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Assises du financement des universités : va-t-on sortir du tabou ?

Ce 9 janvier 2026, le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace a initié les « Assises du financement des universités ». Cette annonce interroge par son intitulé autant que par son contenu. Si on n’échappera probablement pas au « tabou des frais d’inscription », le succès de ces assises repose sur la levée de plusieurs autres tabous, bien plus fondamentaux : (1) le désinvestissement financier est objectif, maitrisé et ne peut être justifié par le déficit public ; (2) mais malgré son désinvestissement, L’État cherche à accroitre son contrôle sur les universités ; (3) l’augmentation des frais d’inscription en Licence et Master est l’éléphant dans la pièce ; (4) mais la chute démographique va bouleverser les modèles économiques ; (5) et le développement de l’édu-scepticisme fragilise la prédictibilité des modèles économiques ; (6) or, avec la fin de la massification éducative, les universités n’ont plus de mission propre, et donc plus vraiment de justification à leur financement. C’est seulement en abordant ces six tabous que les assises pourront bâtir un « constat partagé » et élaborer des scénarios de sortie de crise.

Tabou n°1 : Le désinvestissement financier est objectif, maitrisé et ne peut être justifié par le déficit public.

La première tâche des assises sera d’« objectiver la situation financière des universités », en partant du constat que « les moyens consacrés […] par l’État aux universités ont progressé », mais que des universités « expriment […] une perception contrastée, faisant état d’une dégradation de leur situation financière ».

Cette mise en énigme de la situation budgétaire révèle un premier tabou, puisque l’on tait ce que l’on sait.

On sait d’abord qu’il y a désormais un consensus sur la situation budgétaire des universités entre les syndicats, les présidences, les observateurs et la presse. Le constat dressé par exemple ici n’est relativisé plus que par le ministère. Les comptes des universités sont librement accessibles en données ouvertes, ce qui permet à chacun de constater les difficultés.

On sait ensuite que cette situation est maitrisée : elle n’est ni soudaine, ni surprenante, ni même issue de facteurs extérieurs et incontrôlables. Elle est la conséquence logique de la décision de l’État de ne pas financer les charges qu’il impose aux universités. Cette décision est consciente et assumée, et le ministère ne s’en cache pour aucune de ces charges (par exemple, pour le GVT, point d’indice, CAS Pensions, mesures Guerini, complémentaires santés).

Enfin, on sait que ce refus de financer les dépenses obligatoires n’est pas la conséquence du contexte budgétaire actuel : en quinze ans, le GVT n’a jamais été complètement financé, et les décisions de non financement des mesures Guerini et du CAS Pensions ont été prises en plein « quoi qu’il en coute », c’est-à-dire pendant que l’État dépensait sans compter, notamment dans l’alternance. Le déficit public de cette année ou de l’année précédente ne saurait donc être une explication convaincante pour des décisions qui le précédent.

Ainsi, on a simplement un jeu de bonneteau, où s’il est vrai de dire que la dépense augmente en euros actuels, tout le monde s’accorde sur le fait qu’elle augmente moins vite que l’inflation des dépenses. Sans tabou, on peut donc affirmer que le désinvestissement financier dans les universités est objectif, maitrisé et ne peut être justifié par le déficit public. 

Tabou n°2 : Malgré son désinvestissement, l’État cherche à accroitre son contrôle sur les universités.

Le second objectif des assises est de « consolider la relation entre l’État, les universités et leurs partenaires », et de « réduire la charge bureaucratique ».

Là encore, il y a un tabou : consolider la relation entre l’État et les universités est présenté sous un angle technique, occultant la question politique du contrôle et des responsabilités de chacun. C’est pourtant cette question politique qui devrait être centrale : alors qu’est actée la défaillance de l’État dans son rôle stratégique et gestionnaire, il faudrait pouvoir aborder sans tabou la question des COMP 100% et de la déconcentration. Sans tabou, c’est-à-dire sans s’interdire de les discuter pour ce qu’ils sont : non des outils de gestion et de dialogue au bénéfice de tous les acteurs, mais des outils de contrôle, qui modifient profondément l’équilibre des pouvoirs sur l’action universitaire, au bénéfice unilatéral de l’État, .

Sans tabou, cela permettrait à l’État d’expliquer pourquoi il augmente son contrôle alors qu’il diminue son investissement, et d’utiliser ces assises pour vérifier que c’est bien la meilleure stratégie à mettre en œuvre dans le contexte actuel.

