La rentrée approche, y compris dans les universités. Dans certaines facs, les étudiants de 1e année sont convoqués dès le 1er septembre, et bénéficieront avant le commencement officiel des enseignements de sessions de sensibilisation aux Tice. Quelques profs auront également cette chance, comme ceux de Lyon 1 par exemple, d’après ce que nous en dit le camarade Batier, du service Icap.
Qui oserait encore proposer des formations aux enseignants sur la confection des diaporamas, les fameux PowerPoint, comme s’il n’existait que ce logiciel pour projeter des diapos dans les amphis ? Tous les enseignants et formateurs devraient aujourd’hui avoir une micro-puce greffée dans leur poignet, qui ferait office à la fois de matériel et de logiciel, ça éviterait des dépenses d’équipement et le transport de matériel. Ceci, car le diaporama est devenu le nouveau bloc-note de l’enseignant ou du formateur, le support sur lequel il note l’essentiel de ce qu’il a à transmettre. Et c’est bien là le problème.
Car un diaporama est fait pour soutenir le propos de l’enseignant, pas pour s’y substituer. Remarquez, ça pourrait être intéressant : le prof lancerait son diaporama en mode “automatique”, il le sonoriserait, et il irait boire un café en attendant la fin. Je parie qu’il serait rejoint par de nombreux étudiants.
Petite suggestion : pour renouveler vos diaporamas de photos de vos vacances, substituez une description écrite sur grand écran à vos images. Vous aurez un franc succès, car vous ressemblerez alors aux conférenciers les plus sérieux.
L’absurdité du propos précédent montre à quel point l’on se fourvoie en remplissant ses diapos de texte. L’écran, c’est fait pour projeter des objets visuels. Les mots en font partie, éventuellement, à condition d’être traités comme des objets visuels. Malheureusement, nombre de diaporamas projetés dans le cadre de l’enseignement ou de la formation ressemblent encore trop à des livres debout : du texte, dense, serré, qui déborde même parfois du cadre de la page. L’étudiant est alors écartelé entre deux opérations mentales consommatrices de concentration : écouter son prof, ou lire ce qui est affiché à l’écran. Souvent, on lui offre même un troisième support de communication : la photocopie des diapos ! Et il paraît que les étudiants ne savent plus se concentrer ? …
Pensons donc plutôt en termes de complémentarité. Et soyons clairs : le message principal, c’est le prof qui le transmet, en parlant. Le support visuel n’est là que pour accompagner le discours, focaliser l’attention des étudiants, rythmer et structurer la présentation grâce à des images, des mots et des chiffres clés. Le support visuel est une aide puissante à la mémorisation, non parce qu’on est censé retenir tout le texte qui y est écrit, mais parce que les images constituent des points d’appui, des pense-bête qui permettront d’amorcer le travail de mémorisation du discours principal, qui est oral.
Illustration : voyez ce diaporama de François Guité, enseignant d’anglais au Québec, sur la i-génération. On constate une nette prédominance de l’image sur le texte, ce dernier n’étant présent que sous forme de citations. Du discours de Guité, point. Mais on peut lui faire confiance pour ne pas se contenter de quelques citations. J’aurais aimé être dans la salle.
Oui mais, trop facile, Guité utilise les outils numériques pour parler du numérique, rien à voir avec ce que je dois transmettre à mes étudiants, je m’occupe de choses abstraites, je ne peux pas les illustrer…
OK. Autre exemple : le cours de philosophie de François Jourde consacré à la morale et dans ce diaporama, à la pensée de Kant. Là, c’est du lourd, du compliqué, de l’abstrait. Peu de faits, beaucoup de concepts. Et pourtant, ça marche.
Un point commun à ces deux exemples : les diaporamas ne tiennent pas debout tout seuls. ils ne peuvent être utilisés sans l’enseignant qui va avec. Et c’est précisément ce qui fait leur qualité. Loin de simplifier une pensée (les fameuses listes à puces qui hiérarchisent artificiellement le propos, les énoncés court qui le simplifient…), ils l’enrichissent en mobilisant l’oeil et le sens esthétique de l’étudiant, en complément (et seulement en complément) de son intelligence et de sa capacité de concentration.
Ces diaporamas éminemment visuels comportent un défaut majeur : ils ne peuvent servir de pense-bête à l’enseignant. Ce dernier n’a plus la possibilité de lire ses diapos. Doit-il alors apprendre par coeur son texte, pour ne pas avoir l’air ballot en lisant ses notes ? Point du tout. L’enseignant astucieux sait utiliser les outils du présentateur sur son logiciel préféré de création de diaporama. Sur l’écran de son ordinateur s’affichent deux fenêtres : ce que voient les étudiants d’une part, et le texte qu’il a préparé d’autre part, invisible pour l’auditoire. C’est magique.
Ces propos n’ont rien d’original. Je travaille sur le sujet depuis plusieurs années, et d’autres bien plus experts que moi m’ont précédée. Mais il n’empêche qu’à la première séance de travail collectif avec mes collègues formateurs, nous allons remettre la question sur le tapis : “tu crois que… ces diapos… tout ce texte… Qu’est-ce que tu dirais de remplacer ceux-ci par ces images ?” Jusqu’au jour où nous aurons le plaisir de participer ensemble à un atelier de formation sur les diaporamas ou même, pourquoi pas, à un Pecha Kucha. Tiens, créer des compétitions universitaires de Pecha Kucha, en voilà une bonne idée. Qui est partant ?
Illustration : capture d’écran d’un diaporama de François Jourde, consacré à la philosophie politique antique. Lorsque le mot devient objet graphique.