French Paradox, la deuxième lame

Dans un post récent, je constatais, comme d’autres, la situation paradoxale des étudiants étrangers en France, prise entre le marteau de la volonté étatique de développer une véritable économie de la connaissance et de faire de nos établissements d’enseignement supérieur des acteurs majeurs à l’échelle internationale, et l’enclume d’une administration érigeant, par le truchement de la « circulaire Guéant », des barrières à l’entrée toujours plus hautes pour ces mêmes étudiants. Durant la trêve des confiseurs, le ministère de l’Intérieur a fait machine arrière en annonçant qu’une circulaire spécifique serait adressée aux services préfectoraux début 2012 afin d’aménager les conditions de travail pour les étrangers diplômés de Grandes Écoles ou d’un Master 2 universitaire.

Conséquence d’une mobilisation très large, allant du patronat aux syndicats, en passant par les universités, les Grandes Écoles, les associations de défense des étrangers et des droits de l’Homme ou encore les partis politiques, ce revirement ne met néanmoins pas fin à la politique de durcissement des conditions d’études des étudiants étrangers en France. Une seconde mesure vient en effet enfoncer le clou. Un décret, publié au Journal Officiel le 6 septembre 2011, durcit en effet les conditions d’obtention ou de renouvellement des visas étudiants. Ces derniers doivent désormais justifier de ressources mensuelles de 620 euros contre 460 euros auparavant, soit une hausse de 30%.

Selon un récent article du Monde, le ministère de l’Intérieur justifie cette mesure par souci de lutte contre l’immigration irrégulière, mais aussi pour que « les étudiants étudient bien » ! Pour la Place Beauvau, les étudiants étrangers manquent souvent d’argent et, pour « étudier dans de bonnes conditions, mieux vaut ne pas avoir à travailler à côté« .

Je ne rentrerai pas dans le débat sur la question de l’immigration irrégulière, qu’elle soit d’origine étudiante ou non. En revanche, les arguments avancés par le Ministère de l’Intérieur pour motiver l’application d’une telle mesure méritent d’être analysés.

Un traitement injuste pour les étudiants français
Si l’on veut bien admettre que le ministère de l’Intérieur est de bonne foi lorsqu’il souhaite que les étudiants étrangers en France étudient « dans de bonnes conditions« , on peut légitimement se poser la question du traitement différencié des étudiants français d’un côté et les étudiants étrangers (hors Union Européenne) de l’autre. Ce traitement est en effet inéquitable vis-à-vis des étudiants français qui, pour nombre d’entre eux, sont contraints de travailler pour financer leurs études. Si, comme le dit le ministère de l’Intérieur, pour « étudier dans de bonnes conditions, mieux vaut ne pas avoir à travailler à côté« , l’État devrait en toute logique interdire aux étudiants français d’exercer un travail en parallèle à leurs études !

Un traitement injustifiable aux yeux du monde
Comment expliquer à un étudiant étranger que pour « étudier (en France) dans de bonnes conditions, mieux vaut ne pas avoir à travailler à côté« , alors même qu’il s’agit là d’une pratique courante dans la plupart des grands pays d’enseignement supérieur (États-Unis, Australie, Royaume-Uni) ? Pour ne prendre que l’exemple des États-Unis, la plupart des étudiants de MBA doivent travailler (au sein de leur Université ou en entreprise) pour financer leurs études, sans que cela ne nuise pour autant à la qualité de leurs études et encore moins à leur future carrière professionnelle. Je ne suis pas nécessairement un partisan forcené du travail des étudiants en parallèle à leurs études. Toutefois, dans un contexte où les étudiants étrangers étudient toutes les opportunités avant de choisir un pays plutôt qu’un autre pour faire leurs études, cela risque d’être difficile de leur expliquer cette exception française.

Une mesure inéquitable selon les territoires
Cette mesure impose enfin aux étudiants étrangers de disposer d’un revenu mensuel de 620 euros. Elle porte malheureusement la marque d’un centralisme déconnecté des réalités territoriales. À Paris, 460 euros est sans doute une somme insuffisante pour étudier compte-tenu du prix des loyers et du coût de la vie. A contrario, ce même montant peut suffire pour vivre décemment dans une ville de province. Dès lors, pourquoi pénaliser sans raison les institutions d’enseignement supérieur de province ? Institutions déjà pénalisées par le fait qu’elles ne bénéficient pas de l’attractivité internationale d’une ville comme Paris.

A la suite de la « circulaire Guéant », cette nouvelle mesure renforce encore les difficultés pour les établissements d’enseignement supérieur français d’attirer des étudiants étrangers dans leurs programmes. A l’heure où le Gouvernement martèle, à raison, la nécessité de renforcer la position de la France dans le champ de l’enseignement supérieur mondial, on peut regretter qu’une telle mesure vienne contredire ces déclarations d’intention et place nos établissements dans une situation paradoxale et difficilement tenable.

Pour en savoir plus :
• Elise Vincent, « Les étudiants étrangers devront justifier de 620 euros de revenus mensuels pour venir étudier en France », Le Monde, 15 décembre 2011.
• Stéphan Bourcieu, « Circulaire Guéant : « the French paradox »« , La Tribune, n°4885, 4 janvier 2012, p. 22.

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Article du on lundi, janvier 9th, 2012 at 14:25 dans la rubrique Enseignement Supérieur, International, Société. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “French Paradox, la deuxième lame”

  1. mc dit:

    il me semble qu’il faut regarder en face pourquoi des étudiants étrangers non européens viennent étudier en france: au delà de la qualité de nos formations, très peu d’universités publiques facturent les études, même au prix coutant (environ 10 000 euros par an, financées sur le budget de l’Etat et donc les impôts des citoyens) alors que des décrets (loi Duby entre autres) le permettent. Dès lors, il faut, a minima, permettre à ces étudiants, une fois diplômés, de travailler en france au moins 5 ans pour que notre pays bénéficie en retour de leurs compétences. Cette situation serait également avantageuse pour eux: l’acquisition d’une expérience personnelle précieuse si ils envisagent ensuite un retour dans leur pays.
    une autre alternative, comme le font désormais la plupart des pays européens et les USA, est de facturer les études, tout en abondant avec un programme généreux de bourses et de prêts pour les étudiants démunis.
    Enfin je voudrais rappeler que dans de nombreux programmes d’études (USA, Suède, UK), l’acquisition des crédits type ECTS peut s’étaler davantage dans le temps qu’en France, ce qui permet à un étudiant de travailler en parallèle de ses études, ce qui est impossible pour les étudiants de classes préparatoires et difficile dans les grandes écoles ou les programmes universitaires avec beaucoup d’heures de présence: il faudrait également réformer la conception de nos cycles pour que les étudiants qui doivent travailler pour leurs études, puissent le faire… à moins de leur verser un « revenu minimum  » mensuel comme c’est le cas en Suède.

  2. Roger Mohr dit:

    Tout est dit, et bien dit.
    Comment analyser ce comportement de Claude Guéant, supposé avoir un cerveau au dessus de la moyenne ? Par des considérations bêtement électoralistes ? dans ce cas, bravo la démocratie !

    Une question: la chronologie des évènements: il est signalé qu’il s’agit d’un décret de septembre 2011, ce qui ne colle pas au déroulé des évènements de la circulaire Guéant.

  3. stephane Pieron dit:

    A force d’être pertinent on devient parfois impertinent.

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