Tabou n°3 : L’augmentation des frais d’inscription en Licence et Master est l’éléphant dans la pièce.

En troisième point, les assises devront aborder « le modèle économique des établissements » et « le développement des ressources propres à moyen et long terme », « dans le respect de la trajectoire de redressement des finances publique ».Ici encore, on peut observer un tabou, assez mal masqué. Le « respect de la trajectoire de redressement des finances publiques » se comprend aisément comme un tabou sur un possible réinvestissement public, y compris seulement à la hauteur de l’augmentation des charges.

Mais la suite est plus étonnante : pour « le modèle économique des établissements », on ne liste que des voies sans issues : cela fait plus de quinze ans qu’on essaye de développer les « financements européens » (ERC, pour lequel nous serions une « bande de nuls »), la « formation continue » (en échec depuis les années 1970), les « enjeux fonctions et patrimoniaux » (dévolution, à l’arrêt depuis 10 ans), le « financement par les collectivité territoriale » (peu crédible)… Alors qu’elles ont échoué alors que tout allait mieux, il n’y a aucune raison pour que ces politiques se mettent à générer des bénéfices en plein milieu de la crise actuelle

On ne peut être que surpris du tabou qui entoure, dans ce communiqué, la question des frais d’inscription à l’université. Certes, le ministre avait estimé fin octobre que « les conditions politiques pour ouvrir le débat sur les frais d’inscription en LMD ne sont pas réunies », mais en prenant soin d’ajouter que c’était « [son] opinion personnelle qui ne [l]’engage pas en tant que ministre ». Avant cela, des rapports de l’assemblée nationale, du sénat et des inspections générales recommandait justement d’ouvrir cette question.

On a donc : un refus à priori d’augmenter les financements publics et une liste de pistes que l’on sait stériles…  Reste un tabou autour de l’éléphant dans la pièce, l’augmentation des frais d’inscription dans les universités. Pourtant, cette question est centrale, et devrait occuper l’intégralité de la discussion de ces assises, car d’elle découle tout le reste.

Tabou n°4 : La chute démographique va bouleverser les modèles économiques

L’annonce des assises n’évoque à aucun moment la chute démographique. La vague de la dénatalité est pourtant prévue pour atteindre l’enseignement supérieur en 2029. Elle va emporter des filières et sans doute des établissements, faute d’étudiants en nombre suffisant. Mais elle va aussi bouleverser les modèles économiques, puisque le marché va entrer en décroissance, ce qui est une situation tout à fait inédite.

Projection naïve des effectifs étudiants dans les prochaines décennies, en fonction seulement de la natalité et en prenant pour hypothèse la stabilité des poursuites d’études.

En l’occurrence, il serait particulièrement dangereux d’ouvrir une discussion sur les frais d’inscription, donc un modèle économique basé sur la contribution individuelle des étudiants, sans prendre en compte l’inévitable baisse du nombre de ces étudiants.

Tabou n°5 : Le développement de l’édu-scepticisme fragilise la prédictibilité des modèles économiques

Récent, une vague d’édu-scepticisme a commencé à monter. Elle se manifeste par une remise en cause de l’intérêt des études, dans la presse (« Ne faites plus d’étude ») et dans les programmes politiques (« Réduire la durée des études initiales »), mais aussi dans l’action publique (objectif de réduction des taux de réussite au brevet et au baccalauréat, et dans dans Parcoursup).

Remettre en cause l’intérêt des études revient à remettre à en cause leur valeur, y compris leur valeur marchande, donc leur tarif. De plus, l’action publique pour l’apprentissage a provoqué une profonde et rapide mutation du marché de l’enseignement supérieur, le rendant très instable. En conséquence, si l’on sait que le nombre d’étudiants va baisser en raison de la démographie, il pourrait baisser encore plus en raison de l’édu-scepticisme, qui pourrait entrainer une baisse des prix du marché. Il est cependant impossible de prédire avec quelle temporalité et quelle ampleur, ni quels secteurs seront les plus touchés.

Ainsi, le développement de l’édu-scepticisme fragilise la prédictibilité des modèles économiques, particulièrement s’ils sont basés sur une tarification des formations auprès des familles et au prix du marché. Cette incertitude ne doit pas rester taboue si on veut réellement élaborer un modèle soutenable pour les universités.

Tabou n°6 : Avec la fin de la massification éducative, les universités n’ont plus de mission propre.

