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Parcoursup : Ce que le Bac Blanquer change pour le tri des candidatures

Cette année sera la première campagne d’admission Parcoursup des élèves issus du nouveau Bac Blanquer : « Il n’y a plus de série en voie générale mais des parcours choisis par chaque lycéen en fonction de ses goûts et de ses ambitions ». L’idée de réduire le tronc commun pour « donner plus de choix aux élèves » bouleverse totalement la construction des cursus et l’oganisation des études. Elle transforme aussi sérieusement la façon dont les formations supérieures peuvent trier les candidatures… En mieux ?

La base de la plupart des classements des candidatures dans Parcoursup est le calcul d’une « note finale », moyenne plus ou moins bonifiée des résultats scolaires du candidat, qui permet de calculer son rang dans la liste d’appel. Pour que ce calcul de moyenne soit pertinent, il faut que les notes soient comparables (même si cela doit être relativisé). C’est pourquoi trier les candidatures revient généralement à commencer par les catégoriser en plusieurs groupes ayant des cursus similaires. L’exemple le plus simple est la catégorisation des candidats en fonction de leur Bac, qui permet ensuite d’avoir un calcul de moyenne adapté au Bac pro, un autre adapté au Bac techno, et un troisième adapté au Bac généraux.

Reste ensuite à interclasser les candidatures des différentes catégories pour obtenir le classement final, ce qu’on va faire par différentes techniques comme l’harmonisation des moyennes, les quotas ou encore un interclassement manuel.

Dans ce billet, nous allons nous intéresser à ce que change la réforme pour la catégorisation, puis le calcul de moyenne, pour les bacheliers généraux dans Parcoursup.

Méthodologie : Ce billet se base sur les candidatures faites dans ma formation (DUT/BUT informatique), avant et après la réforme, en se limitant aux candidats préparant leur Bac dans l’année de candidature. Certains aspects ne sont pas représentatifs de toutes les formations (le profil des candidatures et les matières importantes pour la sélection, notamment), mais sans en faire une exception. Les exemples de notes sont purement fictionnels, mais se retrouvent aisément dans la réalité. Bien que les donnés doivent être prises à titre seulement illustratif, les conclusion revêtent un caractère général.

La catégorisation des candidatures

La catégorisation des candidatures consiste à classer les candidatures dans différents groupes, au sein desquels on va utiliser un calcul de moyenne uniforme. On considère donc qu’au sein d’une catégorie, les candidats ont suivi un cursus suffisamment similaire pour que la comparaison de leurs notes soient pertinentes.

La raison est tout simplement que « 14 en Mathématiques » n’a pas la même signification, en terme de poursuite d’étude, en Bac Pro qu’en Maths expertes au Bac Général. Comparer directement les deux conduirait à une injustice. La question qui se pose alors est de définir les critères qui forment une catégorie pertinente, y compris au sein de chaque Bac.

Ancien Bac Général : Séries

L’ancien Bac Général était construit autour de 3 séries : Scientifique (S), Economique et Social (ES) et Littéraire (L), choisies par les lycées dès la première. Le profil de nos candidatures était alors le suivant :

Exemple de lecture : Avec une catégorisation par série, les candidats se séparent en trois catégories : plus de 700 S, de 80 ES et 5 L.

Nous pouvions donc faire 3 catégories, au sein desquelles il est possible de classer les candidatures par moyenne puisque les matières et cursus sont identiques. On va donc considérer qu’une candidature ayant 13 de moyenne dans une catégorie doit être classée devant une candidature ayant 12 dans la même catégorie. Le problème consistait (et consiste toujours) à interclasser les candidatures entre catégorie. Concrètement, il faut décider d’un ordre pour des candidatures du type :

  • Série S avec 12 de moyenne ;
  • Série ES avec 13 de moyenne ;
  • Série L avec 14 de moyenne.

