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Hcéres

Loi Baptiste : une lecture en marche arrière

Les lois peuvent se lire dans deux sens : en marche avant, on part du texte et on essaye de comprendre ses conséquences ; en marche arrière, on part de ce qu’on sait de l’objectif global des réformes, et on essaye de comprendre comment le texte s’y inscrit. Dans le précédent billet, nous avons fait la marche avant. Dans ce billet, on cherchera donc à comprendre comment la Loi Baptiste s’inscrit dans l’acte II de l’autonomie des universités, qui se caractérise par une sortie des statuts des enseignants et/ou chercheurs, et une bascule vers un modèle économique basé sur les frais d’inscription. Ces transformations étant difficiles à assumer et mettre en œuvre nationalement, la Loi Baptiste permet de les dissimuler dans des mesures techniques locales, plus faciles à mettre en œuvre et invisibles dans le débat public.

Cette second lecture est forcément plus hypothétique et ses conclusions doivent donc être prises avec précaution. Mais elle est rendue indispensable par la méthode de réforme problématique adoptée pour la Loi Baptiste.

Une méthode de réforme qui sidère, se prive de l’enrôlement des acteurs, et donc limite le futur à un pilotage autoritaire.

« Une transformation profonde du système d’enseignement supérieur public et privé » sans débat ni concertation ne peut qu’inquiéter. C’est ce qui conduit légitimement le SNESUP-FSU à estimer qu’il s’agit d’une « Tentative de passage en force du gouvernement pour saborder l’enseignement supérieur » et que « La rentrée universitaire ne pourra pas avoir lieu », et FO-ESR de « Renflouer le privé, continuer de couler le public ! », quand SUD éducation dénonce « un scandale démocratique, un pas supplémentaire dans la destruction du service public de l’ESR », et que la CGT-FERCSUP résume par « Les fossoyeurs… ». Fait rarissime, SupRecherche UNSA refuse carrément de siéger au CNESER et demande de retrait de la loi. La section CNU 27 « demande le retrait de ce projet de loi pour qu’un débat démocratique serein puisse avoir lieu ».

Tous de dénoncent la violence du calendrier : annonce le 26 juin dans la presse spécialisée (AEF et NewsTank), passage au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) le 3 juillet, qui le rejette par 55 voies contre et 6 pour, puis au CNESER le 9 juillet, qui le rejette par 36 voix contre, 5 voix pour, 7 abstentions et 3 NPPV.

Fait marquant : France Universités s’est abstenue et la Conférence des Grandes Ecoles n’a pas pris part au vote, ce qui confirme que les organisations représentants les formations publiques n’ont pas été associées à la construction de la Loi Baptiste. La CTI, qui risque de perdre son pouvoir décisionnaire, espère que « Les évaluations de la CTI pourraient être utilisées comme valant présomption d’agrément ».

Seules la FESIC (association des écoles privées labellisées EESPIG) se montre satisfaite des dispositions prévues dans le projet de loi, et l’UDESCA (Union des établissements d’enseignement supérieur catholique) soutient le projet de loi.

Le public est donc contre et le privé pour, ce qui correspond à la volonté du ministre :

« Ce texte ne vise absolument pas à restreindre les libertés ou à taper sur l’enseignement supérieur privé qu’il soit lucratif ou non. Le but du jeu, au contraire, c’est simplement créer un cadre pour que ces formations et ces établissements se développent. Je n’ai aucune difficulté avec cela. Ils sont parfois plébiscités par certains étudiants et c’est très bien »

Au moment de la rédaction de ce billet, le 4 juillet, rien n’a encore été officiellement mis en ligne à ma connaissance, et aucun communiqué officiel n’a été publié.

Cette urgence peut signifier que, de manière non mutuellement exclusive :

  • Le gouvernement souhaite aller le plus vite possible, au cœur de l’été, pour éviter que les acteurs s’emparent de la question, et envisage une mise en œuvre dès septembre. Parcoursup a bien été mis en œuvre avant que la loi ORE ne soit approuvée.
  • Le gouvernement ne peut pas assumer cette réforme publiquement, devant les partenaires sociaux ou devant les acteurs de l’enseignement supérieur. Ça explique que la communication officielle soit limitée à la presse professionnelle la moins accessible.
  • Le gouvernement estime que sa réforme n’a pas besoin d’être connue ou comprise par les acteurs de l’enseignement supérieur.

Mais cette urgence limite à une loi qui se passe de la compréhension des acteurs de terrain. Cette compréhension est aussi limité par la complexité de la loi, qui aborde de multiples sujets sans rapport évident, fait 86 pages, et comporte 13 articles qui touchent à 37 articles dans deux codes.

Cette méthode de réforme limite à une loi qui doit imposer des décisions sur l’enseignement sans avoir à enrôler les enseignants, ni même s’assurer qu’ils connaissent la nouvelle législation. Ne pouvant être concertées, ces décisions seront donc par nature autoritaires, ce qui diminue généralement leur qualité.

La Loi Baptiste s’intéresse étrangement aux EPE, qui sont des outils de dérèglementation et d’isomorphisme, favorisant la sortie des statuts et la marchandisation des formations.

Le projet de loi prévoit d’inscrire le statut de grand établissement dans le droit commun et d’étendre l’expérimentation des EPE (établissements publics expérimentaux), qui sont des regroupements pouvant prendre des libertés avec le code de l’éducation, notamment en matière de gestion des finances et des enseignants-chercheurs.

Les EPE ne présentent aucun intérêt en termes d’enseignement et de recherche.

Près de 20 ans après le démarrage des PRES, COMUE, fusions, associations et contrats de site, il est désormais clair que les regroupements ne présentent aucun intérêt en termes d’enseignement et de recherche. Ils ne semblent pas non plus présenter d’intérêt en termes de gouvernance, tant s’y succèdent les crises, rivalités internes et dissolutions, le tout sur fond d’absence de sentiment d’appartenance. Bien que grand établissement, l’Université de Lorraine ne se porte pas mieux que les simples universités. L’EPE le plus excellent est aussi celui qui est le plus en déficit. Il est très probable que la majorité des universitaires ne sachent même pas précisément ce qu’est un EPE, y compris celles et ceux y appartenant.

Qu’on doive proroger la période initiale d’expérimentation démontre bien qu’il n’y a pas d’adhésion, sinon que l’expérimentation est ratée. Pourquoi dès lors s’entêter ? Dans ce contexte, l’explication lapidaire donnée dans le projet de loi, que les « besoins exprimés par les établissements de stabilisation juridique de ces structures », peine à convaincre : il n’y a pas plus stable que le statut de simple université, que ces EPE ont voulu quitter.

Cependant, les EPE présentent deux caractéristiques qui peuvent intéresser le gouvernement dans la perspective de l’acte II de l’autonomie.

Les EPE participent à l’instabilité et à l’éclatement du système universitaire.

D’abord, en dérogeant au cadre législatif et réglementaire des universités, elles participent à l’éclatement du système universitaire. N’ayant plus le même statut ni les mêmes libertés, les intérêts des établissements divergent, ce qui l’affaiblit la communauté universitaire et facilite leurs réformes.

Au lieu d’être globales, les transformations deviennent locales, donc moins visibles et moins discutées, puisqu’elles concernent moins de monde. Cette stratégie vise à dissimuler les transformations fondamentales. C’est ce que MM. Aghion et Cohen appelaient « ouvrir des possibilités nouvelles au sein du système ancien, sans donner l’impression de remettre en cause ses fondements ».

Les EPE favorisent l’isomorphisme entre les différents types d’établissement, ce qui favorise la contractualisation et la hausse des frais d’inscription.

En regroupant des établissements de statuts et de pratiques différents, ces structurent favorisent un isomorphisme mimétique et normatif (DiMaggio & Powell, 1983) : discutent ensemble, et partagent un budget et des étudiants, des établissements composantes tels qu’une université quasi-gratuite opérée par des fonctionnaires, une école pratiquant la hausse des frais d’inscription, et un institut dont le modèle économique repose sur la contractualisation.

Ainsi, les difficultés financières décidées par le gouvernement se transforment sur le terrain en recherche de solutions à court terme, prenant pour exemple les composantes les plus rentables. MM. Aghion et Cohen expliquaient à ce propos : « La vertu du système est de conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures qui les affranchiront et les feront entrer de plain pied dans ce nouvel univers ». A l’heure actuelle, il ne s’agit pas de viser la gratuité et le fonctionnariat.

Alternativement, les EPE permettent d’internaliser l’enseignement supérieur « à plusieurs vitesses ».

Ce système permet même de réaliser l’enseignement supérieur à plusieurs vitesse souhaité par les réformateurs : au sein d’une même structure, on peut avoir une université pauvre pour les étudiants pauvres et une école riche pour les étudiants riches. Une administration commune permet d’optimiser les affectations et les délivrances de diplômes bien mieux qu’avec des établissements séparés, et de façon beaucoup moins visible, donc moins difficile à assumer.

Mieux, en manœuvrant bien, cela permet d’avoir d’excellents indicateurs de performance (dans la composante riche), tout en affichant une politique sociale (dans la composante pauvre). On peut ainsi se prévaloir de remplir pleinement ses missions de service public, tout en faisant le contraire… Et jamais par malveillance, seulement par recherche d’efficience, pour satisfaire des indicateurs de performance sur lesquels on n’a aucune prise.

Ainsi, l’intérêt de la Loi Baptiste pour les EPE pourrait se comprendre comme une volonté de faire passer plus d’universités au statut de grand établissement, non pas pour des raisons de qualité ou de gouvernance, mais pour « ouvrir des possibilités nouvelles » et « conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures qui les affranchiront » des statuts régulés et du financement par l’impôt.

En pratique, la Loi Baptiste rend possible les transitions d’établissement de statut public vers le secteur privé.

La Loi Baptiste procède à un gommage des différences entre les secteurs public et privé partenaire : mêmes missions, mêmes obligations, mêmes interlocuteurs, mêmes procédures… et surtout un système unifié de pilotage étatique. Elle ouvre ainsi une possibilité intéressante : celle de transformer un EPSCP non plus en EPE ou GE, mais directement en établissement privé partenaire.

Sans perdre leurs diplômes et sans affaiblir le contrôle de l’État, cette transition permettrait à des universités de « profiter » des libéralités propres au secteur privé : hausse des frais d’inscription et mise en extinction des corps de fonctionnaires. C’est totalement conforme avec l’idée des COMP 100%, qui formalise la totalité de la relation entre l’État et les établissements par une contractualisation parfaitement adaptée à tous les statuts d’établissement, et facilite donc les délégations de service public.

Bien que très hypothétique, c’est une opportunité de progresser sur l’acte II de l’autonomie, éventuellement en passant par la conversion des enseignants et/ou chercheurs à des statuts locaux, séparé du décret de 1984, comme le préconise et l’a préparé l’ex-ministre, Mme Retailleau. Les EPE fournissent d’ailleurs un écrin confortable à ce type de transformation, en permettant aux personnels qui refuseraient d’« entrer de plain pied dans ce nouvel univers » de rejoindre un établissement composante resté sur l’ancien modèle économique (probablement l’université pauvre sus-citée).

La « territorialisation » peut être un formidable accélérateur des transformations.

Les mois de mobilisations contre la LRU restent comme un souvenir emblématique de l’impossibilité d’empêcher des réformes. Pourtant, bientôt 20 ans après, nombre de ses principes fondamentaux ne sont pas mis en œuvre. Certains sujets restent potentiellement explosifs, pouvant entrainer des mobilisations nationales avec des alliances entre corps de métiers et étudiants, entre établissements et entre territoires.

C’est ce qu’ont très compris MM. Aghion et Cohen, en promouvant la « réforme incrémentale » : ne jamais affronter les questions de principes, toujours louvoyer par des mesures techniques, étalées dans le temps et l’espace, « sans donner l’impression de remettre en cause ses fondements ».

Pour le collectif RogueESR,

[Ce] projet de loi revient sur la loi Edgar Faure de 1968 en redonnant aux recteurs d’Académie les pleins pouvoirs de contrôle et de surveillance que leur conférait la loi du 10 juillet 1896. Pour le dire dans les termes de la commission du Conseil supérieur de l’Instruction publique de 1885 : « Notre commission a pensé qu’il était nécessaire de placer, à côté et au-dessus de tous ces corps élus, le représentant de la loi, le recteur, président de droit du conseil général des facultés. Le contrôle et la surveillance du recteur (…) seront (…) un frein aux empiétements (…) des assemblées et des professeurs. »

La « territorialisation » promue par la Loi Baptiste peut très bien être un accélérateur de la réforme incrémentale. Voyons cela au travers de quelques exemples :

Si le gouvernement décidait de supprimer le décret de 1984…

La fin de « ce stupide calcul des 192 heures de service » génèrerait opposition et chaos, lever de bouclier syndical, sérieuses craintes des enseignants-chercheurs et difficultés globales de mise en œuvre…

En revanche, si après négociation avec le recteur de région académique, un établissement-composante d’un EPE territorial décidait de créer un statut expérimental pour ses recrutements, l’information ne circulerait pas, personne ne se sentirait concerné, la mobilisation serait au pire locale, et le système ne serait pas perturbé.

Finalement, ça n’est jamais que ce qu’on fait déjà avec les CPJ, dont les conditions sont décidées localement.

Si le gouvernement décidait de fermer toutes les formations présentant un taux d’emploi salarié en France inférieur à 85%…

Il y aurait des articles de presse, des analyses critiques de cette politique, une crainte généralisée des étudiants, et des questions qui attendent des réponses telles que « pourquoi fermer les filières de formations les plus féminisées ? »…

En revanche, si le recteur de région académique fixe dans le COMP de l’URCA un objectif de 85% de taux d’emploi salarié en France, et qu’ensuite cette université décide de fermer sa filière LEA qui ne sera de toutes façons plus financées, ça fera au pire une mobilisation invisible et un entrefilet dans la presse locale.

Ces entrefilets existent déjà (ici ou là par exemple), et personne n’y prête attention.

Si le gouvernement décidait de confier toute les formations en informatique au secteur privé lucratif…

Les étudiants, enseignants et employeurs s’inquiéteraient des répercussions sur le nombre de diplômés, la qualité des formations et les prétentions salariales à l’embauche, et la presse s’inquièterait de l’avenir de la filière informatique en France…

En revanche, si, après avoir réduit la SCSP de l’université locale, un recteur de région académique décidait d’autoriser la Campus Academy fraichement ouverte à délivrer des Masters universitaires, on aurait au mieux un communiqué syndical et quelques émois sur les réseaux sociaux.