Les universités actuelles ont été conçues pour porter la massification éducative, symbolisée par l’objectif de 80 % d’un classe d’âge au bac. Cet objectif est aujourd’hui atteint et même dépassé, sans qu’un autre ne soit fixé. Les universités n’ont donc plus plus de mission principale. La dénatalité et l’édu-scepticisme fragilisent encore plus le rôle social des universités.

C’est sans doute là le tabou majeur : peut-être ne savons-nous plus quelle est la mission propre à nos universités ? Cela expliquerait pourquoi ce sont des universités dont on doit discuter le modèle économique, et non les école ou les STS, qui finalement ne font pas autre chose que les formations universitaires. Or, si nous ne savons pas précisément ce que doit être le rôle des universités, il est impossible d’en définir un modèle économique soutenable et pertinent. Sont-elles encore considérées comme au bénéfice de toute la société, ou sont-elles désormais réduite à rendre des services seulement individuels ?

Plus intéressant encore, on constate que tous les systèmes universitaires des pays massifiés traversent actuellement une crise budgétaire, très indépendamment de leur modèle économique : la crise touche aussi bien les modèles basés sur les frais d’inscription (UDA, Grande-Bretagne) que les modèles basés sur la gratuité (pays nordiques, Allemagne). Cette observation devrait nous encourager à chercher les racines de la crise budgétaire ailleurs que dans le modèle économique, et donc commencer par identifier les systèmes qui ne sont pas en crise et chercher à comprendre comment ils y échappent.

Ainsi, on le comprend, le titre même de ces assises témoigne sans doute du tabou le plus lourd : en choisissant de faire des « assises du financement des universités », le ministère s’interdit de faire des « assises des missions de l’Université ». Or, sans discuter des missions, il sera impossible de « dépasser les constats fragmentés » et re-penser les financements, comme il sera impossible de « renforcer durablement la confiance entre l’État et les universités ».

Mais il n’est pas trop tard pour dépasser le seul tabou de l’augmentation des frais d’inscription, et pour s’attaquer au tabou qui nous empêche réellement d’avancer : Quelle Université voulons-nous pour le XXIe siècle, post-massification, dans un monde en dénatalité et en crise ?

Toutes les sources et références se trouvent à cette adresse :

La transformation du modèle économique des universités à l’aune du contexte éducatif

NB : Une étrange garantie d’impartialité.

Les assises seront présidées par Jérôme Fournel et Gilles Roussel. Indépendamment de leur profil, il est étrange de faire reposer l’impartialité d’une concertation sur deux personnes, d’autant plus les co-présidents, et d’autant plus parties-prenantes. Plutôt que des individus, c’est généralement un dispositif qui peut garantir l’impartialité : des observateurs indépendants, la transparence des débats, ou l’organisation de consultations délocalisées dans tous les établissements… Ce type de dispositif ne semble pas envisagé.

Commentaires (5)

  1. Claire Mathieu

    https://en.wikipedia.org/wiki/Tuition_fees_in_the_United_Kingdom
    Voir l’exemple de la grande-Bretagne pour les dangers de l’institution des frais d’inscription comme modèle économique.
    – ça dérape très vite et le montant devient très lourd
    – une fois enclenché c’est presque impossible de revenir en arrière
    – l’Etat se désengage aussitôt à la hauteur de ces nouvelles ressources
    – 25 ans plus tard les universités sont toujours en grande difficulté financière, mais avec en plus des générations de jeunes qui entrent dans la vie active lourdement endettés

    L’exemple de la Grande Bretagne montre la voie à ne pas suivre.

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Merci pour ce commentaire, qui résume bien mieux la situation anglaise que ce que j’ai réussi à faire dans cette note : https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2026/01/12/la-transformation-du-modele-economique-des-universites-a-laune-du-contexte-educatif/

      Joêl Laillier a fait un très bel article dans le dossier SNESUP à ce sujet : https://www.snesup.fr/publications/dossiers/droits-dinscription-letau-se-resserre

      Et je trouve très intéressant que la crise économique des universités soit aussi synchronisée dans tous les pays massifiés, très indépendamment du modèle économique. Ça ressemble beaucoup à une forme d’invariant.

