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Frais d’inscription à l’Université

Deux rapports et un enterrement : Rapport IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif

Cette semaine deux rapports ont été publiés : celui du MESR sur les Assises du financement des universités et celui de l’IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif. Ces publications concomitantes dressent un portrait essentiel du moment que nous traversons, et qui semble de plus en plus destiné à aboutir à un enterrement : celui de l’enseignement supérieur public gratuit ou celui de l’enseignement supérieur privé lucratif.

Le rapport IGAS-IGESR « Enseignement supérieur privé lucratif : 32 propositions pour réguler le secteur. Enseignements tirés des contrôles » s’inscrit dans la continuité des travaux de la mission d’information sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif, dont il confirme et précise les observations, et précède le rapport de la commission d’enquête du Sénat, « financement des politiques publiques », qui dit également la même chose.

Ce rapport de 100 pages est trop long, trop détaillé et de trop grande qualité pour un compte rendu exhaustif, mais ce fil en fait une lecture étendue. Pour ce billet, nous nous concentrerons sur trois de ses enseignements : 1. l’enseignement supérieur lucratif bénéficie d’un financement en grande partie public, mais sa dépense n’est qu’en petite partie pédagogique ; 2. le gouvernement a créé une sorte d’espace de non-droit qui permet aux acteurs prédateurs de prospérer sur la vulnérabilité des jeunes ; 3. ce système génère du « dégoût » du monde du savoir ou une défiance à l’égard du monde du travail.

1. L’enseignement supérieur lucratif bénéficie d’un financement en grande partie public, mais sa dépense n’est qu’en petite partie pédagogique.

Alors que l’État impose aux universités une part de ressources propres d’au moins 15%, il n’existe pas de telle obligation pour l’enseignement supérieur privé lucratif. Ainsi, certaines écoles ont jusqu’à 90% de financement public, provenant essentiellement de l’alternance. Cette évaluation est sous-estimée, car elle ne prend pas en compte ni les avantages en nature que peuvent offrir les collectivités territoriales, comme l’hébergement ou le paiement des factures de fonctionnement, ni les investissements de la banque publique d’investissement BPIFrance : « La mission s’interroge d’ailleurs tout particulièrement sur le positionnement de Bpifrance, présent dans de nombreux groupes du secteur ».Le rapport révèle également que seul un quart des dépenses va aux salaires (contre 80% dans les universités), et qu’au total seule la moitié des dépenses est consacrée à l’enseignement. D’après le rapport « La qualité pédagogique des formations proposées apparait limitée et constitue, dans les groupes contrôlés, une priorité de second rang ».

Pire, le rapport révèle que, pour survivre dans une course effrénée à absorber un maximum d’écoles, les établissements privés se sont parfois lourdement endettés, ce qui peut « conduire à l’utilisation de pratiques commerciales trompeuses ou à une recherche d’optimisation des coûts pédagogique ». Certains font maintenant face à un risque systémique de fermeture, dont le cout financier et humain devra être assumé par la puissance publique. S’il est désormais établi que ce financement public a contribué à dégrader la qualité de la formation des jeunes français, il pourrait aussi tout à fait avoir pour conséquence la destruction de nombreuses formations.

Ainsi, le modèle économique de l’enseignement privé lucratif ne semble soutenable qu’avec des recettes constituées essentiellement d’argent public, des dépenses pédagogiques les plus basses possibles, et une cavalerie financière incompatible avec la stabilité nécessaire à un système éducatif. On peut logiquement en conclure qu’il s’agit d’un mauvais usage des deniers publics destinés à la formation, qui justifient la formulation de pas moins de 32 recommandations pour améliorer cet usage.

2. Le gouvernement a créé une sorte d’espace de non-droit qui permet aux acteurs prédateurs de prospérer sur la vulnérabilité des jeunes.

Une chose frappante dans ce rapport est que la majorité de ses recommandations sont extrêmement basiques : cesser de distribuer de l’argent public aux organismes qui n’ont même pas de numéro de déclaration d’activité, sont seulement des entreprises individuelles, ou n’ont ni maquette pédagogique ni enseignant. Les inspections montrent que les standards les plus basiques des formations universitaires, comme la transparence sur le contenu des formations, les volumes horaires et la nature des diplômes, ou même la simple tenue de conseils de perfectionnement, ne sont pas respectés par l’enseignement supérieur privé lucratif… L’existence de recommandations aussi basiques, 6 ans après cette libéralisation propulsée par la loi LCAP, démontrent une stupéfiante insouciance de cette loi, même pour les gardes-fous les plus simples et évidents.