La nature de la formation supérieure va alors jouer un rôle important : on peut raisonnablement estimer que la Série S est la plus adaptée pour poursuivre en informatique. Trois approches sont alors disponibles :

  • Bonifier les séries : on va par exemple ajouter 3 points aux moyennes de S et 1 point aux moyennes de ES ;
  • Interclasser à la main : on va ignorer les moyennes d’une catégorie et décider arbitrairement du rang des candidatures, par exemple en plaçant un candidat de L en position d’être admis car on estime que son dossier apporte les garanties nécessaires ;
  • Utiliser des quotas : on va conserver des listes d’appels séparées pour contrôler le nombre d’admis dans chaque catégorie (dans les faits, seul le rectorat contrôle cette méthode).

Pour prendre cette décision, la taille des catégories est un critère important : la Série S concentrait plus de 700 candidatures, ce qui imposait un traitement automatisé ; la Série L était anecdotique, ce qui permettait un traitement manuel. De plus, un catégorie dominante facilite l’interclassement : on va réussir à interclasser les L dans les S, alors que le contraire serait très difficile.

A partir de là, on comprend que la façon de construire les catégories de candidatures va fortement impacter la méthode et la pertinence des classements.

Ancien Bac Général : Séries + spécialités

Avec l’ancien Bac, la seule différence de matières au sein d’un série concernait la note dite de « spécialité », plus proche d’options en réalité. Il était donc possible de raffiner les catégories :

Exemple de lecture : En considérant les séries et spécialités de l’ancien Bac, on obtient 12 catégories dont la plus grande concentre 300 candidatures.

En considérant ces spécialités, nous avions 12 catégories différentes, dont le plus imposante concentrait un tiers des candidatures. La question qui se posait alors était de classer des candidatures du type :

  • Série S spécialité Informatique avec 13 de moyenne et 15 en Informatique ;
  • Série S spécialité Mathématiques avec 14 de moyenne et 11 en Mathématiques ;
  • Série ES spécialité Mathématiques avec 15 de moyenne et 16 en Mathématiques.

On peut déjà raisonnablement se demander s’il existe une solution objective et juste à ce problème. On constate aussi que l’interclassement est rendu plus difficile par la multiplication des catégories et la diminution de la taille de la catégorie dominante.

Voyons maintenant ce que la suppression des séries implique en terme de catégorisation des candidatures.

Bac Blanquer : Spécialités

Désormais, les lycéens ne choisissent plus une série, mais deux spécialités en Terminale. Contrairement à l’ancien Bac, ces spécialités ne sont pas de simples colorations, mais forment le cœur de la formation. Les Mathématiques sont notamment absentes du tronc commun, compromettant son adéquation avec des poursuites d’études scientifiques. En conséquence,  considérer les spécialités est désormais indispensable, ce qui conduit à la catégorisation des candidatures suivante :

Exemple de lecture : Les spécialités du nouveau Bac conduisent à 38 catégories dont deux dépassent 200 candidatures.

Nous avons donc désormais 38 catégories, dont deux dominent à plus de 200 candidatures (Mathématiques et Numérique et Sciences Informatiques (NSI) ; Maths et Physique Chimie). Il convient maintenant de classer des candidatures du type :

  • Maths et NSI avec 12 de moyenne, 10 en Maths et 16 en NSI ;
  • Maths et Physique-Chimie avec 13 de moyenne, 14 en Maths et 12 en PC ;
  • NSI et Langues et cultures étrangères avec 15 de moyenne, 15 en NSI et 18 en langues…

Cela permet déjà de constater une lourde aggravation du problème de l’interclassement. Mais ces deux spécialités ne sont pas les seules catégorisations.

Bac Blanquer : Spécialités + options

En plus des deux spécialités de terminales, les lycéens peuvent choisir jusqu’à deux options. Ces options ne sont pas anecdotiques, puisque certaines concernent justement les Mathématiques indispensables à la poursuite d’études scientifiques.

Lorsqu’on ajoute les options, la catégorisation des candidatures devient la suivante :

Exemple de lecture : En considérant les spécialités de terminales et les options du nouveau bac, il y a tellement de catégories que leur visualisation devient difficile.

