Suite des chroniques sur les publications et le plagiat (cliquer sur le TAG). Pour Michelle Bergadaà, professeur de marketing à l’université de Genève, “sont considérées comme des infractions académiques formelles. 1 – La publication sous son propre nom de résultats de travaux et de découvertes de tiers (plagiat). 2 – Le fait d’obtenir le statut de coauteur d’une publication sans avoir apporté de contribution essentielle au travail. 3 – L’omission délibérée des noms de collaborateurs du projet y ayant apporté des contributions essentielles. 4 – La mention volontaire d’une personne en qualité de coauteur alors qu’elle n’a pas contribué au projet. 5 – L’omission délibérée de contributions essentielles d’autres auteurs sur le même sujet (bibliographie incomplète). 6 – Les citations intentionnellement erronées tirées de travaux existants ou supposés de tiers. 7 – Les indications incorrectes sur le stade d’avancement de la publication de ses propres travaux (par exemple “publication en cours d’impression”, alors que le manuscrit n’a pas encore été accepté). 8 – L’autoplagiat, soit l’omission volontaire de référence à ses travaux antérieurs (par exemple la publication dans une langue d’un article déjà publié dans une autre langue)”.
Souhaitons qu’une recherche, quantitative et qualitative auprès d’enseignants-chercheurs et de chercheurs, établisse un jour le degré d’extension de chacune de ces 8 infractions. Je m’étonnais récemment auprès d’une jeune maître de conférences en “sciences dures” du nombre de signataires de l’article dont elle était “auteur principal” (signature en dernier) : neuf signataires. Elle m’a gentiment expliqué que les 8 autres signataires ont apporté, de manières certes fort inégale, une contribution à la recherche dont la participation aux “manips” : il s’agit du directeur de labo, d’un doctorant, d’un post-doctorant, de techniciens et d’ingénieurs de recherche, d’enseignants-chercheurs d’autres labos qui ont mis à disposition le “matériau” de recherche. 9 signataires, c’est trop ; le risque de “passager clandestin”, de “coauteur qui n’a pas apporté de contribution essentielle au travail” est majoré dans ce cas. Mais conclut la jeune enseignante : “on procède ainsi pour éviter les conflits internes au labo et avec les partenaires“.
Revenons sur l’infraction 3 : “L’omission délibérée des noms de collaborateurs du projet y ayant apporté des contributions essentielles”. C’est l’infraction formelle que peut commettre un enseignant-chercheur qui s’approprie dans ses publications des travaux effectués par ses étudiants de licence, de master, de doctorat ou de post-doctorat, ou par des ingénieurs et techniciens de son centre de recherche. Quelques cas dans ma discipline : la sociologie.
J’ai traité du premier cas dans la chronique : “Signer une publication“. L’objet du conflit : la préparation, la rédaction et la publication d’un livre en hommage à Christian de Montlibert, professeur de sociologie de l’université de Strasbourg en partance pour la retraite. Des étudiants de master ont préparé le livre et Jean-Yves Causer, maître de conférences dans la même université, a voulu le publier sous son seul nom. Une forte tension en est résultée entre les étudiants et l’enseignant ; celui-ci a déposé plainte auprès de son université. Tout s’est conclu par un jugement de la section disciplinaire du CNESER déboutant l’enseignant. Quand j’ai publié la chronique fin juin 2010, le livre n’était pas encore publié aux Presses de l’université de Strasbourg, mais, dans son CV, Jean-Yves Causer l’annonçait “à paraître”.
Aujourd’hui, le “droit chemin” a été retrouvé. Les étudiants, qui ont fait le travail d’édition, ont publié ce mois-ci un livre sous leur nom : “Le raisonnement sociologique à l’ouvrage. Théories et pratiques autour de Christian de Montlibert” (L’Harmattan, … 44,5 euros). Jean-Yves Causer pour sa part ne mentionne plus cet ouvrage dans son CV sur le site de son centre de recherche.
Tout enseignant-chercheur en sociologie est confronté à la question des enquêtes réalisées par ou avec des étudiants. S’en approprie-t-il les résultats dans les publications qu’il signe ? Quelles sont les pratiques observées ? On peut distinguer 1. Le travail d’enquête “bénévole” (l’étudiant se forme à la recherche par la pratique), 2. Le travail d’enquête qui fournit à l’étudiant un matériau pour son mémoire d’études ou de recherche, ou pour son doctorat, 3. Le travail d’enquête rémunéré sur des ressources mobilisées par l’enseignant-chercheur. Si l’enseignant-chercheur a conçu l’étude ou la recherche, en a trouvé le financement, y a participé et a rédigé, au moins en partie, la publication, il est normal qu’il appose sa signature dans les publications. Les étudiants, “bénévoles” ou “rémunérés”, doivent-ils signer nominalement ou être seulement mentionnés en tant que “collectif” ?