D’après le rapport, « Les dispositifs de contrôle externe, en particulier la certification Qualiopi, au niveau de l’établissement, se sont révélés insuffisants pour détecter les dysfonctionnements observés ». Dit autrement, le label de qualité Qualiopi ne labellise pas la qualité des formations. Ses rapports ne sont de toutes façons pas publics, et il ne semble pas difficile de trouver des certificateurs peu regardants. Le rapport ajoute que « La politique de contrôle a posteriori conduite par les services de l’État et notamment par les rectorats apparaît également très limitée, faute de moyens adéquats avec un angle mort important pour les titres professionnels et les formations privées de niveau bac + 3 (niveau 6) à bac+5 (niveau 7) ».

BPIFrance a également failli à défendre les intérêts des jeunes et de la nation : « Les contrôles montrent que les positions de cet acteur ne se sont pas distinguées de celles des autres actionnaires dans un groupe dont la gestion s’est parfois révélée gravement défaillante, et où la confiance excessive dans la seule dynamique entrepreneuriale a créé un terrain propice à des dérives prévisibles ».

En d’autres termes, la puissance publique a organisé une libéralisation de l’enseignement supérieur, sans prendre la peine de sécuriser, même de façon très basique, la dépense publique et les usagers. Elle a créé un secteur d’activité dont la réglementation se trouve à l’intersection du code du travail, du code de la consommation et du code de l’éducation, chacun ayant des organismes et fonctionnements très différents. Sans travail de coordination, il en résulte une forme de non-droit : il n’existe aucun organisme qui détiennent toute les données ou puisse mener tous les contrôles.

Même les inspections générales voient leur travail compliqués par l’obligation d’en faire intervenir plusieurs conjointement (IGAS, IGF et IGESR), chacune avec leur propre point de vue et leurs propres compétences. Ainsi, pour le contrôle de Galileo Global Education, « l’IGF a contrôlé les flux financiers, les financements publics, les opérations d’acquisition et, plus largement, l’organisation et le fonctionnement des établissements », alors que « l’Igas contrôle le respect du cadre réglementaire, en particulier en matière d’apprentissage et de titres inscrits au RNCP », tandis que « l’IGÉSR intervient sur les questions pédagogiques ».

Cette zone de non-droit se traduit évidemment en de graves dérives, puisque les fraudes ne peuvent être ni sanctionnées, ni même identifiées. Devant le Sénat, le directeur général de l’enseignement supérieur l’affirme : « Nous n’avons que très peu d’informations sur les établissements privés à but lucratif. Ils échappent donc au contrôle de légalité, au contrôle financier et au contrôle de qualité des formations mis en œuvre par la Dgesip. En outre, de nombreux groupes ou établissements lucratifs proposent des formations au titre RNCP, pour lesquelles notre direction n’est pas compétente ». Les jeunes qui chercheraient à se défendre n’ont ainsi pas un seul interlocuteur public, mais trois, dont aucun de pleinement qualifié, et aucun de tant soit peu organisé pour faire face à ce nouveau besoin.

Cette dérégulation va très loin, puisque « Depuis la suppression du régime de sécurité sociale étudiant, la qualité d’étudiant n’est plus définie explicitement ». Ainsi, depuis la loi ORE de 2018 concomitante à la loi LCAP qui libéralise l’apprentissage, on n’a même plus de définition de ce qu’est un étudiant en France.

Preuve de l’éclatement du contrôle institutionnel sur l’apprentissage, la régulation de l’apprentissage ne passe pas seulement par la Loi Baptiste (MESR, toujours en discussion), mais aussi la loi relative « à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales » (Travail et Economie – sans le MESR, adoptée le 25 juin 2026). Lorsque M. Farandou (Ministre du Travail) a donné des instructions pour contrôler les CFA et sécuriser les jeunes en cas de fermeture, il n’est pas passé ni par le MESR, ni par les rectorats, mais par les préfets.