Nous avons donc désormais 105 catégories, dont la plus imposante fait 130 candidats. Il convient maintenant de classer des candidats qui ont, par exemple :

  • Maths et NSI + Maths expertes avec 12 de moyenne, 10 en Maths, 16 en NSI et 12 en Maths expertes ,
  • Maths et Physique-Chimie + Arts plastiques avec 13 de moyenne, 14 en Maths, 12 en PC et 17 en Arts ;
  • NSI et Langues et cultures étrangères + Maths complémentaires avec 15 de moyenne, 15 en NSI,18 en langues et 17 en Maths complémentaires…

Ca se passe de commentaire…

Bac Blanquer : Spécialités de Première et Terminale + options

Mais attention ! S’il n’y a que deux spécialités, c’est qu’une a été abandonnée au passage de la Première à la Terminale. Or, cette information peut être utile pour percevoir le profil du candidat, ou pour savoir par exemple si une base minimale en mathématiques existe même si ça ne se voit pas en Terminale. Voilà la catégorisation en ajoutant la spécialité abandonnée :

Exemple de lecture : En considérant les spécialités de Première et Terminale et les options, il faut scroller longtemps pour lire la suite du texte.

Nous avons maintenant 194 catégories différentes, ne dépassant pas 80 candidatures. Beaucoup de catégories n’ont qu’une seule candidature. Il est même inutile de produire des exemples concrets de candidatures à interclasser

On peut en venir à considérer qu’il n’existe plus vraiment de catégorie de référence, mais désormais seulement des exceptions. Le problème de l’interclassement peut apparaitre comme désormais insoluble. 

Résumé des catégorisations

Pour résumer, il est possible de visualiser les catégorisations ainsi, avec une ligne par critères de catégorisation, et un bloc de couleur par catégorie :

Exemple de lecture : Avec l’ancien Bac, les candidatures sont classées en 3 ou 12 catégories ; avec le nouveau Bac, elles sont classées en 38, 105 ou 194 catégories différentes.

On constate bien sur ce graphique l’éclatement des candidatures entre des catégories beaucoup plus nombreuses du fait du nouveau Bac Blanquer : même en ne considérant que deux des spécialités, l’éclatement, et donc la difficulté de classement, est supérieur à celui de l’ancien Bac en considérant les options.

Le Bac Blanquer neutralise toute possibilité d’un traitement automatique équitable, puisque la personnalisation des parcours conduit à ce que les cursus ne soient même plus comparables au niveau des matières. Pire, cela menace sérieusement la possibilité d’un traitement manuel. En effet, avec l’ancien Bac, le traitement manuel se faisait par l’interclassement de candidatures particulières dans un classement préalable d’une grosse majorité de candidatures représentant une catégorie de référence. En privant de référence, le Bac Blanquer prive d’un classement de référence très utile, sinon indispensable, au classement manuel.

La comparaison des notes

Pour éviter un trop gros éclatement des catégories, on peut être tenté de se limiter à un calcul unique de moyenne. Des spécialités de nature différentes sont alors considérées de façon identique. Quelles sont les conséquences d’une telle approche ?

Pour répondre à cette question, on peut visualiser la dispersion des moyennes trimestrielles des candidats par matière :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 15, avec un premier quartile allant de 7 à 13, un deuxième quartile de 13 à 15, un troisième quartile de 15 à 17 et un dernier quartile de 17 à 20.

On constate que les distributions des moyennes sont très différentes d’une matière à l’autre, que ce soit dans le tronc commun, les spécialités ou les options. Ces différences peuvent en partie s’expliquer par le biais de candidature : par exemple, les étudiants qui candidatent en informatique ont naturellement une plus grande appétence pour les matières scientifiques que les matières littéraires. Ce biais peut partiellement être corrigé en s’intéressant non pas aux moyennes des candidats, mais aux moyennes de leur classe :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des classes des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 14, avec un premier quartile allant de 11 à 13, un deuxième quartile de 13 à 14, un troisième quartile de 14 à 15 et un dernier quartile de 15 à 18.

Cette deuxième visualisation confirme des différences substantielles. D’un côté, les différences entre matières s’expliquent caricaturalement par des niveaux d’exigence différents. D’un autre, les différences au sein d’une matière s’expliquent grossièrement par des performances différentes des classes et des élèves. Ces deux phénomènes ne sont pas indépendants : les élèves les moins performantes peuvent stratégiquement choisir d’éviter les matières les plus exigeantes, par exemple.

