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Christine Vaufrey

Mooc : le big bang

Il est extrêmement difficile d’avoir une vision générale de l’état de la formation à distance dans les établissements d’enseignement supérieur français. Elle existe dans de nombreux établissements, mais sous différentes formes et dans des proportions différentes, relativement à la formation en présence qui reste évidemment la modalité de formation massivement privilégiée.  J’ai entendu dire, voici déjà longtemps, que la Mission numérique de la Direction générale our l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle souhaitait commander une étude à ce sujet. Mais je n’ai vu aucune publication sur ce thème. Peut-être que je cherche mal.

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être frappé de la relative discrétion des établissements français en matière de formation à distance, surtout face à leurs homologues anglo-saxons. Les universités nord-américaines (USA et Canada) proposent systématiquement des cours à distance. Certaines universités (TELUQ au Québec, Université de Phoenix Arizona) sont même spécialisées dans le domaine. Au Royaume-Uni, on ne présente plus l’Open University, acteur majeur du e-learning. Nombre d’universités britanniques ont par ailleurs rejoint Coursera, la plateforme de cours en accès libre et gratuit créée par un enseignant de Stanford.

Face à Coursera, Udemy, EdX… en France, nous avons les UNT. C’est un début. D’autres établissements (regroupement ParisTech par exemple) mettent également à disposition des centaines de cours en ligne. Mais force est de constater :

– Qu’il s’agit surtout d’espaces de dépôt de ressources d’apprentissage, plus que d’espaces de formation, ce qui passe par l’élaboration de parcours organisés où alternent contenus, activités et temps d’(auto)évaluation;

– Que ces ressources s’adressent essentiellement aux étudiants en cursus, et pas à un public plus large; ceci, même si les étudiants eux-mêmes utilisent finalement assez peu les ressources.

Dans ce paysage assez brouillon est apparu récemment un tout petit objet volant non identifié, le Mooc ITYPA. Il s’agit d’un cours ouvert, en accès libre et gratuit, distribué à distance. Il a été conçu et est animé par quatre professionnels de l’éducation et de la formation, sans rattachement institutionnel. J’ai l’honneur et le plaisir de faire partie de cette petite équipe d’animation.

Ce cours rassemble actuellement plus de 1000 inscrits. Et au vu du nombre d’ingénieurs pédagogiques et enseignants universitaires qui figurent parmi ces participants, on comprend que le Mooc commence à intéresser les acteurs de l’enseignement supérieur.

D’ailleurs, deux écoles d’ingénieurs, Centrale Nantes et Télécom Bretagne, où travaillent mes trois collègues animateurs d’ITYPA, ont déjà intégré le cours à leur offre de cours optionnels, en lui attribuant 2 UCTS. Une quarantaine d’étudiants y sont inscrits.

D’aucuns disent que les Moocs vont tout emporter sur leur passage, que les universités vont devoir s’y mettre pour enfin s’inscrire dans le paysage profondément modifié par Internet de l’apprentissage tout au long de la vie.

Personnellement, je n’ai pas d’avis étayé sur la question, n’appartenant pas à l’université mais au monde de la formation professionnelle. Il me semble malgré tout que les établissements d’enseignement supérieur disposent de structures très solides, voire trop solides, pour effectuer la révolution suivante : intégrer le monde dans lequel se trouve les apprenants, plutôt que de chercher à les intégrer à leur propre univers.

La nouveauté du Mooc tient moins à son mode de distribution et encore moins aux disciplines auxquelles il pourrait se preêter, qu’au changement radical d’attitude qu’il implique chez les enseignants.

Et là, c’est le big bang.

Contrairement à ce que l’on pense parfois, dans un Mooc l’enseignant peut parfaitement conserver sa position d’expert, à l’égal de celle qui est la sienne dans un cours en présence ou dans de la formation à distance traditionnelle. Nous avons choisi de ne pas nous positionner avant tout comme experts dans ITYPA, nous n’animons pas un cours sur nos domaines d’expertise académique. Mais ce serait tout à fait possible, et il n’est pas exclu que nous le fassions à l’avenir. C’est d’ailleurs la position prise dans les dispositifs tels que Coursera et EdX évoqués plus haut : un enseignant expert met son cours à disposition du plus grand nombre et évalue les apprentissages des apprenants.

Le changement fondamental de rôle est ailleurs : dans l’accompagnement des apprenants. Un Mooc encourage l’autonomie des apprenants. On dit souvent que l’autonomie ne doit pas être considérée comme un pré-requis de la formation en ligne, qu’elle se construit pas à pas au fil du cours. D’où l’existence de dispositifs d’accompagnement, voire d’encadrement très présents, qui se matérialisent par la présence d’un important volume de consignes, l’existences de tâches obligatoires en grand nombre, des lectures obligatoires, le tracking des apprenants sur les plateformes (fermées) pour évaluer le temps qu’il consacre à ses apprentissages, un tutorat proactif, etc.