En plus de cette vulnérabilité systémique, organisée par la puissance publique, les acteurs prédateurs ciblent en priorité les publics les plus vulnérables, les moins armés pour détecter les formations frauduleuses ou défendre leurs droits : « les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville et plus largement les lycéens défavorisés et leurs familles, ciblés par de nombreux établissements et groupes privés lucratifs » et « les futurs étudiants internationaux, pour l’essentiel francophones, qui font également l’objet d’offensives marketing déterminées de la part des établissements et groupes d’enseignement privés lucratifs ».

3. Ce système génère du « dégoût » du monde du savoir ou une défiance à l’égard du monde du travail.

Concrètement, la puissance publique a permis la « montée en puissance de pratiques abusives : marketing trompeur (cf.supra sur l’usage des dénominations sources de confusion), recours à des « rabatteurs », fausses promesses d’apprentissage, frais d’inscription non remboursables, pression mise par les grands groupes sur les instances consulaires, etc. », « vitrine commerciale trompeuse, lacunes pédagogiques, promesses d’insertion non tenues, vie étudiante réduite au minimum » qui n’est pas sans conséquence.

D’après le rapport, « Ces pratiques, qui perdurent depuis plusieurs années, contribuent, selon Campus France, à une dégradation de l’image de l’enseignement supérieur français à l’étranger. Elles alimentent également l’idée que l’État, en France, « protège » ces acteurs ou n’intervient pas face à ces pratiques douteuses dont sont victimes de jeunes étrangers ».

Mais pour la jeunesse française aussi, cette politique publique a des effets catastrophiques : « Pour certains étudiants et apprentis, ce vécu douloureux, préjudiciable financièrement et moralement, se traduit par un « dégoût » du monde du savoir ou une défiance à l’égard du monde du travail, d’autant plus durable qu’ils y sont exposés au début de leur parcours professionnel ».

Le rapport conclut en penchant pour une suppression des financements publics aux acteurs non régulés : « L’affectation des fonds publics doit prioritairement être orientée vers des établissements qui offrent des formations contrôlées et conforme aux exigences posées dans le cadre de reconnaissance global de l’État. Dans l’attente, la dérégulation actuelle fait peser un risque majeur au regard de l’intérêt général, en fragilisant la qualité globale de l’enseignement supérieur et la confiance dans les diplômes et titres proposés ».

En conclusion, l’inspection sur l’enseignement supérieur privé lucratif dépeint l’échec d’une couteuse politique publique, qui menace les intérêts de la France et des français. Naïveté ou corruption ?

A ce jour et à ma connaissance, il n’existe aucun effet positif prouvé de notre politique de libéralisation de l’enseignement supérieur. Par contre, les preuves d’effets négatifs s’accumulent de mois en mois. Ce dernier rapport le montre, la politique publique d’apprentissage est caractérisée par une insouciance totale pour la dépense publique, la qualité du service rendu, ou le comportement des acteurs. Il en résulte – inévitablement – une dégradation de la qualité de notre formation supérieure, qui menace la réputation de la France à l’international ainsi que la confiance des jeunes français envers le savoir, mais aussi le travail.

Le financement de l’alternance a dépassé les 25 Md€ par an dont 10 Md€ pour l’enseignement supérieur, soit autour de 150 Md€ depuis sa libéralisation en 2019. La question doit donc être posée, et devrait être traitée avec le sérieux que mérite ces 150 Md€ : est-ce par naïveté que les réformateurs ont conçu ce secteur de non-droit, pensé pour distribuer des flux d’argent public sans contrôle sur des acteurs potentiellement prédateurs ? Ou bien est-ce par corruption ?

La question mériterait d’être posée à Mme Pénicaud, porteuse de la loi à l’origine de cette dépense, si son activité actuelle à Galiléo Global Education lui permettait, bien sûr, de venir répondre à quelques questions devant la représentation nationale.

Quoi qu’il en soit, l’enseignement supérieur privé lucratif est maintenant au bord du gouffre, menacé à la fois par l’obésité due à sa propre gloutonenrie, par la chute libre de sa réputation et par la démassification éducative qui menace. La puissance publique sauvera-t-elle son monstre, et à quel prix ?

