A bas bruit, de très nombreux établissements publics français augmentent leurs frais d’inscription, cherchant à se sortir de la crise budgétaire et à s’autonomiser d’un État de plus en plus hostile à l’enseignement supérieur. Ce billet propose de prendre au sérieux ce modèle économique d’enseignement supérieur, et même de le considérer idéal et parfait, pour se demander s’il permet effectivement l’autonomie des établissements et leur stabilité budgétaire.
L’exemple anglo-saxon nous oblige à en douter, et soulève une interrogation : la crise serait-elle plus politique que budgétaire, et donc indépendante du modèle économique ? Ensuite, le contexte éducatif et démographique, marqué par un développement de l’édu-scepticisme et une imminente chute de la démographie étudiante, nous pousse à cette question : n’est-il pas trop tard pour bien faire ?
Les décisions budgétaires encouragent à l’augmentation des frais d’inscription
Depuis longtemps insuffisant pour faire face à la hausse du nombre d’étudiants, le budget de l’enseignement supérieur public est désormais insuffisant pour faire face aux simples dépenses courantes. Que ce soit intentionnel ou non, cette situation encourage les établissements à se plier à l’injonction politique de « développer les ressources propres » (un exemple et un autre, parmi tant d’autres), c’est-à-dire les recettes financières qui ne proviennent pas directement de l’État.
M. Macron l’avait annoncé : « On ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour les étudiants ». Le CESE se demande « Quel modèle de financement pour répondre aux ambitions de l’enseignement supérieur ? ». La lettre de mission d’un récent rapport IGF-IGESR est très explicite : « identifier les leviers de développement de ces ressources propres, en formulant en particulier des pistes d’évolution relatives aux droits d’inscription en formation initiale ». Ce rapport est tenu secret. La mission d’information sur la stratégie universitaire de l’État, après avoir constaté l’échec des gouvernements à établir une stratégie universitaire, recommande d’ « ouvrir la réflexion sur les conditions d’un rehaussement national des droits d’inscription ».
Pour les établissements, augmenter les frais d’inscription est perçu d’abord comme une manière d’éviter la faillite. Par « faillite », il ne faut pour l’instant pas comprendre « mettre la clé sous la porte », mais « avoir des indicateurs financiers dans le rouge et perdre en capacité d’action », selon des règles qui viennent d’être révisées (preuve de l’intérêt du gouvernement pour ce levier d’action sur les établissement).
Étrangement, les écoles d’ingénieur réputées sont particulièrement touchées.
Si le discours public se concentre sur « l’échec en Licence » et « le wokisme », donc l’Université, les décisions budgétaire du gouvernement sont particulièrement brutales avec les écoles d’ingénieur. Par exemple, l’Institut Mines-Télécom (IMT) vient de subir une baisse substantielle de ses subventions. Cette crise pousse les écoles à une « mutation profonde du modèle économique », c’est-à-dire à « faire payer les familles ».
Avec un peu de cherry-picking, les indicateurs financier des écoles sont impressionnants :

Ainsi, après avoir basculé dans le rouge, les ENS ont augmenté leurs frais d’inscription. Le réseau INSA-Polytech s’apprête faire de même, rencontrant une protestation étudiante. En réalité, pratiquement toutes les formations sont concernées, au moins par le questionnement.
Que ce soit par peur d’un mouvement étudiant ou par volonté de maintenir l’asphyxie budgétaire, le gouvernement n’a toujours pas autorisé les universités à augmenter leurs frais d’inscription. Elles doivent donc se contenter de l’alternance et des DU, qui sont désormais clairement insuffisants. Ce serait pourtant l’aboutissement de leur autonomie, le débat est particulièrement actif en ce moment, et c’est enfin inscrit explicitement dans le programme politique du parti présidentiel.
Si le mouvement est désormais en marche, le contexte est-il favorable à cette transformation ?
Malheureusement pour les promoteurs du modèle de financement basé sur les frais d’inscription, il est sans doute trop tard pour bien le faire.
D’après ses promoteurs, la vertu principale du modèle de financement basé sur les frais d’inscription est un « tournant du système vers la qualité » : en agents rationnels parfaitement informés, les jeunes investissent en fonction de leurs capacités à réussir et dans les meilleures formations. Cette double concurrence, entre étudiants et entre formations, entraînerait tout le système vers le haut grâce à une sélection naturelle des « meilleurs », en adéquation avec les besoins d’emplois, et donc grâce à la fermeture naturelle des formations les moins « utiles ».
En France, cet enseignement supérieur organisé en marché est très critiqué. Ces critiques sont très bien résumées ici et ici, et on y compte notamment l’augmentation de la ségrégation économique et sociales des étudiants comme des établissements, la modification des choix d’orientation et l’endettement étudiant.