Avec le Mooc ITYPA, nous avons adopté les postulats suivants :

– Si les participants s’inscrivent dans ce cours, c’est qu’il disposent déjà d’une certaine autonomie leur permettant de prendre en charge leurs apprentissages : ils ont décidé librement de s’inscrire à un cours qui leur permettra de construire ou consolider leur environnement personnel d’apprentissage. En d’autres termes, ce sont des adultes libres de leurs décisions, qui ont identifié un besoin de formation et veulent le satisfaire.

– Les compétences permettant de diriger soi-même ses apprentissages (en se fixant des objectifs, en établissant une méthode de travail, en formant des groupes de pairs…) vont se construire au fil du cours, non pas essentiellement via des instructions fournies par les animateurs, mais surtout par l’intermédiaire des interactions entre apprenants.

S’efforcer de traduire ces postulats dans un parcours de formation, et donc par le biais de l’ingénierie pédagogique, est extrêmement déstabilisant.

Brutalement, il faut abandonner tous ses réflexes de formateur instructeur, qui cherche à contrôler l’activité des apprenants. Mais ceci n’est pas le plus difficile, et un bon bout de chemin a déjà été fait par de nombreux enseignants et formateurs dans ce domaine, qui les conduit à redéfinir leur rôle auprès des apprenants, moins instructeur et plus facilitateur.

Il faut aussi savoir résister aux demandes des apprenants eux-mêmes, dont une proportion importante réclame de l’encadrement. Et à, c’est vraiment difficile, car nous avons tous été formés dans le même moule, apprenants et enseignants : l’apprenant reçoit, l’enseignant donne. Pas nécessairement du contenu (il y en a tant en ligne qu’il suffit de savoir le sélectionner), mais de la méthodologie d’apprentissage, des rétroactions sur les productions, une direction générale.

Il me semble que pour les enseignants, la principale difficulté du Mooc se trouve là : dans la création d’un nouveau savoir-faire professionnel, équidistant de la directivité traditionnelle et du laisser-faire absolu. Chacun devra inventer pour lui-même. Mais ceux qui sont tentés par l’aventure pourront très certainement s’appuyer sur l’expérience des précurseurs, je pense notamment à la formation professionnelle d’adultes et à l’éducation populaire, pour ce qui est du domaine français. Ce ne sera sans doute pas suffisant, et il faudra aller puiser dans les ressources internationales, du côté par exemple de Paulo Freire au Brésil ou de Sugata Mitra en Inde puis en Grande-Bretagne.

Il s’agit d’innovation pédagogique. Dans ce domaine, les frontières nationales et culturelles ne comptent pas autant qu’on serait tenté de le penser. On ne sait jamais d’où viendra la bonne idée. Un espace immense nous est ouvert, accessible à tous par le biais d’Internet. Il reste à créer des espaces de mutualisation des bonnes pratiques pour tous ceux qui sont intéressés par l’aventure.

Photo : NASA’s Marshall Space Flight Center , Flickr, licence CC

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Christine Vaufrey

Faire ses cours(es) en ligne

L’offre de cours en ligne, en accès libre et gratuit, augmente sans cesse. Les universités américaines se déchaînent sur le sujet et proposent des offres toujours plus riches, alléchantes et prestigieuses. la majorité des cours ainsi offerts sont gratuits. Seules les certifications sont payantes.

Face à ce déferlement, que font les francophones ?

Ils s’y mettent.

J’aurai le plaisir d’animer avec trois collègues enseignants en écoles d’ingénieur le premier (à notre connaissance) MOOC francophone à partir du 4 octobre. Déjà, plus de 200 personnes s’y sont inscrites. N’hésitez pas à vous rendre sur le site du cours “Internet, tout y est pour apprendre”, à vous y inscrire et à diffuser l’adresse autour de vous.

Vous imaginez la fébrilité qui règne dans l’équipe à quelques semaines du lancement de ce cours au format pour le moins original…

Pour voir les choses avec le recul nécessaire à ma survie intellectuelle, j’ai imaginé le jour où on pourrait acheter des MOOCs à côté des draps de bain, des livres et des pantalons, dans une seule et même boutique…

Cliquez sur l’image pour l’agrandir

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Christine Vaufrey

L’humiliation de l’inattention

Dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, tous les enseignants retrouveront leurs classes et leurs amphis. Se reproduira alors la situation canonique du prof face au groupe d’élèves ou d’étudiants, le premier devant intéresser les seconds pendant une durée variant entre 50 minutes et 3 heures, à peu près.

Beaucoup de ces enseignants seront alors confrontés à la plus banale des humiliations rencontrées dans leur métier, celle de ne pas pas être écoutés par leur auditoire. Pour certains, cette situation se reproduit jour après jour. Des classes bruyantes ou trop silencieuses manifestent clairement le désintérêt de leurs membres pour la parole professorale.

C’est la manifestation de l’inattention, bien plus que l’inattention elle-même, qui est humiliante : vous ne m’intéressez pas et je vous le fait savoir. Ce faisant, je vous touche, je vous juge, je vous humilie.