La situation existe déjà et on sait où ça va.

Si le gouvernement décidait de multiplier par 10 les frais d’inscription…

Nul doute que les organisations étudiantes monteraient au créneau, seraient revitalisées, et pourraient mener des mobilisations de grande ampleur, conduisant ensuite la question dans le débat public, ce qui risquerait de mettre au grand jour l’inefficacité doublée d’injustice de la mesure…

En revanche, si le recteur de région académique fixait à une école un objectif d’augmentation de son taux de ressources propres, et qu’ensuite cette école décidait d’augmenter ses frais d’inscription, alors il n’y aura qu’un bref débat local, obscurci par des questions mal posées de « barème social » et de « rentabilité des diplômes ».

Ce mouvement est déjà en œuvre, sans déclencher d’émotions.

Au final…

On le voit par ces quelques exemples, loin d’être exhaustifs, que ce soit en poussant les EPE ou en conférant un pouvoir sans précédent aux recteurs de région académique, la Loi Baptiste permet de dissimuler des décisions politiques nationales dans des décisions techniques locales, appliquées par petites touches, à droite à gauche, sur un établissement puis un autre, dans un domaine puis un autre, assurant bien mieux le déploiement global de la politique nationale qu’une réforme pleinement assumée, transparente et documentée nationalement.

C’est d’ailleurs un des points les plus aveugles de la Loi Baptiste : quelle transparence ? Les décisions des recteurs de région académique seront-il soumise aux mêmes obligation de publication que les décisions ministérielles ? Les COMP et décisions d’agrément et de partenariats seront-ils publiés en données ouvertes ? Et les décisions d’autorisation de délivrer des grades universitaires et diplômes d’ingénieur ? Leurs justifications ? Les subventions publiques qui seront octroyées aux établissements privés ?

Laissons le mot de la fin au ministre Philippe Baptiste (27/06/2025) :

« Cette ambition d’un dialogue renouvelé se traduit de manière très concrète par la mise en place de nouveaux COMP [qui désormais] concernent l’ensemble des projets, l’ensemble de la stratégie des établissements. […] Ils doivent porter en retour sur l’ensemble de la SCSP. »

« Ils auront vocation non pas à être négociés depuis le ministère comme c’est le cas aujourd’hui [mais] doivent faire l’objet d’un dialogue direct entre les établissements et l’administration centrale via les recteurs de région académique, qui porteront cette discussion et cette négociation »

« Ce sont des outils puissants pour la territorialisation de l’enseignement supérieur. »

Pourvu que ces outils puissants ne tombent pas dans les mains d’un pouvoir ouvertement hostile à l’enseignement supérieur, aux universités ou à certaines des disciplines que l’on y trouve. Le Ministre Baptiste joue à un jeu extrêmement dangereux.

Pour la lecture en marche avant :

Loi Baptiste : une transformation d’ampleur LRU ?


Bonus : L’hypothèse d’une prise de contrôle par le MESR des écoles des autres ministères.

Bien que la question ne soit pas clairement abordée dans la Loi Baptiste, la nouvelle organisation qu’elle propose, et notamment le contrôle accru des recteurs sur toutes les formations et leur nouveau pouvoir de contrôle de la collation des grades universitaires et diplômes d’ingénieur, peut porter en germe une prise de contrôle par le MESR de toutes les écoles supérieures, y compris celles sous tutelles des autres ministères.

Le contrôle politique des tutelles pourrait rapidement s’affaisser face au contrôle administratif des recteurs de région académique, qui sont subordonnés au MESR. Les autres ministères seraient seulement invités à participer à l’élaboration des COMP, éventuellement en devant pour ça se déplacer en région.

La méthode de réforme sournoise serait alors destinée à sidérer aussi les autres ministères, ne leur laissant pas le temps de comprendre la perte de leur souveraineté sur leurs écoles historiques. Alternativement, ces autres ministères, exsangues, pourraient y voir une opportunité de se débarrasser d’une dépense devenue trop pesante… Dépense que le MESR ne pourrait pas compenser, ce qui se transformerait rapidement en pression à l’augmentation des frais d’inscription.

Mais tout ceci n’est qu’une hypothèse sans preuve concrète.


Illustration d’entête aimablement offerte par tOad.

Loi Baptiste : une transformation d’ampleur LRU ?

C’est en ce début d’été, et au pas de charge, que Philippe Baptiste, Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche divulgue son projet de Loi Baptiste « Modernisation et régulation de l’enseignement supérieur », ayant pour ambition de « refonder une grande partie de notre modèle d’enseignement supérieur ». Alors que ce sont les abus de l’enseignement supérieur privé sauvage qui la justifie, cette loi ne s’y intéresse pratiquement pas. Elle porte en revanche une « réforme substantielle de la régulation » du secteur public et para-public, basée sur l’effacement des frontières public-privé, la concentration de l’évaluation et l’accroissement du pouvoir des recteurs de région académique. L’autonomie des universités, qui n’a été qu’une relative « autonomie des présidences d’université » pourrait ainsi devenir « l’autonomie des recteurs de région académique ».

Dans ce billet, j’utiliserai la typologie de secteurs d’enseignement supérieur suivante :

  • Public : essentiellement les EPSCP (et plus rarement des EPIC), fonctionnant en majeure partie sur des subventions pour charge de service public. C’est la seule catégorie clairement identifiée.
  • Privé non lucratif : de statut associatif ou consulaire, et se fixant pour mission d’être en complément de l’offre de formation publique, pour des raisons notamment religieuses ou professionnelle. Cette catégorie est poreuse avec la suivante.
  • Privé lucratif : de statut normalement commercial, et qui a pour objectif principal l’enrichissement de ses dirigeants et propriétaires, par la captation de frais d’inscription et de subventions publiques, et par la création de valeur en vue d’une revente. Cette catégorie est poreuse avec la précédente et la suivante.
  • Privé sauvage : qui s’est développé en dehors de tout lien avec l’administration de l’État. Cette dernière catégorie est celle qui concentre le plus de problèmes, puisqu’elle usent jusqu’à la corde les libertés d’enseignement et d’entreprendre, en l’absence cadre législatif adapté et de tout contrôle efficace.

Grâce aux financements publics, l’enseignement supérieur privé est un des secteurs économiques les plus rentables. Dès 2023, le réseau CMA alertait « 32,5 % : c’est la part des excédents que les CFA en société commerciales redistribuent sous la forme de dividendes ». La LCAP (Pénicaud, Galiléo Global Education, 2018) ayant libéralisé le secteur, les groupes possédant du privés non lucratif peuvent facilement ouvrir des filiales de privé lucratif, qui peuvent à leur tout agir en ou sous-traiter à du privé sauvage. Ainsi, des étudiants-commateurs sont dupés, et des deniers publics, notamment de l’alternance, échappent à tout contrôle public et finissent par participer à des enrichissements personnels.

Avec 25 Md€ de dépense nationale dans l’apprentissage, c’est cette porosité privé non lucratif – privé sauvage, en absence de législation et de contrôle, qui est devenu le problème principal de notre système d’enseignement supérieur.

La Loi Baptiste ignore le secteur privé sauvage et ne régule pas les financements publics de l’apprentissage (mais c’est peut-être une autre histoire).

Annoncée comme une loi de régulation de l’enseignement privé lucratif, la loi Baptiste s’avère en réalité concerner tout l’enseignement supérieur, et surtout le secteur public. Les mesures de régulation du secteur privé sauvage y sont presque anecdotiques, et pour l’essentiel issues de la proposition de loi Grégoire que le gouvernement a décidé de ne pas inscrire au calendrier parlementaire : elles reposent sur un renforcement des droits des étudiants-consommateurs et une extension des critères d’autorisation d’ouverture de formation par le recteur de région académique.

Les établissements d’enseignement supérieur privé communiquent chaque année la liste des professeurs, le programme des cours et la liste des diplômes qu’ils délivrent au recteur de région académique. En cas de non-respect de cette obligation de transmission, le recteur de région académique peut infliger à l’établissement une amende de 450 euros. – Article L731-4

Mais, à défaut de véritable sanction, et surtout d’un renforcement concret des contrôles et moyens de recours, ces mesures restent théoriques : à l’heure actuelle, l’État ne connait même plus le nombre d’établissements privés, dont certains ne font aucune déclaration et dont les financements se perdent dans un méandre de sous-traitance. A cheval entre le code de l’éducation et celui de la consommation, contrôler le privé sauvage nécessite une étroite collaboration entre les services du MESR et la DGCCRF… C’est sans doute l’objet de la Loi n° 2025-594 du 30 juin 2025 contre toutes les fraudes aux aides publiques (que je n’ai pas encore eu le temps de regarder, mais qui s’intéresse à ces sujets).

Quoi qu’il soit, contrairement aux observations et rapports sur le sujet, le ministre nie publiquement l’existence d’abus systémique de la part d’un enseignement supérieur prédateur bâti sur l’alternance.

D’après le ministre, « Ce texte ne vise absolument pas à restreindre les libertés ou à taper sur l’enseignement supérieur privé qu’il soit lucratif ou non. Le but du jeu, au contraire, c’est simplement créer un cadre pour que ces formations et ces établissements se développent ». La Loi Baptiste ne cherche finalement pas à réguler le secteur privé sauvage, puisqu’elle refuse les deux mesures indispensables : (1) limiter les aides publiques à l’apprentissage aux établissements partenaires identifiés comme non lucratif ; (2) interdire et sanctionner très durement l’utilisation des termes jouant sur la confusion (Mastère, Master of science, Bachelor, University, niveau licence, préparation BTS, etc.).

La Loi Baptiste ne cherche donc clairement pas à limiter l’enrichissement personnel sur les deniers publics, et semble partie pour échouer à protéger les familles des arnaques.

La Loi Baptiste adopte une stratégie risquée pour définir le périmètre de la qualité.

D’après le ministre, « On aura un discours très clair : Parcoursup = qualité ». Menacer des établissements dont l’argument commercial central est « Hors Parcoursup » de ne plus avoir accès à Parcoursup semble particulièrement audacieux, mais aussi risqué : dans un contexte de commercialisation agressive et de domination des écoles privées dans les salons de l’orientation, il est tout à fait possible que le message inverse s’inscrive dans l’esprit des familles : « Parcoursup = absence de qualité ».

Quoi qu’il en soit, cela ne résout pas le problème de places dans Parcoursup, et peut même l’aggraver rapidement. Soit le tri effectué n’est pas très regardant, et il n’y aura alors pas de tournant vers la qualité ; soit il y a effectivement un tri solide des formations, et alors une réduction importante de l’offre sur Parcoursup, donc du nombre de places, et donc des taux d’accès. La réduction du catalogue et l’augmentation des taux de tension peut avoir un effet inverse de celui recherché, plaçant Parcoursup comme un second choix par rapport à l’offre de formation privée sauvage, qui pourra se présenter comme plus accessible et plus sûre, surtout si elle développe sa propre plateforme d’affectation.

Si sur le papier l’idée est louable, en pratique l’idée d’utiliser Parcoursup comme garant du périmètre de qualité apparait surtout extrêmement risquée, voire vouée à l’échec sans que d’autres mesures de contrôle du privé sauvage soient mises en œuvre.

En revanche, la Loi Baptiste cherche à unifier les secteurs public et privé non lucratif (et lucratif).

La Loi Baptiste prévoit de réorganiser tout le système d’enseignement supérieur en trois cercles : agrément, partenariat et public. Ne pas être dans ces cercles implique seulement de ne pas être sur Parcoursup. L’agrément correspond au privé lucratif, et le partenariat à un privé non lucratif.

La conclusion de ce partenariat est subordonnée à une évaluation préalable par une instance nationale
indépendante qui porte notamment sur la non-lucrativité, la stratégie et le pilotage de l’établissement,
la politique de formation, l’adossement à une politique de recherche, et l’organisation de la vie étudiante.

Ce partenariat définit les conditions dans lesquelles l’établissement concourt aux missions du service public de l’enseignement supérieur définies à l’article L. 123-3. Il emporte le contrôle de l’État sur le respect des termes du partenariat. – Article L.732-5

On constate ainsi une absence de différence de traitement entre les établissements publics et les établissements privés en partenariat : ils concourent aux mêmes missions de service public, et se soumettent aux mêmes obligations de contrôle étatique, notamment l’évaluation par une instance nationale indépendante (type Hcéres) et l’autorité du recteur de région académique. L’Article L841-5 est même modifié pour permettre aux privé partenaire de percevoir la CVEC. Au final, les différences essentielles sont le modèle économique et les statuts des personnels.

C’est l’avènement d’une politique annoncée : « ce n’est pas le statut qui compte, ni le modèle économique. La seule frontière qui compte est celle de la qualité ». Les critères d’éligibilité au partenariat restent à définir, et s’ils n’incluent pas une séparation stricte avec le privé lucratif et le privé sauvage, les problèmes de duperie et d’enrichissement sur fonds publics ne seront pas enrayés. Ils risquent même d’être exacerbés, notamment en raison de l’affaiblissement du monopole de la collation des grades.

L’unification public/privé va jusqu’au monopole de la collation des grades universitaires et des titres d’ingénieur.

La Loi Baptiste profite de cette réforme pour affaiblir considérablement le monopole de la collation des grades disposé par le L613-1 : elle envisage que les grades universitaire, c’est-à-dire les diplômes notamment de Master et de Licence, mais aussi les titres d’ingénieurs, pourront être délivrés par les établissements privés ayant un partenariat ou un agrément, donc y compris le privé lucratif. Cette délivrance des diplômes, auparavant réservés aux universités et écoles reconnues par la CTI, pourra se faire sans accord avec un ESCP, par simple décision du recteur de région académique, éventuellement aidé d’une évaluation optionnelle.

Le recteur de région académique vérifie la conformité de la formation au cadre commun des formations
conduisant à la délivrance du diplôme national et prend en compte la dimension territoriale de la carte
de formation. Il peut s’appuyer sur une évaluation préalable de la formation par une instance nationale
indépendante. – Article L613-7

La commission des titres d’ingénieur décide, sur leur demande, si des écoles techniques privées légalement ouvertes présentent des programmes et donnent un enseignement suffisant pour délivrer des diplômes d’ingénieur.

La commission des titres d’ingénieur statue en premier et dernier ressort, par des décisions motivées, sur les demandes dont elle est saisie. […]

La commission des titres d’ingénieur évalue si ces établissements présentent des programmes et donnent un enseignement suffisant pour délivrer ces diplômes.

