d’une crise, un saut qualitatif est nécessaire. Nous demandons donc, outre un plan d’urgence pour 2021, la création rapide de trois universités expérimentales de taille moyenne (20 000 étudiants), correspondant à ce qui aurait dû être fait pour accueillir 57 700 étudiants dans de bonnes conditions. Cela requiert le recrutement sous statut de 4 200 universitaires et 3 400 personnels d’appui et de soutien supplémentaires, soit un budget de 500 millions d’euros par an.

Nous avons besoin d’établissements à taille humaine, structurés en petites entités autonomes, mises en réseau confédéral, si besoin grâce au numérique; d’établissements qui offrent à notre jeunesse maltraitée des perspectives d’émancipation vis-à-vis du milieu d’origine et de la sclérose intellectuelle qui frappe le pays; d’établissements qui permettent une recherche autonome, collégiale et favorisant le temps long, ce qui nous a manqué dans l’anticipation et la prévention de la pandémie. Pour cela, nous préconisons l’installation de ces trois universités dans des villes moyennes, hors des métropoles, en prenant appui sur le patrimoine bâti abandonné par l’Etat et sur les biens sous-utilisés des collectivités. En effet, celles-ci possèdent d’anciens tribunaux, des garnisons, voire des bâtiments ecclésiastiques qui tombent aujourd’hui en déshérence.

Réinvesti par l’université, ce patrimoine retrouverait une utilité sociale. Sur la base des dépenses de l’ « opération Campus », la construction de ces pôles dotés de résidences étudiantes en nombre suffisant nécessiterait un milliard d’euros d’investissement, à quoi il faudrait ajouter cent millions d’euros de frais de maintenance et d’entretien. C’est le prix pour s’extraire du cauchemar. Le virus se nourrit de nos renoncements. Pour sortir les campus de l’ornière, nous devons retrouver l’ambition d’une université forte, exigeante, libre et ouverte.

Stéphane André, professeur en ingénierie à l’université de Lorraine ; Bruno Andreotti, professeur en physique à l’Université de Paris ; Pascale Dubus, maîtresse de conférences en histoire de l’art à l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; Julien Gossa, maître de conférences en informatique à l’Université de Strasbourg ; Jacques Haiech, professeur honoraire de biotechnologie à l’Université de Strasbourg ; Pérola Milman, directrice de recherche en physique quantique au CNRS ; Pierre-Yves Modicom, maître de conférences en linguistique allemande à l’Université Bordeaux-Montaigne ; Johanna Siméant-Germanos, professeure en sciences politiques à l’Ecole normale supérieure

LPPR : bonneteau à l’Assemblée

Le projet de loi de programmation de la recherche (LPPR) a été adopté en première lecture par l’assemblée nationale ce 24 septembre 2020. Les débats ont pu mettre en lumière la perspective d’un bonneteau consistant à financer cette loi grâce à la diminution des cotisations employeurs prévue dans le projet de loi relatif au système universel de retraite. Ce serait donc par un désengagement progressif des retraites des personnels de la recherche que l’Etat pourrait à terme refinancer les travaux de recherche, mais aussi l’ANR et le CIR. Comment cela pourrait se passer concrètement ?

La perspective du financement de la LPPR par un transfert des cotisations employeurs pour les retraites des personnels de l’ESR intrigue. D’abord soutenue par le Groupe Jean-Pierre Vernant, elle a fait l’objet d’insistantes questions de MM. Patrick Hetzel (LR) et Régis Juanico (Soc). Mme. Frédérique Vidal n’a cependant pas souhaité apporter de réponse claire (voir quelques verbatims).

Le bonneteau s’explique ainsi : d’une main, le gouvernement finance effectivement la LPPR ; mais de l’autre, il intègre la fonction publique dans le régime général des retraites. Or, les cotisations employeurs sont beaucoup plus basses dans le régime général : 17% contre 74% actuellement. Ainsi, l’Etat réduirait sa dépense pour le compte d’affectation spéciale pensions (CAS pensions), qui assure l’équilibre des caisses de retraite des personnels de la recherche, dégageant des marges de financement pour la LPPR.

Il faut effectivement reconnaître qu’aucun autre moyen concret de financement n’a été évoqué : ni hausse d’impôt, ni baisse d’une autre dépense. De plus, le caractère progressif de la baisse des cotisations retraites correspond assez bien au caractère progressif du refinancement de la recherche prévu dans la LPPR, lui aussi largement discuté sans que le gouvernement n’apporte de réponse satisfaisante.

