Ces dernières semaines, deux rapports ont été publiés : celui du MESR sur les Assises du financement des universités, qui ouvre des débats, et celui de l’IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif. Ces publications concomitantes dressent un portrait essentiel du moment que nous traversons, et qui semble de plus en plus destiné à aboutir à un enterrement : celui de l’enseignement supérieur public gratuit ou celui de l’enseignement supérieur privé lucratif.
« Dépasser la croyance en l’existence d’une martingale ».
Du côté de l’enseignement supérieur public gratuit, les rapporteurs des Assises du financement des universités estiment qu’il faut « Dépasser la croyance en l’existence d’une martingale de ressources qui résoudrait d’un seul coup l’ensemble des difficultés qui pèsent sur le modèle de financement des universités ». Ils en déduisent qu’il faut développer les ressources tout azimut : d’une part dans des directions déjà explorées sans succès, d’autre part dans une direction dont on peut douter de la soutenabilité, l’augmentation des frais d’inscription.
Du côté de l’enseignement supérieur privé lucratif, les inspecteurs IGAS-IGESR continuent de montrer, avec l’OFCE, l’Assemblée Nationale et le Sénat, l’existence d’une martingale de ressources publiques, pouvant aller jusqu’à 90 % des ressources des écoles. Ce généreux financement, distribué sans cahier des charges ni contrôle, a contribué à une croissance insoutenable du secteur, qui est maintenant au bord de l’explosion.
L’hypothèse d’un enterrement inévitable.
Les pouvoirs publics ont organisé une modification de l’équilibre entre formations publiques et privées, et entre formation initiale et apprentissage. Jusqu’à présent, cette modification s’est faite en même temps que la croissance du nombre d’étudiants et que la croissance des financements publics, limitant les dégâts sur les formations publiques et initiales, et créant une situation extrêmement favorable au privé lucratif.

Malgré cela, le privé lucratif n’a pas réussi à démontrer que son modèle économique était soutenable.
Cette période faste semble en plus révolue, et nous amorçons maintenant une phase de décroissance du nombre d’étudiants et de décroissance des financements publics. L’ampleur et la durée de ces décroissances ne sont pas encore connues, pas plus que leurs conséquences. Après la baisse, pratiquement symbolique, du financement de l’apprentissage, on observe déjà un repli sur le sol français, avec des fermetures de formations et d’écoles, ainsi qu’une expansion à l’étranger, en particulier sur les sols africains.
Pourtant, nous n’avons encore fait ni régulation, ni contrôle global sérieux, les familles ne se sont pas détournées du privé lucratif malgré sa baisse de réputation, et les investisseurs n’ont pas encore retiré leur investissement. Une seule de ces actions serait déjà apocalyptique pour le privé lucratif. Toutes pourraient bien arriver en même temps.
Nous avons donc un nouvel équilibre, avec d’un côté un secteur public solide mais budgétairement asphyxié, d’un autre côté un secteur privé lucratif fragile mais dopé d’argent public, et en face une chute inévitable du nombre d’étudiants et sans doute des financements publics. L’équilibre instauré à partir de 2018 risque ainsi ne pas être soutenable. Nous serions alors face à un choix : sauver l’enseignement supérieur public gratuit , ou au contraire le privé lucratif.
Sauver l’enseignement supérieur public gratuit en prenant au sérieux « Ce n’est pas le statut qui compte, ni le modèle économique. La seule frontière qui compte est celle de la qualité ».
Le secteur public gratuit fait face à deux problèmes principaux : la pénurie de financement public et la future pénurie d’étudiants. Enterrer l’enseignement supérieur privé lucratif permettrait de résoudre ces deux problèmes, en libérant du financement public et en réduisant la concurrence pour inscrire les étudiants. Obtenir cet enterrement est sans doute très simple : il suffit de prendre au sérieux le principe « Ce n’est pas le statut qui compte, ni le modèle économique. La seule frontière qui compte est celle de la qualité. ».
Mesure 1 : Uniformiser le standard de qualité, pour supprimer le double standard qui biaise le marché et détruit l’équité face aux financements publics.
