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Deux rapports et un enterrement : un débat sur les Assises du financement des universités

Suit aux Assises du financement des universités, Sonia Devillers a organisé sur Radio France un débat intitulé « Université : faut-il augmenter les frais d’inscription ? », entre Olivier Babeau et Agathe Cagé. Ce débat express est très intéressant car il présente très bien l’asymétrie d’argumentaire entre pro et anti frais d’inscription, qui se retrouve pleinement dans le rapport des Assises. Il montre aussi comment le rapport des Assises, indépendamment de sa qualité, a permis de cadrer le débat vers un point de fuite unique.

Les arguments pour et contre trahissent des idéologies différentes : individuelle pour, et collective contre.

Olivier Babeau présente les arguments pour la hausse des frais d’inscription, « évidemment une très bonne idée »

  • Il y a une nécessite budgétaire pour les universités, qui ne peut venir de l’État : « les universités sont dans un état financier assez critique », « malheureusement ça va être pire de plus en plus », « il n’est absolument pas vraisemblable d’imaginer qu’on puisse avoir les moyens de vraiment mettre dans l’université les moyens dont on aurait besoin ».
  • Les frais d’inscription proposés sont modiques : « Depuis une dizaine d’années, on n’a pas revalorisé les droits d’inscription », « un master à 1300 euros, ça reste très très symbolique », « ça n’est pas exclusif de système de bourse, en particulier sur critères sociaux ».
  • C’est une question de justice : « l’université quasi-gratuite aujourd’hui est anti-rédistributive […] parce que les gens qui font les études supérieures sont d’abord beaucoup plus en proportion des gens issus de milieux aisés ».
  • C’est pour améliorer la qualité : « c’est la qualité évidemment de ce qu’on peut offrir qui est mise à mal », « aucune personne ne sera d’accord avec moi, mais je crois que ça redonne un signal-prix dans un diplôme, ça permettrait à certains étudiants de réfléchir un peu plus ».
  • Ça permet de diminuer les impôts : « Le choix n’est pas entre la gratuité et le paiement, il est entre le paiement par le contribuable ou le paiement par l’usager », « vous allégeriez le fardeau sur les gens qui sont les contribuables et qui, pour certains, ne mettent même pas leurs enfants à l’école ».
  • Et bien sûr : « il y a aussi un problème de sélection à l’université »

Agathe Cagé présente les arguments contre la hausse des frais d’inscription

  • Les frais ne sont pas modiques car ils ne sont qu’une petite partie des dépenses des étudiant·es : « 900 euros c’est les frais d’inscription, mais une année à l’université ce n’est pas que les frais d’inscription, c’est la capacité à se loger loin de chez soi, les frais de mobilité, la possibilité de manger », « vous avez pour énormément d’étudiants l’obligation, et d’étudier à l’université et de travailler le reste du temps en plus avec des semaines qui sont des semaines de 70 heures »
  • Le modèle basé sur les frais d’inscription a déjà montré son échec économique : « on le connaît, ce modèle-là d’augmentation des frais d’inscription, c’est le modèle vers lequel s’est dirigé le Royaume-Uni, c’est le modèle qu’on connaît depuis très longtemps aux Etats-Unis. Dans ces deux pays-là, on a une crise majeure de la dette étudiante. »
  • Les frais d’inscription génèrent de l’éviction : « ça va créer une barrière à l’entrée de l’université ».
  • L’économie nationale est en jeu : « le rôle de l’université est de préparer l’avenir de la France », « en formant plus, […] on crée en France [un cercle vertueux] de la croissance, de l’innovation, de l’emploi, et de l’emploi de meilleure qualité. », « Si vous faites le contraire, vous créez un cercle négatif et vous allez impacter négativement la croissance », « quand on parle des dépenses d’enseignement supérieur et de recherche, on parle de dépenses d’investissement. Quand vous coupez les dépenses d’investissement, vous coupez la possibilité de croissance ».
  • Mais aussi l’attractivité scientifique et technologique nationale : « Qu’est-ce qui se joue avec ces étudiants extra-communautaires et globalement avec l’ensemble des étudiants étrangers ? C’est le rayonnement et l’attractivité de la France »

L’individu est pour, le collectif est contre.

On le voit sur cette collection d’argument, les arguments pour l’augmentation des frais d’inscription sont essentiellement individuels : réduction des dépenses pour ceux qui ne sont pas étudiants, augmentation des revenus pour chaque université, incitation individuelle pour l’étudiant qui paye. L’idée est qu’un système payant permet que ne payent que ceux qui ont intérêt à payer, là où ils ont intérêt à payer, ce qui augmente la qualité. Bref : la main invisible du marché qui résout tous les problèmes.

De l’autre côté, les arguments sont collectifs : avoir plus d’étudiants engage une société sur une voie de progrès, notamment économique, alors que réduire ce nombre d’étudiants ou les conditions d’études engage une société sur une voie de dégradation, notamment économique.

Finalement, c’est cette phrase qui résume le mieux la question : « Le choix n’est pas entre la gratuité et le paiement, il est entre le paiement par le contribuable ou le paiement par l’usager ». Si l’enseignement supérieur est au bénéfice de toute la société, alors c’est le contribuable qui doit payer ; si l’enseignement supérieur est seulement au bénéfice du diplômés, alors c’est à l’usager de payer.

Des deux côtés, les arguments montrent des faiblesses.

Du côté contre, la faiblesse de l’argument de la croissance économique.

Si les arguments proposés par Agathe Cagé sont solides et informés, on peut douter de la première moitié de l’argument : l’augmentation du niveau de qualification ces 25 dernières années n’a pas permis d’augmenter la croissance économique.