Actuellement, les contributions aux CAS pensions sont intégrées aux subventions pour charge de service public (SCSP) que touchent les établissements. Sa compensation en cas de hausse n’est pas automatique. Il faudra vérifier lorsqu’il baisse si les SCSP baissent d’autant ou pas. Si c’est le cas, c’est que ce bonneteau est une réalité.

En attendant, on peut se s’interroger sur la crédibilité d’un scénario dans lequel la recherche gagnerait deux fois : d’abord sur la LPPR, ensuite sur les retraites, sans que le gouvernement cherche à en prendre sa part…

Très concrètement, dans un établissement

Pour comprendre ce que signifie ce bonneteau, prenons l’exemple de l’Université de Strasbourg. Par an, cette dernière reçoit environ 5M€ de l’ANR, dont 600k€ sous forme de préciput. Grâce à la LPPR, elle peut espérer le triplement de cette recette, ainsi qu’une démultiplication du préciput. Elle peut également espérer avoir une cinquantaine de chaires professeur junior (CPJ) financées à hauteur de 200k€ chacune, et une augmentation des primes des personnels qu’on peut estimer à environ 1k€ par personnel. Toutes ces prévisions sont optimistes à très optimistes, mais n’incluent pas d’éventuels autres financements, moins importants.

D’un autre côté, la contribution de l’Université de Strasbourg au CAS pensions est de 94M€. La réforme des retraites devrait faire baisser cette dépense d’au moins une moitié. Attention : cette partie du calcul dépend d’arbitrages qui n’ont pas encore été finalisés. Il convient de la comprendre à titre pédagogique.

en M€ Actuellement LPPR Différence
ANR 5 15 10
Dont préciput ANR 0,6 4,8 4,4
CPJ 0 10 10
Primes 16 21 5
CAS Pensions 94 47 -47
Total -22

En assemblant ces prédictions, l’Université de Strasbourg gagnerait environ 25M€ de LPPR, mais perdrait aussi 47M€ au CAS pensions. Elle perdrait donc en réalité 22M€. Ce calcul est bien sûr théorique, notamment puisque rien n’empêchera le ministère de faire perdre moins que cette somme afin d’entretenir l’illusion pour l’université d’avoir gagné deux fois : sur la LPPR et sur les retraites.

Il est d’ailleurs important de noter le changement de nature des moyens : au contraire des 25M€ gagnés, les 47M€ du CAS pensions perdus n’étaient pas mobilisables par l’université. Réservés pour les retraites, ils ne faisant que transiter dans les comptes de l’université. Cette dernière pourrait donc porter un regard favorable sur cette transformation.

Plus largement

Si on s’extrait du cas d’une université pour regarder le système dans son ensemble, on réalise plusieurs choses.

Les universités seront perdantes…

D’abord, même si le jeu global était à somme nulle, une université ne pourra pas récupérer autant que ce qu’elle perd : une marge est nécessaire pour financer les dispositifs de la LPPR qui concernent les autres opérateurs de recherche, comme le CNRS ou les entreprises qui touchent du CIR.

En effet, la masse salariale, donc l’économie potentielle sur les retraites, est beaucoup plus importante dans le programme 150 « Formations supérieures et recherche universitaire » que dans le programme 172 « Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaires ». Or, la LPPR prévoit de donner presque deux fois plus au programme 172 qu’au 150 (ce que la ministre semble étonnamment ignorer).

… Mais certaines universités seront plus perdantes que d’autres.

Ensuite, il faut ajouter que la LPPR s’appuie systématiquement sur des financements à la performance ou ciblés. En clair, elle favorise une concentration des moyens sur certains établissements et certains chercheurs : toutes les universités n’auront pas le même nombre d’ANR et tous les chercheurs n’auront pas les mêmes primes.

Ainsi, ce que certains perdront au CAS pension, d’autres le gagneront en financements spécifiques. On imagine sans peine que ce flux partira des petites universités de territoire pour aller dans les grandes universités de recherche, comme il partira des chercheurs les moins en vue pour aller vers les chercheurs jugés les plus performants.

Pour conclure

A ce stade tout porte donc à croire en la réalité de ce bonneteau : par un transfert progressif et modulé par de nombreux arbitrages, l’argent des retraites des personnels de la recherche risque fort de servir à financer leurs travaux de recherche et primes, mais aussi et surtout, les travaux de recherche et primes de ceux jugés plus performants qu’eux. 

Il est difficile de savoir ce que sera l’impact d’une telle manœuvre sur le moral des chercheurs, mais financer l’ANR, les CPJ et le CIR avec l’argent des retraites des fonctionnaires ne pourra que renforcer les tensions qui existent déjà. Hypothéquer l’avenir des personnels pour financer leurs missions immédiates pourrait bien s’avérer une stratégie catastrophique pour la production scientifique nationale à terme. 