Ce principe n’est aujourd’hui pas pris au sérieux, puisqu’il existe un double standard de qualité : standard du MESR pour certains (Hcéres), et standard du Ministère du Travail pour d’autres (Qualiopi). En plus de la confusion dans l’esprit des familles, qui biaise le marché et crée des opportunités d’arnaque, ce double standard crée une inégalité flagrante pour accéder aux financements publics. Supprimer ce double standard est donc une mesure indispensable à tous points de vue.
Concrètement, il suffit d’un amendement très simple : supprimer « ou de la certification mentionnée à l’article L. 6316‑1‑2 du présent code » du 3° de l’Article 5 de la Loi Baptiste. Ce passage permet au secteur privé non régulé d’accéder pleinement aux financements de l’apprentissage sans avoir à satisfaire aux exigences de qualité imposées au secteur public, il est donc contraire au principe énoncé, qui est que pour obtenir les mêmes libertés (de toucher de l’argent public), secteurs public et privé devraient accepter les mêmes responsabilités (de fournir en échange un enseignement de qualité, contrôlé par le Hcéres).
La déflagration, et le gain de qualité et d’argent public, seraient déjà massifs, mais faire compter la frontière demanderait quelques mesures supplémentaires.
Mesure 2 : Faire compter la frontière, pour réserver la dépense publique aux formations de qualité.
Quelques mesures « de bon sens » supplémentaires permettraient de parfaire le dispositif :
- non pas une simple majoration de la part employeur pour les formations dont la participation au service public n’est pas reconnue (dispositif dans la version actuelle de la Loi Baptiste), mais une suppression complète des aides publiques ;
- l’interdiction pour les collectivités territoriales d’apporter des aides, financières ou matérielles, aux formations dont la qualité n’est pas reconnue ;
- l’interdiction de tout lien financier ou administratif entre une formation reconnue et une formation qui ne l’est pas.
Ainsi, contrairement à ce qui est pratiqué aujourd’hui, un groupe privé de formations ne doit pouvoir bénéficier seulement du standard de la formation la moins reconnue du groupe, de façon à ce que l’argent public ne circule plus de façon opaque entre la sphère reconnue pour sa qualité et la sphère lucrative.
Et ainsi atteindre une situation de concurrence saine et loyale.
Avec ces simples dispositions, si certaines écoles privées arrivent à égaler les standards pédagogiques du secteur public tout en dégageant des bénéfices, il n’y aura rien à y redire. Mais il y a fort à parier que bien peu y arriveront : si le secteur privé se livre à un lobbying actif pour continuer à contourner le Hcéres avec Qualiopi+, c’est bien qu’il estime ne pas avoir la capacité à égaler le niveau de qualité imposé aux établissements publics.
Finalement, sauver l’enseignement supérieur public gratuit ne nécessiterait rien ne plus qu’être sérieux avec la dépense publique et la qualité de notre appareil de formation, et c’est ce sérieux qui conduirait à l’enterrement d’une partie sans doute massive de l’enseignement supérieur privé lucratif.
Sauver l’enseignement supérieur privé lucratif.
Sauver l’enseignement supérieur privé lucratif est sans doute beaucoup plus compliqué. Ce secteur fait face à deux problèmes fondamentaux : d’abord la fréquente absence de professionnalisme pédagogique, ensuite l’absence de modèle économique soutenable et compétitif.
Deux problèmes à régler : l’absence de professionnalisme, et l’absence de modèle économique soutenable.
L’absence de professionnalisme se manifeste par des enseignants non formés à l’enseignement, l’absence d’équipe pédagogique, une équipe permanente parfois réduite à un seul personnel de direction à-tout-faire et un turn-over massif, et souvent l’absence de culture pédagogique tout court : pas de maquette, pas de syllabus, pas d’horaires ou de modalités d’évaluation clairement définies, pas de réel conseil de perfectionnement, pas de lien avec la recherche et parfois même pas de lien avec les futurs employeurs, etc.
L’absence de modèle économique soutenable se manifeste d’abord par un besoin constant de prédation, d’une part des étudiants et des apprentissages, d’autre part des écoles réputées à racheter pour exploiter leur réputation tout en diminuant leurs couts pédagogiques. Or, étudiants, apprentissages, écoles rachetables et réputation sont des ressources raréfiés par cette prédation, qui présentent désormais des risques de pénurie.