L’autorisation à délivrer les diplômes d’ingénieur est accordée par l’autorité administrative compétente après avis de la commission des titres d’ingénieur. – Article L642-4

Selon le comportement des recteurs de région académique, les universités et écoles d’ingénieur publiques pourront donc perdre complètement le contrôle des diplômes d’ingénieur, Licence, Master et peut-être même Doctorat.

La Loi Baptiste redistribue et concentre les pouvoirs, sans doute au seul bénéfice du gouvernement.

Il faut prendre un peu de recul pour apprécier correctement la doctrine de pilotage de l’enseignement supérieur envisagée par la Loi Baptiste. Cette doctrine s’appuie sur deux piliers : une instance nationale d’évaluation potentiellement unifiée, et un pouvoir accru des recteurs de région académique.

Une instance pour les évaluer tous

Pour l’évaluation, le texte ne mentionne pas le Hcéres mais une « instance nationale indépendante ». La possibilité de la cohabitation de plusieurs instances d’évaluation n’est pas exclue, mais de nombreux indices laissent envisager la concentration de toutes les fonctions d’évaluation au sein d’une seule instance nationale, sorte de Hcéres global :

  • Suppression du Comité consultatif pour l’enseignement supérieur privé (CCESP), qui « a pour mission de formuler toute
    recommandation concernant les relations de partenariat entre les établissements d’enseignement supérieur privés et l’Etat »  (Article L732-3). Ces recommandations seraient formulées par l’instance nationale, et le label ESPIG supprimé.
  • Après la perte de pouvoir d’accréditation de la Commission consultatives nationale des IUT (CCN-IUT) et le transfert de la mission d’évaluation des IUT au Hcéres, c’est au tour des écoles d’ingénieur de suivre le même chemin, avec la perte de pouvoir de la Commission des titres d’ingénieur (CTI).
  • L’absorption de la CEFDG par le Hcéres est un projet récurrent, et de plus en plus concret.

Ainsi, on peut tout à fait envisager un scénario du type : si le Hcéres n’est pas supprimé, il devient l’instance nationale indépendante unique en charge de toutes les évaluations ; si le Hcéres est supprimé, on crée sur sa base une instance nationale indépendante unique en charge de toutes les évaluations.

Cette unicité laisse aussi envisager un référentiel d’évaluation resserré unique pour tous les types de formations et tous les établissements, rendant tout le système comparable par l’approche qualité, et donc pilotable de façon unifiée.

Un recteur de région académique pour les contrôler tous

La Loi Baptiste modifie substantiellement le rôle et le pouvoir des recteurs de région académique, auparavant limité au dialogue de gestion et aux situations de crise comme les mises sous tutelle. Par exemple :

Les directeurs d’école sont nommés par le ministre chargé de l’enseignement supérieur nommés par le recteur de région académique – Article L713-9

Cette petite modification est surtout symbolique, mais elle modifie profondément le rapport entre les établissements et le rectorat, et elle témoigne d’un transfert de pouvoir du ministère vers les rectorat de région académique, qui retrouvent ainsi le chemin du le rôle de bras armé de l’État sur les établissements d’enseignement supérieur qu’ils ont progressivement perdu entre les lois Faure et LRU.

Par dérogation aux quatrième et sixième alinéas, l’établissement peut, dans des conditions définies par
arrêté du ministre chargé de l’enseignement supérieur et renvoyant à la stratégie, l’organisation et le pilotage de la politique de formation, être accrédité pour délivrer tout diplôme national dans les grands secteurs de formation, au sens de l’article L. 712-4 du code de l’éducation, enseignés dans l’établissement et mentionnés dans l’arrêté d’accréditation. Une instance nationale indépendante évalue périodiquement l’offre de formation de l’établissement. Cette accréditation peut être suspendue ou retirée par arrêté du ministre chargé de l’enseignement supérieur. – Article L613-1

Si les accréditations restent du pouvoir du Ministère, la Loi Baptiste envisage de les délivrer, sur la base d’une évaluation de l’établissement, par établissement et grand secteur disciplinaire. Ainsi, l’ouverture, ou la fermeture, effective des formations reposera moins sur l’accréditation que sur les moyens. Or, les recteurs de régions académiques vont prendre un contrôle sans précédent sur les moyens des établissements, grâce aux COMP 100%, que le ministre estime être « des outils puissants pour la territorialisation de l’enseignement supérieur ».

Par « territorialisation », il ne faut pas comprendre « délégation aux établissements des décisions concernant l’offre de formation », mais seulement « délégation aux recteurs de région académique » : les nouveaux COMP permettent d’« Apporter la discussion au plus près du terrain », mais pas pour autant les décisions, qui restent entre les mains de l’État, au travers des recteurs de région académique. Ces derniers, aidés de Fresq et Quadrant, pourront contrôler beaucoup plus finement que le ministère le financement de chaque filière, et même de chaque parcours.

La Loi Baptiste n’indique cependant pas si les établissements privés seront obligés d’alimenter les fichiers administratifs centraux, qui permettent de calculer les indicateurs de performance des établissements et formations. Sans cette obligation, les décisions d’orientation et de pilotage seront prises sur la base d’informations déloyales, puisque calculées pour le public et déclarées pour le privé.

Cette territorialisation du contrôle de l’État sur l’offre de formation rejoint le constat fait précédemment sur la prise de contrôle des recteurs de région académique sur la collation des grades, et sans doute sur le périmètre des cercles de partenariat et d’agrément. Mais cette extension de pouvoir ne s’arrête pas là :

Philippe Baptiste déclare s’appuyer sur les recteurs délégués Esri « pour qu’ils agissent en première ligne dans la gestion des troubles dans les établissements qui dépendent de leur rectorat, pour la remontée des informations, pour la contribution aussi directement des grands chantiers de notre ministère ».

« Je veux aussi qu’ils soient à la manœuvre pour piloter le chantier essentiel du logement étudiant. Avec ma collègue ministre du logement, Valérie Létard, nous avons confié au binôme préfet-recteur le suivi territorial de ce grand projet voulu et annoncé par le Premier ministre. »

Ce mouvement de « territorialisation » impliquant l’abaissement de l’autonomie des présidences d’université se retrouve également dans la Proposition de loi relative à la lutte contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur définitivement adoptée le 2 juillet 2025, qui instaure des sections disciplinaires internes aux rectorats et présidées par un de ses membres. Elle se retrouve aussi dans la Loi du 27 juin 2025 visant à améliorer l’accès aux soins par la territorialisation et la formation, qui dispose en particulier que les conseils territoriaux de santé et les agences régionales de santé pourront agir sur les capacités d’accueil dans les filières santé.

Opportunément, six des sept recteurs ESRI ont été changé il y a moins d’un mois.

Pour conclure

Annoncée comme devant réguler le secteur privé lucratif sauvage, la Loi Baptiste assume plutôt être une complète refondation de la régulation de tout l’enseignement supérieur, public inclus. Sa réussite est subordonnée à l’articulation avec la loi de lutte contre la fraude aux aides publiques, dont abuse le secteur privé. Un échec pourrait avoir des répercussions dramatiques pour tout notre appareil d’enseignement supérieur, et en particulier pour le secteur public.

Qu’elle réussisse ou non, la Loi Baptiste procède d’une concentration des pouvoirs dans une instance nationale indépendante d’évaluation et dans les mains des sept recteurs de région académique. Ces recteurs pourraient bien retrouver l’ancien rôle des chanceliers des universités, mais étendu à l’ensemble de l’enseignement supérieur, en particulier public, y compris les écoles d’ingénieur et de commerce, la CTI et la CEFDG se dirigeant vers une perte de pouvoir, voire une absorption.

En cas d’usage brutal des COMP et de Quadrant par les recteurs de région académique, cette concentration des pouvoirs pourrait aboutir une perte substantielle des pouvoirs des présidences d’université et direction d’école sur l’offre de formation de leur établissement, et une mise en concurrence directe avec des établissements privés, y compris lucratifs, autorisés à délivrer les mêmes diplômes, mais échappant aux obligations d’admettre tous les étudiants et de fonctionner essentiellement sur de la subvention pour charge de service public.

Dans ce second billet, nous voyons comment cette nouvelle situation pose des bases très solides pour avancer sur l’acte II de l’autonomie des universités.

Loi Baptiste : une lecture en marche arrière

 

 

COMP100% : les universités libres d’obéir

En pleine débâcle autour de la vague E du Hcéres, le Ministre de l’ESR a annoncé l’extension des Contrats d’objectifs, de moyens et de performances (COMP), dès 2026, à la totalité des établissements et « au premier euro », donc à la totalité des subventions pour charge de service public (SCSP), traitement des fonctionnaires compris. Que sont les COMP ? Qui les décide ? A quoi servent-ils ? Si leurs chances d’améliorer la qualité de l’enseignement supérieur sont quasiment nulle, nous allons voir que le danger est grand d’aboutir à des universités seulement libres d’obéir.

En 2024, dans son discours à l’occasion de la cérémonie de signature de la 1re vague des Contrats d’Objectifs, de moyens et de performance 2023-2025, Mme Retailleau, alors Ministre de l’ESR expliquait :

il est un autre chantier particulièrement structurant pour nos établissements, nécessaire pour les rendre plus agiles et aptes à répondre avec efficacité aux nombreuses exigences du moment.

C’est dans cette optique que j’ai décidé d’installer un nouvel outil, les Contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), dès mon arrivée au Ministère. […]

Il permet de refonder le dialogue avec les rectorats et le ministère, et d’installer une signature d’établissement parfaitement identifiée. […]

Le travail réalisé durant cette première vague a permis de confirmer la vocation des COMP à incarner le renouvellement du dialogue Etat-établissement.

C’est un outil de responsabilisation et de pilotage de l’écosystème ESRI, plus proche du terrain, et plus exigeant du fait de son suivi annuel, que nous avons réussi à créer. Mais basé sur la confiance, l’autonomie des universités et une évaluation a posteriori. […]

En outre, et c’est là aussi un point essentiel, c’est un outil qui entraine des conséquences en fonction de l’atteinte, ou non, des objectifs fixés.

Ce changement de posture est essentiel.

Il traduit ma volonté de faire du Ministère un « Ministère stratège », en mesure d’évaluer réellement les trajectoires des établissements et d’en tirer les conséquences nécessaires, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

Les COMP permettent à l’État de conditionner les subventions des établissements à l’atteinte d’objectifs chiffrés

Les contrats d’objectifs, de moyens et de performances (COMP) sont des outils permettant à l’État de conditionner les subventions des établissements à l’atteinte d’objectifs chiffrés. Une expérimentation est cours, avec des COMP portant en moyenne sur 0,8% de la subvention pour charge de service public (SCSP), soit un peu plus de 200 M€.

Concrètement, le principe est que les établissements s’engagent sur un ensemble d’actions, qui peuvent aller des missions cœur de métier, comme l’offre de formation, à des besoins courants, comme l’installation du WIFI. Pour chaque action, les COMP mentionnent un budget, un indicateur et un objectif à atteindre dans les 3 ans. L’État verse ensuite le budget en trois phases : une avance de 50 % la première année, un complément de 30 % la deuxième, et le solde de 20 % la dernière année seulement si l’ensemble des objectifs est atteint.

La conception des COMP est discrète, discrétionnaire et inégalitaire

La conception des COMP est discrète : alors qu’ils pourraient servir de support à une discussion stratégique collégiale au sein des universités, les COMP sont seulement approuvés par les Conseils centraux, généralement en urgence, et sans associer largement les personnels. Si vous travaillez dans l’ESR, il y a de forte chance pour que vous ayez déjà un COMP, dont on ne vous a jamais parlé, que vous n’avez jamais vu, et que vous seriez incapable de trouver rapidement.

La conception des COMP est discrétionnaire : elle se fait par un « dialogue de gestion » entre les présidences et l’État, en réalité une forme de négociation totalement discrétionnaire et confidentielle, non collégiale, non documentée, et hors de toute réglementation. Ils ne font l’objet d’aucune transparence systématique, alors que leur forme serait tout à fait adaptée à une instructive publication en données ouvertes.

Ajout 23/05/2025 : En PACA, les COMP seront discuté par une « instance de concertation de l’ESRI coprésidée par le conseil régional et la région académique », ce qui démontre un pilotage politique concerté entre l’État et les Régions.

La conception des COMP est inégalitaire : contrairement aux modèles d’allocation des moyens, qui sont la norme dans la plupart des pays, les COMP ne se basent pas sur des critères communs à tous les établissements, garantissant une forme d’égalité de traitement débattable. Au contraire, les COMP permettent à l’État un traitement complètement inégalitaire des établissements, y compris en individualisant les missions et la dépense publique, ce que Mme Retailleau appelle « installer une signature d’établissement », et qui nous rapproche de la possibilité d’aboutir à un système dual, « Universités d’Excellence » et « Collèges universitaires ».

Ainsi, les COMP ne permettent ni aux personnels de connaitre les orientations stratégiques qui guident leur action, ni au citoyen de connaître les orientations stratégies décidées par l’État. Ils ne sont pas des outils démocratiques, mais des outils de différenciation inégalitaire au service du gouvernement.

Les COMP sont des outils bureaucratiques, spécieux et fondamentalement inefficaces

Les COMP sont un outil bureautique au sens littéral du terme : un outil de gouvernement depuis un bureau, au travers de documents administratifs, sans jamais avoir besoin de rencontrer les gens qu’on dirige. Le rapport très critique de la Cour des comptes est clair « Ces contrats constituent des accélérateurs des projets de transformation interne, sur les priorités ministérielles, mais aussi sur les projets de pilotage et de gestion. » : il s’agit de transformer, de piloter et de gérer, selon les priorités ministérielles, avec des « calendriers contraints » et « près de 650 indicateurs différents ». On retrouve là le pire de la bureaucratie.

Les COMP sont aussi un outil spécieux : tous les Ministres les présentent comme un outil de « confiance mutuelle avec l’État », ce qui est fondamentalement spécieux puisque la confiance rend inutile les contrats. L’appellation « contrat » est elle-même spécieuse, puisqu’elle ne correspond en rien à l’Article 1102 du Code civil: les établissements ne sont libres ni de contracter ou de ne pas contracter, ni de choisir leur co-contractant, ni de déterminer la forme et le contenu des COMP. L’État peut modifier unilatéralement les COMP ou ne pas tenir ses engagements, et les établissements n’ont aucun moyen sérieux de recours.