Pour bien saisir ce que cela implique concrètement, faisons un focus sur les spécialités Mathématiques et NSI :

Exemple de lecture : les moyennes trimestrielle des candidats dans la spécialité NSI ont pour médiane 15, avec un premier quartile allant de 7 à 13, un deuxième quartile de 13 à 15, un troisième quartile de 15 à 17 et un dernier quartile de 17 à 20.

En regardant ces deux matières (les plus importantes pour notre formation), on constate bien que, statiquement, les candidats ayant choisi NSI auront une meilleure moyenne que ceux ayant choisi Math, sans que cela reflète forcement de meilleures chances de réussite post-bac. Une moyenne unique octroie donc un avantage injuste à une catégorie de candidats, qui aura simplement choisi un matière moins exigeante en terme de notation.

On peut être tentés de corriger ce biais en ajoutant une bonification à la matière qui parait la plus exigeante.

Mais regardons de plus près. On peut constater que les quartiles inférieurs de NSI se confondent avec les quartiles supérieurs de Mathématiques. Concrètement, cela signifie que tout un ensemble de note est à la fois au dessus de la médiane en Mathématiques et en dessous de la médiane en NSI. En d’autres termes, les candidats les moins performants dans une matière se confondent, au niveau des notes, avec les plus performants de l’autre.

Mais cela n’est que statistique. La réalité de chaque candidat peut être tout autre. En réalité, si nous prenons la note 13, nous pouvons avoir :

  • un candidat moins performant dans une matière moins exigeante : par exemple, 13 en NSI avec une moyenne de classe à 15 ;
  • un candidat plus performant dans une matière plus exigeante : par exemple, 13 en Math avec une moyenne de classe à 11 ;
  • un candidat plus performant dans une matière moins exigeante : par exemple, 13 en NSI avec une moyenne de classe à 12 ;
  • un candidat moins performant dans une matière plus exigeante : par exemple, 13 en Math avec une moyenne de classe à 14…

Ainsi, la signification d’un 13 est extrêmement difficile à interpréter dans ce classement, et il est à craindre que ce problème ne soit pas surmontable : harmoniser les moyennes par rapport à la moyenne de la classe va notamment désavantager les élèves qui sont dans des classes très performantes. Le problème est que, dans notre formation, c’est autour de 13 que l’on va admettre ou pas des candidats. Chaque décision de pondération va donc avoir un impact important sur le recrutement, sans qu’on puisse maîtriser les conséquences.

Conclusions

En conclusion, le nouveau Bac Blanquer, en supprimant les séries au profit d’un choix « à la carte » de spécialités et d’options, peut potentiellement faire exploser la catégorisation des candidats Parcoursup. Or, cette catégorisation sert de colonne vertébrale à un tri relativement objectif des candidatures, qui parait donc de plus en plus illusoire. De plus, les résultats présentés ici sont purement ceux de ma formation (un BUT Informatique), et peuvent être très différents pour une formation différentes.

Notamment, les filières très sélectives pourraient décider de limiter leur catégorisation à une spécialité, et ne trier que par elle. Par exemple, une CPGE scientifique pourrait ne trier que par Mathématiques, voire Mathématiques + Maths expertes. Ce n’est alors pas tant les notes qui feraient la sélection, mais le choix des spécialités.

Ce travail d’analyse et de choix devrait donc être conduit dans chaque commission d’examen des vœux. On peut douter qu’elles en aient le temps. 

En conséquence, il est fortement possible que la généralisation du tirage au sort se poursuive à cause du Bac Blanquer, générant ensuite encore plus de flou pour les lycéens devant choisir leurs spécialités et options. 

Parcoursup : Tirage au sort, fin ou généralisation ?

Pour aller plus loin…

Tous les traitements sont disponibles sur github, mais pas les données (pour des raison évidentes de confidentialités).

Parcoursup et Lycée d’origine : Une difficulté (technique) de moins pour une difficulté (philosophique) de plus

Parcoursup : petit manuel de tri des candidatures à l’usage des enseignants du supérieur

Lycée : Petit manuel de choix des spécialités à l’usage des futurs candidats à l’enseignement supérieur

 

 

 

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Commentaire (1)

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