Dessine-moi un système éducatif

Ah, si je m’écoutais, je pense que je passerais mon temps à ruer dans les brancards. Contre l’élitisme, le culte du diplôme, contre l’efficacité douteuse des projets numériques. Mais voilà, je ne m’écoute pas. Et c’est sans doute mieux ainsi. Retour sur quelques griefs personnels, et sur les origines de l’activisme familial en matière d’éducation …

Critiquer le système éducatif, ce n’est pas critiquer les enseignants, qu’on se le dise. Dans un contexte de dévalorisation croissante du métier, certains voient rouge facilement. Il y a maldonne. Je viens justement d’une famille composée à majorité d’enseignants (de sciences), je suis d’une certaine manière enseignant moi-même et compte bien le rester. S’il y a un métier qui m’est cher, c’est bien le métier d’enseignant. Après, oui, je critique la façon dont on enseigne en général. Quand je fais ça, c’est aux questions de pédagogie que je m’attache. Alors quoi, on ne serait plus en droit remettre en cause les paradigmes dominants ?

Mais à quoi servent alors les chercheurs en sciences de l’éducation ? Plus d’un siècle qu’innovateurs et pédagogues de tous bords s’évertuent à proposer des alternatives, à vouloir faire évoluer notre système basé sur la pédagogie purement transmissive du paradigme objectiviste. De Dewey à Freinet en passant par Cousinet, Piaget, Condorcet ou Jacotot.

Quant à savoir si on mord la main qui nous a nourri, c’est un argument fallacieux. Cela signifie-t-il qu’il soit interdit de critiquer un système éducatif  dès lors qu’on en ait profité ? Il faudrait avoir été éduqué à l’étranger pour vouloir réformer notre système ? Quel intérêt, et quelle légitimité ? Compte tenu des problèmes auxquels notre société fait face en matière d’éducation et de formation, je pense que c’est un droit – presque un devoir – de remettre les choses en question dès lors que l’on propose des alternatives. Derrière la pédagogie, c’est avant tout une critique du fonctionnement et des valeurs de notre système éducatif.

Cet activisme prend ses racines dans une rancune familiale tenace envers l’élitisme. Pour en avoir profité à plein, je pense avoir une bonne idée de ce qu’il représente. Pourquoi s’en plaindre me direz-vous, vu que je suis désormais du bon côté de la barrière, en quelque sorte ? C’est une longue histoire. C’est l’histoire – classique au demeurant – d’une famille issue des classes populaires et qui a pu profiter d’une certaine mobilité sociale dans les années 60. Cela n’a pu se faire que grâce à un système paradoxalement plus ouvert qu’aujourd’hui (paradoxal, car les facs n’étaient pas aussi remplies). Mais cela n’a pas pu se faire sans un certain acharnement dans les études, sans l’éducation populaire, et sans l’aide de voisins issus des classes favorisées (le Quartier Latin était alors témoin d’une certain mixité sociale). Le sociologue Dumazedier est sans doute celui qui a le plus contribué à faire connaître ce milieu populaire qui mettait l’apprentissage et le savoir au premier plan.

Le rêve du grand-père Cisel, cheminot, était alors de placer ses enfants dans les Grandes Ecoles. Cependant, il n’était pas politiquement incorrect dans les années 50 de dire qu’on ne pouvait pas entrer dans telle ou telle prépa à cause de son origine sociale et ce malgré d’excellents dossiers. Heureusement que la fac était alors un véritable tremplin à l’époque ; et ce sont des établissements comme l’Université Paris VI (Jussieu) et l’Université Paris XI (Orsay) qui ont changé la donne, établissements dans lesquels j’ai fait une bonne partie de mes études supérieures, soit dit en passant.

Le fait d’avoir pu profiter d’une certaine mobilité sociale et d’avoir accompli le rêve du grand-père ne change rien, car on ne renie pas les valeurs familiales du jour au lendemain. Je ne reprends pas le flambeau de la lutte des classes – le rouge est passé de mode me dit-on – mais celui de l’égalité des chances, celui de la lutte contre la reproduction sociale médiée par l’éducation (avec La Reproduction de Bourdieu comme livre de chevet). Le numérique a un rôle à jouer dans tout cela, mais ce n’est qu’un des éléments du système; à mes yeux, l’essentiel du conflit ne portera pas tant sur l’intégration du digital – qui fait consensus – que sur la place de l’autoformation, et sur l’autodétermination qui en résulte.

Dans les années à venir, je veux m’amuser à dessiner un système éducatif juste (qui permette une certaine mobilité sociale en moins de deux générations), efficace (la crise budgétaire ne nous laisse pas le choix), et promouvant l’excellence et l’exigence de la qualité. Trève de demi-mesures et de poudre aux yeux, c’est un changement en profondeur qui s’impose (du moins si on veut aller dans cette direction). Et si l’exercice s’avère inutile (ce qui est probable), tant pis, cela aura été pour la beauté du geste.

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