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EndOfDUT : Des quotas et des réformes

Avec Parcoursup et la loi ORE, le Ministère a mis en œuvre le déploiement d’une politique de quotas. Dernier épisode de cette politique, un bras de fer s’est engagé entre les IUT et le ministère concernant les quotas de bacheliers technologiques pour le BUT, la formation qui remplace le DUT. En première approche, on peut avoir l’impression que ces quotas sont à l’avantage des étudiants, permettant de corriger des biais de recrutement. Cependant, la mise en contexte de cette politique montre qu’ils vont en réalité à l’encontre des intérêts des étudiants comme de leurs recruteurs. Au final, seul le ministère en tire un avantage.

C’est par un courrier au ministère que l’Assemblée des directeurs d’IUT (ADIUT), pourtant favorable à un plus large accueil des bacheliers technologiques, dénonce « une politique quantitative de gestion des flux, dès la rentrée 2021, sous la forme de taux imposés de bacheliers technologiques ». Ces taux imposés, appelés quotas, ont été progressivement introduits depuis la loi Fioraso de 2013, puis renforcés par la loi ORE de 2018. Ils concernent maintenant toutes les formations et de nombreuses populations étudiants (filières du bac, boursiers, hors secteur). Ils sont aujourd’hui devenus un outil central pour le Ministère, qui les utilise pour restructurer les flux d’étudiants, et donc l’enseignement supérieur. Cela est très bien expliqué dans le premier rapport du Comité éthique et scientifique de Parcoursup :

Jusqu’à présent, la définition des quotas de bacheliers technologiques en DUT était issue d’une négociation (parfois ferme) entre les IUT et les rectorats, puis avec un acteur plus éloigné, les rectorats de grande région. Cette année, les négociations pour le BUT n’ont pas réellement pesé sur les décisions. Plus étonnant, les rectorats ont parfois annoncé plusieurs augmentations successives aux même formations, ne faisant pas toujours sens pour les équipes pédagogiques. Cela a laissé une impression d’autoritarisme et d’improvisation, qui explique la réaction de l’ADIUT.

Cas d’usages

Pour bien comprendre les enjeux qui entourent cette question des quotas, il convient de regarder concrètement leur fonctionnement.

Cas d’usage : les admissions sans quota

Pour illustrer le fonctionnement des quotas, plaçons-nous dans la logique de Parcoursup qui suppose qu’on sait prédire la réussite des étudiants, et prenons le cas artificiel d’une formation recrutant 10 candidats issus de deux filières différentes :

  • la filière 1 est réputée pour bien préparer à la formation : sur 10 candidats, 5 ont une réussite presque certaine (en vert) ; 3 sont incertains (en orange) ; et 2 ont un échec presque certain (en rouge) ;
  • la filière 2 est réputée pour ne pas bien préparer à la formation : sur 10 candidats, 1 a une réussite presque certaine ; 3 sont incertains ; et 6 ont un échec presque certain.

NB : ce déséquilibre dépend énormément des disciplines, et l’expérience des enseignants peut être très différente selon leur département.

Un recrutement classique, sans quota et visant à la réussite des étudiants, aboutira à admettre tous les candidats ayant une réussite presque certaine, puis à admettre les candidats incertains tant qu’il reste des places. Naturellement, la filière qui préparer le moins bien à la formation verra le moins de candidats admis. Sur cet exemple, on a donc 70% d’admission pour la filière 1 et 30% pour la filière 2.

Voyons maintenant ce qu’il se passe lorsqu’on active un quota.

Cas d’usage : les admissions avec quota

Lorsqu’on active un quota, le classement des candidatures (représenté ici par les couleurs) devient secondaire face à la filière d’origine (représentée ici par la forme géométrique). En clair : les candidats de la filière 2 vont passer devant les candidats de la filière 1, tant que le quota n’est pas satisfait.

L’illustration ci-après montre le cas artificiel avec et sans un quota de 50% pour la filière 2. Les différences sont marquées par des formes géométriques pleines.

On constate ainsi que pour passer de 30% à 50% d’admission pour la filière 2, il a fallu remplacer deux candidats incertains de la filière 1 par des candidats de la filière 2. Pour ce faire, on va « chercher plus loin dans le classement » des candidats de la filière 2, jusqu’à prendre un candidat dont l’échec est certain.

Ainsi, on a bien augmenté le nombre d’admissions de candidats issus de la filière 2, mais à deux prix : l’éviction de candidats de la filière 1 ; et l’admission d’un candidat dont l’échec est certain.