L’absence de modèle économique soutenable se manifeste ensuite par le besoin d’une quantité énorme d’argent public, le plus souvent sous forme d’aide à l’installation de la part des collectivité territoriales, de prêts bancaires garantis par l’État, et de la martingale de l’alternance : un apprentissage dans le supérieur coute aux alentours de 25k€, et les frais d’inscription en formation initiale coutent entre 8k€ et 25k€, quand une année de Licence ne coute en moyenne que 3,5k€.
Le rapport qualité-prix du privé lucratif ne peut devenir compétitif qu’en dégradant le rapport qualité-prix du public.
De ces deux problèmes, il résulte un rapport qualité-prix extrêmement peu compétitif face aux formations publiques. S’il n’existe pas de levier d’action publique efficace pour améliorer le rapport qualité-prix du privé, il est toujours possible de diminuer le rapport qualité-prix du secteur public, pour rendre le privé plus compétitif relativement.
Mesure 1 : augmenter le prix du secteur public.
La première mesure pourrait être bien sûr d’augmenter le prix des formations : c’est déjà fait dans les écoles d’ingénieur, ça reste à faire à l’université. Plus les formations universitaires seront chères, plus il sera facile pour le privé d’apparaitre bon marché, ou d’augmenter ses propres tarifs. C’est tout l’objet des Assises du financement des universités.
Mesure 2 : dégrader la qualité du secteur public.
La seconde mesure consisterait à continuer d’augmenter les charges des universités pour les empêcher de développer de nouvelles formations sur les secteurs demandés, et les contraindre à se retirer des territoires en fermant leurs antennes, tout en continuant de dégrader la qualité des formations existantes. Pour l’instant, c’est ce qu’on fait.
Un volet pourrait aussi être d’exiger une augmentation des taux de réussite en licence, c’est-à-dire une diminution des exigences qui conduirait à ce que la licence devienne le même objet de moquerie que le bac. Les COMPs et Quadrant permettent exactement ça.
Enfin, cloisonner les licences de la recherche permettrait de supprimer toute spécificité scientifique à ces formations, offrant un argument de poids à leurs détracteurs. C’est ce que discute la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur ».
Augmenter les viviers de recrutement du privé lucratif implique de réduire les viviers du public.
Même en améliorant le rapport qualité-prix relatif du privé lucratif, le besoin permanent de croissance ne serait sans doute pas satisfait. C’est pourquoi il faudrait mettre en œuvre une politique de réduction des viviers de recrutement du secteur public, tant pour les étudiants que pour les enseignants.
Mesure 3 : Augmenter le vivier d’étudiants du privé en réduisant les capacités d’accueil du public.
Pour augmenter le vivier d’étudiants du privé, le plus simple est encore de réduire les capacités d’accueil du public.
Cela peut passer par exiger la mise en œuvre des frais d’inscription différenciés, pour réduire l’attractivité du service public auprès des étudiants étrangers, qui sont la cible d’« offensives marketing déterminées » de la part du secteur privé. C’est ce qu’on a fait, non sans effet réputationnel, mais en prenant le risque que la démarche profite plus aux autres pays qu’à notre secteur privé.
L’autre perspective est que les rectorats commencent à autoriser les baisses de capacité d’accueil réclamées par les établissements, en raison de l’asphyxie budgétaire. Cela permettrait d’augmenter les candidats Parcoursup sans proposition, cible privilégiée du privé lucratif. Un changement de paradigme du financement permettrait alors de faire rentrer le public dans une boucle « moins d’étudiants, donc moins de financements, donc moins d’étudiants ». C’est ce que propose le ministre de l’éducation nationale. Le mouvement pourrait être rapide si la baisse des capacités d’accueil est grande, par exemple 30 % comme le demande le réseau VP CFVU pour les études de santé.
Enfin, on pourrait mettre fin au monopole universitaire sur les professions régulées, comme le droit ou la santé, offrant ainsi de nouveaux secteurs de prédation au privé lucratif. L’Article 6 de Loi Baptiste progresse dans ce sens, en affaiblissant le monopole des grades universitaires.
Mesure 4 : rendre recrutables des enseignants compétents.
Résoudre partiellement le problème de professionnalisme du privé lucratif pourrait passer par une réforme RH : compte tenu des salaires médiocres et des conditions de travail en dégradation, l’attractivité des carrières universitaires repose sur la garantie de l’emploi et la liberté académique.