Les COMP sont enfin un outil fondamentalement inefficace : la loi de Goodhart garantit que (1) les décisions iront à l’inverse de ce qui est souhaitable, et que (2) les acteurs chercheront à optimiser les indicateurs plutôt que leur action. Prenons simplement la réussite étudiante : (1) priver du solde les établissements qui n’atteignent pas le taux de réussite fixé par l’État mettrait encore plus en difficulté les établissements qui le sont déjà – on peut espérer que ce n’est pas le but ; (2) pour éviter cette situation, ces établissement n’auront d’autre choix qu’augmenter artificiellement les notes – ce qui reste toujours plus simple qu’améliorer le niveau de préparation des lycéens qu’on recrute, par exemple.

Il est important de noter que l’État n’a pas besoin de mettre en action la punition budgétaire : la simple menace suffit déjà largement à forcer les acteurs dans la direction voulue, les acteurs mettant d’eux-même tout en œuvre pour éviter d’en arriver à la sanction.

Ainsi, avec les COMP, les établissements ont toutes les obligations mais aucun pouvoir, et l’État a tous les pouvoirs mais aucune obligation. C’est donc un outil adapté pour faire obéir, mais pas du tout adapté à l’amélioration des performances ou de la qualité. Leur seule réelle utilité est de corseter l’autonomie des établissements, sans carotte mais avec un bâton budgétaire.

Le Ministre entend les rendre obligatoire en 2026, donc avant qu’on puisse évaluer leur première expérimentation. Il envisage aussi une nouvelle forme, beaucoup plus dangereuse : les COMP100%.

Les COMP100% sont un outil en parfait accord avec « l’acte II de l’autonomie »

Dans leur forme actuelle, les COMP sont déjà envisagés comme des moyens d’ingérence dans les politiques internes des universités. Dès 2023, la Cour des comptes recommandait par exemple de les utiliser pour contraindre les universités à « l’augmentation du temps de travail pour les personnels non enseignants ».

Comme l’incitation n’a pas été suffisante, le Ministre entend passer la couverture des COMP de 0,8% à 100% de la SCSP, ce qui revient à passer d’un coup d’environ 0,2 Md€ à environ 14 Md€ (82% du budget des établissements), et ce pour tous les établissements et de façon obligatoire.

Alors que les COMP actuels peuvent se limiter aux « extras » et être éventuellement refusés par les établissements s’ils sont jugés inacceptables, les COMP100% diffèrent trois aspects :

  1. les établissements ne peuvent pas les refuser, au risque de renoncer à la totalité de leur SCSP – impensable ;
  2. les objectifs « cœur de métier » sont incontournables : taux de réussite, taux insertion professionnelle, et pourquoi pas quantité de productions scientifiques ;
  3. la conditionnalité est mécaniquement étendue aux subventions dédiées aux salaires des personnels, qui composent le gros de la SCSP, donc y compris le traitement des fonctionnaires.

Sur ce dernier point, la  présidente de l’Université de Poitiers émet des doutes :

« Ce n’est pas réaliste, dans la mesure où il y a un socle budgétaire lié à la masse salariale qui est incompressible. À travers ce socle, nous sommes déjà dans l’exercice de nos missions de service public. La part de discussion stratégique doit donc se situer à un niveau qui nous permet d’être rassurés sur notre SCSP, et d’aller au-delà »

Pourtant, il n’y a aucune autre interprétation possible d’un COMP100% que le conditionnement du traitement des fonctionnaires à l’atteinte d’objectifs chiffrés. Fonctionnaire, nous le sommes pour l’instant, mais cela pourrait bien changer. La « masse salariale » deviendrait alors tout à fait « compressible ». Quant à « aller au delà », le contexte ne s’y prête guère.

L’exécutif étant en « état d’urgence budgétaire  », il ne s’agit bien sûr pas d’investir plus, mais seulement de dépenser moins. On peut donc écarter la possibilité de COMP100% permettant d’obtenir 20% de SCSP en plus pour les établissements qui atteignent leurs objectifs, et prévoir raisonnablement 20% de SCSP en moins pour les établissements qui ne les atteignent pas. Le pourcentage pourra évidemment évoluer, mais s’il devient anecdotique, tout le dispositif perdra son intérêt.

Comme le recommande le rapport Gillet, Mission sur l’écosystème de la recherche et de l’innovation :

un échec devra aboutir à des conséquences visibles sur le plan budgétaire. Les COMP prendraient alors vie et sens dans un écosystème avec des règles redéfinies.

Même au delà du contexte budgétaire actuel, la punition budgétaire est un des principes des COMP, comme l’expliquait Jean-Pierre Korolitski dès 2023 :

Des objectifs et des cibles mesurables seront fixés qui, s’ils ne sont pas atteints ou que partiellement, donneront lieu à une réduction, une réorientation ou une suppression des crédits alloués,

Il explique également la nature des COMP100%, qui est la disparition complète des besoins de services publics dans l’allocation des moyens, au profit exclusif de la « performance » :

Accorder, à terme, l’ensemble des moyens sur la performance. […]
La cible à terme devrait clairement être définie comme la mise en œuvre de contrats quinquennaux de performance intégrant l’ensemble des moyens accordés par l’État aux établissements

Ainsi, en théorie et dans l’esprit des COMP100%, un établissement n’atteignant pas les taux de réussite et d’insertion, et pourquoi pas une certaine quantité de publications, fixés par le gouvernement ne serait plus en mesure de payer ses personnels. Cette perspective est raccord avec l’imminente baisse du nombre d’étudiants et les réflexions autour de « l’acte II de l’autonomie », dont la pièce maîtresse est la diminution du nombre d’universitaires fonctionnaires.

Pour la mise en œuvre de cette politique, l’État s’est récemment outillé : InserSup, Fresq et Quadrant calculent et amassent ces indicateurs par appariement de fichiers administratifs à une granularité très fine (pour chaque étudiant individuellement). Ces outils permettent une sorte de pilotage algorithmique, ne nécessitant plus d’évaluations locales. Les COMP questionnent ainsi le rôle du Hcéres.

L’articulation des COMP100% et des évaluations Hcéres soulève d’importantes questions politiques.

Le rapport Cour des comptes nous livre un passage très éclairant sur l’articulation COMP/Hcéres :

L’un des apports majeurs de ces contrats concerne le pilotage de l’offre de formation. Le ministère s’est appuyé sur la constitution d’un outil d’analyse de la performance on en termes de réussite étudiante et d’insertion professionnelle, nommé Quadrant, afin d’engager une démarche de transformation de l’offre de formation, chaque établissement s’engageant à fournir une liste de formations à améliorer sur la durée du contrat. À condition d’ancrer davantage cet outil sur des indices de valeur ajoutée tenant compte du contexte socio-économique de l’établissement et des évaluations du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), cet outil d’aide à la décision permet de mieux accompagner les établissements dans l’objectivation de la performance de leur offre de formation.

Ce n’est pas une caricature trop grossière que de traduire « transformation de l’offre de formation » par « fermeture des formations qui n’atteignent pas les objectifs fixés par l’État ». Pour prendre cette décision, les COMP n’utilisent qu’un indicateur calculé par les outils administratifs InserSup, Fresq et Quadrant, sans intervention humaine. La Cour recommande « d’ancrer d’avantage » ces décisions sur les évaluations Hcéres, qui elles apportent l’aspect humain. La présidente du haut conseil est consciente de cette question :

AEF info : Selon vous, le HCERES doit-il évaluer la performance d’un établissement ou doit-il faire de l’assurance-qualité, autrement dit plutôt évaluer la manière dont lui-même évalue sa performance et organise son pilotage ?

Coralie Chevallier : Je pense qu’il faut faire les deux. Notre rôle est aussi de demander aux établissements comment ils savent que leur offre de formation correspond bien à leur stratégie, et ce qu’ils comptent faire quand une formation présente des signaux d’alerte. Mais nous devons être respectueux de leur autonomie. L’évaluation ne doit pas avoir de répercussion automatique sur les formations.

Ainsi, les COMP sont conçus pour avoir une répercussion automatique (contrôle-qualité), contrairement à l’évaluation (assurance-qualité). Mais que se passe-t-il lorsque les deux entrent en conflit ?

Les COMP100% risquent d’être en conflit quasi-systématique avec les évaluations Hcéres, mais l’emportent

Lorsque COMP et évaluations sont alignés, c’est-à-dire que les objectifs ne sont pas atteints et que les évaluations Hcéres notent des manquements dans l’exercice des missions, alors il parait raisonnable d’envisager une « transformation ». Malheureusement, la vague E nous enseigne que ces cas sont extrêmement minoritaires : l’écrasante majorité des avis défavorables provisoires réellement problématiques sont dus à des effets de contexte : austérité budgétaire, fragilité des bacheliers, fragilité de l’économie locale, échec de réformes… C’est précisément ce qui a légitimé la colère des enseignants face à ces avis, perçus comme injustes.

La question qui se pose est donc : comment agir lorsque l’évaluation qualitative est satisfaisante mais que les objectifs des COMP ne sont pas atteints ? L’esprit et la conception des COMP100% ne laissent en réalité pas de place à la simple alerte qu’on trouve dans les évaluations Hcéres. Ils ne laissent pas non plus de place à une prise de distance avec les injonctions étatiques, comme sont en position de le faire les experts Hcéres.

Pour les COMP100%, peu importe les raisons, lorsqu’un objectif n’est pas atteint, le solde ne doit pas être versé. Déroger à cette règle ruinerait les COMP, les réduisant à d’inutiles doublons des projets annuels de performances (PAP) – documents réglementaires déjà approuvés chaque année par les CA des universités, et correspondants presque exactement aux COMP (des indicateurs avec des cibles), à l’exception de budgets associés.

Les COMP100% camouflent des questions purement politiques sous une couverture technique

Prenons pour exemple les IUT, qui concentrent un peu tous les problèmes contextuels : réforme impossible à mettre en œuvre, taux élevés d’enseignants vacataires, obligation d’inscrire des bacheliers insuffisamment préparés et d’atteindre 50% d’insertion professionnelle. Le Hcéres l’a constaté : le travail des équipes pédagogiques est qualitatif, mais, en conséquence de la réforme, les taux de réussite et d’insertion ne sont pas aux niveaux attendus par l’État. Alors que les rapports Hcéres peuvent se lire comme « Attention, il y a un problème avec la réforme », les COMP disent simplement « l’État doit définancer ces formations ».

Cet exemple montre bien que les COMP camouflent sous une considération technique (des objectifs chiffrés non atteints) de nombreuses questions politiques : Quelle était l’intention de la réforme ? Quel doit être le rôle des IUT dans notre système éducatif ? Est-ce les IUT qui ne remplissent pas ce rôle, ou ce rôle qui est mal défini par l’État ? Faut-il fermer les IUT ? Les réformer de nouveau ? Diminuer leur budget ? Au contraire l’augmenter ? Réformer le bac technologique ? Le marché du travail à bac+3 ? Etc.

A toutes ces questions politiques, les COMP100% répondent brutalement par une baisse de la dotation de l’établissement. Ce constat ne se limite pas aux IUT, mais se généralise sans réserve à la plupart des formations, avec certitude à toutes les actions cœur de métier, et même sans doute à d’autres.

Ainsi, les évaluations Hcéres risquent de ne pas venir en renfort, mais bien en contradiction des COMP100%, démontrant par l’évaluation que les décisions algorithmiques de l’État ne correspondent ni aux besoins de la nation, ni aux particularités territoriales, ni à la recherche de qualité, mais seulement à une conformation docile à des indicateurs techno-bureaucratiques.

Les COMP100% visent essentiellement l’imposition d’une politique adéquationniste sans assise légale.

Une recherche sur les COMP dans Légifrance montre qu’ils n’apparaissent que trois fois, et jamais dans un texte réglementaire. Surtout, cette recherche confirme que le Ministère prépare, sans annonce mais depuis longtemps, le passage aux COMP100%.

Avis de vacance d’un emploi de directeur de projet (DGESIP, 23 mars 2023) :

transformation de l’offre de formation : mobilisation des leviers réglementaires (accréditation) et financiers (France 2030, contrats d’objectifs de moyens et de performance, contractualisation) pour inciter les établissements à développer une offre de formation professionnalisante, pour permettre la création ou l’évolution de formations correspondant aux métiers d’avenir ou aux métiers en évolution.

Avis de vacance d’un emploi de sous-directeur (MESR, 31 août 2024) :

le renforcement de l’autonomie des établissement par le déploiement des contrats d’objectifs, de moyens et de performance établis entre l’Etat et les opérateurs et d’un nouveau modèle d’allocation des moyens ;

Avis relatif à un appel à candidatures en vue de pourvoir la fonction de président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres, 11 janvier 2024) :

L’évaluation opérée par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur doit jouer pleinement son rôle de régulation de l’écosystème d’enseignement supérieur et de recherche par l’appréciation de la qualité des performances afin que des conséquences puissent en être tirées tant par les entités évaluées que par les autorités publiques qui en assurent la tutelle. En particulier l’évaluation doit être directement utile dans le cadre de la conclusion des contrats d’objectifs, de moyens et de performance des organismes de recherche, des universités et des autres établissements d’enseignement supérieur. Ainsi conçue, elle doit constituer l’accompagnement nécessaire d’une autonomie renforcée des établissements.

Ces trois textes révèlent que les COMP ont toujours eu vocation à devenir des COMP100%, seuls à même de constituer « un nouveau modèle d’allocation des moyens », dont l’objectif n’est pas la recherche de qualité, mais seulement la « transformation de l’offre de formation ». 

Ils révèlent également que cette « transformation » a pour seul objectif la « professionnalisation », c’est-à-dire la mise en œuvre d’une politique adéquationniste, par l’alignement des places de formations sur les besoins immédiats du secteur productif, à l’exclusion de toutes autres considérations, et qu’il faudra pour ça une utilisation conjointe des « accréditations » et des COMP100%.

Ils confirment enfin le rôle envisagé par le gouvernement pour le Hcéres vis-à-vis des COMP100% : « l’appréciation de la qualité des performances (sic) afin que des conséquences puissent en être tirées », c’est-à-dire la suppression des budgets aux formations qui ne correspondraient par aux objectifs d’insertion professionnelle fixés par l’État.

