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Éducation et citoyenneté : quel indicateur pour une classe d’âge qui se tient bien sage ?

Dans notre exploration des indicateurs de l’ESR, le moment pousse à se poser cette question : quels indicateurs de performance seraient adaptés pour les objectifs d’autorité qui s’imposent de plus en plus dans l’éducation ? En d’autres termes : quelles mesures permettraient, par la mécanique de gouvernement à distance, d’obtenir une classe d’âge qui se tient bien sage ? Même si ce type d’objectif est absent des indicateurs de performance actuels, on peut déjà trouver deux propositions très concrètes.

Depuis quelques décennies, et encore plus depuis « l’autonomie des universités » (Loi libertés et responsabilités des universités, LRU, Pécresse, 2007), le gouvernement à distance se développe et s’impose dans l’enseignement supérieur et la recherche. Son principe s’adosse au nouveau management public, et consiste à déployer des indicateurs de performance, éventuellement adossés à des incitations. Les acteurs dirigés sont alors récompensés ou punis selon que des objectifs sont atteints ou non. Cette doctrine permet à l’État d’occuper une position « stratège », c’est-à-dire de décider des orientations sans se préoccuper de leur mise en œuvre.

Avec cette doctrine de gouvernement, l’État doit traduire ses volontés en indicateurs et objectifs, et prévoir des incitations permettant de s’assurer que sa volonté est bien mise en œuvre par les services décentralisés. En clair, il doit mettre en chiffres. Même pour les missions les plus concrètes, cette mise en chiffre est peu aisée et souvent dangereuse dans ses effets, comme l’illustre modestement la série de billets « Quels indicateurs pour… ». Plus la politique envisagée est éloignée de choses quantifiables, plus difficile et dangereuse est cette mise en chiffres. Pour l’éducation et l’enseignement supérieur, c’est notamment le cas des orientations politiques les plus idéologiques, telles que le type de citoyens adultes que l’éducation doit former.

Le gouvernement actuel a déjà formulé deux ébauches concrètes d’une telle proposition, l’une sur le parcours académique des élèves, et l’autre sur la gestion des établissements d’enseignement supérieur.

« La bataille de l’autorité se gagne dans les classes »

Dès son arrivée au Ministère de l’Éducation Nationale, M. Gabriel Attal (désormais Premier Ministre) a réorienté sa communication et son action vers « la bataille de l’autorité », alignant des propositions orientées vers la discipline, tant des corps que des esprits, avec une approche très martiale : « L’autorité de l’École, on ne la conteste pas, on s’y soumet », « Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies. Tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter ».

ImageEn guise de mise en chiffre, M. Attal propose que les élèves « perturbateurs » soient « sanctionnés sur leur brevet, leur CAP ou leur bac et qu’une mention soit apposée sur leur dossier Parcoursup ». Le même type de proposition a été formulé pour inciter les jeunes à s’inscrire au SNU, une sorte de stage lycéen para-militaire. Même si la proposition manque de clarté, elle nécessite une mise en chiffre, éventuellement indirecte, du comportement des élèves, pour que ce dernier soit pris en compte dans l’attribution des diplômes et des places dans l’enseignement supérieur.

En d’autres termes, M. Attal propose de diminuer le poids des performances académiques pour faire plus de place aux performances comportementales dans la définition des parcours et certifications scolaires. Un élève performant mais « perturbateur » pourrait ainsi perdre sa place dans Parcoursup au profit d’un élève moins performant, mais au comportement conforme à ce que l’institution doit attendre d’après M. Attal. On comprend déjà le danger que représente la subjectivité qui entoure naturellement le terme « perturbateur », dont chacun a une appréciation différente, et qui peut en plus varier en fonction de très nombreux paramètres, certains extérieurs à l’élève lui-même.

Il convient de noter que les classements Parcoursup peuvent déjà prendre en compte les comportements, puisque les bulletins scolaires font partie des dossiers de candidature. Cependant, il y a une différence fondamentale entre une commission d’examen des vœux qui décide de prendre en compte cet aspect, et un gouvernement qui décide que cet aspect doit être pris en compte, y compris dans la diplomation : brevet et bac ne certifieraient plus seulement d’un niveau, mais aussi d’un comportement.

