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Parcoursup : un outil pédagogique pour fluidifier l’abandon d’une partie de la jeunesse

Cette tribune est initialement parue dans Libération, sous le titre « Parcoursup au service du tri social ».

Une réforme totale de l’orientation en France, sans concertation globale ni mandat.

Depuis le début de la présidence de M. Macron, le code de l’éducation a été modifié 178 fois, soit plus d’une fois par semaine scolaire. Cet indicateur doit être considéré avec précaution, mais la liste des réformes est vertigineuse. De la maternelle au doctorat, sans oublier la formation professionnelle et l’apprentissage, tous les secteurs, toutes les voies et tous les niveaux d’éducation des français ont été modifiés, y compris le système d’orientation, l’organisation des rectorats et des inspections générales, ou encore la formation et la carrière des enseignants.

Parmi ces réformes, une des plus visibles pour les familles est l’introduction de Parcoursup comme plateforme d’affectation dans l’enseignement supérieur. Sur cette plateforme, les lycéens formulent leurs vœux de poursuite d’étude, puis acceptent ou refusent des propositions d’entrée dans l’enseignement supérieur. Elle est conçue de telle sorte qu’une majorité de candidats reçoit une majorité de refus et de mises en attente. Cela ne manque ni ne manquera jamais de générer colère et frustration dans les familles.

Nouveauté cette année, une nouvelle réforme a supprimé les trois filières du Lycée général pour les remplacer par un choix de spécialités et d’options, plus ou moins à la carte. Ces choix conditionnent lourdement les possibilités de poursuite d’étude, mais sans que les familles puissent évaluer dans quelle mesure. Des choix lourds de conséquences ont donc été faits en aveugle par les familles [1].

Ce n’est pas un échec, mais une politique : M. Blanquer et Mme Vidal, respectivement ministres de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, ont « beaucoup travaillé »  à cette réforme [2], qui est en réalité bien plus large : à un bout est modifié Affelnet, qui gère l’orientation entre le Collège et le Lycée [3] ; tandis qu’à l’autre bout est renforcée la sélection en Master [4].

Nous venons donc d’assister à une réforme totale de l’orientation en France, sans concertation globale ni mandat. Mais dans quel but ?

Derrière le discours de liberté se cache en réalité une politique de contrainte 

Dans les discours qui ont porté ces réformes, une contradiction fondamentale frappe. D’un côté, les mots adressés aux familles sont centrés sur les élèves : leur « liberté », leurs « désirs », leur « mérite » et leurs « ambitions »… De l’autre, les mots adressés aux formations sont centrés sur les besoins du marché du travail : la « professionnalisation », les « compétences », la « certification »  et « l’insertion professionnelle ». 

A l’évidence, l’un des deux discours est trompeur, car les chiffres sont clairs : il n’y aura pas suffisamment d’emplois pour satisfaire l’ambition de tous les jeunes. La démographie étudiante est très dynamique (les effectifs étudiants ont gonflé de 234 700 en cinq ans [5]), mais les jeunes diplômés peinent à trouver un emploi, alors que les pénuries de travailleurs concernent essentiellement les emplois les moins qualifiés [6].

En réalité, derrière le discours officiel de liberté se cache une politique de contrainte : en guise de liberté, les lycéens ont surtout l’obligation d’abandonner des disciplines, donc des opportunités de poursuite d’étude ; ils auront ensuite la liberté de candidater dans toutes les formations, mais ne seront admis que là où il y a de la place. 

Peu importe que l’on enseigne efficacement, du moment qu’on stratifie la société

Ces places sont discrètement définies par les rectorats, donc l’Etat. L’État s’est également doté du pouvoir de définition des quotas, lui permettant de déterminer très finement le profil de celles et ceux qui auront chaque diplôme, à tous les niveaux et dans tous les domaines de la formation. Cet outil est redoutablement efficace. Ainsi, les quotas de boursiers permettent de déterminer la mobilité sociale, et les quotas de secteur la mobilité géographique. 

De plus en plus d’équipes pédagogiques perdent le contrôle de leur formation, généralement au détriment des familles. La réforme des IUTs en est un bon exemple. Le DUT a été supprimé sans qu’on sache par quels enseignements il allait être remplacé. Seule certitude depuis le début : le changement des quotas d’accueil. A trois mois de la rentrée, les programmes sont si improvisés qu’ils ont été rejetés par le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche… les quotas, eux, seront mis en œuvre, contre l’avis des IUTs [7]. 

Pour l’État, peu importe que l’on enseigne efficacement, du moment qu’on diplôme tant d’individus de telle catégorie à tel niveau de qualification… C’est-à-dire du moment qu’on stratifie la société selon les objectifs qu’il a lui-même fixés. Et pour atteindre ces objectifs, le gouvernement est tout à fait prêt à supprimer des formations plébiscitées par les familles, ou encore à empêcher les jeunes désireux d’y rentrer.