Les COMP100% sont au service d’une approche idéologique et obtuse de l’ESR

Sous couvert de pragmatisme, la politique portée par les COMP100% relève d’une idéologie banale, l’adéquationnisme et l’utilitarisme, dont les limites et dangers sont bien connus, mais qui correspondent bien à la pensée et volonté de M. Macron :

A propos des COMP et de la recherche, M. Macron ne disait rien d’autre, en 2023, lors de la réception pour l’avenir de la recherche française :

Présidents, regardez-moi, c’est 0,8 ou 1 % du budget de l’université. Objectivement, on ne fera croire à personne que ça s’appelle de l’autonomie. Ce n’est pas vrai. […]

Aujourd’hui, une mauvaise évaluation n’a aucune conséquence, quasiment sur une équipe de recherche. Ça veut dire que collectivement, si on veut qu’il y en ait moins, il faut qu’on accepte de se dire que sur une équipe de recherche qui a une mauvaise évaluation, on accepte de la fermer […]

Il frappant de constater que les COMP sont présentés comme des outils pour « l’autonomie des universités ». L’argument est systématique, et parfois martelé lourdement : l’expression apparaît 7 fois dans le discours de Mme Retailleau sur les COMP par exemple.

Pourtant, il est factuel que la seule autonomie laissée par les COMP100% aux universités est de choisir comment atteindre les objectifs que l’État leur fixe. Cela n’est pas sans rappeler la liberté d’obéir décrite par J. Chapoutot, qui décrit comment un étage managérial « stratège » fixe les objectifs à atteindre, mais sans jamais dire aux acteurs comme y arriver, laissés ainsi libres de leur action à l’expresse condition que les objectifs soient atteints.

Cette approche managériale est explicitement promue dans le rapport Gillet, dans l’encart « Saisir l’opportunité offerte par les nouveaux COMP universitaires » :

Dans tous les cas, le MESR devra s’arrêter à son rôle dans l’élaboration du COMP, confiera les étapes suivantes à ses opérateurs et se concentrera ainsi sur son rôle de tutelle en laissant les établissements libres des moyens employés pour atteindre les objectifs fixés et contractualisés.

Tout le monde veut être stratège (mais personne ne propose de stratégie)

Ce « Ministère stratège », voulu par Mme Retailleau et en passe d’être concrétisé par M. Baptiste, entre en conflit direct avec les « présidences stratèges », voulue par la LRU pour promouvoir l’autonomie des universités. Nous sommes vraiment au cœur de la bataille autour de l’acte II de l’autonomie.

Ce conflit se retrouve explicitement dans ce récent amendement du gouvernement, jugé irrecevable, qui proposait que les universités puissent accréditer elles-mêmes leurs diplômes, à condition d’accepter l’adéquationnisme comme seul objectif : en étant prêt à renoncer à son pouvoir d’accréditation, le gouvernement démontre qu’il considère que sa seule utilité est d’imposer sa « stratégie » aux établissements, et pas du tout une supposée recherche de qualité de service rendu à la nation.

L’adéquationnisme ne fait pas une stratégie. C’est tout juste un politique gestionnaire obtuse, idéologisée et vouée à l’échec : même en imaginant qu’il est souhaitable d’aligner strictement les places de formation sur les besoins de l’emploi productif, la mise en œuvre de fracasse sur le mur de la réalité et l’incapacité des dirigeants à établir des priorités sérieuses.

Le mur des réalités. Les décisions de fermeture de Master qui seraient prises aujourd’hui seraient mise en œuvre dans un an, pour une fermeture effective dans deux ans (après la diplomation des M1 déjà inscrits), sur la base d’information datant d’il y a deux ans (le temps de calculer les indicateurs), concernant des étudiants inscrits en Master il y a quatre ans, et en Licence il y a 7 ans au moins : six ans à grand minima, plus raisonnablement dix, durant lesquels les besoins de l’emploi et le contexte auront changé de multiple fois. Et tout cela sans répondre aux questions : que valent des diplômes de Masters supprimés ? Que deviennent les étudiants en Licence qui visaient ce Master ? Que deviennent les bacheliers dont on ferme la future Licence ? Etc.

L’incapacité des dirigeants à prendre des décisions et établir des priorités. C’est bien parce que le « Ministère stratège » n’a aucune idée de comment mettre en œuvre ces décisions, ni aucune réponse à ces questions cruciales, qu’il se décharger sur « l’autonomie », en fixant les objectifs mais surtout sans jamais prendre de responsabilité. Sauf que le « Ministère stratège » ne démontre pas non plus de capacité particulière à prédire les évolutions de l’emploi, étant pratiquement sous tutelle du Ministère de l’économie, qui est lui-même sous tutelle de l’Élysée. Si on ne connaît aucune prédiction réussie, on en connaît des ratées, par exemple dans le nucléaire :

« Pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Parce qu’on nous a dit : ‘Non, votre parc nucléaire va décliner. Préparez-vous à fermer des centrales’ (…). Évidemment, on n’a pas embauché des gens pour en construire d’autres, mais pour en fermer »

Au final, les COMP100% sont un outil de « mise au pas du monde universitaire », mais une mise au pas vers rien

Las, cela fait 20 ans qu’on réfléchit à comment rendre les uns ou les autres « stratèges », sans jamais y arriver. Peut-être est-ce parce qu’on ne discute jamais de stratégie. Les sujets ne manquent pourtant pas, entre la stagnation économique, la stagnation éducative, les grandes crises démocratiques, diplomatiques et écologiques, et le déclin démographique.

En réalité, les COMP100% permettent de « mettre au pas le monde universitaire », comme le craint le Ministre, qui semble parfaite informé de ce que ce type d’outil peut donner dans des mains extrêmes :

À l’heure où le monde de la science, de la recherche et du savoir est sous le feu roulant de pressions politiques partout à travers le monde, [le COMP100%] est un acte de guerre contre nos libertés académiques.

Et il est vrai que réduire l’enseignement supérieur à une forme d’insertion professionnelle est fondamentalement dangereux :

Une université sans liberté n’enseigne plus, elle dresse. Elle ne forme pas des esprits, elle fabrique de la docilité.

La défense des libertés académiques n’est pas négociable. Les remettre en cause, c’est saper les fondements de notre démocratie.

De fait, des COMP100% utilisés essentiellement pour « transformer l’offre de formation » vers plus de « professionnalisation », sans stratégie, sans prospective, et sans aucune chance d’y arriver faute d’indicateurs adaptés et de capacité de décision raisonnable, ne sont qu’une « mise au pas du monde universitaire » mais vers rien.

Ajout (30/04/2025)

La communication du Conseil des ministres du 28/04/2025 confirme la généralisation des COMP100% dès 2026, et son usage comme outil de coercition adéquationiste (« Pour garantir l’adéquation permanente entre formation et besoins économiques »), en faisant explicitement le lien entre les COMP, capacités d’accueil et Insersup.

Je ne m’explique cependant pas comment cela permettra de réguler « les formations post bac qui ne font pas l’objet d’une reconnaissance ou d’une évaluation de leur qualité » qui « pénalise tant les jeunes et adultes ». Ça ressemble à « Puisqu’on a décidé de ne pas réguler le secteur privé, et que ce dernier pénalise les jeunes, nous allons sur-réguler le secteur public ».

4. Territorialiser l’offre de formation dans l’enseignement supérieur

S’agissant de l’offre de formation dans le supérieur, des travaux sont engagés sur les formations post bac qui ne font pas l’objet d’une reconnaissance ou d’une évaluation de leur qualité. Elles se sont en effet fortement développées, sans que des leviers de régulation suffisants aient été conçus.

S’agissant de l’accès à cette offre, la fracture territoriale constitue un frein majeur à l’adéquation entre les compétences disponibles et les besoins économiques locaux.

Cette situation pénalise tant les jeunes et adultes, qui ne peuvent accéder aux formations correspondant aux emplois de leur bassin de vie, que les entreprises qui peinent à recruter les compétences nécessaires à leur développement.

Pour garantir l’adéquation permanente entre formation et besoins économiques, nous souhaitons renforcer la gouvernance partenariale territoriale en associant pleinement les acteurs locaux, aux décisions stratégiques concernant l’offre de formation des universités.

Cette association se concrétisera par leur intégration aux nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) conclus entre l’État et les établissements d’enseignement supérieur.

Nous souhaitons que cette nouvelle approche contractuelle s’accompagne de deux innovations majeures :

  • une accréditation globale de l’offre de formation qui pourrait remplacer l’accréditation formation par formation, donnant ainsi plus de souplesse aux établissements pour adapter leurs cursus aux besoins évolutifs des bassins d’emploi ;
  • la possibilité de contractualiser une trajectoire d’évolution des capacités d’accueil des établissements, permettant ainsi d‘ajuster les flux de formation aux besoins en compétences identifiés localement. L’orientation efficace de l’offre de formation s’appuiera sur les données, nouvellement développées, d’insertion professionnelles des sortants de l’enseignement supérieur (Insersup).

Les discussions préalables à la signature d’un COMP seront désormais pilotées par les recteurs de région académique et recteurs délégués à l’Enseignement supérieur, la Recherche et l’Innovation, pour assurer, dans la prise en compte des priorités nationales portées par le ministère, une vision au plus près de la réalité des territoires.

Le dispositif permettra de mettre en place une logique de contractualisation plus territorialisée, prenant notamment en compte les bassins d’emploi, en incluant dans la discussion stratégique les partenaires locaux des universités, à commencer par les collectivités territoriales. Il serait important d’y associer, suivant les cas, les acteurs du marché du travail, au premier rang desquels les représentants des entreprises du territoire, les organismes nationaux de recherche, ou encore les acteurs de la vie étudiante.

La négociation de ces nouveaux COMP est lancée dès 2025 dans 10 universités des régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nouvelle-Aquitaine. Le dispositif sera généralisé à l’ensemble du territoire à partir de l’année 2026.

Le pilotage de l’offre de formation des établissements pourra s’appuyer sur les données InserSup, nouvellement développées, qui permettent d’avoir une vision fine de l’insertion professionnelle pour chaque formation, à chaque niveau de l’enseignement supérieur.

Bonus…

Discours de M. Macron lors de la réception pour l’avenir de la recherche française, 7 décembre 2023Pour aller plus loin…

[ #VeilleESR #LRU ] Les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) conclus entre l’État et les établissements d'ESR- @ccomptes.fr TLDR : Fabriqués dans le secret et dans l'urgence, les COMP n'ont aucune chance de marcher. C'est pourquoi ils doivent être généralisés.

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-03-17T15:32:32.712Z

[ #VeilleESR #LRU ] #COMP : nouveaux contrats portant sur 100 % de la SCSP dans deux régions ; généralisation en 2026 (MESR) par @newstankeduc.bsky.social C'est une avancée majeure vers « l'acte 2 de l'autonomie », sans débat ni concertation. C'est extrêmement grave et dangereux. On va morfler.

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-08T14:12:41.755Z

[ #VeilleESR #LRU ] « Les budgets des universités seront arbitrés, non plus en reconduisant ceux des années précédentes ni en utilisant un modèle mathématique, mais dans une discussion “au premier euro” »P. Baptiste par @newstankeduc.bsky.social Bref, on achève l'autonomie des universités.

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-10T10:11:52.396Z

Je mâche la « vision misérabiliste » depuis quelques jours.J'arrive à une hypothèse étrange, mais qui peut expliquer la violente offensive que le Ministre mène depuis quelques jours sur l'autonomie des universités, notamment avec les COMPs mais aussi une ingérence dans les stratégies budgétaires.

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-14T07:42:43.020Z

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Hcéres : l’étrange défense du Ministre

Contrairement à ce qu’on pouvait attendre, l’indignation autour des évaluations Hcéres de la vague E ressemble de moins en moins à une tempête dans un verre d’eau, et de plus en plus à une crise politique. Après une surprenante défaite législative, l’avenir du haut conseil n’est toujours pas sécurisé. Dans ce contexte tendu, universitaires et dirigeants s’échangent des amabilités par tribunes interposées. Au milieu, la défense élaborée par le Ministre tranche avec les conventions, échoue à convaincre, et doit nous conduire à nous interroger sur ses intentions.

Une saga législative…

Déposé en novembre, l’amendement n°II-3123 du Projet de loi de finances 2025, qui prévoyait la suppression du budget du Hcéres, a été voté, avant d’être oublié en raison du rejet, inédit, de toute la partie « recettes » du PLF. Mais le 20 mars,  l’amendement n°CS1012 du projet de loi de simplification de la vie économique reprend son idée et crée la surprise en étant adopté, alors qu’il prévoit carrément la suppression du Hcéres.

Pas moins de 8 amendements de suppression de la suppression sont ensuite déposés, dont un par le gouvernement. Celui du PS est rapidement retiré, après de multiples mails d’indignation de la part d’universitaires. Mais deuxième surprise le 10 avril, tous ces amendements sont rejetés par 76 voix contre et 63 pour, notamment en raison de votes partagés à droite.

La prochaine étape est maintenant la commission mixte paritaire, après une pause dans une contexte parlementaire très tendu. Alors qu’une vingtaine d’agences et hauts conseils sont menacés de suppression, l’avenir du Hcéres est donc toujours très incertain.

… Qui se transforme en bataille de tribunes, extrêmement polarisées

Déjà le 31 mars, France Universités déclarait que « L’évaluation en tant que fondement de l’autonomie de l’université ne peut être contestée ». Autour du 10 avril, un nombre impressionnant de syndicats donnent leur avis. La revue syndicale d’AEF montre l’étendue des réactions : la CFDT est contre une suppression mais pour « une transformation profonde », le SNESUP-FSU est pour une dissolution et une évaluation par les pairs élus, la CGT FERC SUP estime que le Hcéres est devenu un « sujet de moquerie », la FAGE alerte sur « le danger d’imaginer une évaluation de l’ESR pratiquée par une autorité non indépendante dans un contexte politique plein d’incertitudes  », la CGE « appele le législateur à rétablir l’existence du Hcéres » pour réguler le privé lucratif, la CDEDI invite à une réflexion mais en insistant sur la « garantie de la qualité et de l’autonomie », l’UGEI pense que la mesure met « en péril les établissements d’enseignement supérieur » «  À l’heure où le modèle des écoles privées est parfois contesté », et la FESIC demande à « rétablir le Hcéres » car sa suppression « ouvre la voie à une dérégulation ». Le SNPTES-UNSA, rapporté par NewsTank, estime carrément que « C’est un contre-pouvoir qu’on supprimerait avec le Hcéres ». Pour le BNEI, c’est « un coup dur pour la reconnaissance et la qualité des formations françaises ». Udice attendra le 16 avril pour se déclarer, dans un communiqué non publié sur son site, favorable au maintien du Hcéres mais appelle à une refondation (basée évidemment sur la différenciation des établissements).