Deux rapports et un enterrement : Assises du financement des universités

Deux rapports et un enterrement : un débat sur les Assises du financement des universités

[ #VeilleESR #Parcoursup ] Enseignement supérieur privé lucratif : 32 propositions pour réguler le secteur« une qualité pédagogique inégale, des pratiques commerciales trompeuses et un manque de transparence sur les diplômes, dans un contexte de risque de défaillance de certains acteurs »

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2026-06-27T06:42:52.657Z

[ #VeilleESR #Parcoursup ] Conclusions de la Mission d'information sur l'enseignement supérieur privé à but lucratif par les députées Béatrice Descamps et Estelle Folest www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/organ…

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2024-04-16T11:15:40.342Z

[ #VeilleESR #Parcoursup ] Rapport sur l'enseignement supérieur privé – 2e partie L'essor de l'ES privé lucratif a trois causes :1. la stagnation du public2. la réforme de l'apprentissage3. le financement privé ET public.www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rappo…

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2024-04-21T19:00:47.683Z

[ #VeilleESR #Parcoursup ] Mission d'information sur l'enseignement supérieur privé à but lucratif – 3e partieDes dysfonctionnements et de la régulation.www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/organ…

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2024-04-22T09:23:20.665Z

Deux rapports et un enterrement : un débat sur les Assises du financement des universités

Suit aux Assises du financement des universités, Sonia Devillers a organisé sur Radio France un débat intitulé « Université : faut-il augmenter les frais d’inscription ? », entre Olivier Babeau et Agathe Cagé. Ce débat express est très intéressant car il présente très bien l’asymétrie d’argumentaire entre pro et anti frais d’inscription, qui se retrouve pleinement dans le rapport des Assises. Il montre aussi comment le rapport des Assises, indépendamment de sa qualité, a permis de cadrer le débat vers un point de fuite unique.

Les arguments pour et contre trahissent des idéologies différentes : individuelle pour, et collective contre.

Olivier Babeau présente les arguments pour la hausse des frais d’inscription, « évidemment une très bonne idée »

  • Il y a une nécessite budgétaire pour les universités, qui ne peut venir de l’État : « les universités sont dans un état financier assez critique », « malheureusement ça va être pire de plus en plus », « il n’est absolument pas vraisemblable d’imaginer qu’on puisse avoir les moyens de vraiment mettre dans l’université les moyens dont on aurait besoin ».
  • Les frais d’inscription proposés sont modiques : « Depuis une dizaine d’années, on n’a pas revalorisé les droits d’inscription », « un master à 1300 euros, ça reste très très symbolique », « ça n’est pas exclusif de système de bourse, en particulier sur critères sociaux ».
  • C’est une question de justice : « l’université quasi-gratuite aujourd’hui est anti-rédistributive […] parce que les gens qui font les études supérieures sont d’abord beaucoup plus en proportion des gens issus de milieux aisés ».
  • C’est pour améliorer la qualité : « c’est la qualité évidemment de ce qu’on peut offrir qui est mise à mal », « aucune personne ne sera d’accord avec moi, mais je crois que ça redonne un signal-prix dans un diplôme, ça permettrait à certains étudiants de réfléchir un peu plus ».
  • Ça permet de diminuer les impôts : « Le choix n’est pas entre la gratuité et le paiement, il est entre le paiement par le contribuable ou le paiement par l’usager », « vous allégeriez le fardeau sur les gens qui sont les contribuables et qui, pour certains, ne mettent même pas leurs enfants à l’école ».
  • Et bien sûr : « il y a aussi un problème de sélection à l’université »