Les manifestations de l’inattention des élèves et des étudiants sont multiples : à côté du chambard scolaire, on voit le silence (aucun réponse aux questions du prof), les bâillements -et même le profond sommeil, les gribouillages sur la feuilles, les bavardages et autres conversations en aparté, la tâche hors de propos (par exemple, finir le travail à rendre pour le cours suivant), et l’utilisation intensive des appareils numériques.

Nombre d’enseignants sont en effet heurtés par le fait que de nombreux jeunes qui sont censés participer à leur cours préfèrent consulter leur page Facebook, regarder des vidéos en ligne, relever leurs emails. Autant de manifestations silencieuses de l’inattention et du désintérêt pour le cours. Ces enseignants interdisent volontiers l’usage des ordinateurs portables en classe, peu enclins à penser qu’un jeune qui tape frénétiquement sur son clavier pendant le cours cherche des informations complémentaires sur le sujet lui permettant ensuite de nourrir une conversation passionnante avec son enseignant. Exit les portables, donc. Mais contre les téléphones, les enseignants ne peuvent pas faire grand chose. Et un téléphone aujourd’hui, c’est surtout un instrument qui permet d’alimenter la vraie vie des utilisateurs, celle qu’ils mettent en scène en ligne.

L’enseignant doit-il alors se résoudre à sa dose d’humiliation quotidienne devant un auditoire inattentif ? Pas nécessairement. Il peut réagir et reconquérir l’attention de son public.

De quelles façons ?

D’abord, en admettant qu’aucun contenu n’est intéressant en lui-même. C’est lui ou elle, l’enseignant-e, qui doit être intéressant-e. Et donc, se mettre un minimum en scène. Chaque cours est une performance. L’attention ne grandit pas sur le sol dur des contenus intellectuels, mais dans l’atmosphère iodée de la rencontre d’un individu (ou d’un groupe) avec un autre. L’attention, c’est de l’excitation et de l’interaction. Et cette interaction se nourrit de signes qui parlent aux sens et aux sentiments bien plus qu’à l’esprit. Faites rire, surprenez, parlez fort et clair, investissez l’espace, faites des manipulation, donnez des exemples, citez des anecdotes !

Qui dit interaction dit …”action” des deux parties. On devrait considérer la passivité de l’étudiant en cours comme un signal d’alarme, bien plus que comme une norme. Admettre la passivité de l’étudiant, c’est déjà admettre que l’on a échoué à enseigner.

Attention : un étudiant immobile et silencieux n’est pas nécessairement passif ! La lumière dans les yeux, la qualité du silence, la prise de note rapide, sont des manifestations d’activité intellectuelle intense. Si vos étudiants sont comme ça, ne changez rien ! Vous êtes en phase avec eux, ils répondent 5/5 à ce que vous attendez d’eux.

La passivité, c’est l’absence d’activité physique ou intellectuelle, le refus d’échanger, de s’emparer de vos propos, l’absence de questions à la fin du cours ou de la séquence du développement. Et si vos propos endorment votre auditoire, il vous faut changer de stratégie : faites travailler vos étudiants en groupes, ouvrez-leur des espaces de discussion, même brefs, avec leur voisin (oui, ça marche même dans un amphi de 400 places) après chaque point de votre cours, posez des questions, laissez-les présenter une synthèse d’une ou plusieurs séances devant l’amphi… bref, laissez-leur de la place ! Il y aura toujours assez de temps et d’espace pour le contenu, ne craignez rien.

Et puis, si vous avez identifié les outils numériques comme vos pires ennemis, transformez-vous en karatekas : utilisez leur force pour les neutraliser. Si vous avez le wifi dans votre classe (oui, je sais, tout le monde ne l’a pas, et les smartphone n’en ont pas besoin !), ouvrez un back channel sur Framapad, par exemple ou même sur Twitter, pour que vos étudiants aient la possibilité de commenter en direct le contenu du cours ou de partager les résultats de la recherche en ligne que vous leur aurez donnée à effectuer. Utilisez les boîtiers de vote pour recueillir leurs avis et représentations. Encore plus simplement, fouillez parmi les conférences en ligne dans lesquelles d’extraordinaires orateurs parlent précisément d’un sujet que vous traitez ce jour-là. Ne vous en faites pas, les étudiants seront beaucoup plus enclins à vous remercier d’avoir mis à leur disposition ce matériau exceptionnel quà vous faire payer le fait d’être moins bon en public que ce prof star…

Tout cela, rappelons-le, ne vise qu’à éviter aux enseignants la triste situation qui consiste à parler devant un auditoire qui s’en moque éperdument. Ce ne sont que quelques pistes d’aménagement des cours. Pour une matière bien mieux organisée, voyez notamment le travail d’Amaury Daele sur son blog, et en particulier ce billet sur l’enseignement aux grands groupes.

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Christine Vaufrey

Qui est habilité à dispenser de la formation ?

Demain jeudi 28 juin, je vais animer un atelier aux Journées du e-learning de Lyon, organisées par l’université Lyon 3 et ses partenaires. Quatre témoins de pratiques “améliorées” de formation et d’apprentissage vont se succéder pour un débat avec la salle. Moi, je ne dirai pas grand chose, car je considère que j’ai dit tout ce que j’ai à dire (pour le moment) sur le sujet, dans le livre blanc L’apprentissage augmenté que j’ai coordonné pour Thot, à partir des articles publiés sur le site depuis quelques années.