Je tiens à remercier Fabrice Planchon pour ses explications sur le CAS pensions et ses conseil de formulation, Florent Figon pour sa relecture globale du billet, et Michael Zemmour pour la réaction suivante.

Précisions de Michaël Zemmour

Michaël Zemmour est Maître de conférences en économie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et bloggeur chez Alternatives Economiques. Il a été très actif dans l’explication de la réforme des retraites à venir.

La baisse de cotisations pour les fonctionnaires est effectivement prévue par la loi, sur une période de transition de 15 ans, permettant à l’Etat de se dégager de la responsabilité du financement des retraites des fonctionnaires : dans le système envisagé, l’Etat ne serait plus tenu d’assurer l’équilibre des retraites publiques, mais simplement de s’acquitter d’une cotisation donnée. La responsabilité de l’équilibre serait alors reportée sur le régime général. C’est clairement un objectif de la réforme.

Cette évolution serait sans doute assortie d’une baisse de la participation financière de l’Etat à hauteur de plusieurs dizaines de milliards. Pour autant il n’est pas certain que cette évolution se solde dans la décennie 2020-2030 par des économies pour l’Etat à hauteur de ce qui est envisagé, et soit donc le canal caché de financement de la LPPR.

Le plus vraisemblable est que pendant une première période, l’Etat verse au système de retraite des compensations financières pour continuer d’honorer les pensions en cours. Il y aurait donc bien un désengagement de l’Etat, mais plutôt par le mécanisme bien connu d’un transfert de charge, accompagné d’une compensation financière qui n’évolue pas au même rythme que la charge.

De plus, il faut rappeler que la réforme des retraites n’est pas encore votée, et que le calendrier de son application n’est pas encore connu. Dans la première version de la loi, la période de transition envisagée était de 15 ans à compter de 2021, mais en toute hypothèse il y aura du retard au démarrage.

Ce qui est sûr, c’est que l’absence de plan de financement complet, aussi bien dans la réforme des retraites (un des gros manques de l’« étude d’impact »), comme dans la LPPR laisse penser que le gouvernement peut se servir de multiples « jeux d’écriture » pour alimenter des effets d’annonce en décalage avec la réalité. Cela pourrait passer par le mécanisme de vase communiquant entre réforme des retraites et LPPR évoqué la semaine passée, ou par d’autres artifices qu’on ne connaît pas.

Cette façon de procéder, et l’absence de réponse du gouvernement ne permettent pas un examen éclairé de la loi par le Parlement.

Quelques verbatims

Première séance du lundi 21 septembre 2020

M. Patrick Hetzel. À cela s’ajoutent les modalités du financement. À combien s’élèvera réellement le budget du programme 172 « Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaires », une fois les effets du compte d’affectation spéciale – CAS – « Pensions » neutralisés ? Il s’agit certes de dépenses de l’État destinées à payer les retraites des chercheurs, mais les laboratoires ne verront jamais ces sommes-là.
En outre, vous nous annoncez des hausses substantielles de budget mais nous savons qu’avec la réforme des retraites, l’État verra ses charges patronales baisser, autrement dit ses dépenses seront moindres. Pour le périmètre de l’enseignement supérieur et de la recherche, ces diminutions de cotisations seront d’environ 20 milliards d’euros sur la période 2021-2030. Or vous ne nous annoncez que 15 milliards pour la recherche sur cette même période. On peut donc légitimement se demander s’il ne s’agit pas juste d’une opération de bonneteau par laquelle l’État réussira à redistribuer moins d’argent à la recherche qu’il n’en récupérera puisque la différence est de 5 milliards d’euros.

Première séance du mardi 22 septembre 2020

M. Patrick Hetzel. Je voudrais surtout profiter de cette occasion pour interroger une nouvelle fois la ministre à propos d’une question à laquelle elle n’a absolument pas répondu depuis le début des débats. Avec la réforme des retraites, la part des charges patronales sera réduite pour passer de 40 % à 30 %. Est-ce cette différence de dix points qui servira à financer le plan que vous défendez ? Nous aimerions obtenir des précisions à ce sujet, sans attendre l’examen du projet de loi de finances.

M. Patrick Hetzel. La lecture des projets gouvernementaux me conduit à revenir sur sujet évoqué en commission : les retraites dont, à terme, la charge serait directement transférée aux établissements. Comment cela va-t-il fonctionner ? Si une partie des moyens alloués servait à financer le compte d’affectation spéciale « Pensions », nous n’aurions affaire qu’à des effets de bonneteau.