Entre le désir des jeunes et les besoins du marché de l’emploi, il faut choisir

Dans tous les pays occidentaux, l’ambition de la jeunesse et la dynamique éducative dépassent les besoins du marché du travail, et les gouvernements doivent choisir entre réformer profondément le travail pour l’adapter aux ambitions des jeunes, ou réformer profondément l’éducation pour adapter les jeunes au marché du travail.

Pour un gouvernement obsédé par les performances économiques, la question est beaucoup plus simple : pourquoi former tant de jeunes si notre appareil économique n’en a pas besoin ?

Mme Vidal prend donc la décision de financer deux fois moins de places qu’il n’y a de jeunes en plus à former [8]. Ainsi, le gouvernement Macron abandonne tout simplement la partie de la jeunesse qu’elle estime superflue [9].

Parcoursup est un outil pédagogique pour fluidifier l’abandon d’une partie de la jeunesse

En affichant une majorité de refus et de mises en attente, Parcoursup agit alors comme un outil pédagogique auprès des familles, pour leur faire comprendre : « Vous n’êtes pas des premiers de cordées. Notre économie n’a pas besoin de vous. Baissez vos ambitions. Contentez-vous de ce que vous aurez. ». Et pour que ce soit acceptable, le discours méritocratique ajoute : « Vous auriez dû mieux travailler, ou faire de meilleurs choix. C’est de votre faute si vous n’avez pas ce que vous désirez, et non celle d’un système qui ne vous fait pas de place. ».

Aux familles aujourd’hui de se demander si c’est cette idéologie qu’elles souhaitent pour leurs enfants.

 

[1] https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/reforme-du-bac-vers-une-orientation-trop-precoce.html
[2] http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20181022/cult.html#toc2
[3] https://www.liberation.fr/societe/education/carte-scolaire-parisienne-un-entre-soi-se-dessine-entre-les-colleges-et-les-lycees-favorises-du-centre-20210303_KYEWCJKOWRET5HTSXR5OC4H2S4/
[4] https://www.letudiant.fr/etudes/3es-cycles-et-masters/master-le-droit-a-la-poursuite-d-etudes-est-modifie-des-la-rentree-2021.html
[5] https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2020/46/9/NI_2020_20effectif_superieur_1364469.pdf
[6] https://statistiques.pole-emploi.org/bmo
[7] https://cpesr.fr/diplome-bachelor-universitaire-de-technologie-dut-but/
[8] https://twitter.com/SabineRubinFI93/status/1400845999921303556
[9] http://blog.educpros.fr/julien-gossa/2021/01/19/et-si-labandon-des-etudiants-etait-rationnel/

Photo de couverture par Riho Kroll sur Unsplash

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Commentaire (1)

  1. Bruchet

    Excellente analyse que Pierre Bourdieu aurait pu signer tant la reproduction des classes est favorisée par ces systèmes (Affelnet et Parcours sup) dont on ne sait quasiment rien du fonctionnement. Cette réforme est effectivement d’une hypocrisie sans fond car elle propose des parcours de formations dits individualisés grâce aux options tout en obligeant les élèves et les familles à anticiper sur des études supérieures dont les attentes n’ont pas variées et qui ne favorisent pas les personnalités mais des profils types.
    On notera que les écoles privées échappent à ce schéma. Elles peuvent choisir leurs élèves aux prix de sacrifices financiers imposés aux familles.
    Prochaine étape: une fois le système d’éducation démoli, les libéraux nous expliqueront à nouveau et avec les habituels arguments d’autorité et la mauvaise foi qui les caractérise que la privatisation de l’enseignement est nécessaire. La délégation de service public trouvera là un nouvel espace que quelques sociétés « spécialisées » pressées de rendre le monde meilleur et avides de bénéfices ne manqueront pas d’investir. On pourrait dès lors assister à une « territorialisation » des formations en fonction des profils sociologiques et économiques des territoires. Aux métropoles les formations à forte valeur ajoutée et donc les emplois qualifiés et rémunérateurs et à l’autre bout du spectre, pour les ruraux les formations à la valeurs ajoutée résiduelle et les emplois peu ou pas rémunérateurs. Cette stratification marquera l’avènement officiel et structuré d’une société dans laquelle l’argent sera l’élément déterminant les carrières. Les classes dotées de moyens accèderont aux formations payantes dites sélectives et les gens démunis, même très doués, se contenteront de formations de second rang socialement moins valorisées. C’est ainsi qu’une société très inégalitaire s’installera à nouveau au profit d’un minorité qui comme toujours mettra en avant « ses mérites »pour justifier son rang. A moins que tout cela ne soit déjà en place…

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