Tout, sauf une chose, que je partage ici.

Je ne suis plus étudiante depuis longtemps. Etudiante, au sens de “inscrite dans un cursus de cours dans une université ou tout autre établissement d’enseignement”. J’ai certes suivi un parcours de M2 à l’université Paul Valéry voici quelques années, bien après la fin de ma formation initiale, mais je ne souhaite pas renouveler l’expérience. Non que cette année ait été mauvaise; au contraire, elle m’a permis de consolider un choix de réorientation professionnelle et de lui donner une légitimité, grâce au diplôme obtenu.

Maintenant, je n’ai plus besoin de diplômes supplémentaires. En revanche, j’ai toujours besoin et envie d’apprendre, non seulement par le biais de l’auto-formation libre qui est en quelque sorte inhérente à notre condition humaine, mais aussi en étant accompagnée, orientée, par des professionnels qui ont mis en place pour tous ceux qui le souhaitent et donc pour moi aussi, des parcours d’apprentissage. Si ces parcours sont accessibles à distance, c’est encore mieux et c’est même capital, dans la mesure où je peux m’y inscrire sans considération de lieu et d’emploi du temps, à charge pour moi de prendre mes responsabilités et de m’organiser pour étudier dans des conditions correctes.

Au moment d’effectuer un choix de cours / parcours, je me trouve face à une profusion d’offres toutes plus intéressantes les unes que les autres.

J’élimine d’emblée :

– Les cours très chers (la majorité des cours dispensés par l’Open University britannique par exemple, qui m’intéressent pourtant énormément mais dont le prix dépasse largement ce que je suis prête à débourser, dans la mesure où je prends en charge la totalité des coûts de ma formation);

– Les cours dispensés dans les langues que je ne comprends pas et dans lesquelles je ne peux pas m’exprimer à l’écrit, car je souhaite participer activement aux échanges entre pairs sur forums et autres supports numériques. Ce qui me laisse quand même avec un choix important de cours en français, anglais et espagnol.

– Les cours sur des sujets sans doute intéressants, mais pas directement liés à mes préoccupations professionnelles ou privées. Ca semble évident, mais il me semble que la première chose à faire quand on projette de suivre un nouveau parcours de formation, c’est de se mettre bien au clair sur ce qu’on veut apprendre et pourquoi.

– Les cours “tout papier en ligne”. Ras le bol des pdf de 100 pages à lire. Je sélectionne les cours bien médiatisés, avec de nombreuses activités à réaliser, et notamment des activités de communication. Sinon, je sens que je vais décrocher au bout de quelques semaines.

Après quelques recherches, facilitées par le fait que je connais bien le paysage du e-learning, je sélectionne quelques cours en ajoutant de nouveaux critères :

– Combien de temps dure le cours ? Je ne veux pas dépasser un trimestre, car mon planning est déjà chargé.

– Est-il à entrées libres ? Je préfère les parcours dans lesquels on peut entrer à tout moment, ce qui permet de concilier l’étude avec les impératifs professionnels.

– Combien y a t-il d’inscrits à ce cours, en moyenne ? Je préfère les cours à forte assistance, qui enrichissent considérablement les échanges.

– Combien de temps les ressources sont-elles accessibles après le cours ? J’ai déjà vérifié qu’il était intéressant de se rafraîchir la mémoire en consultant les ressources plusieurs semaines après la fin du cours, surtout si on est conduit à utiliser directement les apports dans sa propre activité.

– Et enfin, qui dispense le cours ?

Et là, je vais beaucoup plus volontiers vers des organisations reconnues dans les domaines qui m’intéressent que vers les universités et les autres établissements d’enseignement. Ceci, parce que je me situe dans une perspective de formation continue, ce qui implique que je dois pouvoir utiliser directement et rapidement (adieu donc, la thèse de doctorat…) les acquis du cours et construire les compétences qui vont avec. Je ne souhaite pas “apprendre à parler de”, mais “faire”, y compris lorsque ce “faire” désigne des opérations intellectuelles (analyse, synthèse, évaluation, création de contenus écrits…).

Idéalement, je souhaite donc m’inscrire dans des parcours proposés par des organismes professionnels travaillant éventuellement avec des établissements de formation, plutôt que l’inverse. En histoire de l’art, je préfère un cours proposé par un musée à un cours proposé par une université. En politiques et pratiques d’aide au développement, je préfère un cours dispensé par une ONG internationale ou une agence intergouvernementale, du type Nations unies. En stratégies de refondation de l’enseignement supérieur… je préfère une université.

Le développement d’offres de cours dans des institutions dont l’éducation n’est pas le coeur de métier me semble donc parfaitement pertinent. A condition bien entendu que ces institutions se soient dotées, en interne ou en externe, de l’indispensable compétence pédagogique qui est ou devrait être la valeur ajoutée d’un établissement d’enseignement. Ce qui est souvent le cas.