Ceci montre que, mal employés, les quotas ne sont pas à l’avantage des étudiants puisqu’ils en desservent plus qu’ils n’en servent.

Autres cas d’usage : quotas combinés avec d’autres mesures

Bien sûr, tout n’est pas à jeter dans les quotas, et ils ne sont pas le seul outil pour améliorer les admissions d’une population. Il est tout à fait possible de les combiner avec d’autres mesures pour les rendre efficaces tout en limitant leurs effets pervers. Voici quelques exemples :

  • Augmentation du nombre de places : même sans quota, cela permet naturellement d’augmenter les admissions depuis les deux filières, tout en évitant de recruter des candidats dont l’échec est certain ;
  • Augmentation du nombre de place + quotas : ajouter un quota peut permettre d’assurer que les nouvelles places sont réservées à la filière 2, au risque de recruter des candidats à l’échec certain ; au moins, aucun candidat de la filière 1 n’est lésé par la transformation ;
  • Renforcement de la filière 2 : plutôt que de jouer seulement sur les admissions, il est possible de modifier la formation de la filière 2 pour mieux préparer à la poursuite d’étude, augmentant le nombre de candidats aptes à réussir ; un quota temporaire peut alors être utile pour accélérer l’amélioration de la réputation de cette filière ;
  • Tout combiner : et évidement, il est possible de combiner l’augmentation des places et le renforcement de filière pour cumuler les avantages et rendre les quotas pleinement efficaces.

Le point commun de toutes ces propositions est qu’elles nécessitent des moyens, soit pour créer des places, soit pour renforcer une filière. Or, la réforme des IUT se fait à moyens absolument constants. En conséquence, le passage de deux à trois ans va engendrer une baisse des moyens par an-étudiant. La volonté politique d’arriver à ce résultat est confirmée par l’obstination du Ministère à supprimer des Programmes Nationaux (PN) du BUT les garanties de moyens qui existaient dans les Programmes pédagogiques nationaux (PPN) du DUT.

Il faut donc réfléchir à moyens constants, sinon en baisse.

Conséquences des quotas sans moyens

Nous l’avons vu, sans moyens, l’imposition de quotas conduit à abaisser le niveau de recrutement, éventuellement jusqu’à recruter des candidats dont l’échec est certain. Quelles sont alors les possibles réactions des formations ?

  1. Ne rien changer : dans ce cas, la formation verra son taux de réussite baisser, ce qui conduira normalement à une baisse de réputation, donc à une nouvelle baisse du niveau de recrutement, accompagnée éventuellement d’une baisse des moyens alloués à la performance.
  2. Augmenter l’effort pédagogique sur les étudiants les moins préparés : si cela permet de ne pas réduire le taux de réussite, cela implique (à moyens constants) de réduire l’effort pédagogique sur les mieux préparés, donc une baisse de qualité de la formation et du diplôme.
  3. Abaisser les exigences pédagogiques : à défaut de pouvoir continuer à délivrer la formation à tous les étudiants, les enseignants vont progressivement abaisser leurs exigences. Cela conduira naturellement à une baisse de la qualité de la formation et du diplôme. C’est la perspective la plus probable, et celle qui est promu par le Ministère, notamment dans ses annonces préliminaires.
  4. « Personnaliser » les parcours : dans ce cas, on va créer, en interne, des groupes de niveau, qui obtiendront le même diplôme mais avec des exigences pédagogiques différenciées. On peut par exemple identifier cette différence par des parcours au nom explicite (du type « poursuite d’études » et « insertion professionnelle »). Il sera par exemple possible d’avoir un parcours en 2 ans et un autre en 4, donc avec des couts an-étudiants différenciés, comme on commence à le faire en Licence. Il sera même possible de mettre le parcours d’insertion en apprentissage, pour assumer les moyens du parcours « d’excellence ».

On le voit donc, hormis la « personnalisation » des parcours qui ne sera défavorable que pour les étudiants les plus fragiles, ces perspectives sont in fine défavorables à tous les étudiants puisqu’elles font entrer la formation dans un cercle vicieux : baisse de la qualité de la formation, donc de la valeur du diplôme, donc de la réputation, donc du recrutement et de la formation. Ce cercle vicieux n’est pas seulement défavorable aux étudiants, mais aussi à tous ceux qui les recrutent, employeurs et formations supérieures, ainsi qu’à l’institution IUT dans son ensemble.

