MOOC : comprendre l’alchimie du succès (ou pas)

http://www.dreamstime.com/stock-photography-climbing-man-ladder-image15468082Comment réussir un MOOC ? Voilà une question qui revient régulièrement sur le devant de la scène et qui réside au centre de ma thèse. Tout d’abord, elle suppose de se mettre d’accord sur ce que l’on veut dire exactement par « réussir », comme nous l’avons souligné plusieurs fois au cours des dernières semaines. Parle-ton en termes d’activité, de satisfaction, d’apprentissage ? Ensuite, il faut essayer de cerner les conditions qui mènent à cette « réussite » (indépendamment de la manière dont on la définit), avec la nécessité de se pencher d’une part sur le dispositif en tant que tel, et d’autre part sur celui qui en bénéficie. Explications …

C’est une porte ouverte que j’enfonce ici avec plaisir : le processus d’apprentissage est une co-construction dont la responsabilité est partagée entre celui qui enseigne et celui qui apprend. Dans le vocabulaire de l’économie, on parle de servuction. On suppose souvent à tord que le processus d’apprentissage dépend avant tout de la qualité du “produit” qui délivre l’enseignement. Cette posture relève d’une mentalité typique des entrepreneurs de la Silicon Valley, et qu’Evgeny Morozov appelle le solutionnisme technologique, une forme de positivisme qui consiste à vouloir régler tous les maux du monde par des solutions technologiques. On retrouve bien sûr ses déclinaisons dans le domaine de l’enseignement en ligne.

L’erreur fondamentale consiste ici à faire l’amalgame entre information et connaissance. Dispenser à un apprenant au bon moment l’information ou l’activité la plus pertinente, c’est un défi, certes, mais qui peut être relevé via la technologie, et bien sûr via une profonde réflexion pédagogique. En revanche, l’assimilation de cette information, son intégration sous forme de connaissances, personnelles et non transférables par définition, relèvent d’un tout autre phénomène.

Même avec la meilleure formation du monde, si vous mettez en face quelqu’un qui a un poil dans la main ou qui abandonne à la première difficulté (ce qui est clairement mon cas dans les MOOC), et bien vous n’irez pas bien loin en termes d’apprentissage. On pense parfois que l’efficacité de l’apprentissage est corrélée à la qualité de l’information délivrée. Ce n’est peut être pas toujours vrai, et c’est au contraire parfois quand l’information est mal présentée, et que l’on est contraint de la compléter et de se la réapproprier, que l’apprentissage au sens strict du terme peut avoir lieu. C’est pour cette raison que l’étude des MOOC – et de l’enseignement en ligne en général – relève largement des Sciences Humaines et Sociales et pas tellement du domaine informatique.

Bon, cela ne veut pas dire qu’il faille négliger les recherches sur les dispositifs. Bien sûr qu’il y a des choses à aller regarder du côté des dispositifs de formation si l’on veut comprendre les conditions de succès, mais l’approche est double. D’une part il nous faut nous pencher sur l’influence des caractéristiques liées aux participants – on utilisera par exemple les données issues de questionnaires pour mieux comprendre le public, et/ou des entretiens – et d’autre part nous devons étudier les caractéristiques des dispositifs pédagogiques.

Pour ce qui est des facteurs associés aux caractéristiques du MOOC, on tombe rapidement sur un os. Difficile de tirer des conclusions robustes simplement en comparant plusieurs cours, ou même en comparant des itérations successives et légèrement différentes du même cours. Les effets confondants potentiels liés aux évolutions qualitatives et quantitatives de l’auditoire sont trop importants pour cela. C’est un peu comme si vous essayiez de déterminer scientifiquement ce qui fait le succès d’un film. L’acteur, la durée, la qualité du son, le scénario ? Un peu tout à la fois n’est-ce pas ? Pensez-vous qu’il y ait des modèles prédictifs qui prennent en entrée des paramètres comme la durée, le nombre de scènes osées, d’explosions, le nom des acteurs et qui vous donnent en sortie le nombre de places que vous allez vendre, le taux de satisfaction et la note des critiques ? Absurde (et encore, je suis sûr qu’il y a des gens qui ont planché là-dessus).

Alors bien sûr, vous avez des approches expérimentales permettant de contourner l’obstacle de la multiplicité des facteurs, dans certaines situations bien définies. Vous avez peut-être entendu parler de l’A/B testing. Les différents participants du MOOC suivent des versions du cours légèrement différentes et forment ainsi des cohortes distinctes sur lesquelles ont peut expérimenter séparément. Mais ces approches montrent rapidement leurs limites, et le processus d’identification des conditions de succès comporte nécessairement une large part d’interprétation. Tiens, par exemple, l’effet « prof » (complètement déterminant), vous le testez comment ? Pour une moitié des étudiants, vous avez le prof 1, et pour l’autre, le prof 2 qui lit exactement le même texte à la même vitesse (eh oui, il faut que la durée soit équivalent pour pas avoir d’effets confondants) ? Quand bien même on pourrait démontrer que tel ou tel facteur (scénarisation, contenus, etc) ont un impact statistiquement significatif sur le « succès » de la formation, bien souvent le résultat ne peut pas s’extrapoler à d’autres MOOC, ce qui limite franchement l’intérêt scientifique de ces « découvertes ».

Après deux années à créer et analyser des MOOC, je tiens donc à rassurer ceux qui craignent que les technologies éducatives et les recherches en sciences de l’éducation favorisent l’émergence d’une nouvelle forme de taylorisme pédagogique (rappelez-vous cet article « Non au taylorisme pédagogique« ). La technologie ne rabaissera pas les enseignants au rôle de simples exécutants, appliquant mécaniquement des recettes établies par des bureaux de méthodes. Avec le MOOC et le retour de l’enseignant sur le devant de la scène (il se cantonne souvent au rôle de simple concepteur de contenu, ou de Deus ex machina, dans la formation à distance traditionnelle), on revient justement de ça.

Pour conclure, l’usage d’outils perfectionnés et la recherche de bonnes pratiques ne sont aucunement incompatibles avec une certaine forme d’artisanat, bien au contraire. Beaucoup font l’amalgame entre l’utilisation de la technologie, la taille de l’auditoire et l’industrialisation de l’enseignement. Le cinéma est bien « massif » du point de vue de son auditoire, et son industrie utilise au quotidien des technologies de pointe.  Et pourtant, cela reste un art autant qu’une industrie. Il en va à mon sens de même pour les MOOC.

PS : je regarde les derniers teasers des MOOC sur FUN et je suis très agréablement surpris de la qualité croissante de ce qui est proposé. Juste un petit conseil cependant, en ce qui me concerne, je pense qu’il est préférable d’éviter de dire dans la vidéo la durée du cours ou sa date de lancement. En effet, si vous voulez relancer le cours en changeant la durée ou à une autre date que celle indiquée (voir s’il y a un imprévu), et bien vous êtes obligé de refaire le teaser. Et ça, ça peut coûter cher.

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