Agathe Cagé présente les arguments contre la hausse des frais d’inscription

  • Les frais ne sont pas modiques car ils ne sont qu’une petite partie des dépenses des étudiant·es : « 900 euros c’est les frais d’inscription, mais une année à l’université ce n’est pas que les frais d’inscription, c’est la capacité à se loger loin de chez soi, les frais de mobilité, la possibilité de manger », « vous avez pour énormément d’étudiants l’obligation, et d’étudier à l’université et de travailler le reste du temps en plus avec des semaines qui sont des semaines de 70 heures »
  • Le modèle basé sur les frais d’inscription a déjà montré son échec économique : « on le connaît, ce modèle-là d’augmentation des frais d’inscription, c’est le modèle vers lequel s’est dirigé le Royaume-Uni, c’est le modèle qu’on connaît depuis très longtemps aux Etats-Unis. Dans ces deux pays-là, on a une crise majeure de la dette étudiante. »
  • Les frais d’inscription génèrent de l’éviction : « ça va créer une barrière à l’entrée de l’université ».
  • L’économie nationale est en jeu : « le rôle de l’université est de préparer l’avenir de la France », « en formant plus, […] on crée en France [un cercle vertueux] de la croissance, de l’innovation, de l’emploi, et de l’emploi de meilleure qualité. », « Si vous faites le contraire, vous créez un cercle négatif et vous allez impacter négativement la croissance », « quand on parle des dépenses d’enseignement supérieur et de recherche, on parle de dépenses d’investissement. Quand vous coupez les dépenses d’investissement, vous coupez la possibilité de croissance ».
  • Mais aussi l’attractivité scientifique et technologique nationale : « Qu’est-ce qui se joue avec ces étudiants extra-communautaires et globalement avec l’ensemble des étudiants étrangers ? C’est le rayonnement et l’attractivité de la France »

L’individu est pour, le collectif est contre.

On le voit sur cette collection d’argument, les arguments pour l’augmentation des frais d’inscription sont essentiellement individuels : réduction des dépenses pour ceux qui ne sont pas étudiants, augmentation des revenus pour chaque université, incitation individuelle pour l’étudiant qui paye. L’idée est qu’un système payant permet que ne payent que ceux qui ont intérêt à payer, là où ils ont intérêt à payer, ce qui augmente la qualité. Bref : la main invisible du marché qui résout tous les problèmes.

De l’autre côté, les arguments sont collectifs : avoir plus d’étudiants engage une société sur une voie de progrès, notamment économique, alors que réduire ce nombre d’étudiants ou les conditions d’études engage une société sur une voie de dégradation, notamment économique.

Finalement, c’est cette phrase qui résume le mieux la question : « Le choix n’est pas entre la gratuité et le paiement, il est entre le paiement par le contribuable ou le paiement par l’usager ». Si l’enseignement supérieur est au bénéfice de toute la société, alors c’est le contribuable qui doit payer ; si l’enseignement supérieur est seulement au bénéfice du diplômés, alors c’est à l’usager de payer.

Des deux côtés, les arguments montrent des faiblesses.

Du côté contre, la faiblesse de l’argument de la croissance économique.

Si les arguments proposés par Agathe Cagé sont solides et informés, on peut douter de la première moitié de l’argument : l’augmentation du niveau de qualification ces 25 dernières années n’a pas permis d’augmenter la croissance économique.

Cependant, cela n’invalide pas qu’une démassification éducative entrainera une décroissance. Il est tout à fait possible que sans la croissance éducative des 25 dernières années, notre situation économique aurait été bien plus fragile qu’aujourd’hui.

La seule chose chose qui parait certaine est que l’investissement dans l’éducation, seul, ne peut pas assurer le retour de la croissance que nous avons connu à la seconde moitié du XXe siècle, puisque massification et dénatalité font que nos marges de progression éducative sans aujourd’hui historiquement réduites.

Du côté pour, les arguments présentent une double faiblesse : pris ensemble, et pris individuellement.

Pris ensemble, les arguments pour forment une logique du chaudron

Pris ensemble, la plupart des arguments pour se contredisent, et finissent par former un argumentaire absurde :

  • Si la hausse des frais d’inscription vise à réponde à une nécessité budgétaire pour les universités, alors elle ne peut servir à diminuer les impôts.
  • Si elle sert à diminuer les impôts, alors elle ne peut être ni modique, ni servir à améliorer la qualité.
  • S’il les frais son modiques et sans amélioration de la qualité, alors il ne peut y avoir de signal-prix favorable.
  • Si on veut un signal-prix, alors il ne peut y avoir ni modicité, ni bourses.
  • Si la modicité et les bourses évitent les évictions, alors il ne peut pas y avoir ni meilleure orientation ni incitation à travailler mieux pour les étudiant·es.
  • S’il y a éviction et incitation, alors il ne peut y avoir une croissance des revenus générés.
  • S’il n’y a pas d’éviction, alors il ne peut y avoir de sélection.
  • Etc.