Considérons plutôt ces effets comme négligeables, voire souhaitables, et même ajoutons-y tous les effets vertueux revendiqués par les promoteurs du modèle : motivation étudiante, proximité pédagogique, utilité des compétences, adaptation rapide à un marché de l’emploi en perpétuel mouvement, etc.. Ce cadre de réflexion permet de sortir du débat sur l’efficacité du modèle pour se poser cette autre question : n’est-il pas trop tard pour basculer sur un modèle de financement basé sur les frais d’inscription ?
N’est-il pas trop tard pour espérer une autonomie par les frais d’inscription ?
En fin de compte, le financement par les frais d’inscription est perçu par les établissements comme un moyen de s’autonomiser aux États, et en particulier de se mettre à l’abri des gouvernements hostiles à l’enseignement supérieur. Mais peut-on encore raisonnablement espérer cette autonomie ? Pour répondre à cette question, on peut regarder la réforme anglaise, qui a débuté à la fin du XXe siècle. La croyance était alors encore forte dans un enseignement supérieur porteur de croissance économique et d’ascension sociale. Quels constats pouvons-nous en faire aujourd’hui ?
Le premier constat est qu’il n’y a pas eu de désengagement de l’État, seulement une substitution des financements directs des universités par des financements publics de prêts étudiants, dont seulement 56% seront intégralement remboursés. Il n’y a donc pas plus d’indépendance à l’État et aux impôts qu’avant, malgré un système de financement plus complexe, notamment sur la question du seuil et de la durée de remboursement, et plus couteux, au point que le gouvernement perd de l’argent y compris sur les prêts remboursés.
Le second constat est que l’université anglaise est désormais enkystée dans un conflit permanent entre dirigeants des universités et universitaires, dont les statuts et revenus ont été très massivement précarisés. Cela écarte l’idée que ce modèle permettrait de mieux traiter les personnels. Or, si on parle d’autonomie académique, pas d’autonomie des universités sans stabilité des universitaires.
Le troisième constat est que leur système est devenu particulièrement fragile, résistant difficilement aux crises, COVID, Brexit ou économique. La fermeture de départements, souhaitée par certains, ne touche pas seulement les disciplines attendues : un quart des départements de physiques sont menacés de fermeture. Les revenus provenants des étudiants-clients étrangers, encore présentée en France comme une opportunité, sont très sérieusement menacés par la démographie asiatique, mais aussi par la réduction des visas.
La fragilité est telle qu’on se pose la question : « Le pari du libre marché : la Covid a-t-elle brisé les universités britanniques ? ». Une réforme s’apprête à figer les frais d’inscription, donc le marché, afin de protéger les contribuables. Ce titre dit finalement peut-être tout : « Sept Britanniques sur dix seraient inquiets en cas de fermetures massives d’universités, et attribueraient la responsabilité au gouvernement ».
Ainsi, la hausse des frais d’inscription n’a permis en Angleterre ni l’autonomie financière, ni l’autonomie académique, ni même l’autonomie politique. L’Australie traverse également une crise sans précédent, caractérisée par un taux inquiétant d’abandon. Si on se tourne vers les États-Unis, le constat se noircit encore : même les établissements les plus prestigieux et les plus riches des États-Unis, champions historiques et mondiaux de l’autonomie budgétaire, ne sont que très mal protégés d’un pouvoir hostile aux universités.
S’il faut répondre à notre question par l’exemple international, on doit conclure qu’il est sans doute trop tard pour croire sérieusement à une autonomie basée sur les frais d’inscription. Mais finalement, comment expliquer que des modèles économiques aussi différents rencontrent des crises aussi identiques ? N’est-ce pas le signe que la crise est beaucoup moins budgétaire que politique ? Si c’est le cas, alors il est illusoire d’en chercher une issue budgétaire.
Un moment marqué par le développement rapide de l’édu-scepticisme
L’édu-scepticisme est une position politique et idéologique hostile à la démocratisation éducative, c’est-à-dire à l’accès du plus grand nombre de jeunes aux études les plus longues possibles. Elle se traduit généralement pas un discours utilitariste, hostile aux savoirs désintéressés et favorable à l’adéquationisme, c’est-à-dire à conditionner l’ouverture de places de formation à l’existence d’emplois en adéquation.
L’édu-scepticisme est généralement la position réactionnaire dans tous les débats sur les massifications éducatives depuis qu’ils existent. Cependant, l’intensité et la pénétration de ce discours varient selon les lieux et les époques. On peut constater une récente montée en puissance, médiatique et étatique, concentrée en particulier sur les universités.