M. Régis Juanico. En revanche, madame la ministre, il est important que vous puissiez éclairer la représentation nationale sur un point essentiel, abordé dès hier soir par Patrick Hetzel : oui ou non, le financement de cette trajectoire est-il en partie assuré par la baisse des cotisations de retraite des chercheurs, telle qu’elle résultait des discussions que nous avions eues, en début d’année, autour du feu projet de loi de réforme des retraites ? Cette baisse devait être payée par l’État sur la part socialisée des salaires des chercheurs. L’augmentation des salaires que vous nous présentez n’en serait alors que la conséquence mécanique, représentant 5 milliards d’euros par an.
On le voit bien dans le texte, une partie de cette somme serait reversée sous forme de revalorisation indemnitaire, une autre au budget de l’ANR, une autre encore au CIR. Encore une fois, madame la ministre, il est extrêmement important que vous nous disiez clairement si cette compensation des retraites est intégrée à la trajectoire financière.

Mme Frédérique Vidal. Monsieur Hetzel, si vous voulez vraiment que nous entrions dans une discussion technique sur le CAS – compte d’affectation spéciale – « Pensions », vous ne pouvez pas ignorer que, depuis la loi LRU, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, l’ensemble des salaires relèvent budgétairement du titre 3, ce qui signifie que, si le CAS « Pensions » diminue, les établissements disposeront de plus d’argent. C’est aussi simple que cela.

En apparence rassurante, cette dernière phrase permet en réalité de décrire aussi le bonneteau : « si le CAS pensions diminue », cela permettra de financer la LPPR, qui prévoie que « les établissements disposeront de plus d’argent ».

 

Photo de couverture par mohammed idris djoudi sur Unsplash

LPPR : augmenter les préciputs pour davantage de tensions dans la base

Parmi toutes les façons de financer la recherche, les concepteurs de la LPPR ont préféré les appels à projet aux subventions pour charge de service public (voir « LPPR, le flowchart »). C’est donc l’ANR qui gérera la majeure partie de l’augmentation budgétaire de la recherche. Les financements récurrents seront donc abondés par les préciputs, augmentés pour l’occasion. Cette approche est coûteuse et inefficace, mais permet d’augmenter l’inégalité de la distribution des moyens, tout en déplaçant le centre des responsabilités et des tensions directement sur les chercheurs.

A première vue, le choix de l’ANR pour distribuer les moyens nouveaux prévus dans la LPPR est contre-intuitif. Les plus gros problèmes des chercheurs sont : l’excès d’évaluation, l’excès de temps passés à répondre à des appels à projet, et le défaut de moyens récurrents et de temps pour la recherche (Sociétés Savantes 2019), système mis en œuvre par cette agence. De plus, l’ANR exclut des projets excellents, présente des taux de réussite critiquement bas et un coût de fonctionnement en forte hausse. A tel point qu’au bout de 15 ans de fonctionnement, on est incapable de montrer une analyse coûts-bénéfices favorable (Berson 2020, Dupin et Quirion 2019).

Pourtant, c’est ce système qui a été choisi pour « redonner des moyens à la recherche / ainsi que davantage de financements de base ».

Présentation du projet de loi de programmation de la recherche en Conseil des ministres

 

Si la mise en œuvre des appels à projets en France est coûteuse et inefficaces, elle présente des caractéristiques perçus comme des avantages politiques par rapport à la manière traditionnelle de financer les services publics.

La répartition traditionnelle des financements de base

On peut schématiser la répartition traditionnelle des financements de base (subvention pour charge de service public – SPCSP) ainsi :

Flux des moyens dans une répartition par budgets récurrents (type subvention pour charge de service public).

Les moyens sont d’abord alloués par le ministère aux établissements, qui ensuite les répartissent entre laboratoires, au sein desquels ils sont encore répartis entre chercheurs. A chaque niveau, des clés de répartition négociées sont utilisées, et une part peut être prélevée et ciblée, plus ou moins collégialement.

Cette répartition est plutôt rigide : d’abord parce qu’elle s’appuie sur un historique, qui oblige les décideurs à justifier tout changement ; ensuite parce qu’elle vise à couvrir les besoins des missions de service public, qui sont relativement stables et dépendent de critères peu contrôlables comme le nombre d’étudiants.

On peut observer que les tensions pour accéder aux ressources sont réparties à chaque niveau hiérarchique : les présidences d’universités concourent auprès du ministère, alors que les labos concourent auprès des présidences, etc. Les tensions sont montantes, et cela encourage les acteurs à chaque niveau à partiellement collaborer : collectivement, les présidences ont intérêt à établir un rapport de force avec le ministère pour augmenter globalement le budget des universités (Programme 150).

