Digitalisation des examens, Discord, et nouvelles formes de tricherie

Dans ce billet, j’aimerais discuter du fait qu’à l’heure du digital, plus l’on digitalise les examens, plus l’on favorise de nouvelles formes de tricherie. Je vais vous raconter quelques anecdotes personnelles, mais qui sont sans doute familières pour beaucoup de collègues. Même si l’on peut mettre en place des stratégies de conception d’examens pour limiter la triche, que cela soit avec des questions données dans un ordre aléatoire, ou la multiplication des questions ouvertes, il y a toujours des façons de contourner ces mesures pour les candidats, tant en particulier qu’en distanciel. A terme, j’aimerais aussi discuter de quelques stratégies pour détecter la triche, tant qu’à faire.

Il faut commencer à mon sens par revenir sur les différentes situations possibles : le problème ne va pas du tout être le même si les étudiants qui passent l’examen se connaissent déjà en amont, ou si ce n’est pas le cas. S’il y a des étudiants qui se connaissent, et s’ils ont des canaux de communication privilégiés, rodés, pour échanger de l’information, vous allez être bien embêtés si vous faites passer l’examen à distance. J’ai eu cette mésaventure avec Discord pendant la pandémie. Durant cette période, il y a eu énormément de triche, et les universités ont dû fermer les yeux un peu.

Il y a eu par ailleurs beaucoup d’étudiants qui eux, travaillaient dur, et voyaient d’un mauvais œil le fait que leurs collègues, finalement, réussissaient à passer les examens en trichant avec parfois de meilleures notes qu’eux. Du coup, phénomène méconnu, il y a eu des chasseurs de tricheurs pendant la pandémie, a priori étudiants eux aussi, qui écumaient les forums de discussion comme Discord. Discord, c’est une application de chat qui était issue à l’origine du monde du jeu vidéo, mais désormais omniprésente. Durant un confinement, j’ai été contacté par un « chasseur de tricheurs », qui avait identifié certains de mes étudiants dans un Discord (parmi les étudiants de plusieurs établissements, qui trichaient joyeusement). Ce chasseur a travaillé sur un certain nombre d’établissements,  dont le mien, et il avait identifié les noms d’utilisateurs (des pseudonymes) sur Discord. Il avait pour chaque personne le nombre de messages, les sujets traités, les éventuels changements de pseudonyme.

Typologie des tricheurs. Premier cas, on peut avoir un étudiant talentueux, qui pour une raison ou pour une autre, veut aider les étudiants moins forts. Pendant l’examen à distance, typique de la pandémie, partage les réponses dans le forum Discord. Du coup, les moins talentueux, en temps réel, copient la réponse. Le B A BA de la triche.  Quand le meilleur codeur (c’était des examens de code) de la classe donne la réponse, tout d’un coup, même des gens qui n’ont pas du tout le niveau pour passer, passent entre les gouttes. C’est notre deuxième type de tricheur. Avec la catastrophe que l’on peut imaginer pour les années suivantes quand il s’agit de faire les choses tout seul, sans aide. Que de personnes ont dû se retrouver dans cette situation récemment. Ceux que l’on voit le plus dans les forums Discord vont être ceux qui aident les autres, a priori ceux ont le meilleur niveau. Si on les identifie, c’est ceux qu’il est le plus facile de sanctionner. Puis il y a les observateurs – les moins méritants, or on n’a pas accès à cette donnée-là. Les examens en présentiel sont eux aussi concernés. Par ailleurs, des canaux comme Discord peuvent être utilisés pour communiquer les réponses dans un examen en présentiel aussi. Des collègues ont mis au point des oraux à distance pour limiter la triche et détecter ceux qui n’avaient pas le niveau, mais cela n’a pas tout résolu.

Les étudiants passaient aussi des examens oraux, et devaient donc donner leur réponse en direct. Plus dur de tricher me direz-vous. Dans cette configuration, les fraudeurs font une capture d’écran et ils transmettent l’image aux personnes qui passent après. Comme ça, vu que souvent on pose les mêmes questions aux différents étudiants, ça accélère évidemment également le processus. Cela ne les aide pas eux, mais ça sauve le suivant. Et pour peu que le meilleur passe en premier… Bref, un autre classique, la transmission de sujets, mais version digitale.

Autre forme de triche, plus subtile, qui concerne avant tout les enseignant.e.s qui se basent sur des exercices-type. Elle intervient avant tout pour les devoirs maison, car il faut pour l’étudiant.e le temps de la recherche. Les disciplines scientifiques, les sciences de l’ingénieur sont particulièrement concernées, car c’est le royaume des exercices-type.  Il existes des sites comme Slader, où vous retrouvez facilement le corrigé des grands classiques. Au passage, on peut avoir un combo avec Discord. J’ai vu des étudiants allant encore plus loin que simplement donner leur réponse,  ils donnaient le lien vers la réponse sur Slader. Et quand il n’y a pas 36 manières de résoudre un exercice, comment saurez-vous si la réponse a été copiée ou non ?

Pour conclure, ai-je le droit d’utiliser les données récoltées sur Discord pour sanctionner mes étudiants ? Là, je pense qu’on est dans un certain flou juridique, puisque c’est finalement assez récent ce type de pratique. Nous n’étions pas censés avoir accès au forum (après on a rien fait de mal, juste ouvert un mail dans lequel un chasseur de tricheurs avait fait le travail pour nous). Question RGPD, je n’ose pas imaginer l’imbroglio. Ensuite, il faut réussir à prouver l’association entre un pseudo (du type petitehirondelledu93) et un.e étudiant.e. Puisqu’il peut être question de redoublement, cela peut se terminer au tribunal.

Les étudiants suspectés ont évidemment été admonestés, mais les preuves collectées ne peuvent pas avoir le même poids juridique que lorsque l’on prend l’étudiant.e la main dans le sac dans la salle d’examens. Bref, que l’on soit dans le cas des examens présentiels ou à distance, le problème est à mon avis suffisamment important pour qu’on le creuse davantage. Après, il y a peut-être déjà des jurisprudences, mais j’avoue mon ignorance sur la question. En tout cas, il est bon que nous, enseignant.e.s, connaissions davantage le sujet.

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