L’affaire suscite aussi des expressions individuelles. Pour Gabriel Galvez-Behar, « L’enseignement supérieur et la recherche méritent mieux que des coups politiques sans lendemain ». Yassine Lakhnech déclare « Je ne suis pas pour dissoudre le HCERES mais pour le réformer profondément » ». Jean-Marc Monteil estime dans Le Monde que « L’heure n’est pas à la suppression du HCERES mais à son évolution dans l’intérêt même de ceux qui semblent aujourd’hui se réjouir de sa disparition ». Michel Robert y voit une opportunité de « retrouver le sens de l’évaluation dans l’ESR ».

Le 10 avril, Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, publie un communiqué de presse très déroutant, intitulé « le RN et LFI s’allient pour préparer la soumission de l’enseignement supérieur et de la recherche au pouvoir politique ». Le lendemain, il publie une tribune dans Libération « La suppression du Hcéres : une attaque frontale contre les libertés académiques », reprenant les mêmes arguments mais dans des termes légèrement plus acceptables.

Face à cette communication, le SNESUP-FSU réagit très froidement, et RogueESR estime qu’il s’agit d’une « communication de crise [qui tente] de trianguler l’adversaire en reprenant les catégories et les concepts qui articulent l’indignation du monde universitaire ».

Le 14 avril, la présidente du Hcéres livre une longue interview intitulée « Cette crise nous permet d’avancer et de placer l’évaluation de l’ESR au centre d’un grand débat public », dans laquelle elle reconnait que « Certaines critiques sont fortes et légitimes » (notamment la lourdeur des évaluations), quand d’autres sont « totalement injustes » (notamment le reproche d’être une bureaucratie). Elle reconnait surtout que « Aujourd’hui, la confiance dans le HCERES n’est pas assez forte ».

Le 15 avril, une tribune collective, désormais signée par plus de 4500 membres de la communauté universitaire, soutien dans Le Monde que « Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur étant devenu irréformable, il fallait le supprimer ».

On observe ainsi le clivage habituel – et néanmoins malsain – entre une tribune collective largement soutenue par la base, et des avis individuels formulés par les dirigeants. Mais la multitude de positions des organisations démontre surtout l’absence de consensus sur le rôle du Hcéres, et plus globalement de l’évaluation de l’ESR. Or, ce consensus est indispensable pour que les évaluations soient sincères, comprises et acceptées de tous, donc utiles. Ces conditions ne semblent aujourd’hui plus réunies.

Il faut maintenant revenir plus particulièrement sur la communication déroutante du Ministre, par communiqué d’abord, puis par tribune :

Les députés des extrêmes ont voté ensemble pour éliminer l’organisme qui garantit l’indépendance de l’évaluation de l’enseignement supérieur et de la recherche en France.

Le vote de ce jour montre le vrai visage de partis qui sont prêts à piétiner certains de nos principes académiques les plus essentiels pour mettre au pas, si demain ils sont au pouvoir, le savoir, la science et le monde universitaire.

À l’heure où le monde de la science, de la recherche et du savoir est sous le feu roulant de pressions politiques partout à travers le monde, la suppression du HCERES est un acte de guerre contre nos libertés académiques.

Nous ne devons pas nous permettre un tel recul de notre crédibilité académique, de notre autonomie universitaire et de la qualité de notre enseignement supérieur.

J’en appelle désormais à la sagesse et au sens des responsabilités de la commission mixte paritaire, qui sera prochainement amenée à examiner le projet de loi de simplification de la vie économique, pour rétablir le HCERES.

Ne nous y trompons pas, quand les extrêmes s’attaquent au savoir et aux libertés académiques, c’est notre démocratie qui est attaquée.

La défense du Ministre est outrancière sur la forme et peu convaincante sur le fond.

Sur la forme, la défense du Ministre est particulièrement outrancière, utilisant un vocabulaire guerrier et menaçant, flirtant avec le complotisme, inhabituel pour ce niveau de responsabilité et inadapté aux discussions académique et parlementaire. La « colère » revendiquée par le Ministre ne devrait pas avoir sa place dans les communication officielle du Ministère.

Mais c’est surtout sur le fond que les arguments avancés posent problème.

1. Les deux arguments les plus puissants en sont absents.

Commençons par les arguments absents de l’argumentaire du Ministre.

D’abord, le Ministre n’apporte aucune preuve concrète de l’utilité du Hcéres. Ses arguments sont abstraits, sans les exemples ou grands chiffres bien choisis traditionnels de cet exercice. Cette absence est curieuse : après plus de 10 ans d’évaluation de toutes les formations, tous les laboratoires et tous les établissements publics, il devrait être possible d’en trouver.

Encore plus curieux, et contrairement à la majorité des défenseurs du Hcéres, le Ministre évite d’aborder la question de la régulation du secteur privé lucratif. Le L114-3-1 du Code de l’éducation dispose pourtant que le Hcéres a pour mission « 6° D’évaluer a posteriori les programmes d’investissement ainsi que les structures de droit privé recevant des fonds publics destinés à la recherche ou à l’enseignement supérieur », ce qu’il ne semble pas beaucoup faire malgré sa position idéale. Ignorer ainsi le sujet du privé lucratif, peut-être le plus urgent de l’ESR et sans doute le plus crucial pour la légitimité du Hcéres, ne manque pas d’interroger.

2. « La suppression du HCERES est un acte de guerre contre nos libertés académiques. »

Le premier argument du Ministre est d’accuser les parlementaires de vouloir subordonner les savants :

Le vote de ce jour montre le vrai visage de partis qui sont prêts à piétiner certains de nos principes académiques les plus essentiels pour mettre au pas, si demain ils sont au pouvoir, le savoir, la science et le monde universitaire.

D’abord, si un simple amendement permettait de « mettre au pas » le savoir, des partis mal intentionnés n’auraient aucun intérêt à le divulguer avant leur accession au pouvoir, et aucun problème à l’adopter ensuite. Tout cela peine à être crédible.

De plus, cette hypothèse obligerait le Ministre à tout mettre en œuvre sans délais pour sécuriser « le monde universitaire », dans le scénario « administration Trump » qu’il dénonce. Or, non seulement il ne propose aucune action en ce sens, mais en plus ses actes sont à l’inverse, comme nous le verrons dans un prochain billet.

Pour supporter cette accusation, le Ministre présente le Hcéres comme garant des libertés académiques :

À l’heure où le monde de la science, de la recherche et du savoir est sous le feu roulant de pressions politiques partout à travers le monde, la suppression du HCERES est un acte de guerre contre nos libertés académiques.

Cet argument étonne d’abord beaucoup car les libertés académiques ne semblent pas faire partie des (pourtant très) nombreux critères d’évaluation du Hcéres. Je n’y ai même pas trouvé l’expression, alors qu’il y aurait beaucoup à dire lorsqu’on évalue les établissements, laboratoires et formations.

Plus fondamentalement, cet argument étonne car l’indépendance (qu’elle soit réelle ou de façade) du Hcéres est une garantie de l’indépendance des évaluations, pas des évalués. Les audits qualités dans les entreprises sont menés par des organismes indépendants, pour autant les salariés ne le sont pas.

Cette batterie d’arguments est donc peu crédible, sinon manipulatoire, en tous cas peu convaincante.

3. « Concrètement, le vote de ce jeudi revient à remettre les clés de l’évaluation dans les mains de l’exécutif ! »

Le deuxième argument du Ministre est fréquemment utilisé par les détracteurs de la suppression : il existerait une obligation européenne d’évaluation, qui retomberait mécaniquement sur l’État si le Hcéres était supprimé.

Que se passera-t-il demain si le Hcéres est effectivement supprimé ? L’obligation d’évaluation ne disparaîtra pas. Concrètement, le vote de ce jeudi revient à remettre les clés de l’évaluation dans les mains de l’exécutif ! Est-ce ce modèle que nous souhaitons pour la France ?

Cette décision inadmissible ferait de la France une exception inquiétante parmi les démocraties avancées. Tous les pays de l’OCDE ont compris l’importance cruciale d’une agence d’évaluation indépendante. Est-ce de cette manière que nous voulons nous démarquer ?

Il s’agit là de l’argument le plus étonnant. Il se fonde probablement sur le document European Approach for Quality Assurance of Joint Programmes, qui cadre l’évaluation des programmes d’enseignement et de recherche. Selon ce document, l’évaluation doit être effectuée par une agence choisie dans une liste établie par l’EQAR : « the cooperating institutions should select a suitable quality assurance agency from the list of EQAR-registered agencies ». De plus, le point 3.3 des Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area (ESG) recommande l’indépendance de cette agence : « Agencies should be independent and act autonomously. They should have full responsibility for their operations and the outcomes of those operations without third party influence ».

Or, l’exécutif n’est pas dans la liste EQAR, et n’est évidemment pas indépendant de lui-même. En conséquence, transférer l’évaluation à l’exécutif ne satisferait pas plus cette « obligation » européenne que la suppression de toute évaluation.

Au niveau national, on trouve dans le L613-1 du Code de l’éducation « L’accréditation peut, après une évaluation nationale, être renouvelée », mais sans donner aucun détail sur les contraintes afférentes. On peut douter que cette disposition conduise à une transfert automatique de l’évaluation à l’exécutif. Ce constat est issu d’une longue discussion sur les réseaux sociaux, mais il est possible que des textes m’aient échappé, auquel cas n’hésitez pas à me le signaler en commentaire.

Mais au niveau européen, c’est encore pire : il semble en réalité qu’il n’existe pas d’obligation d’évaluation.

Quand le Ministre invente une obligation européenne.

Comme l’explique Yann Bisiou, il ne s’agit pas d’obligations, mais seulement de recommandations. Les textes sont non contraignants, notamment parce que l’UE n’a qu’une compétence réduite dans le domaine de l’éducation. De fait, le processus de Bologne et le message de Salamanque (2001),  comme le traité de Lisbonne et la Convention sur la reconnaissance des qualifications relatives à l’enseignement supérieur dans la région européenne (1997), ne sont pas contraignants. En réalité, ces textes édictent de grands principes, mais en laissant les pays très libres de leur mise en œuvre.

La Directive 2005/36/CE du Parlement européen et du Conseil du 7 septembre 2005 relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles est certes plus contraignante, mais elle se concentre sur les professions réglementées de santé et architecture, pour éviter par exemple que des médecins puissent exercer dans des pays qui ne reconnaissent pas leur formation. Surtout, cette directive ne prévoit pas de reconnaissance automatique s’appuyant sur une évaluation nationale, et la suppression du Hcéres pourrait donc ne rien changer.

Il existe ainsi une très grande diversité de pratiques, comme le révèle la base de donnes de l’EQAR. Parmi les trois pays qui ont fait l’objet de plus de 10 000 rapports d’évaluation : la France, l’Allemagne (mais avec trois grandes agences) et l’Espagne, (mais avec deux fois plus d’institutions à évaluer). L’Angleterre n’a effectué que 150 rapports, dont un seul pour Oxford et aucun pour Cambridge. Elle est considérée comme seulement partiellement aligné avec les ESG, mais y voit-on pour autant une « exception inquiétante parmi les démocraties avancées », et peut-on soutenir sans rire que le « rayonnement  international » d’Oxbridge en sort affaibli ?

Ainsi, et contrairement à ce qu’affirme le Ministre, il n’y aurait aucune conséquence mécanique à la suppression du Hcéres en raison d’obligations européennes : pas de sortie des traités européens, pas de sortie du programme Erasmus, pas non plus de disparition mécanique de la reconnaissance des diplômes français. « L’obligation d’évaluation ne disparaîtra pas », car elle n’existe pas.

Reste un risque réputationnel, mais qu’il faudrait mettre en regard des risques réputationnels portés par les files d’étudiants aux aides alimentaires, le changement de ministre tous les trimestres, ou encore l’incapacité durant 20 ans à atteindre l’objectif de 3% du PIB consacré à la R&D.

Pire… Le système français ne respecte déjà pas les recommandations européennes.

Si, vraiment, ne pas respecter les recommandations européennes devait avoir d’insupportables conséquences, il convient de vérifier que le système actuel est en parfaite conformité. Or, en regardant les textes européen de référence, on repère en particulier deux recommandations fondamentales dont le respect pose problème.

La France ne connait plus l’intégralité de son système d’enseignement supérieur

La première se trouve dans la Convention sur la reconnaissance des qualifications relatives à l’enseignement supérieur dans la région européenne :

Article VIII.2
Chaque Partie prend les dispositions nécessaires pour établir, tenir à jour et diffuser :
a. une typologie des différents types d’établissement d’enseignement supérieur relevant de son système d’enseignement supérieur, comprenant les caractéristiques spécifiques de chaque type d’établissement;
b. une liste des établissements (publics et privés) reconnus comme relevant de son système d’enseignement supérieur, indiquant leur capacité à délivrer les différents types de qualifications ainsi que les conditions requises pour l’accès à chaque type d’établissement et de programme

En d’autres termes, les texte recommandent aux pays de connaitre et d’informer sur l’intégralité de leur système d’enseignement supérieur. Or, la Mission d’information sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif montre que, depuis la LCAP (Pénicaud, 2018), nous ne sommes plus capables de catégoriser les établissements entre privé lucratif et non lucratif, ni de tenir à jour une liste d’établissements délivrant des titres RNCP, de façon directe ou indirecte.

La France n’est donc plus en mesure de garantir ou d’informer sur la qualité de toutes ses formations supérieures, et ce malgré l’existence du Hcéres. Ceci semble être une entorse critique à cette convention européenne, et plus globalement à l’esprit du processus de Bologne.

Le Ministère ajoute des critères d’évaluation quantitatifs et les adosse à des objectifs

La seconde est plus grave encore. On la trouve dans European Approach for Quality Assurance of Joint Programmes :

The present European Approach for Quality Assurance of Joint Programmes has been developed to ease external quality assurance of these programmes. In particular, it will:
– dismantle an important obstacle to the development of joint programmes by setting standards for these programmes that are based on the agreed tools of the EHEA, without applying additional national criteria

Le principe décrit ici est d’adopter des outils communs de gestion de l’assurance qualité afin de faire converger les systèmes européens. L’ajout de critère est explicitement proscrit. On trouve au point 1.7 des ESG quelques indicateurs concernant le parcours des étudiants, mais uniquement à des fins d’information, et non pas pour les décisions d’accréditation. Ce point 1.7 est d’ailleurs un des rares à être absents du document décrivant l’approche européenne pour l’assurance qualité. Globalement, les documents sont très prudents, voire défiants, envers les critères quantitatifs, et privilégient clairement les approches qualitatives.