La répartition des financements de base par préciputs

De l’autre côté, on peut modéliser la répartition des moyens par appels à projet/préciputs ainsi :

Flux des moyens dans une répartition par appel à projet et préciputs (type ANR).

On constate que l’orientation des flux est complètement inversée : le Ministère confie les moyens à l’ANR, qui va ensuite décider de financer certains chercheurs, puis un pourcentage de ces moyens, appelé préciput, est transmis au laboratoire/université/hébergeur.

4° L’article L. 329-5 est ainsi rédigé :
« Art. L. 329-5. – Pour tout projet de recherche financé par l’Agence nationale de la recherche dans le cadre d’une procédure d’appel à projets, un montant dénommé “préciput” est attribué aux établissements participant au service public de la recherche qui sont parties prenantes au projet de
recherche.

Texte du projet de LPPR

Pour les décideurs, cette répartition est beaucoup moins rigide : d’abord parce que les financements sont très temporaires (~3 ans) ; ensuite parce qu’ils ne visent pas à couvrir des besoins stables, mais à permettre des investissements stratégiques adossés à la performances. Pour être financé, le chercheur doit à la fois proposer un projet dans un domaine identifié comme stratégique par l’Etat, mais qui soit en plus jugé « meilleur » que les autres projets (en moyenne 85% des autres projets à l’heure actuelle, avec un objectif de 70% dans la LPPR).

Les deux premières caractéristiques, évidentes, sont donc de renforcer le pouvoir de pilotage du haut et d’opérer une répartition plus inégalitaire des moyens, impliquant concurrence et concentration des moyens.

Inversion des tensions et pression aux réponses aux AAP

Mais il existe une autre caractéristique intéressante : l’inversion des tensions. On constate en effet que les présidences perdent tout intérêt à négocier collectivement avec le ministère. Au contraire, elles ont maintenant intérêt à pressuriser les laboratoires pour qu’ils obtiennent plus de financements par projet, lesquels ont intérêt à reporter cette pression directement sur les chercheurs.

Cette pression pourra être très efficacement mise en œuvre grâce à la transformation du périmètre des rémunérations des chercheurs, dont l’indiciaire (à l’ancienneté) est exclu par la LPPR, qui promeut seulement l’indemnitaire (les primes, en grande partie contrôlées par les présidences). Notamment, les primes individuelles d’intéressement pourront être prises à la fois sur les financements obtenus, mais aussi sur les budgets récurrents des établissements, pour servir d’encouragement pour ceux qui obtiennent des financements de projet, mais aussi de sanction pour ceux qui n’en obtiennent pas et verront leur rémunération continuer à fondre avec l’inflation.

Ce type de concentration des moyens peut aller jusqu’à conditionner l’accès aux financements récurrents à l’obtention de financement sur projet. C’est par exemple déjà le cas à Strasbourg, avec le doublement des bourses de thèses obtenues sur projet pour un périmètre institutionnel restreint.

Ajoutons à cela toutes les tensions qui naitrons entre équipes, laboratoires, universités, hébergeurs et tutelles pour obtenir une part de ce préciputs, et dont les négociation devraient être pour l’essentiel renvoyée au terrain, donc à la base (voir « La bataille du préciput »)…

Le financement par appels à projet promu par la LPPR conduira donc les universités et laboratoires à déplacer la responsabilités des moyens reçus, non plus sur le financeur initial (le ministère), mais plutôt sur les chercheurs chargés d’obtenir les financements, dont ils espèrent les préciputs pour obtenir « davantage de financement de base ». Si la ministre estime que cela renforcera la « solidarité entre les chercheurs », en réalité cela encourage plutôt la communauté à se désolidariser, avec un accroissement de la concurrence de tous les acteurs pour l’accès aux moyens pour travailler, mais aussi aux rémunérations.

Les tensions engendrées pourraient représenter des avantages en terme de gestion des universitaires par le haut, mais on peut douter de l’efficacité de cette approche en terme de production de connaissances, donc de recherche.

A défaut de davantage de financement de base, les préciputs permettront d’obtenir davantage de tensions dans la base.

