L’hybridation, une question éminemment politique

On a parfois tendance à voir l’hybridation sous le prisme de la technique – la contrainte serait le matériel de captation et de montage, ou de financements de projet : avec assez de fonds pour financer les enseignants, on pourra les motiver à se lancer dans la voie de l’hybridation (comprendre ici, création de contenus digitalisés). Dès lors, dans une approche un peu « bottom up » comme disent les anglais, les cours se numériseraient peu à peu, et l’on tendrait vers un enseignement supérieur moderne, sans réel besoin de planification. Un peu comme sur le catalogue de Coursera ou de Udemy (issu du crowdsourcing), où les contenus sur tous les sujets se sont multipliés rapidement. Je ne pense pas que ce modèle soit adapté au cas hexagonal, car nous n’avons pas assez de ressources pour faire autant de contenus en français que l’ensemble de la planète (malgré les UNT). Je penche plutôt pour des formes de plans quinquennaux à différentes échelles, et sur une bonne compréhension de ce qui motive (ou démotive) des enseignants potentiellement intéressés par la démarche (et ce n’est pas que l’argent).

L’hybridation devrait avant tout être une réflexion sur les mutualisations possibles de cours et de curriculums. Et qui dit mutualisation dit politique, et notamment politique éditoriale. La production de cours digitalisés étant coûteuse en ressources, il convient d’éviter que les enseignants ne développent des contenus que pour leurs propres cours. Lorsque se pose la question de la sélection des formations qui doivent être hybridées en priorité, il convient dès les prémisses de la réflexion de se poser la question de la redondance de certains cours au sein d’un établissement, voir entre établissements quand se forment des consortiums. C’est ce que j’essaie de faire avec des SPOC académiques qui devraient apparaître sur FUN Campus d’ici quelques semaines, sur un sujet comme l’esprit critique assez transversal (le cours, issu d’un MOOC, ne serait disponible que pour les seuls étudiants de l’établissement). C’est dans la logique de ce qui se fait en tant qu’UE libres à CY Cergy Paris Université. On a une plateforme d’UE libres, d’ailleurs, à ce sujet, qui permet une mutualisation soft (sans forcer les enseignants à changer de pratiques) entre départements, et je trouve ça super comme idée.

Si la rationalisation des investissements invite à créer des alliances, cette démarche soulève des problèmes politiques. En effet, la mutualisation suppose que certains établissements (ou enseignants) soient en position de concepteurs de contenus, tandis que d’autres deviendront consommateurs. Et comme il n’y a pas généralement remplacement strict du cours par du contenu digitalisé – ce sont généralement les seuls cours magistraux qui sont substitués, cela peut signifier départir certains enseignants de leurs cours magistraux pour les cantonner au rang d’encadrant de travaux pratiques. Le conflit entre départements de Harvard et de la San Jose State University (SJSU) sur le cours JusticeX imposé à la SJSU est emblématique de ce problème (j’en avais parlé sur ce blog il y a 7 ans de cela). C’est un frein qui limite le déploiement de politiques d’hybridation efficaces. Notons néanmoins que le conflit est moindre si la démarche porte sur de nouveaux cours n’ayant pas d’enseignant attitré, par exemple si l’on propose une UE libre. Gardons cette option à l’esprit.

Autre question politique : une démarche d’hybridation correctement réalisée peut signifier moins d’heures de cours à effectuer par unité d’enseignement, et donc plus de cours à développer pour la même charge annuelle d’enseignement. Cela arrange l’établissement, qui a dès lors moins de personnel à recruter, mais ce n’est pas toujours du goût des enseignants, qui ont plus de contenus à maîtriser. Et pourtant, dans certaines configurations, les intérêts des formateurs et ceux de l’université peuvent être alignés.  Par exemple, lorsqu’un enseignant maîtrise mal une problématique – en particulier dans le cas des néo-arrivants – cette démarche prend tout son sens.

Voilà, c’était la réflexion du jour, car avec la pandémie beaucoup de personnes se sont posé ces questions, et j’imagine qu’il y a eu quelques discussions sur ces sujets dans les couloirs. Au plaisir de lire davantage sur vos propres expériences.

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