Or, des décisions de la vague E ont été fondées sur des critères purement quantitatifs, tels que les taux de réussite et d’insertion professionnelle, souvent à l’encontre des observations qualitatives. Les Licences Professionnelles font même l’objet d’un seuil d’au moins 50% de taux d’insertion. Cette utilisation d’indicateurs quantitatifs avec des seuils est une entorse manifeste aux textes et à l’esprit des conventions européennes.

En conclusion…

En conclusion, on ne peut que constater la faiblesse de la défense du Hcéres par le Ministre, qui use d’invectives plutôt que de rationalité, ignore les arguments les plus puissants, agite des peurs infondées et va jusqu’à inventer des obligations européennes.

Ce constat de la faiblesse de la défense du Hcéres par le Ministre est confirmé par l’absence d’effort à mobiliser les députés : après tout, si vraiment « c’est notre démocratie qui est attaquée » comme il le prétend, une telle mobilisation n’aurait pas dû poser problème. Le taux de seulement 24% de votants témoigne cependant que les parlementaires n’ont pas été convaincus par l’argumentaire (s’ils en ont seulement été destinataires).

Surtout, et contrairement à la présidente du Hcéres, le Ministre ne trace aucune piste de sortie de la crise actuelle. Il ne reconnait aucune légitimité aux critiques adressées aux évaluations, et ignore totalement les enseignements de la vague E. Sa communication agit comme une recherche de confrontation entre « eux » et « nous » (chacun pouvant se voir dans l’un ou dans l’autre), sans compromis possible.

L’issue de cette confrontation ne peut être que négative pour le haut conseil : si le Ministre perd, le Hcéres sera définitivement supprimé ; si le Ministre gagne, le Hcéres sera durablement perçu comme un outil au service exclusif du Ministère. Dans les deux cas, le Hcéres sera dans l’incapacité de regagner la confiance de la communauté, et risque donc de ne plus pouvoir faire son travail correctement.

Il faut donc s’interroger sur la rationalité qui a guidé ce positionnement politique du Ministre, ce qui sera fait dans un prochain billet.

Hcéres : tempête dans la vague E

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) vient de transmettre ses évaluations provisoires aux formations des établissements de la vague E, suscitant des réactions publiques particulièrement hostiles de la part de la communauté universitaire. S’il n’y a rien de fondamentalement nouveaux dans ces critiques émises par la communauté, le contexte de double tension budgétaire et politique explique sans doute l’intensité de la colère. C’est l’occasion de se questionner sur les perspectives qui s’ouvrent à l’Hcéres, dans le cadre du renouvellement de sa présidence.

Les évaluations Hcéres sont organisées en cinq « vagues », correspondant à des parties différentes du territoire, organisant un roulement sur cinq ans. Les résultats provisoires de la vague E sont tombés il y a quelques jours, avec un nombre d’avis défavorables perçu comme particulièrement élevé. 75% des formations du 2ème cycle et 60% de celles du 1er cycle ont reçu un avis favorable, ce qui ne diffèrent pas des autres années. Mais sur le quart des formations ayant reçu un avis défavorable (364 sur environ 1 400), beaucoup se concentrent sur certains établissements, certaines formations et certaines disciplines, avec des proportions pouvant monter jusqu’à 40%, voire 75% selon les sources.

Une vague d’indignation

Rapidement, l’information circule sur les listes mail et les réseaux sociaux, allant jusqu’à la publicisation de la liste des experts, sur un mode « name and shame » inhabituel, qui témoigne d’une colère très particulière. La CGT Nanterre se demande « Que faut-il faire pour rencontrer l’approbation de l’HCERES ? », le SNESUP estime qu’il s’agit d’une « Une campagne d’évaluation brutale et inexplicable » et lance un appel « Mobilisons-nous ! », la CGT FERC-SUP considère que « Le HCERES tombe le masque ! », et « a évalué le HCERES et demande sa dissolution », SUD Education/Solidaires dénonce « la vague néolibérale de trop ». Stéphane Bonnéry, dans l’Humanité, dénonce « Une attaque politique contre l’Université de masse » et lance un appel à témoin « pour vérifier […] si l’évaluation qui nous a été envoyée par l’HCERES est bien celle que le comité composé de collègues a rédigé », dans le cadre d’un soupçon de « fraude massive ». D’après Médiapart le Hcéres « plaide le couac administratif », mais RogueESR y voit « le signe distinctif des tours de vis autoritaires et bureaucratiques », relance sa pétition « Supprimons le Hcéres » et dénonce « les coups de tronçonneuse du Hcéres ».

La FSU de l’Université de Lille interroge « la pensée tableur en action pour imposer l’approche par compétences dans les formations ? ». Le département Programmation et informatique fondamentale de Paris 8 dénonce « une auto-évaluation chronophage et ubuesque, dont les indicateurs quantitatifs imposés ont été pris en compte de manière erronée ou malhonnête et les autres tout simplement ignorés » et p4bl0 évalue les évaluateurs : « l’absence persistante de conseil de perfectionnement de l’HCERES semble noter d’un manque de volonté dans la prise en compte des points faibles de l’institution dans une démarche d’amélioration continue ». Lionel Ruffel, PR à P8, voit dans le Hcéres « un mari toxique. Il nous contraint en permanence à exécuter des tâches dégradantes, toutes plus absurdes les unes que les autres, simplement pour assoir son autorité, rappeler qui est le maître ».

Les département de philosophie, particulièrement touchés, s’inquiètent que « La quasi-totalité des diplômes nationaux de philosophie délivrés depuis des décennies par les universités situées sur le quart nord de la France auront disparu en septembre 2026 », inquiétude aussi relayée par Libération et France Culture.

France Universités et les présidents de la vague E se déclarent ensuite « solidaires de leurs communautés enseignantes » (formulation très étrange pour des pairs) et prennent contact avec le Hcéres, demandent un moratoire « Afin de retrouver un peu de sérénité autour de ces évaluations, nous demandons instamment au Hcéres de remettre un peu d’humain dans le processus », et s’interrogent : « comment doit-on interpréter les avis défavorables donnés pour des licences générales qui irriguent des territoires parfois défavorisés ou éloignés d’autres établissements universitaires ? ».

Bref, même si le taux d’avis négatifs n’a pas augmenté, il y a tempête dans la vague E.

Les raisons fondant les avis sont contestés et contestables

Les raisons fondant les avis s’appuient sur les critères d’accréditation du cadre national des formations. Bien qu’aucune typologie des raisons fondant les avis défavorables ne soit produite, il est possible d’identifier deux grands types d’arguments :

  • les indicateurs de performance : taux de vacataires ; taux d’enseignants-chercheurs ; taux de réussite ; taux d’insertion dans l’emploi ; taux de poursuite d’étude ; mobilité internationale… Qui ne seraient pas au niveau attendu, ou serait tout simplement en dessous des moyennes nationales.
  • les éléments organisationnels : notamment, mise en œuvre de l’approche par compétence et d’un processus d’amélioration continue… Qui seraient absents ou insuffisamment mis en œuvre.

Les indicateurs de performances dépendent souvent peu des équipes qui reçoivent les avis.

La colère des formations se concentre surtout sur les indicateurs, qui généralement ne dépendent pas des équipes pédagogiques : le statut des enseignants est décidé par les établissements en fonction des moyens octroyés par le Ministère ; les taux de réussite dépendent du vivier de recrutement ; les taux de poursuite d’étude dépendent des étudiants et de l’emploi ; les taux d’insertion et de mobilité dépendent des territoires ; etc.

La question de ces indicateurs est trop vaste pour ce billet, mais les critiques reviennent notamment sur leur manque de contextualisation. Pour saisir ce problème, on peut comparer la carte des vagues Hcéres (gauche, vague E en rouge) avec la carte du chômage (droite, chômage en rouge foncé).

On comprend alors bien que la comparaison aux moyennes nationales des taux de réussite et d’insertion à Paris 8 Saint-Denis ou Haut-de-France est perçue comme injuste et illégitime par les formations évaluées : cette comparaison ne tient pas compte du contexte territorial, dont l’impact dépasse certainement celui de la qualité des formations.

Les éléments organisationnels sont perçus comme bureaucratiques et coercitifs.

Les éléments organisationnels peuvent également être mal perçus : peut-on, par exemple, reprocher à une formation de ne pas arriver à organiser de conseils de perfectionnement, si elle tourne essentiellement avec des vacataires qui changent chaque année ?

Une partie de ces éléments sont aussi vus comme bureaucratiques et coercitifs, attentant aux libertés académiques, notamment l’approche par compétences (APC) : ne vaut-il pas mieux une formation qui assume en conscience ne pas souhaiter basculer en APC, qu’une formation qui n’en donne que l’apparence, au détriment de la qualité et de la cohérence pédagogique ?

Bien qu’une partie des critères soient imposés par l’État, ces observations questionnent la pertinence des évaluations, et fragilisent la légitimité du Hcéres. Elles permettent aux universitaires de penser « nous ne parlons pas la même langue, et il devient évident que l’évaluation porte moins sur le fond de nos formations que sur la docilité manifestée par les collègues ».

Malgré sa situation transitoire, le Hcéres apporte une réponse, d’abord technique, puis politique.

Depuis la démission de Thierry Coulhon en septembre 2023, le gouvernement peine à renouveler la présidence du Hcéres. La nomination de Coralie Chevallier vient tout juste d’être approuvée par le Parlement, et la passation de pouvoir n’a pas encore eu lieu au moment de la communication des résultats de la vague E. Cette situation transitoire rend difficile une réaction concertée, mais l’ampleur des tensions ne permet pas d’attendre.

Lynne Franjié, directrice du département d’évaluation des formations du HCERES, analyse l’évènement sous un angle technique : les évaluations sont constituées d’un bilan et d’un projet, mais à partir de cette vague E, par mesure de simplification, la partie projet n’est plus obligatoire que pour les formations ayant reçu un avis provisoire défavorable. La nature de ces avis serait alors mal comprise : il ne s’agirait en réalité pas d’un avis ni même d’un avertissement, mais plutôt d’une sorte de demande de complément d’informations, devant prendre la forme d’un projet conçu à partir des points de vigilances identifiés dans une évaluation préliminaire non conclusive.

Ainsi, le Hcéres tente de rassurer : les formations concernées n’ont aucun risque d’être fermées sur la seule base de ces avis provisoires, qui seront en majorité changés après dialogue. Cependant, cette analyse sous-estime -ou ignore pudiquement- l’impact du contexte actuel.

Dans un second temps, le Hcéres fait amende honorable et avance une lecture plus politique. Le Hcéres a « accordé du temps supplémentaire aux établissements lorsque c’était nécessaire, notamment pour la remontée des demandes de correction des erreurs factuelles dans les rapports provisoires » et reconnait que « Il y avait eu une volonté au Hcéres de simplification de la nomenclature, mais la manière dont ce choix serait perçu n’a pas été anticipée », ce qui conduit à un retour en arrière avec le remplacement du terme « avis provisoire défavorable » par « points d’attention ». Surtout, il observe que :

« En 2023-2024, nous sommes six ans après la loi ORE, avec le développement fulgurant de l’alternance que cela a généré, et trois ans après la création des BUT. On commence à voir véritablement l’impact de ces réformes. »

  • « la question de la poursuite d’études après la LP, à plus de 50 %, se pose de manière très forte maintenant, ce qui n’était pas le cas en vague C ou D.
  • Sur la réussite, nous avons évalué avec les mêmes critères qu’en vagues C et D, mais, pour ces vagues, on était à la sortie du Covid avec des taux de réussite plus élevés, car il y avait eu une forme de bienveillance des équipes pédagogiques. En 2023-2024, on revient à des niveaux normaux, ce qui permet vraiment de voir l’impact de la loi ORE.
  • Pour ce qui est des BUT qui ont été mis en place en 2021-2022, la réforme montre des effets positifs et des points de vigilance, ce qui est normal. »

Ainsi, on observerait pas tant les formations de la vague E, que sa temporalité qui feraient apparaitre pour la première fois les conséquences des réformes engagées depuis de le début du mandat de M. Macron.

Le contexte neutralise l’amélioration continue de la qualité et rend inaudibles les évaluations.

Un contexte extrêmement inquiétant pour les universitaires

A la fatigue et la démoralisation des personnels, s’ajoute désormais un double contexte budgétaire et politique très particulier, qui ne peut qu’impacter brutalement la réception des évaluation Hcéres.

Sur le front budgétaire, à une lente dégradation des financements qui a conduit 80% des universités au déficit, s’ajoute en ce moment les mesures d’austérité de Projet de loi des finances 2025. Ces mesures prévoient des coupes budgétaires allant de 1 à 2,5 Md€, conduisant une intersyndicale à appeler à un rassemblement devant le CNESER budgétaire du 11 mars.

France Universités estime que « la survie des universités est en jeu ! » et que « Les établissements sont arrivés au point de bascule où ils vont être obligés de prendre des mesures qu’ils savent problématiques pour l’avenir de la jeunesse et des territoires : fermeture de diplômes ou d’antennes universitaires, réduction des capacités d’accueil ». Udice confirme : « Il faudra que chaque université réduise la voilure et cesse certains financements », et son président affirme « ça passera bien entendu par une réduction de la carte de formation ».

Sur le front politique, cette perspective de réduction de l’offre de formation rejoint le projet politique exposé par M. Macron en 2023 (précédent donc l’austérité budgétaire) : « revoir nos formations à l’université » et « réallouer les choses » pour « franchir le Rubicon en matière de professionnalisation ». Pour identifier les formations ne correspondants pas à ce projet, l’État s’outille activement avec InserSup, Fresq et Quadrants.

Il faut craindre que les territoires les plus touchés seront les plus pauvres, donc ceux qui en ont le plus besoin. Une pétition vient ainsi d’être mise en ligne pour protester contre le projet de fermeture du site INSPE de Saint-Denis, alors qu’il s’agit d’un des départements les plus touchés par la pénurie de professeurs.

Ajoutons à ce contexte l’offensive politique continue sur les universités à tous les propos possible depuis plusieurs années, et le contexte international, notamment UK, qui organise des plans de licenciements massifs et où des départements et possiblement des universités sont en train de fermer. Aux USA, l’actuel Vice-Président était explicite dès 2021 : « The universities are the enemy ».

Évitons de parler du Bac Blanquer, de l’absence de politique de reprise post-COVID, ou des réformes des IUT, des formations MEEF et des études de santé… Le tableau est déjà suffisamment noir pour comprendre qu’il y a un réel problème.

L’amélioration continue de la qualité est neutralisée et les évaluations inaudibles

Les évaluation de la vague E arrivent donc dans un moment où les universitaires sont publiquement dénigrés, bousculés par des réformes incessantes et ratées, privés des moyens indispensables à leur mission, et font face à une volonté politique de fermer certaines formations.