Terminons avec cette description de l’objet du préciput dans la « Charte du préciput  » de l’ANR :

Références

Voir aussi

LPPR : le flowchart

Et le dossier complet :

LPPR : Le projet de loi

Sortir de la nasse de l’Excellence : quatre scénarios pour l’Université de Strasbourg

L’Université de Strasbourg occupe une place particulière dans le paysage de l’ESR. Sur bien des points, elle est en avance sur la mise en œuvre des politiques nationales, et notamment des politiques dite d’Excellence, qui consistent en réalité à concentrer les moyens. Une récente enquête à démontré les effets délétères de cette politique pour une majorité d’universitaires et leurs missions, et un bilan objectivé démontre la chute de ses performances. Ces constats ont conduit l’équipe d’opposition à une démission massive, mais à la présidence n’a montré aucun signe de prise de conscience.

Aucune réorientation politique n’est donc à espérer, sinon à l’occasion des élections des conseils centraux à la rentrée prochaine. C’est l’occasion de présenter plusieurs scénarios totalement hypothétiques pour de telles élections, dans lesquelles vont véritablement se jouer l’avenir de cette université.

Ces élections se passent en deux temps : d’abord tous les acteurs (enseignants, chercheurs, BIATSS et étudiants), votent pour des élus dans les conseils (Conseil d’administration CA et Conseil académique CAC, lui-même constitué de la Commission de la recherche CR et de la Commission de la formation et de la vie universitaire CFVU) ; ensuite, le CA se réunit et élit un président, qui, à Strasbourg, préside également le CAC.

Scénario 1 : la continuité

Contexte : Comme lors des élections de 2012 et 2016, le bloc présidentiel sortant fait face à une équipe d’opposition, éventuellement portée par les syndicats de transformation. Les syndicats d’accompagnement et les organisations étudiantes présentent des listes en apparence neutres.

Campagne : L’équipe d’opposition présente un programme, et l’équipe sortante joue sur la peur du changement et les promesses personnelles. L’opposition remporte le collège des Maîtres de conférences, et la présidence sortante celui des Professeurs. Les organisations d’accompagnement, qui sont majoritaires, remportent le gros des autres élus et se posent donc en arbitres. Après négociations, la présidence sortante remporte leurs voix grâce à son énorme pouvoir de promesse.

Résultat : La présidence sortante est reconduite, et sa politique en ressort encore plus légitimée. Les élus d’opposition participent ensuite à une collégialité factice, privés de moyens de modérer les décisions stratégiques. On se dirigerait alors vers 16 ans d’une politique contraire aux valeurs de l’université et aux intérêts des universitaires et étudiants.

Scénario 2 : l’absence d’opposition

Contexte : Contrairement aux élections précédentes, il n’y a pas de réelle opposition. Plusieurs Professeurs issus de la présidence sont tentés, mais ils s’arrangent entre eux pour ne pas prendre le risque de tout perdre (par exemple en créant une faculté de la taille d’une université, et donc une place de doyen très enviée pour un rival). Les organisations syndicales et étudiantes y vont en ordre dispersé.

Campagne : Pour sauver les apparences, un semblant de campagne est organisé, mais dénué d’enjeu réel. La participation est plus faible que d’habitude.

Résultat : La présidence sortante est reconduite, mais de façon faible. Rapidement, l’épisode est oublié. Même si la politique de concentration des moyens n’est plus légitimée, rien n’empêche de la mettre en œuvre. Certains élus s’expriment en conseil, et se positionnent donc dans l’opposition. Ils perdent tout moyen de modérer les décisions stratégiques. On se dirigerait alors aussi vers 16 ans d’une politique contraire aux valeurs de l’université et aux intérêts des universitaires et étudiants.

Scénario 3 : le soulèvement des cadres intermédiaires

Contexte : Face à l’absence d’opposition, les cadres intermédiaires (directeurs de composantes et de laboratoires, éventuellement chefs de service) se réunissent et présentent des listes et un candidat extérieur à la présidence sortante. Les organisations syndicales et étudiantes y vont en ordre dispersé, ou apportent leur soutien à cette liste.

Campagne : Ce scénario nécessite une faiblesse politique de la présidence sortante, qui ne voit pas arriver le coup et n’arrive pas à formuler suffisamment de promesses individuelles pour effriter ce mouvement avant éclosion. La campagne est rude pour cette présidence, qui se retrouve privée de ses principaux relais vers la base.

Résultat : Le candidats des cadres intermédiaires est très certainement élu, ou s’éclipse après des tractations ravageuses pour l’équipe sortante. Il est alors impossible de deviner quelle politique serait menée pendant 4 ans.

Scénario 4 : le soulèvement de la base

Contexte : Face à l’absence d’opposition, des collègues se réunissent dans les laboratoires et composantes, et présentent des listes isolées et marquées disciplinairement. En l’absence de structuration globale, aucun candidat fort à la présidence n’émerge. Les organisations syndicales et étudiantes y vont en ordre dispersé, ou apportent leur soutient aux listes disciplinaires.