Mettre en extinction le corps des MCF, substitué par des CPJ, durcirait suffisamment les conditions d’entrée dans la carrière pour rendre le privé lucratif compétitif dans le recrutement d’enseignants-chercheurs capables de faire tourner des formations de qualité à moindre coût. C’est ce que discute actuellement « la mission sur la simplification du statut des enseignants-chercheurs »
Un sauvetage couteux et incertain.
Finalement, sauver l’enseignement supérieur privé lucratif demanderait un effort considérable d’affaiblissement de l’enseignement supérieur public et gratuit, ce qui passe par supprimer sa gratuité, mais aussi mener à leur terme les réformes entreprises sur les 20 dernières années. Même ainsi, les chances de survie du privé lucratif seront vraisemblablement faibles, puisque le modèle économique est basé sur la prédation de ressources finies, mais la chute pourrait être très ralentie.
Pour conclure : le choix, si un choix est fait, se fera lors des élections présidentielles 2027.
A n’en pas douter, les promoteurs des réformes ne visent pas consciemment un affaiblissement du secteur public dans l’objectif de sauver le secteur privé lucratif, dont ils savent la médiocrité, et puisqu’ils sont conscients du danger pour notre pays que représente une perte de qualité de notre appareil de formation supérieure. Ironiquement, c’est une recherche de la qualité qui justifie la mise en place des outils qui permettent de la détruire.
Il s’agit vraisemblablement d’un mouvement ancien, basé sur une idéologie libérale qui semble avoir atteint ses limites dans l’éducation, sans que les preuves qui s’accumulent ne soient encore digérées par les décideurs publics. Peut-être s’imaginent-ils encore que quelques pansements sur une jambe de bois permettront de s’en sortir. La Loi Baptiste n’est rien d’autre : si elle est adoptée en l’état, on verra quelques timides améliorations, « un premier pas positif mais insuffisant », puis une adaptation du secteur privé pour exploiter de nouvelles failles, et « une réforme au milieu du gué », puis « des propositions pour reprendre le contrôle ». C’est inévitable.
Deux choses me paraissent certaines : 1) le privé lucratif ne pourra pas continuer sur sa lancée actuelle sans le développement d’une nouvelle action publique qui lui soit encore plus favorable, et 2) tous les outils d’action publique pour contraindre le public à céder du terrain au privé ont été mis en place, sans être encore pleinement exploités dans cet objectif.
Possiblement, la voie du milieu, qu’on a tendance à parfois préférer en France (du type « sauver un peu le privé en taclant un peu le public, mais en veillant à ne rien casser trop vite ») pourrait être la pire des options, nous conduisant sur le chemin d’un appareil d’enseignement supérieur de plus en plus illisible et moribond, caractérisé par un saupoudrage d’argent public échouant systématiquement à atteindre l’objectif qu’on lui avait fixé, et nous condamnant à une perte durable de réputation auprès des familles, dont on mettrait des décennies à se remettre : il serait bien difficile de convaincre des parents d’investir dans les études de leurs enfants, s’ils ont eux-même été déçus par leurs propres études.
En réalité, on en revient encore à la même question fondamentale : à quoi doivent servir les études supérieures en France au XXIe siècle ?
- S’il s’agit avant tout d’une insertion professionnelle à l’avantage des individus qui en profitent, alors une bascule vers un système de formation essentiellement privé et lucratif se défend.
- S’il s’agit avant tout de former des citoyens éclairés à l’avantage de toute la société, alors une bascule vers un système de formation essentiellement public et gratuit est l’évidence.
Il est possible que la situation actuelle nous force à choisir, parce que le système mixte que l’on entretient historiquement a été rendu insoutenable par les changements d’équilibre depuis 2018. Il est aussi possible que le choix ne soit pas seulement entre formation scientifique et insertion professionnelle, ou entre public et privé, mais aussi entre qualité et rentabilité.
Et il est très probable que les prochains élections seront le lieu de ce choix. Qu’on le veuille ou non, opter pour une politique pro-business ou anti-science nous conduira sans doute sur une voie très différente d’une politique pro-service-public ou pro-science. Et il est possible que cette décision nous impacte durablement et profondément, bien sûr dans nos vies d’universitaire, mais au-delà et surtout, dans nos vies tout-court, tant cela concerne l’ensemble de notre société.
