L’absence d’interaction directe dans les MOOC, limite ou liberté ?

http://www.dreamstime.com/stock-photo-3d-small-people-complicated-question-image19385560Les MOOC sont régulièrement sous le feu des critiques du fait de leur caractère asynchrone. Impossible de répondre en direct aux questions que se posent les étudiants, impossible d’adapter le rythme et le contenu de son cours aux signaux émis par son auditoire. Des attaques récurrentes – pas vraiment spécifiques aux MOOC – et que je vous propose de discuter brièvement dans ce billet (et avec une petite pub au passage pour l‘émission sur les MOOC qu’on va faire aujourd’hui à 14h sur France Culture).

Certes, ce n’est pas en revenant en arrière dans une vidéo qu’on aura la réponse à une éventuelle question. Et il est vrai que lorsqu’un passage manque de clarté dans une vidéo, il peut être particulièrement coûteux de le modifier ou de le remettre à jour (d’où l’intérêt du texte, soit dit en passant). Mais les forums permettent de compenser en partie ce problème, et en cours de MOOC, nous passons en général plusieurs heures par semaine à répondre aux questions des étudiants. Dans un amphi, on ne peut en général se permettre de consacrer plus que quelques dizaines de minutes (en fait plutôt quelques minutes) à cette tâche (on avait déjà abordé la question il y a plus d’un an dans les MOOC déshumanisent-ils l’enseignement ?).

Preuve que cette approche est pertinente pour rechercher de l’information, le succès indiscutable des forums de Question/Réponse (Q&A pour les intimes) sur Internet – Stackoverflow pour l’informatique, Word Référence pour l’anglais et les langues étrangères, et j’en passe. Ils correspondent pour certains à des millions d’heures de travail cumulés, disponibles gratuitement et en permanence (contrairement à ceux des MOOC), et ont une valeur inestimable. Outre que le forum permet d’ignorer les questions idiotes ou importunes pour se concentrer sur les plus intéressantes, il offre également la liberté aux autres participants d’écouter ou d’ignorer les réponses – selon l’intérêt qu’ils y portent– ou de rebondir voir de poursuivre la discussion au-delà du temps réglementaire.

Ne me dites pas que vous n’avez jamais maudit tel ou tel étudiant pour avoir prolongé indûment un cours par une question qui ne vous intéressait pas outre mesure (dans la peau de l’enseignant comme dans celle de l’étudiant). Ou au contraire n’avez-vous jamais été frustré de ne pas poursuivre une discussion entre étudiants ou avec l’enseignant, faute de temps ? Quant à l’argument de l’impossible adaptation du cours en temps réel, les avantages de l’asynchrone compensent à mes yeux largement les inconvénients, aussi avérés soient-ils.

Vous êtes en hypoglycémie, vous n’avez pas assez dormi ou vous avez rêvassé l’espace de quelques instants, et voilà que vous avez perdu le fil. Gênés de devoir ralentir le cours, combien d’étudiants s’abstiennent à juste titre d’intervenir et décrochent. Là ou un simple clic vous aurait permis de repasser la séquence problématique. C’est là que la touche « backwards » trouve tout son sens, et d’après les analyses de learning analytics que j’ai pu faire, Dieu sait si elle est utilisée (en particulier quand on suit un MOOC dans une langue étrangère, comme c’est surprenant). Quant à la possibilité d’adapter la vitesse de diction sur une vidéo pédagogique, voilà une fonctionnalité qu’apprécieront grandement tous les étudiants qui ne maîtrisent pas nécessairement parfaitement la langue d’enseignement (et il sont parfois nombreux).

Après, si vraiment le côté synchrone des interactions est crucial, il est toujours possible d’organiser des sessions de question/réponse en direct via un chat ou un webinaire (cf. ce billet). Sur le plan de l’accessibilité de l’information je ne trouve pas que cela soit tip top. Pour rechercher une info dans la vidéo (accessible après coup en général), c’est beaucoup moins pratique que dans un forum. Mais c’est vrai que quand y a du monde, cela peut donner un sentiment de convivialité et de présence qui manque parfois cruellement aux MOOC.

Faire un MOOC, ce n’est pas reconstruire l’ambiance d’une salle de classe. De la même manière que le cinéma n’est pas une simple transposition sur grand écran d’une pièce de théâtre, le MOOC n’est pas une simple transposition de l’amphithéâtre sur l’écran. Au contraire, il faut en général complètement repenser le format pour l’adapter à la Toile ; on est malheureusement un peu soumis à la « dictature de l’audimat ». Pour intéresser un public d’internautes, non captif dans notre cas précis, il faut créer des contenus courts, attractifs, dynamiques. Faute de quoi l’auditoire se réduit comme peau de chagrin (à vrai dire il le fera dans tous les cas, mais la question, c’est dans quelle proportion). Peste soit de ces nouvelles générations qui ne savent plus s’ennuyer.

Enseigner en ligne, c’est un métier à part entière, et ce n’est pas une transposition du métier d’enseignant devant une caméra. Qu’on se rassure, ces nouveaux formats ne vont certainement pas faire disparaître à tout jamais l’enseignement en face à face. De la même manière que le cinéma n’a pas fait disparaître le théâtre. Nous aurons toujours envie d’aller suivre les conférences ou des cours de bons orateurs (pour les mauvais, ça se discute), et nous aurons toujours besoin d’échanger en face à face avec une équipe enseignante. La technologie n’a rien à voir avec cela. Contrairement à ce que l’on laisse parfois entendre, tous les défenseurs du numérique ne sont pas nécessairement atteints par le fléau du positivisme technologique.


PS : Pour ceux que ça intéresse, je serai sur France Culture tout à l’heure avec François Taddei et Daphné Koller (fondatrice de Coursera, mais en asynchrone de ce que j’ai compris) à 14h dans l’émission Planète Terre, sur la thématique « les MOOC réduisent-ils les inégalités du savoir dans le monde ?« . Un grand classique. D’emblée je vous l’annonce, la réponse est « non, pas vraiment ». Mais j’essaierai de tourner la question plutôt vers « peuvent-ils réduire les inégalités dans l’accès au savoir ? ».

Dans la foulée, je fais une intervention à la Fondation Suisse (à la Cité Universitaire, Paris) le 11 mars à 20h avec un enseignant qui vient de Suisse pour l’occasion, Pascal Carron. L’accroche : « Les MOOCs, révolution ou effet de mode ? » Au-delà de la traditionnelle présentation des MOOC, je parlerai des limites de l’autoformation, et Pascal abordera les questions d’hybridation des MOOC dans la formation initiale. L’événement est gratuit et ouvert à tous. En bon doctorant en fin de thèse que je suis, je fais rarement d’apparitions publiques… C’est l’occasion pour ceux qui veulent passer de bavarder autrement que via le blog ou les mails …

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