Aux États-Unis, l’édu-scepticisme de l’administration Trump est particulièrement vive, et a sans doute participé à sa victoire électorale : « The universities are the ennemy. The professors are the ennemy ». Aux USA comme en Angleterre, on l’affirme « Il est temps de réaliser que l’Université est une arnaque », position relayée en France sans distance dans Le Figaro. La question est prise suffisamment au sérieux pour qu’on produise des rapports sur la question : « Les universités en valent-elles le coût ? » (qui conclue évidemment qu’il n’y a pas de preuve factuelle supportant l’édu-scepticisme, qui est donc avant tout une position idéologique). De fait, une approche purement utilitariste des études supérieures oblige à questionner le retour sur investissement des études face aux révolutions du marché du travail.
En France, portés notamment par l’engouement pour les IA, les editoriaux édu-sceptiques se succèdent : « doit-on en finir avec le bac+5 ? », « Arrêtons d’enseigner un milliard de conneries aux gamins », « Il ne faut plus cirer trop longtemps les bancs des universités », « ne faites plus d’études » (dans tous les bonnes librairies et une majeure partie de la presse).
L’action publique n’est pas en reste. Le projet annuel de performance 2025 prend pour objectif de diminuer la part de bacheliers recevant une proposition dans Parcoursup (Indicateur 1.5). L’an prochain, 4000 postes d’enseignants seront supprimés, sans qu’on discute des alternatives. Le parti présidentiel assume désormais officiellement dans son programme vouloir « réduire la durée des études initiales ».
Les USA, pays ayant la massification éducative la plus avancée, traverse une phase de stagnation éducative, qui se transforme peut-être en décroissance éducative. Et peut-être sommes-nous en train de les suivre. Il n’y pour l’instant pas de consensus, les universitaires en débattent : « Le faux procès des études supérieures trop longues » et « Le développement des études supérieures entre « faux procès » et vraies questions… ».
Pour notre nation, les prochaines élections nationales seront sans doute cruciales, au sens littéral, avec un choix entre une voie édu-sceptique et une voie pro-éducation. Paradoxalement, la voie édu-sceptique pourrait bien être la pire pour le développement des frais d’inscription : le modèle de financement par les étudiants a besoin de la croissance du nombre des étudiants-payeurs, or l’édu-scepticisme en prône une diminution.
Mais ce n’est pas le seul contexte défavorable aux nombre d’étudiants-payeurs…
N’est-il pas trop tard pour réguler notre enseignement supérieur par les frais d’inscription ?
Supposons, contre toutes les évidences, qu’on soit capable de fabriquer un marché de l’enseignement supérieure réellement fonctionnel et vertueux. Supposons qu’on réussisse à ce que « dans le système que nous proposons, les droits d’inscriptions sont corrélés à la réussite personnelle future », comme le prétend notre parti présidentiel, c’est-à-dire qu’on réussisse à utiliser les frais d’inscription comme outil de régulation et d’optimisation des places de formation avec une parfaite adéquation jeunes-formations-emplois.
Alors il va y avoir des dégâts, et des dégâts sans précédent historique dans le domaine de l’éducation à ma connaissance. En plus de l’édu-scepticisme qui peut encourager les jeunes à se détourner des études supérieures, la raison tient en deux faits :
1. Sous l’impulsion gouvernementale, l’offre de formation privée connaît une formidable expansion.
2. Dans 5 ans, la chute démographique va atteindre l’enseignement supérieur.
En termes économiques, on a donc brutalement augmenté l’offre et on s’apprête à voir brutalement chuter la demande. C’est la recette d’une bulle, inexorablement vouée à éclater, et avec elle des acteurs de formation. Les établissements qui seront les plus dépendants aux frais d’inscription seront naturellement les plus exposés.
Supposons (une fois de plus) que l’éclatement de la bulle n’entraîne que les acteurs les moins « performants », et que ne reste que ce qui est véritablement « utile ». Le secteur connaîtrait tout de même une décroissance massive, dont deux conséquences seront difficile à éviter :
- Le retrait des investisseurs, n’y voyant plus un secteur d’avenir rentable. Or, outre la captation des financements publics, l’attraction des investisseurs est le cœur du modèle économique de l’enseignement privé lucratif.
- La baisse des emplois d’enseignants, donc des jeunes qui se destinent à ce métier. Or, cette attractivité est déjà très en crise.