Ajout : précision sur mes propos dans ce billet
Le commentaire de Nicolas Becqueret sous ce billet rappelle une chose importante : des écoles privées font un excellent travail, parfois de meilleure qualité que certaines formations publiques. C’est une évidence, mais cela va mieux en le disant.
Ce dont je parle dans ce billet n’est pas d’un niveau qualité qui serait intrinsèque à tel ou tel secteur (débat fondamentalement stérile), mais du système de normes qui assure un certain niveau de qualité, notamment en évitant les pires dérives. Alors que le système de norme du secteur public est touffu, pris au sérieux et relativement bien maîtrisé, celui du privé hors contrat est éclaté entre plusieurs ministères, dont le Travail et la Consommation.
Le rapport IG montre que, depuis 2018, ces ministères ont échoué à concevoir un système de normes assurant une qualité minimale. En conséquence, rien n’empêche les écoles privés de faire du bon travail, mais rien non plus ne les y oblige. Et ce que montre le rapport IG, c’est que, globalement, leur modèle économique décourage d’investir en priorité dans la pédagogie – encore une fois, sans pour autant affirmer que toutes le font.
C’est pourquoi j’estime qu’il est indispensable de mettre fin à ce double standard, MESR d’un côté, Travail et Consommation de l’autre, pour atteindre une situation où « la seule frontière qui compte est la qualité ». Les dérives actuelles d’une partie (au moins significative) du secteur privé lucratif seraient impossibles avec les normes du MESR. Or, si la réputation de l’enseignement supérieur privé s’écroule, c’est tout le secteur qui va souffrir, y compris les écoles de qualité.
Rien n’indique, alors, que les écoles privées de qualité, qui investissent plus en pédagogique qu’en communication, ne seront pas les plus exposées à la crise.
Deux rapports et un enterrement : Assises du financement des universités
Deux rapports et un enterrement : un débat sur les Assises du financement des universités
Deux rapports et un enterrement : Rapport IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif
Cher Julien,
Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt votre article consacré à l’avenir de l’enseignement supérieur public et privé. Nous partageons un certain nombre de constats sur les dérives d’une partie de l’enseignement supérieur lucratif lorsqu’il privilégie une logique commerciale au détriment de l’exigence académique.
En revanche, je suis beaucoup plus réservé sur l’idée selon laquelle la qualité de l’accompagnement pédagogique, de la relation aux étudiants ou de la vie intellectuelle serait aujourd’hui principalement du côté du public.
Mon expérience me conduit à observer très souvent l’inverse.
J’ai soutenu ma thèse à la Sorbonne Nouvelle où j’enseigne encore aujourd’hui. J’y rencontre des collègues remarquables et des chercheurs de très haut niveau. La qualité scientifique n’est pas en cause. En revanche, du point de vue de l’organisation pédagogique, j’observe une institution très éclatée.
Chaque enseignant construit largement son cours de manière autonome. Les espaces de coordination pédagogique sont rares. Il existe peu de réflexion collective sur la progression des étudiants, sur les articulations entre les enseignements ou sur les compétences qui devraient être construites semestre après semestre. Les redondances entre cours ne sont pas exceptionnelles. Certains contenus reviennent d’une année à l’autre sans que les enseignants aient réellement connaissance de ce que leurs collègues développent ailleurs. Les étudiants eux-mêmes font souvent le lien que l’institution ne construit pas.
J’observe également une faible culture de l’évaluation pédagogique. Les enseignements sont peu discutés collectivement. Les retours des étudiants produisent rarement des évolutions profondes. Les modalités d’évaluation restent encore très largement centrées sur la restitution de connaissances disciplinaires. Elles interrogent peu la capacité à mobiliser ces connaissances dans des situations complexes, à résoudre des problèmes, à collaborer, à concevoir, à produire ou à exercer un jugement critique dans un contexte où l’intelligence artificielle automatise déjà une partie importante du traitement de l’information.
Or c’est précisément là que, me semble-t-il, se joue aujourd’hui la question pédagogique.
Dans les écoles professionnalisantes sérieuses, celles qui vivent de leur réputation bien davantage que de leur communication, ces questions ne sont pas théoriques. Nous sommes confrontés en permanence aux attentes des entreprises, aux recherches de stages, aux contrats d’alternance, aux évolutions des métiers et aux transformations technologiques. Une formation qui ne prépare pas réellement les étudiants se voit très rapidement sanctionnée par le terrain.
