Les MOOC, entre informatique et sciences humaines : le choc des cultures

J’étais la semaine dernière à une conférence de l’Institut de la Société Numérique (ISN), un institut de l’Université Paris-Saclay (cette fameuse université en cours de construction et qui va englober un certain nombre d’universités et grandes écoles existantes, dont l’ENS Cachan). Dans la mesure où l’ISN finance deux de mes collègues doctorants et que le cocktail était gratuit, je ne pouvais pas ne pas y aller. La conférence a été introduite par Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat au Numérique. On a parlé numérique sous tous les angles. Beaucoup de discours intéressants, et notamment sur la nécessité de faire un pont entre l’approche technologique et les approches issues des SHS. Comme cette démarche est au cœur de ma thèse, je vous propose de revenir là-dessus le temps d’un billet.

Dimensions éthiques, sociétales, juridiques, technologiques et économiques, nous avons couvert un certain nombre de sujets. Outre la Ministre, un certain nombre de chercheurs, écrivains et industriels connus sont intervenus. J’y suis allé de mes quelques minutes de présentation sur les MOOC au côté de mon directeur de thèse et des célèbres startups Unow et Open Classrooms. Je trouve particulièrement intéressant que l’on tente de faire des ponts entre approches quantitatives du numérique, centrées sur les outils et les dispositifs, et les sciences humaines. En ce qui me concerne, j’essaie de faire ça dans ma thèse justement, concilier deux cadres qui n’ont pas grand-chose à voir : d’un côté les sciences de l’éducation et en particulier la sociologie de l’autoformation, et de l’autre tout ce qui est learning analytics. Bref, cette dernière approche, STIC, trouve des échos dans les différents champs de recherche que sont la formation à distance, l’open education et l’utilisation d’Internet. Mêler ces deux univers est un travail d’équilibriste qui n’est pas vraiment évident.

En France, on aime bien fonctionner par silo, et la recherche ne fait pas exception. Les sociologues parlent et écrivent pour les sociologues, les spécialistes des analytics parlent et écrivent pour leurs semblables également. Aucune des deux approches ne me satisfait à elle seule. Quand je lis des sciences de l’éduc, je me questionne parfois sur la scientificité de la démarche d’une part, et l’absence de données solides me frustre. Quand je vais à un colloque d’informaticiens, je me sens SHS et je trouve les approches d’analyse suivies relativement arides et stériles. Il manque la chair, il manque la part d’interprétation des résultats. Voilà, on constate des différences de comportements entre tels ou tels utilisateurs. Super, c’est statistiquement significatif. So what ?

Qu’est-ce qui se passe dans la tête des gens, qu’est ce qui se passe dans leurs vies, qu’est-ce que cela veut dire à l’échelle de la société ? Là on ne sait pas. Les informaticiens renvoient la balle aux SHS. Combien de papiers « scientifiques » en STIC s’apparentent à de beaux rapports statistiques ? Ah ils sont beaux et bien faits, il n’y a rien à dire, mais ils ne font pas sens à mes yeux. En tout cas pas seuls. Prenez par exemple ce rapport issu de l’analyse des données de deux années d’utilisation des MOOC du MIT et de Harvard. C’est magnifique. Mais purement descriptif.

Au début de ma thèse, j’étais à fond dans cette approche STIC quanti, tout en étant conscient du problème.  La raison de mon approche est simple; la seule compétence que j’avais, c’était la manipulation et l’analyse sommaire de bases de données (sensibilité plus que compétence d’ailleurs, soyons honnête). Certes j’avais aussi un peu d’expérience en virologie, en écologie comportementale des lézards et des acariens, en analyse de sol, et en petites fleurs (génétique, répartition en fonction des changements climatiques, dynamique des populations). Bref, autant vous dire que les humains, j’y avais pas touché.

Alors en pauvre « jeune biologiste » que j’étais encore en début de thèse, je regardais les internautes tourner en rond dans les MOOC de la même manière que je filmais des lézards tourner en rond dans de boîtes en plastique (sic). Je sentais bien qu’il y avait un problème, mais vous voyez, attaquer le problème de manière plus qualitative et toucher aux sciences humaines, c’était prendre un risque intellectuel considérable. Je n’avais aucune formation dans le domaine des SHS, et rattraper plusieurs années d’études en un temps record, j’étais moyen chaud. Mais voilà, au bout de deux ans de thèse, j’ai craqué. J’ai commencé à faire des entretiens, et à lire de la littérature SHS. Il m’était impossible d’aller plus loin sans. Et j’aborde maintenant les MOOC avec les lunettes de la sociologie de l’autoformation si chère à feu maître Dumazedier. En somme, j’enchaîne les mises en abîme. Après le MOOC sur la construction de MOOC, l’autoformation à la sociologie de l’autoformation. Et le tout sans laisser tomber l’approche initiale quanti. Bref, réussir ma reconversion, capitaliser sur elle et ne pas la subir.

Je peux vous dire un truc, ma soutenance de thèse, ça ne va pas être triste. Donnez-moi encore un an, car j’ai envie de bétonner un peu le sujet avant de passer devant le jury, et je préfèrerais éviter de bâcler mon manuscrit, même si il ne sera guère lu que par 5 personnes je pense (Heureusement je suis passé maître en l’art de recycler mes productions en billets de blog, donc je ne me fais pas de souci, je vous la vendrai en tranches de 800 mots ;- ) ). Bref, il me faudra concilier deux cadres et deux écoles qui ne se parlent presque jamais, c’est pas exactement de tout repos. Plus qu’à croiser les doigts pour ne pas me faire massacrer par chacun des deux camps le jour de la soutenance. Bon, j’espère que vous viendrez me voir, vous ne vous ennuierez pas, promis !

PS : à la demande d’une collègue je diffuse une offre de stage de consultant junior enseignements et formations numériques chez Klee Group (voici l’offre), ciblée sur les stage de troisième année en pré-embauche ou en année de césure. A diffuser autant que possible !

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