La culture du partage (de ressources éducatives), une question de discipline

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de propriété intellectuelle (les licences Creative Commons) et de partage de ressources. J’ai récemment publié un article sur la question au sein de la revue Distance et Médiation des Savoirs, et si tout se passe bien, d’autres devraient suivre. Je m’intéresse notamment aux contradictions qui existent en France entre soutien affiché au libre, et politiques effectives.

Premier sujet, central dans l’article, les différences culturelles entre disciplines eu égard au partage de leurs ressources. Je m’inscris dans la droite lignée des travaux de Nicolas Jaqcmin sur le catalogue de MOOC de FUN, où il contrastait les choix de licences d’une discipline à l’autre. Voici en substance le résumé :

« Depuis le début des années 2000, la France a lancé plusieurs projets d’envergure visant notamment à financer l’hébergement, la conception et/ou la diffusion de ressources pédagogiques numériques pour l’enseignement supérieur. Parmi les plus connus figurent Canal-U, les Universités Numériques Thématiques (UNT), ou France Université Numérique (FUN). Si l’on retrouve régulièrement des communiqués portant sur les chiffres tirés des outils de mesure de la fréquentation des sites, il n’existe que peu de données sur la manière dont les enseignants s’approprient, dans leurs pratiques quotidiennes, les ressources numériques ainsi financées par le contribuable. Nous présentons dès lors dans cet article les résultats d’une enquête organisée suite à la pandémie de COVID-19, dans le cadre du consortium Hype 13. Ayant réuni 947 réponses complètes de la part d’enseignants d’universités françaises, elle porte d’une part sur les acteurs français comme les UNT, et d’autre part, plus largement, sur la conception, la diffusion et la réappropriation des différents types de ressources pédagogiques numériques. Nous mettons en évidence des différences significatives entre disciplines académiques, quant à la connaissance et à l’utilisation des ressources issues des plateformes institutionnelles, mais aussi en termes de partage de ressources pédagogiques. Nous interprétons ces différences en termes de cultures disciplinaires. »

Je n’avais qu’une seule hypothèse du point de vue des disciplines, la sur-représentation des pratiques de partage pour les enseignants d’informatique et de mathématiques, et mes analyses m’ont donné raison. Des auteurs clés dans le domaine des Ressources Éducatives Libres, tels que Wiley, ont établi un parallèle entre le développement d’une culture de l’open source pour le code, et l’appétence pour les licences Creative Commons (CC), et plus généralement le partage de ressources. Sans surprise, dans ma base, les informaticiens sont les plus enclins à partager leur ressources, tandis que les enseignants de droit sont les moins enclins.

Deuxième élément que j’ai en tête, l’analyse des contradictions : au sein de la plateforme française FUN MOOC, la majorité des contenus sont en licence Creative Commons car celle-ci se réclame a priori davantage de l’open education que d’une logique commerciale. J’étais d’ailleurs en 2013 dans les discussions avec les instances de FUN quand cette orientation fut prise (me faisant le porte-parole des libristes dans quelques réunions).  Ce choix en matière de propriété intellectuelle constitue en effet une exception dans le monde des MOOC.

Néanmoins, l’accès à ces contenus est rapidement clos une fois le cours terminé, et à moins de s’être inscrit pendant les quelques semaines par an où une session est active, il est impossible de consulter ces contenus en licences libres. Cette situation est paradoxale – une entreprise commerciale comme  Coursera ne défend par exemple pas de politique de licence libre, mais autorise en revanche un accès illimité à l’ensemble des vidéos de cours, et ce malgré la logique mercantile consubstantielle au fonctionnement d’une entreprise privée. A l’inverse, FUN MOOC et sa politique affichée de promotion du libre est bien moins ouverte que ne l’est Coursera, a priori pour des raisons financières.

La contradiction tient au fait que FUN MOOC fonctionne économiquement parlant sur un modèle proche de celui d’une agence publicitaire ; un abonnement institutionnel annuel constitue la contrepartie de la visibilité que la plateforme donne aux formations. Un accès sans limite de temps aux ressources entrerait en conflit avec ce modèle économique. Les difficultés d’accès au contenu sont mises intentionnellement en place, car elles incitent à la souscription à des abonnements les institutions qui veulent continuer à assurer la visibilité de leurs contenus.

Je ne vais peut être pas développer cette analyse jusqu’au point d’en faire un article de recherche, mais cela me tente de le faire pour un autre répertoire d’exercices produit par des institutions françaises. Je vous tiens au courant …

 

 

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