Quelques expériences. La première se situe au printemps 1994 et ressemble l’infraction 3 (omission délibérée des noms de collaborateurs du projet y ayant apporté des contributions essentielles). Une loi de décembre 1993 a réduit le droit syndical dans les entreprises de moins de dix salariés. J’assure un cours de relations professionnelles à Paris X Nanterre, commun à la maîtrise de sociologie, à la maîtrise d’administration économique et sociale, et à celle de droit social. Plus de 200 étudiants participent au cours d’amphi. Je leur propose de travailler à une libre opinion critique pour le Monde. Je leur annonce que la publication sera signée “les étudiants de maîtrise de Nanterre”. Ils s’impliquent, travaillent chez eux le texte de la loi ; les arguments sont tous formalisés dans une longue discussion en amphi ; j’écris la libre opinion et l’envoie au Monde avec la signature convenue. Un mois plus tard en juin, le quotidien publie le texte et j’en suis le seul signataire ; le travail des étudiants n’est même pas mentionné. J’ai eu honte. Je n’ai même pas eu l’occasion de demander des excuses aux étudiants ; à juste titre, ils ont dû se sentir trompés.
La seconde expérience que j’ai envie de raconter est un combat de plusieurs années, combat que j’ai finalement perdu. Il s’agit des publications de l’Observatoire de Marne-la-Vallée. Pendant cinq ans, j’ai réussi à persuader les jeunes ingénieurs d’études de ne pas signer les numéros mensuels d’Ofipe Résultats, argumentant : pour être crédibles et mobilisables dans des actions de progrès, les résultats des enquêtes doivent être publiés sous la seule signature de l’Observatoire ; ils l’engagent comme ils engagent l’université. Par contre, tous les numéros d’Ofipe Résultats comportaient un encadré indiquant que ”cette enquête a été pilotée par…” ; quelquefois, les noms des vacataires qui réalisaient les enquêtes téléphoniques étaient également mentionnés ; par ailleurs, j’ai co-signé avec les ingénieurs d’études plusieurs publications dans des revues ou dans des ouvrages. Après 5 ans, j’ai passé le témoin de la direction de l’Observatoire à un collègue : il n’a pas suivi la même politique ; les ingénieurs d’études signent désormais les numéros d’Ofipe Résultats (exemple pour le dernier numéo paru) ; … mais ils ne co-signent plus d’articles dans des revues ou dans des ouvrages… faute d’un investissement de publication du directeur.
L’été dernier, je suis tombé par hasard sur le numéro 123 des Actes de la Recherche en Sciences sociales, consacré aux Classes populaires dans l’enseignement supérieur. J’ai lu l’article de Sandrine Garcia, “Déscolarisation universitaire et rationalités étudiantes” (cliquer ici). Cet article pose la question de la collecte de matériaux d’enquête par des étudiants encore non diplômés et non rémunérés, et ce au bénéfice de leur enseignant et de ses publications. Ce n’est pas une infraction listée par Michelle Bergadaà (relire le 1er paragraphe). Il n’en demeure pas moins que je suis choqué par le contenu des notes 2 et 11.
La note 2 en première page précise : “cette recherche collective a été réalisée par les étudiants de la filière LISS (licence de sciences de la société) de la promotion 2007-2008 encadrée par nos soins : ils en sont donc les co-auteurs“. Une quarantaine d’entretiens ont été réalisés auprès d’étudiants “inscrits par défaut” en gestion à Evry ou à Dauphine. Il faut espérer que ces entretiens n’ont été réalisés que par un petit nombre d’étudiants ; pourquoi dès lors ne pas citer tous leurs noms ? Que penser par ailleurs d’une collecte d’informations sensibles (”assiduité aux cours, qualité de la présence, investissement intellectuel, rapport à l’avenir”) par des étudiants de licence ? Que penser d’informations collectées et publiées dans un article… publié près de 3 ans plus tard seulement ?
L’entretien est une technique d’enquête difficile à maîtriser. La note 12 de la page me laisse donc pantois. “Pour éviter les biais liés à la situation d’enquête dans le cas d’un enseignant-chercheur et d’un étudiant, nous avons opté pour encadrer une enquête collective réalisée par des étudiants. Un tel choix comporte, nous ne l’ignorons pas, d’autres travers : par exemple que les étudiants fassent de la surenchère dans le rapport désinvolte à l’institution. Mais, outre le fait que chaque méthode comporte des inconvénients, notre enquête s’inscrit dans un ensemble de recherches conduites par d’autres chercheurs auxquels nous nous référons et qui permettent aussi d’en contrôler la validité. Nous avons aussi nous-mêmes [sic] procédé à quelques entretiens avec des étudiants”. Les lecteurs de cette chronique apprécieront la légéreté de ce type d’administration de la preuve. Elle est belle la sociologie !