L’éducation redevient un domaine ouvert. Tout organisme expert peut désormais proposer des cours dans son champ d’expertise, si il sait comment le scénariser, accompagner les apprenants, bâtir des activités et des évaluations pertinentes. La seule chose qu’il ne peut actuellement pas faire s’il n’est pas déclaré organisme de formation ou d’établissement éducatif, c’est de délivrer des certifications et des diplômes. Mais les partenariats avec des universités et  la montée en puissance du dispositif de badges permettent de surmonter cette limite et de satisfaire ceux qui ont besoin d’un diplôme ou de crédits.

Je n’ai pas d’hostilité particulière contre les universités. Elles conservent un rôle indispensable en formation initiale et lors de la reprise d’études. Simplement, en formation continue ciblée, qui est une chose bien différente, elles soutiennent difficilement la comparaison avec les organismes professionnels experts. Je sais que je ne vais pas me faire que des amis en disant cela. Mais j’aimerais que les universités renforcent leur crédibilité sur ce créneau, qui constitue manifestement une opportunité de développement pour elles. En développant les partenariats avec les organismes professionnels et les entreprises, et en invitant encore plus largement leurs collaborateurs à dispenser des cours (s’ils acceptent de se former à la pédagogie, évidemment). En acceptant de ne pas être considérées comme des experts de contenus sur à peu près tout, et donc de ne pas offrir de cours sur des sujets qu’elles n’ont jamais pratiqués. Et donc, en admettant que l’activité d’enseignement puisse être partagée entre de nombreux acteurs, les universités et organismes de formation se réservant pour le moment la prérogative de certifier et diplômer les parcours libres.

Voici les cours que j’ai sélectionnés, et entre lesquels il me faudra établir des priorités si je ne veux pas redevenir une étudiante à plein-temps pendant quelques mois :

Un cours d’histoire de l’art dispensé par le MoMA;

Un cours d’évaluation des actions de développement dispensé par l’Unicef et de nombreux partenaires;

Un cours sur l’avenir de l’enseignement supérieur dispensé par un consortium universitaire nord-américain.

Ah zut, aucun de ces cours n’est offert par un établissement / consortium d’établissements francophone.

Doit-on vraiment s’en étonner ?

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Christine Vaufrey

Retrouvailles !

Ouh là là, ça fait longtemps ! Tellement longtemps que si Maëlle ne nous avait pas envoyé un message aujourd’hui, j’aurais oublié que j’avais un blog chez Educpros !

Il faut dire que je m’étais lancée au début de cette année dans une entreprise qui s’est avérée beaucoup trop ambitieuse pour le temps que je comptais y consacrer. “Que je comptais y consacrer” : oui, il s’agit bien de cela, et non pas du temps que “j’ai” ou “je n’ai pas”. Le temps,  on ne l’a pas. On le prend.

Le temps, c’est comme les savoirs : on le construit, il ne nous est pas donné en bloc dans une petite boîte. Gérer son temps, c’est comme gérer ses apprentissages et ses activités d’enseignement : avant tout, une affaire de choix.

Alors, quand je lis que les enseignants n’utilisent pas les ressources mises à leur disposition par les musées parce qu’”ils n’ont pas le temps”, je reste songeuse. Qui doit donner le temps, si ce n’est ceux qui décident de le prendre ? A qui doit-on demander l’autorisation pour prendre le temps ? Il est en accès libre, comme les ressources d’Internet.

Mais oui, je sais : la fonction d’enseignant comporte une multitude de tâches obligatoires. A commencer par le fait de se trouver à heures et jours fixes devant des élèves ou des étudiants. Mais pendant ce temps-là, justement, que fait-on ? Des chose que l’on a préparées auparavant, à un autre moment. Et c’est là que le choix intervient : vais-je faire comme d’habitude, utiliser les mêmes ressources, préparer les mêmes épreuves, interroger les élèves de la même façon, ou vais-je changer ? Cela va me prendre du temps, certes, mais enfin dormir, manger, partir en vacances, aller faire des courses, ça prend du temps aussi. Et je le fais. Le temps que j’y passe me réserve t-il des satisfactions, plus grandes que si je ne l’avais pas consommé ? Le temps est une monnaie d’échange.

Affronter un changement nécessite d’être tendu vers un but dont on sait qu’il sera profitable. Voilà à quoi sert la monnaie temps : à acheter un objet profitable. Alors, ne dites pas “J’ai pas le temps”. Dites “j’ai pas envie de changer” ou “Je ne suis pas sûre que ça m’apporte quelque chose, et à mes élèves non plus”. A partir de là, nous pourrons discuter. Dire “j’ai pas le temps”, c’est refuser la discussion. Vous savez, c’est ce qu’on dit au jeune homme avec un T-shirt barré d’un gros logo qui vous aborde dans la rue : vous savez qu’il va vous proposer de donner des sous pour une cause quelconque. Vous n’avez pas envie de donner mais vous préférez lui dire “J’ai pas le temps”.

Alors, promis, je prends le temps d’écrire à peu près régulièrement sur ce blog.

