Un texte de Jules Ferry sur l’Enseignement Supérieur et les universités (1883)

Les lecteurs de ce blog connaissent mon intérêt pour les questions liées à l’Enseignement Supérieur. Je vous propose donc aujourd’hui un texte qui m’a été adressé par l’un des intervenants de mon master « Développement et Management des Universités ».

Je vous invite à prendre connaissance, en 2012, de ce texte daté de 1883, et surtout à me faire part des commentaires qu’il vous inspire.

« Monsieur le Recteur,

Il a été facile de voir dans les diverses mesures que j’ai prises depuis près de cinq ans relativement aux Facultés, que j’attachais la plus grande importance à tout ce qui pouvait développer dans l’enseignement supérieur le sentiment de la responsabilité, l’habitude de s’administrer soi-même.

Nous aurions obtenu un grand résultat s’il nous était possible de constituer un jour des Universités rapprochant les enseignements les plus variés, pour qu’ils se prêtent un mutuel concours, gérant elles-mêmes leurs affaires, pénétrées de leurs devoirs et de leur valeur, s’inspirant des idées propres à chaque partie de la France, dans la variété que comporte l’unité du pays, rivales des Universités voisines, associant dans ces rivalités l’intérêt de leur prospérité au désir qu’ont les grandes villes de faire mieux que les autres, de s’acquérir des mérites particuliers et des titres d’honneur.

Je ne me dissimule pas que le temps est nécessaire pour un tel succès, que, dans ces sortes d’entreprises, quelque légitime que soient les ambitions, il ne faut rien précipiter, rien hasarder. Il me semble cependant, après les résultats obtenus jusqu’ici, que la question peut être tout au moins mise à l’étude. Dans ce grave sujet, comme dans tous les autres, c’est surtout de l’opinion du corps enseignant, de ses lumières et de son dévouement, qu’il faut espérer de sérieux progrès ; je crois donc devoir l’appeler à me faire connaître ses vues. Il est inutile de dire qu’aucune restriction n’est mise à la liberté de chacun dans les discussions qui seront ouvertes d’abord dans les Facultés, dans les Ecoles supérieures et dans les Ecoles préparatoires, ensuite dans les Conseils académiques.

Le sujet est assez important pour que le temps d’y réfléchir ne soit pas limité. Il suffira que les délibérations des Facultés puissent être soumises aux Conseils académiques dans la session de juillet. Si même un délai plus long est nécessaire, il n’y a qu’avantage à le prendre ; la seule chose importante est de faire une étude approfondie.

J’indiquerai une suite de questions qui me paraissent devoir être étudiées, et que je prie les Facultés de discuter successivement, pour que les opinions soient plus faciles à résumer et à comparer. Les Facultés traiteront ensuite toutes celles qu’elles jugeront dignes de leur examen.

I – Des Universités – Y a-t-il avantage à réunir les Facultés d’un même ressort en une Université ? – Quels services rendrait cette mesure ?

II – Quelle autonomie serait à souhaiter pour chaque Faculté dans l’Université ?

III – Quelle devrait être l’administration de cette Université ? – Devrait-il y avoir un Conseil composé des doyens et d’un délégué annuel élu par chaque Faculté ? – Ce Conseil devrait-il être composé d’autre sorte ?

IV – Le doyen devrait-il être élu ? – Devrait-il être annuel ? – Y aurait-il avantage à adopter d’autres règles ?

V – Quelles seraient les attributions du Conseil de l’Université ? – Attributions d’ordre scientifique, attributions d’ordre administratif ?

VI – Quel serait le chef de l’Université ? – Que faudrait-il penser d’un chef élu et annuel qui pourrait être appelé président de l’Université ? – Comment serait-il nommé ? – Quelles seraient ses attributions ?

Du rôle du président par rapport au Conseil ?

VII – Du rôle du Recteur actuel, représentant le pouvoir central.

VIII – Quelle partie du budget actuel des Facultés devrait être à l’entière disposition de l’Université ? – Pourrait-on admettre que l’on constituât une dotation annuelle, calculée d’après la moyenne des budgets des Facultés, dans chaque ressort, durant les cinq dernières années ?

IX – La personnalité civile accordée aux Facultés leur assurerait-elle des avantages importants, en rendant les dotations plus faciles, en engageant plus encore qu’aujourd’hui toutes les municipalités à considérer les Universités comme des institutions à la prospérité desquelles elles doivent contribuer.

X – Quels devraient être le maximum et le minimum des droits de l’Etat ?

XI – Quels sont les moyens les plus propres à développer dans les Universités la vie et l’esprit de progrès ?

Les corps appelés à délibérer sont invités à résumer leurs vues dans la forme consacrée pour les projets de lois et de décrets.

La constitution d’Universités, s’administrant elles-mêmes sous la haute autorité de l’Etat, est certainement un idéal qu’il faut s’efforcer d’atteindre ; mais il importe de tenir compte de l’esprit public, du passé de notre pays, des différences d’habitudes qu’on remarque entre les diverses Facultés, de traditions déjà anciennes parmi les professeurs et dans l’opinion. Notre seule préoccupation, à vous et à moi, doit être d’assurer un progrès sérieux, facile à obtenir par des moyens simples et pratiques. Nous n’avons pas le droit de faire des expériences dont le résultat serait douteux ; si la moindre incertitude peut subsister sur le succès des changements que je soumets à l’examen des Facultés, elles ont le devoir de le dire : ajourner une réforme, pour les esprits qui n’ont en vue que le bien public, est souvent le meilleur moyen d’en rendre le triomphe facile et complet quelques années plus tard.

Vous voudrez bien, en résumant tous les avis qui auront été exprimés, me donner votre opinion personnelle »

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4 Responses to Un texte de Jules Ferry sur l’Enseignement Supérieur et les universités (1883)

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