On peut résumer cette absurdité ainsi : pour augmenter le budget des universités, l’auteur de « Ne faites plus d’études », qui préconise une diminution brutale du nombre d’étudiants, recommande un modèle économique basé sur le nombre d’étudiants.

Pris individuellement, les arguments sont sans fondement académique ou pragmatique.

Pris individuellement, les arguments posent un sérieux problème de crédibilité :

  • « il n’est absolument pas vraisemblable d’imaginer qu’on puisse avoir les moyens de vraiment mettre dans l’université les moyens dont on aurait besoin » : si l’État a pu passer la dépense dans l’alternance de 7 à 25 Md€, sans aucun effet sur l’emploi des jeunes, il peut bien trouver quelques centaines de millions d’euros pour compenser les charges qu’il impose lui-même aux universités.
  • « un master à 1300 euros, ça reste très très symbolique » : 1 300€ est énorme pour beaucoup de familles, et 900€ peut représenter jusqu’à 150% du cout réel d’une Licence.
  • « l’université quasi-gratuite aujourd’hui est anti-rédistributive […] parce que les gens qui font les études supérieures sont d’abord beaucoup plus en proportion des gens issus de milieux aisés » : les enfants de familles aisées ne vont pas à l’université mais dans les grandes écoles ; les enfants de familles pauvres vont dans les BTS qui sont bien mieux financés que les universités ; les universités accueillent la plus grande diversité économique ; donc les études ne sont pas anti-redistributives, et l’université est le pire endroit pour augmenter les frais si on recherche plus d’équité.
  • « vous allégeriez le fardeau sur les gens qui sont les contribuables et qui, pour certains, ne mettent même pas leurs enfants à l’école » : il serait intéressant de vérifier quelle part des ménages paye des impôts sur le revenu ou le patrimoine et « ne met même pas ses enfants à l’école »… C’est sans doute beaucoup moins que la part de ménage qui ne paye pas ces impôts mais peut mettre ses enfants « à l’école » seulement grâce à la gratuité des frais d’inscription.
  • « aucune personne ne sera d’accord avec moi, mais je crois que ça redonne un signal-prix dans un diplôme, ça permettrait à certains étudiants de réfléchir un peu plus » : ici, il y a confusion entre le signal-prix (qui donne une indication de qualité aux consommateurs) et les couts irrécupérables (qui incite à ne pas gâcher un investissement). Peu importe : les deux ne se vérifient pas empiriquement dans l’éducation (cf. section 6.2 de la note « La transformation du modèle économique des universités à l’aune du contexte éducatif »).

Pour conclure, le rapport des Assises a créé un cadre de débat stérile, vers le point de fuite unique et pratiquement sans intérêt qu’est l’augmentation des frais d’inscription.

Ce qui marque vraiment en écoutant ce débat est que les arguments de M. Babeau sont très proches, parfois même identiques à ceux du rapport des Assises. En revanche, aucun des arguments avancés par Mme. Cagé ne se retrouvent dans ce rapport. Ce constat montre l’absence de pluralisme des Assises : elles ne présentent pas de façon équilibrée toutes les alternatives, mais se bornent à tenter d’en légitimer une seule.

Malheureusement, les Assises utilisent des arguments discutables, sinon absurdes, ce qui cadre les débats qui en découlent vers des choses tout aussi absurdes : on se retrouve à débunker des affirmations sans fondement au lieu de discuter du fond.

M. Babeau tend ce piège, mais Mme. Cagé l’évite, et tente – tant bien que mal – de repositionner le débat là où il devrait être : faut-il un enseignement supérieur au bénéfice des individus ou bien au bénéfice de la société ? Quels sont les risques d’une démassification éducative ? De ces questions découle une plus grande question encore : Quelles doivent être les missions de l’enseignement supérieur universitaire dans un mode post-massification, post-croissance et post-vérité ?

Des réponses à ces questions découlent ensuite très naturellement et sans friction le modèle économique qui sera le plus adapté, qui utilisera les frais d’inscription seulement si c’est un outil pertinent pour atteindre l’objectif fixé. Mais sans cela, nous sommes condamnés à l’absurde. Quel dommage, à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale pour l’avenir de notre université, d’avoir raté si belle occasion.

Deux rapports et un enterrement : Assises du financement des universités