A bientôt !

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Christine Vaufrey

Le menuisier, le professeur et le documentaliste

Deuxième billet d’une série intitulée “Faites-le vous-même” : d’Ikea au Web 2.0

Premier billet : Ikea réinvente le meuble

Donc, c’était quoi un meuble, avant Ikea ?

Un meuble était en bois. De préférence, uniquement en bois : pas de clous, de vis, pas de pièces en plastique. Les seules pièces métalliques tolérées étaient les charnières, serrures et poignées, elles-mêmes réalisées dans les règles de l’art. A la place des clous et des vis, des chevilles de bois.

Un meuble était démontable. L’absence de colle et d’éléments externes permettait, sous réserve du savoir-faire correspondant, de démonter le meuble, notamment pour le réparer.

Un meuble était une pièce unique ou en tout petit nombre d’exemplaires, réalisée par un artisan expérimenté. Il fallait au novice plusieurs années d’apprentissage avant d’être autorisé à construire sa première armoire.

Un meuble était utilisé longtemps. Les jeunes mariés faisaient construire une ou deux armoires et les utilisaient toute leur vie. Années après années, ils héritaient des meubles de leurs parents.

Un meuble coûtait cher. Bien réalisé et bien entretenu, il prenait de la valeur avec le temps.

Bien entendu, nous ne sommes pas passés brutalement de la production artisanale de pièces uniques à la production industrielle en très grandes séries de meubles en kit. Entre ces deux époques, on a vu naître la production industrielle de meubles “prêts à l’emploi”, de plus en plus standardisés, en séries de plus en plus grandes, fabriqués de plus en plus loin. Aux menuisiers se sont substitués les ouvriers du meuble. Des enseignes de plus ou moins grand prestige ont développé des “collections” d’ameublement, comme les collections de vêtements.

Ces trois modes de production : artisanale, industrielle de meubles finis et industrielle de meubles en kit, existent toujours en parallèle. Le consommateur a le choix. Mais Ikea est néanmoins le plus gros marchand de meubles du monde.

Mais enfin, quand est-ce qu’elle nous parle du Web 2.0, bougonnez-vous en remuant la cuillère dans votre thé. Ne bougonnez plus, le moment est arrivé.

L’artisanat, modèle de production de la recherche documentaire

L’artisanat du meuble est un modèle de production qui a beaucoup à voir avec la recherche documentaire telle qu’elle se pratique encore dans la majorité des universités.

L’étudiant engagé dans un travail de recherche s’appuie sur deux professionnels :

– l’enseignant, qui lui indique les ouvrages à lire, évalue les ressources, attire son attention sur les subtiles différences de position entre les auteurs, etc.

– le documentaliste, maître de la bibliothèque, qui indique à l’étudiant où trouver les ouvrages, l’initie à la classification, lui signale les nouveautés ou les ouvrages rares, etc.

L’étudiant dispose également d’un outil fabuleux pour mener sa recherche  : la bibliothèque universitaire. Là, il est assuré de trouver tous les ouvrages importants dans sa discipline, et de pouvoir les consulter dans le silence des salles de lecture.

Ce travail est lent. Un savoir-faire s’élabore au fil du temps, tout comme une connaissance de plus en plus approfondie de la littérature sur le sujet qu’il s’est choisi. L’étudiant devient un puits de science et finalement, apporte sa modeste pierre à l’édifice des savoirs.

Dans cette situation, l’étudiant, l’enseignant et le documentaliste se comportent comme des artisans. Chaque travail documentaire d’une certaine ampleur est unique. Il faut des années avant de parvenir à l’effectuer dans les règles de l’art. Mais ses bénéfices sont durables; tout comme le sont les ouvrages de référence, périodiquement complétés par de plus récents dans une chapine ininterrompue de production de la connaissance.

Et Internet vint bouleverser cette activité fondatrice de la recherche scientifique, tout comme Ikea vint bouleverser l’activité de production et de vente de meubles.

La connaissance en kit

L’étudiant est toujours là, mais il est pressé. Il ne reconnaît plus la légitimité des professionnels censés l’accompagner dans sa recherche. Au point même de confondre parfois le documentaliste avec un gardien de bibliothèque, et de ne pas savoir qu’il peut lui demander de l’aide quand il ne sait où chercher (ce qui arrive fréquemment). L’enseignant est un appui parmi d’autre. Lui aussi a perdu de son prestige. Sa voix est mise en concurrence avec celle de tous les braillards qui vocifèrent sur la toile.

La bibliothèque universitaire est remplacée par l’espace infini, incontrôlable, de la toile. Pas de classification, pas de rayonnages, pas de salles de lecture : tout est déposé pêle-mêle par on ne sait qui, par tous ceux qui estiment avoir le droit de dire ce qu’ils pensent sur à peu près tous les sujets. Parfois, l’étudiant tombe sur des espaces mieux organisés. Et il s’émerveille de pouvoir travailler avec les ressources de la bibliothèque de Washington alors qu’il fait ses études à Berlin, à Romorantin ou à Lyon.