Du point des vue des établissements, l’incitation est claire : si les mauvais comportements font baisser les taux de réussite, et puisque les taux de réussite servent à l’allocation des moyens et aux choix d’affectation des familles, il conviendra de tout mettre en œuvre pour les éviter, c’est-à-dire pour conformer le comportement des élèves aux attentes du gouvernement. En théorie du moins. En pratique, il sera souvent plus aisé de faire un simple « pas de vague », en ne signalant pas les problèmes de comportement, ou même en évitant de les gérer. En plus de conduire à une forme de cécité sur l’objet observé, cela conduirait à obtenir l’exact inverse de l’effet recherché.

« L’autonomie de l’enseignement supérieur n’est pas celle des valeurs républicaines »

Au delà des parcours académiques stricto sensu, M. Attal s’intéresse également aux activités para-académiques : « Depuis des années maintenant, à Sciences Po comme dans d’autres établissements, des débordements scandaleux se sont multipliés du fait d’une minorité agissante et dangereuse ». L’idée ici n’est pas de sanctionner directement les élèves et étudiants en fonction de leur comportement, mais de sanctionner les établissements qui laisseraient les étudiants s’exprimer trop librement en dehors du cadre idéologique décidé par l’État.

Pour atteindre cet objectif, M. Attal formule une proposition très concrète, pour Sciences Po : « l’exigence de sérénité des débats et ce retour à l’apaisement fera partie des critères du Comp de l’établissement et sera un axe prioritaire de la feuille de route de […] la future direction ». L’idée est ainsi double : d’abord contrôler la direction, par le choix d’une personne acquise à la cause, et l’inscription de l’objectif dans sa feuille de route, c’est-à-dire un mandat officiel pour poursuivre cette cause ; ensuite par l’inscription de « l’apaisement » dans le Contrat d’objectif, de moyens et de performances (COMP) de l’établissement.

Là encore, on retrouve la même dangereuse ambiguïté : que signifie « apaisement » et comment sera-t-il mis en chiffre ? C’est d’importance, car l’ambition des COMP est de moduler les subventions des établissements : les établissements « apaisés » recevraient ainsi une récompense pécuniaire, quand les autres seraient punis au porte-monnaie. Pour des établissements déjà mis en grande difficulté financière, l’incitation à ne plus tolérer les contestations étudiantes dans leur enceinte peut être très puissante, d’autant que cette tolérance est déjà très affaiblie. Et là encore, les risques d’effet pervers sont énormes : exclure la mobilisation de l’enceinte des établissements ne ferait qu’augmenter la tension et encourager les débordements.

Who watches the watchmen?

Bien sûr, tout ceci n’est pour l’instant qu’hypothétique, et la possibilité de coups de menton électoraux n’est pas du tout à exclure. Que ces coups de menton déplacent la fenêtre d’Overton n’est pas non plus à exclure, tout comme la possibilité que ces propositions prennent corps, dans l’immédiat ou à moyen terme. L’État commence d’ailleurs à s’outiller, par exemple avec la plateforme « dialogue », conçue pour lui permettre de connaître en temps réel les incidents relatifs au comportement des étudiants, et les suites qui sont données par leur établissement.

Bien sûr, cela pose la question de qui va définir précisément les orientations de notre système éducatif en termes de formation, ou plutôt de conformation des citoyens ? La réponse sera très différente en fonction du pouvoir en place. On obtiendra des citoyens très différents selon qu’on oblige ou interdit la prise en compte du comportement dans Parcoursup, selon qu’on estime qu’une interruption de cours non sollicitée est une nuisance ou une participation, selon qu’on considère une AG étudiante comme un détournement des moyens universitaires ou une pleine exploitation de ces moyens, selon qu’on considère la participation à telle ou telle organisation étudiante comme un danger ou un engagement, selon qu’on considère un blocage et un envahissement de CA comme un nécessaire apprentissage de la démocratie ou comme une atteinte à la sûreté de l’État.

Quoi qu’il en soit, la formation à la citoyenneté – sinon la conformation des futurs citoyens – semble revenir dans les considérations politiques, après un total effacement derrière les missions de réussite et d’insertion professionnelle. On ne peut que regretter que ce retour se fasse pour l’instant seulement par son abord le plus réactionnaire : l’autorité de l’État sur les citoyens qu’il est censé servir. 

 

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