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  2. FF

    Merci pour ce texte et ces analyses toujours profondes. Une question / remarque sur la notion d’édu-scepticisme. Concerne-t-il / s’applique-t-il (et si oui dans quelles proportions relativement aux Universités) aux IUT, aux Classes Prépas, aux écoles d’ingés, aux Business Schools, aux Conservatoires supérieurs, aux Beaux-Arts, etc. etc. Car au fond, l’édu-scepticisme ne serait-il pas plutôt un « universitepticisme » ? Car c’est bien l’Université qui ne cesse d’être dénigrée, maltraitée, stigmatisée, délégitimée, etc. Pourquoi l’Université ? Peut-être parce qu’elle n’a eu de cesse – ou plutôt la haute administration relayée par certains universitaires, de s’auto-dénigrer en allant chasser sur les terres des IUT, des Business Schools, etc. et en affichant de ce fait un mépris de soi qui agit comme repoussoir. Pourquoi donc un jeune bachelier irait-il chercher à l’Université des ersatz de ce que proposent ces « écoles » ? Qu’on pense également à l’obsession des (soft) skills, à la polarisation autour des « expériences » dont la « capitalisation » doit contribuer à l’insertion professionnelle, érigeant en nec en plus ultra tout un ensemble de traits psychologiques, d’épreuves ou de qualités qui s’acquièrent partout sauf à l’Université, voire qui ne « s’acquièrent » pas du tout.
    Sur la mission de l’Université, on peut relire avec intérêt ces propos d’un philosophe (un temps strasbourgeois) qui s’est beaucoup intéressé à la question universitaire :
    « Personne ne peut contester aujourd’hui la crise de l’Enseignement Supérieur. Ce que les responsables ne veulent pas voir, c’est que cette crise, en ce qui concerne les Universités, tient à ce que nos Universités sont devenues tout autre chose que des Universités. On leur a imposé toutes sortes de tâches étrangères à leur mission, si bien qu’elles ont fini par perdre la conscience de leur destination propre. Pour rétablir l’Université dans l’Université, il conviendrait d’abord de remettre en honneur le principe même de la haute culture. L’Université est le lieu privilégié où s’élabore et se transmet le savoir intellectuel. (…) Les Universités devraient être le lieu privilégié où l’homme reçoit sa formation d’homme. On n’y viendrait pas faire l’apprentissage d’un métier ; on n’y ferait pas seulement provision de connaissances hâtivement accumulées. L’étudiant pourrait acquérir sa spécialisation professionnelle après son passage à l’Université, au cours d’un stage dans une de ces écoles d’application, dont les programmes seraient résolument utilitaires et pédagogiques. Mais le temps de l’Université serait celui des études désintéressées, le temps de la libre entreprise intellectuelle. Les diplômes décernés par les Universités cesseraient donc de représenter des certificats d’aptitude professionnelle. Ils reconnaîtraient seulement un certain degré de qualification intellectuelle ».
    Or, si « certains adultes français diplômés de l’université n’ont pas les compétences à l’écrit d’un enfant de 10 ans » (https://www.marianne.net/societe/education/pour-l-ocde-certains-adultes-francais-diplomes-de-l-universite-n-ont-pas-les-competences-a-l-ecrit-d-un-enfant-de-10-ans) – si on en croit l’OCDE – peut-on dire que l’Université soit encore en mesure de développer et transmettre la haute culture… Et si elle ne le peut plus, si ce n’est plus sa « mission », dont acte. Mais comment s’étonner alors que les jeunes et les familles avisées s’en détournent…

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Merci pour votre commentaire, qui appuie effectivement sur un non-dit de mon billet : les critiques et le travail se concentrent sur les universités, et oublient volontairement les autres secteurs d’enseignement supérieur.
      Et le fond du problème est effectivement qu’il y a eu une homogénéisation des missions : quel que soit le secteur, les « performances » se limitent à la « réussite » et à « l’insertion professionnelle ». Dit autrement : aux yeux de la techno-bureaucratie qui nous dirige, il n’y a aucune différence de mission/mesure des performances entre un BTS, une école et une université.

      De façon intéressante, les dirigeants ne s’intéressent jamais aux performances de BTS ou des écoles, alors qu’en réalité elles sont égales ou moins bonnes de celles de l’université.

      On peut comprendre ça soit comme une attaque idéologique, soit comme une concentration sur « la masse » (les universités inscrivent la moitié des étudiants, donc la réformer permet de réformer large), soit comme de la lâcheté (l’université est plus facile à réformer que les BTS et écoles).

      Ce qui est certain est qu’en renonçant à ses spécificités, l’université s’est plongée volontairement dans une crise d’identité dont il est aujourd’hui difficile à sortir.

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  3. Pingback: Revue de presse de l’ESR du 31 Janvier au 06 Février  2026 – Les brèves de Paris 1

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