Seul le Ministère sort « gagnant » de cette situation, en organisant une amélioration artificiellement des indicateurs d’admission dans le supérieur, à budget absolu constant, et donc à budget par an-étudiant en baisse. 

Pour aller plus loin…

Au delà des purs aspects de réduction de la dépense publique, qui peuvent expliquer cette réforme, on pourra trouver d’autres sources de compréhension dans une volonté politique de restratification sociale, dont on trouve des témoins dans la gestion de la crise sanitaire :

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

Les autres billets au sujet du remplacement du DUT par le BUT :

Du DUT au BUT : 50% de bacs technos, et après ?

Du DUT au BUT : les portes-au-nez

Le DUT, droit au BUT.

Projets d’arrêtés : il est venu le temps des Bachelors

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Commentaire (1)

  1. plalanne

    Bonjour,
    c’est exactement ce qu’on peut constater chez nous. Nous sommes en période d’évaluation des dossiers de candidatures. Ainsi, nous allons refuser des candidats issus de la filière générale qui ont toutes les chances de réussir et qui souhaitent venir chez nous (un 1er lot de déçus qui ne comprendront pas pourquoi ils sont refusés), et classer des candidats issus de filières technos qui ont très peu de chances de réussir et qui ne veulent pas venir chez nous (un 2ème lot de déçus qui après un échec au bout d’un ou deux ans ne comprendront pas pourquoi nous les avons admis alors que nous savions pertinement qu’ils n’avaient aucune chance de réussite). Ceci découle du fait que les quotas qui sont imposés par notre rectorat sont clairement inatteignables compte tenu des viviers de bacs technos. A nous de les faire réussir, quoi qu’il en coûte… mais surtout sans que ça coûte plus !
    D’ailleurs, le ministère et les rectorats sont tout à fait conscients que ces chiffres sont fantaisistes. Pour preuve, nous avons découverts que certains départements sont… dérogatoires. Nous avons demandés une précision car nous ne comprenions pas. Petite explication. Le quota imposé est de 50 % à l’échelle de notre IUT, avec une fourchette comprise entre 40 % et 60 % sur les 16 Départements. Mais les spécialités GB et MP ayant déjà des difficultés sur le recrutement des bacs technos, il est absolument certains qu’ils feront défaut, ils sont donc dérogatoires : les 50 % à l’échelle de l’IUT seront calculés uniquement sur les chiffres d’admission des 14 autres Départements. Ou autrement dit, pour être sûr de respecter ses propres quotas, notre rectorat exclut à l’avance des stats les Départements susceptibles de faire baisser les résultats. Bien sûr le discours officiel dit que c’est pour tenir compte des spécificités et des difficultés. En réalité, il s’agit d’un arrangement avec la réalité pour présenter de beaux chiffres à la presse en septembre. Qui ira s’attarder sur le fait qu’on a exclu telle ou telle formation des stats ? Personne, tout le monde s’en moque, et les politiques se féliciteront de leurs excellents résultats. Tout ceci est honteux et mensonger.
    Enfin, autre surprise, en plus de nous imposer 50 % de bacs technos admis à l’échelle de l’IUT, pour s’assurer que nous mettons tout en oeuvre pour y parvenir, on nous impose aussi le taux de classement de ces même bacs technos. Ainsi, habituellement, notre département atteignant peiniblement 30 % de bacs technos admis en classant 70 % des dossiers, devra cette année obligatoirement classer 90 % des candidats, soit tout le monde, et nous épuiserons notre liste. Et tout ceci sans aucune discussion possible. Sous entendu : vous ne nous aurez pas en classant peu de dossiers pour épuiser vos listes et basculer les places vers les bacs généraux (ce que nous n’avons jamais fait car nous sommes en général des gens professionnel et nous avons toujours mis tout en oeuvre pour accueillir le plus de bacs technos possible, dans la limite de nos capacités pour les faire réussir en plus grand nombre). On voit que la hiérarchie a grande confiance et estime envers sa base. Peut-être que les haut fonctionnaires se disent que nous serions capables de jouer nous aussi avec les chiffres comme ils le font si bien… Pourtant non, nous ne sommes pas aussi cyniques et calculateurs car notre job, ce n’est pas de faire de l’affichage, mais de former et de faire réussir des étudiants. Nous n’avons pas le temps pour ce genre de calculs.
    Quand les quotas n’ont qu’une visée politique à court terme, et non une gestion à plus long terme pour adpater progressivement les flux de lycéens vers l’Université.

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