Campagne : La campagne est marquée par une dualité : la présidence dispose d’une communication globale puissante mais est faible sur le terrain, face à des équipes faibles au niveau de la communication globale, mais fortes sur le terrain. Il devient possible que la présidence emporte le CA, alors que les listes disciplinaires emportent le CAC.

Résultat : La présidence sortante est réélue, éventuellement de façon faible. Dans les premières semaines après l’élection se joue l’avenir de l’université :

  • soit la présidence sortante conserve la présidence du CAC, et donc le contrôle sur les ordres du jour et les débats, et alors les élus disciplinaires sont rapidement privés de moyens de modérer les décisions stratégiques ;
  • soit, malgré leur inexpérience, les élus disciplinaires arrivent à imposer une présidence du CAC issue de leur rang, et alors cette séparation des pouvoirs permettra la mise en œuvre d’une politique plus équilibrée, et éventuellement l’émergence d’une autre « Excellence » Strasbourgeoise.

Il est à noter que cette dernière option, la seule à même de modérer les conséquences néfastes des politiques locales de concentration des moyens, se heurte immédiatement aux statuts de l’Université de Strasbourg, qui prévoit que le président du CA préside également le CAC. Une telle avancée démocratique ne pourra se faire sans un rapport de force violent, allant jusqu’à la démission des nouveaux élus s’ils n’obtiennent pas les conditions nécessaires à l’exercice de leur mandat, et ce dès la première semaine.

Pour conclure, les chances de l’Université de Strasbourg de sortir de la nasse de l’Excellence semblent extrêmement faibles, d’une part en raison du désengagement progressif des personnels dans ses orientations stratégiques, et d’autre part en raison du verrouillage statutaire que l’équipe dirigeante a pris soin de mettre en place. Mais une telle réorientation politique, démontrant qu’une autre « Excellence » est possible, pourrait bien bousculer le paysage universitaire français. 

Dans la nasse de l’Excellence : où en est l’Université de Strasbourg ?

A propos de la séparation des pouvoir du CA et du CAC

Parcoursup : le bidonnage continue

La promotion de Parcoursup s’est appuyée sur une double promesse : d’une part faire face au déficit de places, et d’autre part améliorer la réussite en Licence, les deux grâce à une meilleure affectation dans le supérieur. Cette promesse s’est accompagnée d’un engagement fort à plus de transparence. Malheureusement, depuis 2018, les chiffres sont systématiquement manipulés :  d’abord avec deux modifications des tableaux de bord, puis la recatégorisation des candidats et enfin cette année l’archivage des vœux. Chronologie.

Mai 2018

Au départ, les tableaux de bord étaient parfaitement sincères : organisées en deux barres, on y trouvait toutes les informations permettant le suivi de l’affectation, allant des candidats en attente d’une première proposition jusqu’aux candidats ayant définitivement accepté leur affectation, en passant par ceux ayant quitté la plateforme.

Premier tableau de bord Parcoursup, 23 mai 2018

Juillet 2018 : modification des données du tableau de bord

Au milieu de cette premiere procédure, les tableaux de bord sont modifiés sans explication. On y perd les deux barres bien lisibles, et on y voit apparaître la catégorie de « candidats inactifs ». On remarquera la discrétion de la catégorie « candidats ayant quitté la procédure », privée d’une boite.

Tableau de bord Parcoursup à partir du 23/07/2018

 

Cette nouvelle catégorisation conduit à des titres de presse moins catastrophiques que « 142 000 candidats quittent la plateforme » ou « 80 000 candidats toujours sans affectation ».

Le Point, 30/07/2018

Mai 2019 : deuxième modification des tableaux de bord, et recatégorisation des candidats

La deuxième session Parcoursup, en 2019, a été marquée par 110 000 candidats inattendus, sans doute séduits par les discours triomphaux officiels : « Les adultes en reconversion, public surprise de Parcoursup » (Le Monde Campus, 18/07/2019).

Cela a donné lieu à une recatégorisation des candidats : d’un côté les lycéens, de l’autre les candidats « en réorientation ou scolarisés à l’étranger », et non pas simplement « autres »… Puisque cela masque la disparition pure et simple des candidats en reprise d’étude : de 898 054 candidats officiels le 17 mai, on passe à 788 845 le 21 mai.