Il est donc extrêmement improbable que la purge se limite aux acteurs considérés comme « inutiles » par les promoteurs de cette réforme. La décroissance « utile » aux yeux des édu-sceptiques pourrait entraîner une décroissance dangereusement incontrôlée. A cela s’ajoute des problèmes pragmatiques : que faire des étudiants ayant entamé des études dans une formation qui ferme ? Que vaut un diplôme fraîchement obtenu d’une formation désormais fermée ?
Et cette gestion des étudiants pris dans un système qui s’écroule, il faudra ajouter la gestion des bouleversements du marché de l’emploi : la main d’œuvre jeune, et particulièrement la main d’œuvre jeune et bien formée, se fera plus rare, donc plus chère et plus exigeante… Au moment même où les départs à la retraite continueront d’augmenter. Les employeurs français auront-ils les moyens bien payer et bien traiter cette jeunesse, afin de renouveler leurs employés ? Quels seront les conséquences sur la « compétitivité économique » ? Dans tous les cas, ça va tanguer…
En conclusion…
La réforme du modèle économique des universités anglaises, démarrée à une époque où les études étaient bien perçues et où la démographie était croissante, n’a pas permis d’éviter la crise actuelle, que l’on retrouve aussi bien aux USA, qu’en Australie et qu’en France. Il faut envisager – sans en être encore sûrs – que cette crise n’a donc en réalité rien de budgétaire, et tient plutôt à des mouvements civilisationnels et politiques de fond : stagnation éducative et édu-scepticisme.
Or, ces mouvements requestionnent les fondements même du modèle économique basé sur les frais d’inscription, y compris si on l’imagine idéal et parfait. En y ajoutant la chute démographique, il devient inévitable qu’une bulle éclate, conduisant à de nombreuses fermetures de formations. Laisser le marché réguler seul ces fermetures apparaît comme un pari très risqué, y compris en regard des objectifs revendiqués par les promoteurs de la décroissance éducative et de l’adéquationnisme.
Au final, il est tout à fait possible qu’il soit trop tard pour réussir la « profonde mutation » du modèle économique de notre enseignement supérieur, ne serait-ce qu’en raison du contexte éducatif et démographique. Contraints par les décisions budgétaires du gouvernement, les établissements qui augmentent leurs frais d’inscription pourront peut-être mieux boucler leur budget cette année, mais prennent le risque d’être rapidement les plus fragilisés, et donc les plus exposés à la purge qui semble désormais inévitable.
Les prochaines élections nationales seront, qu’on en discute ou non, un moment de choix civilisationnel qui peut engager notre nation sur des voies éducatives très différentes, conduisant à des futurs collectifs très différents…
Pour aller plus loin…
Deux heures après avoir publié mon billet…
Les échos publient une tribune « Enseignement supérieur privé : « La bulle est en train d’éclater » ».
« Une crise frappe l’enseignement supérieur privé. Des milliers d’étudiants sans contrat d’alternance risquent de devoir financer des études coûteuses. La bulle spéculative, alimentée par des fonds d’investissement et des aides publiques, est sur le point d’éclater, alerte Hervé Estampes, PDG de Graduate. »
Difficile de ne pas y voir une confirmation de l’analyse, et il n’est pas impossible que les choses se tendent bien avant que la chute démographique frappe.
Quelques liens
- Pétition : Non à la hausse des frais d’inscription en école d’ingénieur et dans l’enseignement public
- Frais d’inscription et privatisation de l’enseignement supérieur : enjeux et perspectives
- Trump vs. Higher Education: Last Week Tonight with John Oliver (HBO)
Un rapide débunk des principaux arguments édu-sceptiques.
[ #VeilleESR #OffensiveObscurantiste ] Beaucoup de désinformation de cet article de presse.Rapide #Debunk des arguments habituels des partisans idéologiques de la privatisation de l'enseignement supérieur.
— Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-10-18T10:33:16.341Z
Faut pas prendre les étudiants pour des canards sauvages
On reproche fréquemment aux universités anglo-saxonnes de considérer les étudiants comme des « vaches à lait » dont les frais d’inscription sont détournés de la formation pour financer aussi la recherche.
Le génie français est très supérieur à cette bassesse. Le gouvernement a notamment pris la décision d’alourdir encore les charges des établissements publics avec une augmentation du CAS Pension, dont le calcul est plus que problématique, mais aussi avec le passage à la mutuelle obligatoire. Ces deux mesures n’ont bien sûr pas été compensées dans les dotations, contraignants les établissements à tirer sur leurs ressources propres pour arriver à les financer.
Ainsi, en augmentant les frais d’inscription, les établissements demandent à leurs étudiants de financer presque directement les pensions des retraités (et pas seulement ceux de l’enseignement supérieur) et la protection sociale de leurs enseignants. Pas sûr que ça les motive à débourser.



