Unisciel, banques d’exercices et enseignement scientifique : la mutualisation comme objectif

Il y a quelques mois, j’ai publié avec un de mes anciens étudiants de CY un article sur le projet Faq2sciences issu d’Unisciel, qui a consisté, dans le domaine des sciences, à agréger des banques d’exercices autocorrectifs de diverses universités (entre autres) françaises. Voici le lien de l’article, publié dans l’international journal of e-learning and distance education. L’angle d’attaque est celui de la propriété intellectuelle (licences CC vs. licence propriétaire par exemple). Faq2sciences est plus ou moins mort dans son ancienne forme, mais il s’est renouvelé en versant une partie des exercices dans une technologie interactive basée sur PIX. Quelques mots sur ce travail.

Cette façon d’agréger le travail d’institutions françaises est assez rare dans le monde, tant les institutions d’enseignement supérieur peuvent se voir comme des concurrentes. Je trouve que c’est l’une des belles choses que l’on produit en France, même si cette approche de « crowdsourcing » institutionnel présente des carences parfois sérieuses. L’on voit les principaux contributeurs du projet dans le camembert ci-dessous.

 

Je me suis un peu intéressé à ce qui pouvait pousser un individu ou une institution à partager ses ressources. Comme pour les MOOC, nous nous situons dans le champ de l’open education (en particulier en France, ou la licence CC est bien développée sur FUN MOOC). Mais les mécanismes diffèrent sensiblement. Focalisons-nous sur le cas particulier des MOOC, pour nous poser la question de ce qui différencie, en termes de motivation des concepteurs, ces cours en ligne gratuits du cas de Faq2Sciences. La notion de récompense symbolique, reconnaissance ou participation à une démarche altruiste, peut l’emporter sur des rétributions monétaires, mais encore faut-il qu’il y en ait.

Dans le cas d’un MOOC, le cours met en valeur un nombre limité d’enseignants, parfois un seul, qui bénéficie alors d’une attention démultipliée par la visibilité des plateformes d’hébergement. Il arrive que plusieurs centaines de milliers d’apprenants s’inscrivent à un tel cours ; or des travaux empiriques ont montré que cette exposition accrue a joué dans l’enthousiasme que nombre des concepteurs ont eu pour ces cours en ligne au début des années 2000, puisque cette exposition peut jouer sur la reconnaissance par les pairs. Le visage du ou des enseignants est généralement affiché sur les vidéos pédagogiques qui constituent presque systématiquement le cœur de la formation.

Ces questions de visibilité ne se posent pas en ces termes pour une banque d’exercices. Dans le cas de Faq2Sciences, il existe un nombre important de contributeurs pour la banque, et la ressource est en général associée à une institution plutôt qu’à un individu. On se situe ici bien loin des dynamiques qui prévalent dans les MOOC, où la mise en valeur du ou des enseignants impliqués va jusqu’à la diffusion de leur biographie, ce qui peut constituer un levier de motivation considérable. D’autres formes de récompenses peuvent entrer en jeu dans le cas de la constitution d’une banque d’exercices, mais a priori, seule la participation à un projet relevant de l’open source sert ici de levier, au-delà des rétributions financières éventuelles.

L’appréhension du regard des apprenants est a priori réduite pour les concepteurs du fait de leur moindre visibilité, de même que ceux associés aux réticences face au risque d’une récupération du contenu sans contrepartie par le secteur privé. Ne pas opter pour les licences Creative Commons reviendrait à saper l’une des principales raisons pour lesquelles un enseignant pourrait s’engager dans un tel projet, au-delà des rétributions financières. Cela explique vraisemblablement la prépondérance des licences CC dans Faq2Sciences.

Fait intéressant, même si les flux financiers s’effectuent avant tout entre universités françaises, il y a de facto marchandisation par un acteur public d’un ensemble de ressources en Creative Commons. Ce constat devrait vraisemblablement nous inviter à repenser le modèle économique du financement et de la diffusion de ressources éducatives libres en France. Si l’on peut comprendre la volonté des ministères de tutelle de pousser des acteurs comme les Universités Numériques Thématiques (UNT) comme Unisciel à développer des stratégies visant à assurer leur pérennité économique, l’on peut s’interroger sur la pertinence qu’il y a à limiter la mutualisation des REL pour de simples raisons budgétaires, d’autant que le financement de ces projets publics à l’origine des obstacles est réalisé par des institutions publiques.

La multiplication d’analyses de projets relevant des REL serait bienvenue pour mieux comprendre les problématiques économiques qui traversent le milieu de l’open education. L’une des tensions latentes réside selon moi dans l’absence de contraintes qui existe parfois quant aux utilisations commerciales (si une licence CC-BY-SA est utilisée par exemple) ; institutions privées d’enseignement supérieur et entreprises de toutes sortes sont en capacité de collecter le travail de nos universités pour proposer leurs propres services, mais cette fois en facturant (cf. Knewton, Alta et Open stax). Je n’en ai jamais entendu parler, mais cela pourrait exister (une licence CC-BY-NC empêche en théorie cette dérive néanmoins).

L’on peut arguer du fait que le secteur privé dispose d’une capacité à proposer des sites interactifs robustes et à l’interface attrayante, susceptibles justement de mettre en valeur le travail de conception d’exercices de l’enseignement supérieur public, moins efficace pour valoriser son propre contenu. Une entreprise comme Kwyk, spécialisée dans la commercialisation d’une application d’exercices qui couvre les domaines scientifiques, pourrait en théorie profiter des choix des contributeurs d’Unisciel pour étendre ou renforcer son offre sur la tranche correspondant à la transition lycée/université, en biologie. Certes, une telle entreprise ne pourrait pas procéder de la sorte pour les exercices où le logo NC (pas d’utilisation commerciale) apparaît, mais beaucoup restent utilisable. On sent bien que ces questions restent mal comprises en France, alors qu’il y a un enjeu pour le secteur public à développer des offres ambitieuses sans se faire piller. Il convient de valoriser le travail réalisé aux sein des universités françaises, pendant des décennies, pour produire des exercices de type quizz qui sont souvent éditorialisés et de grande qualité.

 

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