En parcourant la toile, l’étudiant découvre qu’il n’est pas seul et que beaucoup de ses semblables sont prêts à partager ce qu’ils savent avec lui. Des milliers de pages de synthèse sont ainsi mises à sa disposition, gratuitement, ou pour quelques euros. Pourquoi alors s’embêter à lire les sources ?

Il y a fort à parier que l’étudiant, ayant touché sa première paye, ira chez Ikea pour s’offrir un meuble de cuisine, une table et des chaises, un bureau avec tablette pour poser son ordinateur. Pas une bibliothèque Billy, il n’a pratiquement plus de livres.

La production artisanale de la recherche documentaire, requérant le concours de professionnels aguerris et un long apprentissage, a été remplacée par une construction personnelle et autonome à partir d’éléments en kit, qu’on doit pouvoir réussir du premier coup. Vraiment ?

Pas si sûr. Car il manque un élément capital à notre étudiant : le plan de montage de sa recherche.

Internet est livré sans mode d’emploi. Et le “Faites-le vous-même” ici trouve ses limites : plagiat involontaire, erreurs flagrantes d’attribution de textes ou d’idées, états de l’art lacunaires… témoignent de la difficulté pour l’étudiant à construire sa recherche en pleine autonomie.

La situation est donc largement perfectible. Néanmoins, il ne faut pas espérer revenir à un ordre ancien. Qui, aujourd’hui, souhaite encore traîner l’armoire de sa grand’tante d’appartement en appartement, d’un bout à l’autre du pays ? Qui, aujourd’hui, est prêt à lire des dizaines d’ouvrages pour finalement produire une synthèse qui existe certainement déjà dans un recoin du web ?

Les métiers d’étudiant, d’enseignant et de documentaliste ont profondément évolué dans leur forme et leur sens depuis la généralisation de l’accès aux ressources numériques. Le bouleversement est d’aussi grande ampleur que celui qu’Ikea avait imposé à la chaîne de production du meuble, et au rôle de l’acheteur.

Le bouleversement des métiers, ce sera le sujet de notre troisième billet.

Photos

1 : Wikimedia Commons

2 : Wikimedia Commons

3 : Wikimedia Commons

4 : Suzy Morris, Flickr

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Christine Vaufrey

Ikea réinvente le meuble

Premier billet d’une série intitulée « Faites-le vous-même » : d’Ikea au Web 2.0

Dimanche dernier, j’ai réalisé une opération très banale : j’ai monté un meuble Ikea.

Opération très banale en effet, puisque les magasins Ikea, implantés dans 25 pays, ont accueilli en 2009 (le site de l’enseigne ne propose pas de chiffres plus récents) 590 millions de visiteurs, dont on peut parier qu’une bonne partie a joué dans les jours suivant la visite de la clé à 6 pans et de l’escargot, ce merveilleux escargot qui assure la rigidité du maintien des parois d’à peu près tous les meubles vendus chez Ikea.

590 millions de visiteurs. Le web 2.0 n’a donc pas le monopole des grands nombres.

Ce succès planétaire est du à Ingvar Kamprad qui a créé Ikea en 1943, à l’âge de 17 ans. Treize ans plus tard, il adopte définitivement les principes qui distingueront la marque de tous ses concurrents, à savoir le montage des meubles par les acheteurs et leur conditionnement en paquets plats, qui les rendent faciles à emporter dans une voiture standard.

Mais ce n’est pas de l’entreprise Ikea que je souhaite parler ici; c’est de l’expérience vécue par tout consommateur de produits Ikea.

Qu’est-ce qu’un meuble Ikea ?

La plupart des meubles Ikea (sauf les canapés) doivent donc être emportés et montés par celui qui les a achetés.

Un meuble se présente en un ou plusieurs paquets plats. Le plus souvent, il s’agit de plusieurs paquets, car la combinaison des modules est une autre des grandes forces d’Ikea : à partir d’éléments standardisés, l’acheteur réalise sa propre combinaison et dispose ainsi d’une pièce ou d’un ensemble original, qui ne ressemble pas à celui / celle de son voisin. Ce sont les cuisines qui possèdent le plus grand potentiel de combinaisons : l’acheteur a le choix entre des dizaines de caissons de taille différentes, qu’il agrémentera de tiroirs, d’étagères, de portes (élément essentiel à la personnalisation), de poignées, de plans de travail et même d’appareils électro-ménagers pour élaborer sa propre combinaison. La logique est la même pour les autres pièces de l’habitation : salle de bains, salon, chambre à coucher, chambre d’enfant, bureau, espaces de stockage tels que les buanderies et les garages.

Ikea propose donc des milliers de références combinables à l’infini. La majeure partie de ces éléments est accessible dans un entrepôt en libre-service, où l’on voit des centaines d’acheteurs, chaque jour et surtout le samedi, déambuler lentement en poussant des chariots remplis de paquets de différentes tailles.

Lorsque l’on ouvre l’un des paquets, que voit-on ? Des planches d’aggloméré (l’utilisation du panneau de particule constituant dès 1968 une autre des originalités d’Ikea), des feuilles d’isorel et des sachets plastiques remplis d’éléments de serrage et de vissage.