Cela conduit les équipes à travailler ensemble. Les responsables pédagogiques coordonnent les enseignements, les compétences sont définies à l’échelle du cursus, les projets mobilisent plusieurs disciplines, les professionnels interviennent régulièrement, les étudiants disposent d’interlocuteurs identifiés, les enseignants échangent fréquemment sur leurs pratiques et les contenus évoluent rapidement lorsque les métiers changent.
Naturellement, je ne prétends pas que toutes les écoles privées fonctionnent ainsi. Certaines sont effectivement très éloignées de cette ambition. Mais je ne crois pas davantage que ces qualités soient intrinsèquement liées au service public.
À mes yeux, elles relèvent avant tout d’une culture pédagogique.
C’est précisément ce sujet qui m’occupe actuellement. Je publie en septembre un ouvrage intitulé L’École du lien, repenser le pacte pédagogique, dans lequel je défends l’idée que la qualité d’un établissement ne devrait plus être évaluée principalement à partir de son statut, de son financement ou même de son niveau scientifique, mais de sa capacité à construire une véritable écologie pédagogique : coordination des enseignements, qualité des relations humaines, suivi des étudiants, articulation avec le monde professionnel, apprentissage par projet, développement de compétences durables et adaptation permanente aux mutations du savoir.
J’ai le sentiment que nous partageons une inquiétude commune sur l’avenir de l’enseignement supérieur. Là où nos analyses divergent, c’est sur l’endroit où se situent aujourd’hui les meilleures pratiques pédagogiques. Je ne suis pas certain que l’opposition public/privé permette de les décrire fidèlement. J’y vois plutôt une opposition entre des organisations qui pensent la pédagogie comme un système cohérent et d’autres qui continuent de juxtaposer des enseignements sans véritable projet collectif.
Je serais très heureux d’en discuter avec vous. Je suis persuadé que ce débat mérite d’être mené entre collègues, à partir des pratiques observées sur le terrain plutôt qu’à partir des catégories institutionnelles.
Bien cordialement,
Nicolas Becqueret
Directeur général d’e-artsup
Cher Nicolas,
Merci pour votre message qui rééquilibre des choses qui doivent l’être.
Je précise cependant que je n’ai à aucun moment donné mon avis personnel sur la qualité pédagogique du privé lucratif : je me contente de résumé ce qui est constaté dans les rapports d’abord de l’AN, ensuite des IG. Bien évidemment, il s’agit de constats généraux, qui n’empêchent pas des exceptions. Rien n’empêche une école totalement privée de faire de la très bonne qualité, mais rien ne l’y oblige non plus, contrairement au secteur public qui répond à de nombreuses normes, garde-fous aux pires dérives (qui arrivent, mais sont une exception).
Cela étant dit, je ne me berce pas d’illusion sur les problèmes qu’engendrent les très grosses machines universitaires. Simplement, je n’attribue pas ces problèmes à l’absence de normes ou de contrôle, ou à l’absence de compétence pédagogique : à mon avis, la taille, la bureaucratie et la fatigue comptent beaucoup plus. Les mêmes gens, mieux traités, dans de petites structures feraient certainement un meilleur job.
Et c’est pourquoi, justement, je pense qu’il faut prendre au sérieux la frontière de la qualité : ainsi, les structures qui ne font pas le job seraient menacées, qu’elles soient publiques ou privées. Simplement, si on s’en tient aux rapports, la grande majorité seraient privées.
Et je pense que c’est une urgence, pas seulement pour sauver l’enseignement supérieur public, mais aussi pour sauver l’enseignement supérieur privé : si les choses continuent ainsi, la baisse de réputation auprès du public va toucher tout le monde, sans distinction de qualité. Les meilleures écoles privées, celles qui investissent dans leur pédagogie plus que dans leur communication, pourraient être les plus en risque. Et ce serait dramatique.
