Faire du neuf avec du vieux

imagesJ’avais commencé une réflexion sur l’université numérique, en France, dans mon blog précédent, et je voudrais, dans ce billet, réfléchir plus spécifiquement à l’usage des plateformes d’enseignement (en anglais LMS, Learning Management System, ou VLE, Virtual Learning Environment, selon les pays). Notons au passage que c’est un aspect du numérique qui a complètement échappé aux instances nationales qui gèrent le numérique et que ce sont les personnes qui relèvent de la formation (enseignants et ingénieurs) qui l’ont pris en charge. Que ce soit heureux ou malheureux, cela montre bien, une fois encore, la cassure qui existe entre l’administration des universités et leur fonctionnement effectif. D’ailleurs les crédits qui y sont consacrés sont dérisoires comparés aux coûts et au personnel déployé pour les autres systèmes d’information.

Il y a quelques années j’avais mené, dans mon université, une enquête pour comprendre comment les étudiants et les enseignants percevaient notre plateforme. Pas de découverte exceptionnelle mais confirmation de ce qui me semblait la réalité des usages, quelle que soit la plateforme (nous utilisions Sakai) en France comme partout en Europe et aux Etats-Unis : elles étaient employées essentiellement pour stocker des documents de cours et les mettre à disposition des étudiants. Les plateformes étaient également appréciées pour communiquer, via la messagerie essentiellement. Pour ceux que cela intéresse j’ai posté les diapositives que j’avais présentées à EuroSakai 2013 sur slideshare. Quand aux usages pédagogiques, la mise en place d’un apprentissage progressif réfléchi, fort peu y songeaient.

Lorsque les MOOC sont apparus on a parlé de révolution. Pourtant lorsqu’on regarde les plateformes (EdX, Coursera…) il n’y a pas un grand changement technologique par rapport aux précédentes. Les outils sont sensiblement les mêmes, plutôt moins nombreux, et leur seule avancée perceptible est technique : la possibilité de tenir des charges importantes avec des milliers d’apprenants simultanés.

Les avancées sont ailleurs. Ces plateformes ont été conçues pour pouvoir enseigner à distance et ne donnent pas de choix : les enseignants n’échappent pas à l’obligation de construire un parcours d’apprentissage programmé à l’avance dans le temps. Cela n’est pas facile car il faut estimer précisément le travail demandé, dès la conception du cours. Il faut vraiment réfléchir à une approche pédagogique. Dans l’enseignement traditionnel, même à distance, cette construction est beaucoup plus empirique. Il serait très difficile d’employer ces plateformes de dernière génération comme on le faisait auparavant en se limitant au stockage de documents et à la communication. Elles imposent une approche pédagogique parfaitement définie, ce que certains regrettent, qui explique pourquoi elles ne conviennent pas pour les MOOC collaboratifs et ne présentent aucun intérêt pour l’usage traditionnel le plus courant.

Là est une vraie révolution : enfin des plateformes d’enseignement employées pour un usage pédagogique ! Et pour cause puisqu’il s’agit d’un enseignement purement à distance. L’anonymat des apprenants, le fait que les interactions personnelles avec les professeurs deviennent quasiment inexistantes, oblige les participants à employer un vieux (tout est relatif en technologie)  moyen de communication et de collaboration : les forums. C’est là une deuxième avancée. Ceux-ci ne fonctionnaient pas dans l’enseignement présentiel mais il faut reconnaître que ce n’est que le degré 1 du Web social.

La révolution des MOOC est donc à rechercher assez peu dans la technologie. L’essentiel est dans l’idée d’enseigner au plus grand nombre, sans prérequis, et d’employer pour cela les outils pédagogique et d’échange, déjà connus dans les plateformes d’enseignement, mais mal ou peu employés. La seule véritable avancée technologique est dans un usage massif de la vidéo permis par l’augmentation vertigineuse du débit des réseaux informatiques. Transposés pour un usage interne dans l’université, les MOOC s’appellent SPOC. Le battage médiatique autour de ceux-ci a permis de faire sortir cette approche de la pédagogie de sa niche. Nous n’en sommes pas encore à une généralisation mais il devient possible d’intégrer une part d’enseignement sans les professeurs.

Ceci explique pourquoi les MOOC ne suivent pas la hype curve du Gartner group mais évoluent beaucoup plus lentement, au rythme des transformations de la pédagogie. D’ailleurs aux Etats-Unis le terme a pratiquement disparu : on parle maintenant de cours en ligne, qu’ils soient massifs (MOOC) ou à audience contrôlée (SPOC). La meilleure preuve en est dans le programme d’Educause 2015 auquel j’assisterai. Cette énorme conférence, avec plus de six mille participants, regroupe tous les aspects du digital dans les universités. Le mot clé MOOC n’est plus employé alors qu’il y a deux ans il concernait la majorité des communications.

Cela signifie-t-il que les MOOC sont morts ? Pas du tout. Simplement ils sont entrés dans le paysage de l’enseignement à distance. Il n’empêche : les plateformes emploient encore le vieux paradigme de celles qui ont été inventées au début des années 2000, c’est à dire il y a longtemps au rythme où évoluent les technologies ! On a fait du neuf avec du vieux et c’est déjà pas mal.

Sans aller jusqu’à envisager une pédagogie adaptative (adaptive learning), ce qui sera un véritable challenge pour les enseignants, vu la complexité que deviendra la construction d’un cours, peut-être serait-il temps d’introduire un peu plus de social dans les plateformes, ce qui permettrait d’introduire plus de collaboratif et un peu de c dans des MOOC essentiellement x.

Certaines plateformes d’enseignement, nouvellement apparues, l’ont déjà compris. Le problème est qu’elles le font en se considérant comme un univers en soi, isolé du reste de l’université. La critique que je faisais précédemment aux systèmes administratifs, s’applique à elles également. Il n’est plus acceptable de concevoir aujourd’hui des plateformes d’enseignement indépendamment de l’ensemble du système numérique de l’université. La juxtaposition et l’ignorance mutuelle de ceux-ci ne sont plus admissibles.

J’y reviendrai prochainement.

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