Première conséquence : tout discours d’amélioration continue de la qualité est neutralisé, voire perçu comme dérisoire. Le « toujours mieux avec toujours moins » n’est désormais plus supportable, matériellement bien sûr (puisqu’on n’a plus les moyens), mais aussi moralement (puisqu’on n’a plus ni stabilité ni confiance dans notre futur).

Deuxième conséquence : les évaluations sont rendues inaudibles. Elles ne peuvent pas être raisonnablement comprises comme « voici des points de vigilance à améliorer », mais seulement comme « votre formation a été classée parmi celle à fermer ». C’est sans doute là la clé principale d’explication de la colère actuelle.

Et cela est tout à fait indépendamment de la volonté réelle du Hcéres et de ses experts. Même si cette volonté était radicalement contraire, le Hcéres le rappelle souvent lui-même : ce n’est pas lui qui prend les décisions. N’ayant pas de contrôle sur les décisions prises par le MESR et les établissements, le Hcéres ne peut pas garantir que ses évaluations ne seront pas utilisées pour fermer des formations ou désumriser des laboratoires. Sa position étant désormais intenable, elle appelle à une sérieuse réflexion.

Le Hcéres est mis face à des réflexions qui questionnent ses fondements.

La vague E est donc symptomatique d’une crise plus globale, qui confronte le Hcéres à un besoin urgent de clarifier son rôle et son positionnement politique. Le document « Repères pour l’auto-évaluation des formations » indique :

« l’évaluation des formations répond à trois objectifs fondamentaux  :

  • Apporter aux formations évaluées une aide et une incitation à l’amélioration de leurs activités et de leurs résultats en vue de leur accréditation […]
  • Fournir des instruments de pilotage aux établissements […]
  • Répondre aux attentes de l’État […] »

Ceci soulève plusieurs questions tout aussi fondamentales.

L’évaluation est-elle formative ou sommative ?

Dans le contexte actuel, il est impossible de mener conjointement une évaluation à la fois formative (pour améliorer la qualité) et sommative (pour accréditer et guider des décisions de pilotage) : si l’évaluation peut conduire à des fermetures ou des baisse de crédits, alors on ne peut pas attendre des formations qu’elles exposent avec sincérité leurs points faibles. Celles qui le feraient se mettraient un lourd handicap face à celles qui ne le feraient pas.

Dès lors, les évaluations qualitatives ne pourraient être qu’insincères, et donc inutiles à toute forme d’amélioration de la qualité. Seuls les indicateurs quantitatifs calculés par le ministère permettraient de guide les décisions. De plus, si ces décisions sont perçues négativement par la communauté, la réputation déjà fragile du Hcéres serait rapidement achevée.

Le Hcéres va donc devoir décider entre améliorer la qualité, par des conseils avisés aux praticiens, ou fonder des décisions de pilotage sous contraintes budgétaires, par des indications aux décideurs. Peu de chances que les deux soient conciliables avant un certain temps.

A qui s’adressent les évaluations ?

Les évaluation Hcéres sont censées s’adresser à un large public :

  • Praticiens : établissements, formations et unités de recherche, pour améliorer leur qualité, lesquelles réunissent déjà des acteurs divers (directions d’établissement, direction de composante, équipe) ;
  • Décideurs publics : Ministères, Directions Générales, Rectorats, Présidences, pour servir d’aide au pilotage ;
  • Grand public : familles, étudiants, citoyens, pour guider leurs choix d’orientation et justifier la dépense publique.

Pour la même raison que précédemment, le contexte actuel ne permet plus de transmettre les mêmes informations aux praticiens et aux autres acteurs. Mais plus globalement, on peut douter qu’un seul format d’évaluation soit adapté à tous les destinataires : Qui au ministère lit en détail les parties qualitatives de tous les rapports de toutes les unités de recherche et de toutes les formations ? Quelle part des familles est en capacité d’utiliser des rapports d’évaluation pour prendre des décisions d’orientation ?

Dans la crise actuelle, le Hcéres gagnerait à clarifier quels sont les destinataires de ses évaluations, et probablement à engager une réflexion sur leur déclinaison en différents formats et la possibilité de maintenir strictement confidentielles les parties formatives à destination des praticiens.

Comment évaluer l’enseignement supérieur privé ?

La LCAP (Pénicaud, 2018) a favorisé une croissance rapide du secteur privé, ouvrant la voie à de nombreuses dérives. Le généreux financement de l’apprentissage, distribué sans cahier des charges ni contrôle, atteint désormais 25 Md€ (à comparer aux 15 Md€ de budget des universités). Malgré ce financement public, une partie significative du secteur privé n’est tout simplement jamais évaluée. Cette situation d’impunité est injustes pour les formations publique, scrutées et publiquement critiquées.

Elle implique de plus une concurrence déloyale, notamment dans Parcoursup, où les informations affichées sont contrôlées par l’État pour les formations publiques, mais laissées à la discrétion ce certaines formations privées. Pour mesurer l’ampleur du laisser-faire, jusqu’à cette année, il n’y avait aucune possibilité légale de supprimer ou même signaler sur Parcoursup une formation fraudeuse. Dans cette situation, les évaluations peuvent être perçues comme à charge par les formations publiques.

En 2023, la DGESIP estimait ne plus faire de différence entre les secteurs public et privé : « Nous n’opposons aucune catégorie d’établissement ». Thierry Coulhon positionnait alors le Hcéres en arbitre : « La seule frontière qui compte est celle de la qualité ». Mais depuis : rien. La seule perspective, qui traîne, est celle d’un nouveau label, sauf que les labels sont déjà une jungle incompréhensible pour les familles.

La régulation du secteur privé n’est pas seulement une priorité, mais une condition indispensable à la poursuite des travaux du Hcéres dans le secteur public. Un label ne suffira pas, il va falloir garantir l’équité des critères et de l’information au public, et pas seulement pour les EESPIG, mais pour toutes les formations supérieures privées, particulièrement si elles touchent de l’argent ou des aides matérielles publiques.

Quelle place pour les indicateurs de performance dans les critères d’évaluation ?

Récemment, deux sortes d’indicateurs de performance ont émergé, chacune avec ses propres problèmes :

  • les indicateurs calculés par l’État à partir des bases de données nationales : ils sont contestés sur leur définition et leur méthode de calcul, notamment en raison de leur incapacité structurelle à prendre en compte les particularités disciplinaires et territoriales, ainsi que les contextes économique et sociaux ;
  • les indicateurs qui nécessitent des données locales : ils sont contestés pour la lourdeur de leur collecte, et leur apparente inutilité, souvent dénoncés comme de la pure bureaucratie.

Pour surmonter ces difficultés, la nouvelle présidence du Hcéres propose d’une part d’exploiter au maximum les indicateurs mis à disposition par l’État (pour alléger), et d’autre part de « personnaliser » les indicateurs pour chaque entité évaluée (pour adapter). L’idée est intéressante, mais se confronte à deux problèmes : le benchmarking nécessite un socle d’indicateurs communs permettant les comparaisons, ce qui limite les possibilités de personnalisation ; et il y a un risque que les négociations autour des indicateurs retenus soit encore plus chronophage que le remplissage des habituelles feuilles Excel.

De plus, alors que les indicateurs du secteur public sont contraints et scrutés, une partie du secteur privé est laissé libre de ses déclarations sans aucun contrôle, ce qui pose un très sérieux problème d’équité et de loyauté (pensez à des familles qui comparent un taux d’insertion calculé par l’État avec un taux déclaré sans contrôle méthodologique).

Enfin et surtout, l’utilisation des indicateurs à des fins de pilotage se confronte à deux limites insurmontables : la loi de Goodhart et l’Effet Matthieu. Ils garantissent que fixer des objectifs détournera les évalués de la recherche de la qualité, et que les décisions mèneront à une concentration sous-optimale des moyens. Cette question est en lien direct avec celle de l’intégrité scientifique, qui prend actuellement une ampleur sans doute inédite et que le Hcéres ne peut ignorer.

Une position claire face à l’enjeu fondamental des loi de Goodhart et Effet Matthieu apporterait au Hcéres une crédibilité rafraîchissante, le démarquant des autres instances bureaucratiques. De plus, le Hcéres trouverait une utilité nouvelle en profitant des évaluations pour garantir l’équité et la loyauté des indicateurs entre les secteurs publics et privé, mais aussi fonder, à partir des constats locaux, une critique constructive des indicateurs calculés par l’État.

En conclusion, le Hcéres est à un tournant et sa légitimité est en jeu.

Le Hcéres pâtit d’un défaut historique de légitimité, qu’il faut désormais surmonter.

Le Hcéres a été créé en 2013, par la loi Fioraso, en remplacement de l’AERES créée en 2006, suite aux Etats-Généraux de 2004, dans le paquet de la Loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU, V. Pécresse). Ces deux lois ont très mauvaise réputation auprès des universitaires, dont les conditions de travail n’ont fait que de se dégrader depuis.

Deux principes justifient son existence : d’abord, si les universités bénéficient d’une plus grande liberté, il est bien normal qu’elle fasse aussi l’objet d’une plus grande évaluation ; ensuite, l’évaluation est une obligation européenne, adossée au processus de Bologne.

La première justification se heurte au doute de la communauté d’avoir bénéficié d’une plus grande liberté. Les libertés académiques sont historiquement menacées, et même « l’autonomie des présidences d’universités » (selon l’expression appropriée de C. Musselin) se heurte aux contraintes budgétaires et aux techniques de gouvernement à distance. De plus, les promoteurs de cette justification sont parfois ouvertement hostiles aux universités, comme en témoigne le discours de Nicolas Sarkozy du 22 janvier 2009, qui avait indigné à peu près tout le monde.

La seconde justification se heurte à deux problèmes. D’abord, en dehors de quelques décideurs, la communauté universitaire se fout globalement du processus de Bologne, dont seul le nom est connu dans le meilleur des cas : l’ignorer totalement n’empêche ni de chercher ni d’enseigner. Ensuite, le fondement de ce processus ne fait pas consensus, puisqu’il est parfois présenté comme un moyen de bâtir un marché européen des travailleurs et de la formation supérieure, en mettant en concurrence les établissements et praticiens, ce dont une majorité de collègues ne veut sans doute pas.

Au delà des critiques propres aux processus d’évaluation, ce sont ces problèmes qui justifient la pétition de RogueESR ou la proposition parlementaire « de supprimer l’ensemble des subventions attribuées au HCERES ».

Faut-il inverser la courroie de transmission ?

En quelque sorte, le Hcéres joue le rôle de courroie de transmission entre l’État et les entités évaluées. Ce positionnement justifie notamment d’appliquer aux évalués des critères d’évaluation et indicateurs décidés par l’État, et que l’on retrouve dans les projets annuels annuels de performance. C’est le sens descendant de la courroie : le Hcéres participe au ruissellement de la vision de ce que doit être l’ESR du haut vers la base.

Ce thread (Claire Mathieu) constate par exemple que l’évaluation du Collège de France n’observe ni dysfonctionnement ni contestation de sa gouvernance, mais que son organisation repose entièrement sur l’Assemblée des professeurs. Comme cela ne correspond pas à l’image que l’État se fait d’une bonne organisation, le rapport d’évaluation recommande d’en changer. C’est un cas concret où un rapport Hcéres priorise la vision de l’État sur la simple recherche de qualité.

Après 20 ans d’évaluation et de mécontentement croissant de la base, la réputation du Hcéres gagnerait à ce que la courroie soit temporairement inversée, ou au moins rééquilibrée. Par exemple :

  • Lorsqu’une organisation efficace ne correspond pas au canon de l’État, le Hcéres pourrait recommander un changement à l’État plutôt qu’à l’évalué, pour ouvrir le champs des organisations possibles plutôt que de le refermer.
  • Lorsqu’un indicateur calculé par l’État soulève des questions sur le terrain, le Hcéres pourrait faire remonter les critiques des évalués, plutôt qu’adresser des critiques aux évalués, et ce afin de garantir la meilleure utilisation possible des indicateurs.

Ces deux exemples ne sont jamais que l’identification des « features of good practice, demonstrated by the institution » et les « feedback mechanisms that lead to a continuous improvement within the agency », recommandés par le Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area qu’implémente le Hcéres.

Même si cela sort des attributions stricto sensu du Hcéres, peut-être serait-il aussi pertinent de profiter des évaluations pour mesurer les conditions de travail et le moral des personnels. Peut-être même est-ce indispensable pour éviter de reprocher de mal travailler à des gens travaillant dans le mauvaises conditions, au risque de faire aller encore plus mal des collègues qui ne vont déjà pas bien.

L’idée générale serait alors de guider l’État non pas seulement dans ses décisions de micro-management (quelles formations fermer ?), mais aussi dans son action macro (quels sont les problèmes que rencontre l’ensemble de l’ESR ?). L’Hcéres se détacherait alors un peu de son rôle de contrôleur, pour se consacrer à un rôle de capteur de l’état général du système. Cela pourrait prendre la forme de rapports publics transversaux, rendant compte des problèmes et observations communs à tous les évalués, et qui ne relèvent donc pas de la responsabilité de chacun d’eux, mais bien du système dans son ensemble.

Sans se priver d’émettre des avis réservés ou défavorables lorsque de véritables problèmes individuels sont identifiés, le Hcéres diminuerait ainsi la pression de l’évaluation sur les entités évaluées. Il prendrait ainsi plus leur parti auprès de l’État, et moins le parti de l’État auprès des évalués. Sa réputation en a sans doute grand besoin, surtout si le haut conseil souhaite avoir le support politique nécessaire à l’obtention des moyens indispensables à l’évaluation du secteur privé, elle-même indispensable à la légitimité des évaluations du secteur public.

Les questions sont complexes, sans solutions consensuelles, et vont nécessiter des discussions, dont le périmètre est déjà un problème en soi : réunion bilatérale Hcéres/FU ? Avec ou sans MESR/DGESIP/DGRI ? Avec ou sans UDice/Auref ? Avec ou sans les syndicats ? Avec ou sans les usagers ? Ou plus globalement des assises de l’ESR réunissant toutes les parties prenantes, mais surtout la communauté universitaire, pour décider ensemble de l’Université que nous voulons pour un monde post-massification ?

Pour aller plus loin

[ #VeilleESR #LRU ] Audition de Mme Coralie Chevallier, dont la nomination à la présidence du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) est envisagée par le président de la Républiquevideos.assemblee-nationale.fr/video.162586…

— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-02-19T16:19:48.352Z