Au passage, les tableaux de bord sont à la fois réduits et complexifiés :

  • Les trois données les plus importantes disparaissent (les candidats affectés, ceux encore en attente, et ceux ayant quitté la plateforme) : la notion d’affectation, la seule qui compte en réalité, est proprement invisibilisée, jusque dans les discours.
  • A la place, on trouve des données difficiles à utiliser, comme « les candidats ayant quitté la plateforme avant de recevoir une proposition d’admission », moins parlantes que « les candidats ayant quitté la plateforme » et inutile sans « les candidats ayant quitté la plateforme après avoir reçu une proposition d’admission ».

Premier tableau de bord Parcoursup 2019, 18/05/2019

 

Malgré la disparition des candidats en reprise d’étude, le nombre de candidats non affecté augmente et cela se voit dans la presse :

Le Figaro étudiant, 15/07/2019

Juillet 2020 : « l’archivage » des candidatures

La troisième session de Parcoursup est marquée par un nouveau coup dur : l’augmentation du nombre de bacheliers en raison à la fois de la crise sanitaire et de la transformation du Bac général.

Parcoursup 2020 : Une rentrée sous haute tension ?

En l’absence de création substantielle de nouvelles places, il fallait donc s’attendre à une nouvelle augmentation du nombre de candidats non affectés par la plateforme. Pourtant, les titres de presse montrent une réduction significative des candidats toujours en attente : à peine 9500.

L’Obs, 17/07/2020

 

Pourtant, du côté des tableaux de bord, on observe plutôt une dégradation, avec 20% de candidats sans proposition de plus par rapport à l’an dernier. Le chiffre repris partout dans la presse semble être celui des « candidats ayant saisi la CAES », et donc pas stricto sensu celui des candidats encore en attente.

Tableau de bord Parcoursup, 16/07/2020

 

Il apparaît en réalité que cette nouvelle confusion vient d’une innovation de cette année : « l’archivage des vœux ». Cette opération semble consister simplement à sortir tous les candidats encore en attente des chiffres des candidats encore en attente. Ces derniers peuvent en réalité encore recevoir des propositions et même émettre de nouveaux vœux, comme s’ils étaient en attente, et le terme « exceptionnel » est employé sans qu’on sache pourquoi : il n’y a pas de raison qu’un déblocage de place soit plus exceptionnel le 14 que le 18 juillet.

Site Parcoursup.com, 17/07/2020

Ce serait en réalité le retour de la catégorie mystérieuse des « candidats inactifs », mais invisibilisée : en vidant artificiellement tous les candidats des listes d’attente et en comptant ensuite ceux qui se manifestent, on peut annoncer que seulement ces derniers sont encore en attente. Et tant pis si cela stresse encore un peu plus des candidats déjà en grande difficulté.

On ne va simplement pas jusqu’au bout de la démarche, en conservant en réalité ces candidats dans des listes d’attentes dites « archivées », afin de combler les trous qui continuent de se créer après les désistements, puisque la phase complémentaire continue jusqu’à mi-septembre.

Septembre 2020

Après avoir repoussé la fin de la procédure à fin septembre, Mme Frédérique Vidal a produit un communiqué dépourvu des chiffres principaux permettant de mesurer la qualité de l’affectation : le nombre de candidats affectés, et leur taux de satisfaction.

Ces informations étaient pourtant précisées lors de la précédente mandature. De plus, cette année le ministère à financé une enquête Ipsos : parmi les dizaines de questions, aucune ne s’intéresse au taux de satisfaction de la place obtenue.

Comparaison des communiqué APB 2016 et Parcoursup 2020

Conclusion

En trois éditions, Parcoursup a été l’objet de quatre modifications substantielles des chiffres d’affectation : d’abord deux modifications des tableaux de bord, invisibilisant les données les plus utiles ; ensuite la recatégorisation des candidats, invisibilisant purement et simplement une de ces catégories ; et enfin cette année l’archivage des vœux, permettant de réduire les candidats en attente aux seuls ayant saisi une CAES (en leur faisant peur, mais sans pour autant les exclure vraiment encore). 

Cette dernière manipulation a été très efficace puisque les titres de presse se sont essentiellement concentrés sur ce chiffres de 9500, contrairement aux années précédentes.

Au final, cela fait 3 ans que nous avons perdu le suivi de la satisfaction des bacheliers vis-à-vis de leur affectation dans l’enseignement supérieur. Cet aveuglement est dangereux pour la bonne gestion de notre système d’enseignement national. 

Pour aller plus loin

Concernant le second volet de la promesse Parcoursup, la réussite en Licence, le SIES a produit une note formidable que j’invite chacun à aller voir :

https://twitter.com/JulienGossa/status/1282694286044266497