Cependant, cela n’invalide pas qu’une démassification éducative entrainera une décroissance. Il est tout à fait possible que sans la croissance éducative des 25 dernières années, notre situation économique aurait été bien plus fragile qu’aujourd’hui.

La seule chose chose qui parait certaine est que l’investissement dans l’éducation, seul, ne peut pas assurer le retour de la croissance que nous avons connu à la seconde moitié du XXe siècle, puisque massification et dénatalité font que nos marges de progression éducative sans aujourd’hui historiquement réduites.

Du côté pour, les arguments présentent une double faiblesse : pris ensemble, et pris individuellement.

Pris ensemble, les arguments pour forment une logique du chaudron

Pris ensemble, la plupart des arguments pour se contredisent, et finissent par former un argumentaire absurde :

  • Si la hausse des frais d’inscription vise à réponde à une nécessité budgétaire pour les universités, alors elle ne peut servir à diminuer les impôts.
  • Si elle sert à diminuer les impôts, alors elle ne peut être ni modique, ni servir à améliorer la qualité.
  • S’il les frais son modiques et sans amélioration de la qualité, alors il ne peut y avoir de signal-prix favorable.
  • Si on veut un signal-prix, alors il ne peut y avoir ni modicité, ni bourses.
  • Si la modicité et les bourses évitent les évictions, alors il ne peut pas y avoir ni meilleure orientation ni incitation à travailler mieux pour les étudiant·es.
  • S’il y a éviction et incitation, alors il ne peut y avoir une croissance des revenus générés.
  • S’il n’y a pas d’éviction, alors il ne peut y avoir de sélection.
  • Etc.

On peut résumer cette absurdité ainsi : pour augmenter le budget des universités, l’auteur de « Ne faites plus d’études », qui préconise une diminution brutale du nombre d’étudiants, recommande un modèle économique basé sur le nombre d’étudiants.

Pris individuellement, les arguments sont sans fondement académique ou pragmatique.

Pris individuellement, les arguments posent un sérieux problème de crédibilité :

  • « il n’est absolument pas vraisemblable d’imaginer qu’on puisse avoir les moyens de vraiment mettre dans l’université les moyens dont on aurait besoin » : si l’État a pu passer la dépense dans l’alternance de 7 à 25 Md€, sans aucun effet sur l’emploi des jeunes, il peut bien trouver quelques centaines de millions d’euros pour compenser les charges qu’il impose lui-même aux universités.
  • « un master à 1300 euros, ça reste très très symbolique » : 1 300€ est énorme pour beaucoup de familles, et 900€ peut représenter jusqu’à 150% du cout réel d’une Licence.
  • « l’université quasi-gratuite aujourd’hui est anti-rédistributive […] parce que les gens qui font les études supérieures sont d’abord beaucoup plus en proportion des gens issus de milieux aisés » : les enfants de familles aisées ne vont pas à l’université mais dans les grandes écoles ; les enfants de familles pauvres vont dans les BTS qui sont bien mieux financés que les universités ; les universités accueillent la plus grande diversité économique ; donc les études ne sont pas anti-redistributives, et l’université est le pire endroit pour augmenter les frais si on recherche plus d’équité.
  • « vous allégeriez le fardeau sur les gens qui sont les contribuables et qui, pour certains, ne mettent même pas leurs enfants à l’école » : il serait intéressant de vérifier quelle part des ménages paye des impôts sur le revenu ou le patrimoine et « ne met même pas ses enfants à l’école »… C’est sans doute beaucoup moins que la part de ménage qui ne paye pas ces impôts mais peut mettre ses enfants « à l’école » seulement grâce à la gratuité des frais d’inscription.
  • « aucune personne ne sera d’accord avec moi, mais je crois que ça redonne un signal-prix dans un diplôme, ça permettrait à certains étudiants de réfléchir un peu plus » : ici, il y a confusion entre le signal-prix (qui donne une indication de qualité aux consommateurs) et les couts irrécupérables (qui incite à ne pas gâcher un investissement). Peu importe : les deux ne se vérifient pas empiriquement dans l’éducation (cf. section 6.2 de la note « La transformation du modèle économique des universités à l’aune du contexte éducatif »).

Pour conclure, le rapport des Assises a créé un cadre de débat stérile, vers le point de fuite unique et pratiquement sans intérêt qu’est l’augmentation des frais d’inscription.

Ce qui marque vraiment en écoutant ce débat est que les arguments de M. Babeau sont très proches, parfois même identiques à ceux du rapport des Assises. En revanche, aucun des arguments avancés par Mme. Cagé ne se retrouvent dans ce rapport. Ce constat montre l’absence de pluralisme des Assises : elles ne présentent pas de façon équilibrée toutes les alternatives, mais se bornent à tenter d’en légitimer une seule.

Malheureusement, les Assises utilisent des arguments discutables, sinon absurdes, ce qui cadre les débats qui en découlent vers des choses tout aussi absurdes : on se retrouve à débunker des affirmations sans fondement au lieu de discuter du fond.

M. Babeau tend ce piège, mais Mme. Cagé l’évite, et tente – tant bien que mal – de repositionner le débat là où il devrait être : faut-il un enseignement supérieur au bénéfice des individus ou bien au bénéfice de la société ? Quels sont les risques d’une démassification éducative ? De ces questions découle une plus grande question encore : Quelles doivent être les missions de l’enseignement supérieur universitaire dans un mode post-massification, post-croissance et post-vérité ?

Des réponses à ces questions découlent ensuite très naturellement et sans friction le modèle économique qui sera le plus adapté, qui utilisera les frais d’inscription seulement si c’est un outil pertinent pour atteindre l’objectif fixé. Mais sans cela, nous sommes condamnés à l’absurde. Quel dommage, à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale pour l’avenir de notre université, d’avoir raté si belle occasion.

Deux rapports et un enterrement : Assises du financement des universités

 

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