Efficacité pédagogique : quelques lieux communs traditionnels

Un serpent de mer de l’apprentissage, c’est la question de « l’efficacité » associée au format des ressources (audio, vidéo, etc.). La controverse Clark-Kozma initiée à la fin des années 1980 est toujours éclairante dès lors que l’on se pose ce type de question. Dans le billet d’aujourd’hui, j’aimerais évoquer cette controverse, qui n’est pas étrangère (même si ce n’est pas la même chose) à ces débats inévitables et souvent assez pauvres scientifiquement entre la hiérarchie des méthodes d’apprentissage (le fameux : je ne retiens que 10% de ce que l’on me dit, mais 80% de ce que j’enseigne), ou sur la typologie des apprenants (auditifs, etc.). Du coup au menu du jour, quelques rappels sur des débats passés (juste un paragraphe en fait), et un petit positionnement sur des idées reçues quant à l’efficacité des apprentissages.

Comme le souligne un collègue, Philippe Dessus, pour Clark, « les médias sont des véhicules qui délivrent l’enseignement, ils n’influencent pas directement la réussite de l’élève, mais plutôt le coût, l’efficacité et l’accès à l’enseignement. C’est la méthode d’enseignement qui est prééminente, qui est susceptible d’occasionner des différences dans l’apprentissage des élèves ». A l’inverse, pour Kozma « le média, qu’il soit livre, télévision ou ordinateur, apporte des résultats positifs non négligeables ». En d’autres termes, « ce que Clark réfute, à la suite de McLuhan, c’est essentiellement l’image du média comme seringue hypodermique injectant de la connaissance chez l’apprenant ».

En parallèle de tels débats, on a vu se multiplier des lieux communs récurrents dans le domaine de l’apprentissage, lieux communs susceptibles d’interférer dans la réflexion sur les enjeux du choix du média. Le premier est la « pyramide de l’apprentissage » qui lie une forme d’apprentissage avec un « score d’efficacité ». Ainsi, on peut voir dans la Figure 1 que la simple lecture d’une information ne permettrait qu’une rétention de 10% de l’information, l’écoute correspondrait à un score de 20%, et ainsi de suite. Elle est d’autant plus percutante que les auteurs prennent soin de la rendre jolie (oh, de la 3D, shiny …), mais cela n’en fait pas une vérité pour autant.

Selon ce modèle, seules les méthodes actives seraient à même de permettre une rétention significative de l’information. Ou en tout cas il y a une hiérarchie. Nul ne remet en cause l’intérêt des pédagogies actives, mais de là à bâtir une telle hiérarchie … Il est nécessaire de préciser que cette pyramide vieille de plusieurs décennies, et dont la popularité n’est plus à démontrer, n’a pas de fondement scientifique réel, en particulier lorsque l’on cherche à donner même approximativement des chiffres de rétention de l’information. Je mets au défi les promoteurs de cette pyramide de trouver la recherche scientifique qui aurait fondé cette représentation des apprentissages ….

Même présentée comme une tentative de vulgarisation, cette approche conduit à l’idée fausse d’une hiérarchie des formes d’apprentissage. On perd du coup de vue l’idée de l’effet de l’enseignant.

Figure 1. Une représentation de la « pyramide de l’apprentissage », liant efficacité de l’apprentissage et forme de l’apprentissage correspondante.

Enfin, pour ce qui est de la meilleure façon d’exposer l’information, on nous parle de l’importance qu’il y a différencier nos approches selon que nous ayons affaire à des apprenants auditifs ou visuels. Or de ce que j’ai compris en parlant aux collègues (je ne suis clairement pas spécialiste du sujet), le consensus scientifique penche en faveur de l’efficacité des approches multimodales. On trouve des écrits sur ce consensus aussi bien dans des travaux spécialisés sur une discipline, comme l’apprentissage des langues, que dans des écrits plus généralistes qui visent à tailler en brèche les « neuromythes » associés à la vulgarisation des neurosciences dans le champ de l’éducation (Gros et al., 2018). Pour les tenants de la multimodalité, l’efficacité maximale peut être atteinte lorsque diverses formes d’exposition à l’information sont mobilisées.

Le consensus sur la multimodalité dans l’apprentissage décrédibilise la typologie commune fondée sur les distinctions entre apprenants auditifs, visuels et kinesthésiques. Ainsi, on peut voir en Figure 2 une représentation de la population en différentes catégories fondées sur leur modalité d’apprentissage préféré. A nouveau, cette typologie n’a pas un fondement scientifique très solide et devrait être prise en compte avec des pincettes dans les réflexions sur la pertinence du choix d’un type de média pour l’apprentissage. Je la vois souvent présentée comme une parole d’évangile, tellement évidente qu’il ne convient même pas de la présenter. Enfin bref, voilà. Il y a beaucoup de choses de cet acabit qui traînent dans le milieu de l’éducation et je serais méfiant avant de m’en faire le chantre, si j’étais vous. A bon entendeur.

Figure 2. Une représentation d’un « neuromythe », la décomposition de la population entre différents styles d’apprentissage

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