Pour terminer, si je fais un tel cloisonnement public/privé lucratif dans ce billets, ce n’est pas par conviction politique ou pédagogique, mais parce que c’est une réalité institutionnelle : alors que le public est géré par le MESR, ce sont les ministères du travail et de la consommation qui régulent le privé lucratif. Même s’ils portent des noms identiques et occupent des missions similaires, les normes sont complètement différentes. Et ce sont de ces normes que je parle finalement. Au fond, la question que je pose est : s’il n’y a plus besoin d’autant d’enseignement supérieur, faut-il qu’il soit confié au MESR, ou au Travail et à la Consommation ?
Et ces seconds ont prouvé, depuis 2018, qu’ils étaient incapables d’assurer un niveau de qualité minimal (ce qui n’empêche pas des écoles d’avoir un niveau de qualité maximal).
Merci de m’avoir donné l’occasion de clarifier ce point, et je pense faire un ajout en fin de billet pour ne pas laisser de doute (j’avoue que j’avais peur, en écrivant, de rendre cette impression d’opposition des secteurs, mais que le souci m’a quitté en cours d’écriture).
Au plaisir d’en discuter de vive voix à l’occasion.
Merci pour votre retour et pour ces précisions.
Je vous rejoins tout à fait sur un point : les dérives que l’on observe dans certaines écoles privées, souvent sous la pression d’objectifs de rentabilité à court terme ou de logiques financières liées au logiques des fonds d’investissement court-termistes, finissent par fragiliser l’image de l’ensemble du secteur. Pour le grand public, il devient très difficile de distinguer les établissements sérieux de ceux qui reposent essentiellement sur une promesse marketing. Les labels, les certifications et les classements n’apportent pas toujours la lisibilité espérée.
Ce qui m’interpelle également, c’est la manière dont ces représentations circulent dans l’enseignement secondaire. J’échange régulièrement avec des familles qui me rapportent que des professeurs principaux, des psychologues de l’Éducation nationale ou des chefs d’établissement déconseillent, par principe, les écoles privées indépendantes, notamment lorsqu’elles sont hors Parcoursup. Ces recommandations reposent souvent sur une vision très globale du secteur, sans réelle connaissance des projets pédagogiques, des organisations ou des résultats des établissements concernés.
C’est regrettable, car cela conduit à juger des écoles très différentes avec les mêmes critères, alors que leurs pratiques peuvent être radicalement opposées.
Dans un paysage devenu extrêmement concurrentiel, saturé de communication et de promesses parfois excessives, je crois que nous avons besoin d’une autre grille de lecture. Il faudrait pouvoir évaluer les établissements sur des indicateurs beaucoup plus concrets : la qualité de leur organisation pédagogique, la coordination des enseignements, le suivi réel des étudiants, l’insertion professionnelle, la stabilité des équipes, la place accordée aux professionnels et, plus largement, leur capacité à faire apprendre plutôt qu’à simplement transmettre.
C’est précisément la réflexion que je développe dans mon prochain ouvrage. J’espère qu’il contribuera, modestement, à dépasser cette opposition entre public et privé pour remettre la pédagogie au centre du débat.
Au plaisir de poursuivre cet échange.
Je crois qu’on touche là à une limite dure de notre système d’orientation : les familles et enseignants ne peuvent connaitre individuellement qu’un tout petit nombre d’écoles, généralement l’école où un parent a été ou l’école qui a tissé des liens avec son éco-système local. Pour tout le reste, on ne peut avoir que des généralités, qui sont le meilleurs proxy quand on n’a rien d’autre.
Si on ne connait pas une école, alors on se rabat sur des indicateurs de risque : récent, privé, non-régulé et hors-parcoursup sont des indicateurs d’absence de garantie. Encore une fois, ça ne veut rien dire sur la qualité réelle de l’école, mais ce sont des indicateurs pertinents de risque.
Une des pires décisions du ministère a été de faire de Parcoursup un mauvais indicateur de risque, puis qu’on y trouve aussi des arnaques pures et simples. Ce type de maladresse ou malveillance peut briser la confiance dans tout le système.
L’Etat essaye de surmonter cette appréciation globale du risque avec un « Quali-score », sans doute calqué sur le nutri-score, de façons à pouvoir individualiser l’évaluation du risque ou de la qualité. Je suis curieux de savoir à quoi ça va aboutir, mais c’est une curiosité professionnelle : la loi de Goodhart nous préviens que, quels que soient les critères retenus, ils se retourneront contre leur objectif.
En plus du fait que le nutri-score n’a absolument pas mis fin à la mal-bouffe…