Toutes les planches sont des parallélépipèdes aux angles nets, sans aucune découpe. Seules les armoires et bibliothèques peuvent être agrémentées d’un linteau en bois découpé. Les planches sont pré-percées de trous dans lesquels viendront se placer les vis et les fameux escargots (voir ci-dessous, 4e objet de la première ligne).

Ikea fournit également les clés de serrage, clés à 6 pans de différentes tailles. On peut donc pratiquement monter un meuble sans avoir d’outils chez soi, à l’exception d’un marteau (pour enfoncer les pieds, les vis en plastique…) et un tournevis cruciforme.

En plus de tout cela, on trouve dans le paquet plat un élément essentiel : le plan de montage du meuble. Il s’agit d’un fascicule illustré, sans texte, ce qui le rend utilisable dans le monde entier. Les différentes étapes du montage y sont détaillées, avec des effets de zoom sur les parties et éléments importants.

Zéro apprentissage

La préparation des différentes parties du meuble, la profusion d’éléments extérieurs tels que les vis et les escargots et surtout le plan font que le montage est accessible à la majorité d’entre nous, sans aucun apprentissage.

En effet, il est essentiel de pouvoir réussir à monter son meuble du premier coup : d’une part parce que nous n’allons pas en acheter deux en imaginant qu’on va rater le premier, et d’autre part parce que les meubles Ikea ne se démontent pas. L’aggloméré supporte en effet très mal le dévissage et de nombreux éléments sont enfoncés à coups de marteau, il est quasiment impossible de les extraire.

Donc, si l’on suit le manuel, si l’on respecte scrupuleusement les consignes, si l’on est un minimum méthodique, on doit réussir.

En réalité, ce n’est pas tout à fait aussi simple. Certaines opérations, telles que l’équilibrage des portes de meubles de rangement par exemple, sont assez délicates à réaliser et le résultat est rarement complètement satisfaisant, surtout si on a plusieurs portes à monter. De plus, les grands ensembles comme les cuisines requièrent un important temps de travail, souvent plusieurs journées. Et toute irrégularité du sol ou des murs demandera des adaptations des éléments standards, qui ne sont pas à la portée du premier venu.

Malgré tout, il s’agit de difficultés marginales, qui ne remettent pas en cause le principe fondamental du montage des meubles Ikea : tout le monde doit pouvoir le faire, du premier coup. Et si le résultat n’est pas absolument satisfaisant, on s’en contentera pourtant, trop content d’être arrivé au bout et impatient d’utiliser le nouveau meuble.

Apporter son meuble en pièce détachées chez soi, le construire soi-même : Ikea a totalement réinventé la notion-même de meuble. Pour le plus grand bonheur de la population mondiale, puisqu’Ikea est actuellement le plus gros vendeur de meubles… du monde.

Mais au fait, un meuble, c’était quoi avant Ikea ? C’est ce que nous verrons dans le prochain billet.

Photo : Erik Johansson (photographe suédois, comme il se doit).

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Christine Vaufrey

L’illusion de la pédagogie numérique

Je lis avec quelques semaines de retard le texte de J.M. Fourgous publié dans Le Monde, intitulé “Oser la pédagogie numérique !“. Pour résumer, M. Fourgous y défend l’idée que le cours magistral n’est plus le mode idéal de transmission des savoirs, et qu’il faut passer à la pédagogie numérique pour intéresser à nouveau les élèves à l’apprentissage.

Ce raccourci me semble dangereux et trompeur.

D’une part, parce que je me demande bien ce qu’est “la pédagogie numérique”. Parle t-on de “la pédagogie analogique” ? De la “pédagogie de l’automobile” ? J’exagère, mais à peine. Bien entendu, on comprend que M. Fourgous s’appuie sur l’idée que la société tout entière s’est numérisée (ce qui est faux), et qu’en numérisant l’école, on la rapproche de la vraie vie. Mias cela ne suffit pas à créer une pédagogie. La pédagogie ne se définit pas par son outil, mais par l’activité cognitive et sociale qu’elle met en oeuvre dans la démarche d’apprentissage.

D’autre part, M. Fourgous laisse entendre qu’en dehors de la “pédagogie numérique”, point de salut. Aucune autre alternative au cours magistral. Quelle erreur ! Il y a bien longtemps que les enseignants font alterner des séquences de cours magistral avec d’autres méthodes d’animation de classe. Et, Monsieur Fourgous, sachez que les élèves n’aiment pas non plus ces autres façons de construire les savoirs. Que les coller devant un écran en leur faisant miroiter la possibilité de cliquer eux-mêmes sur les bonnes réponses à l’exercice, déclenchant alors une petite salve d’applaudissements enregistrés, va les amuser 5 minutes et qu’ensuite l’enseignant devra à nouveau trouver de nouvelles idées pour faire grandir leur motivation.

Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. C’est l’intention pédagogique de l’enseignant, qui éventuellement utilise les Tice comme outils facilitant l’atteinte des objectifs d’apprentissage. Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. D’ailleurs, M. Fourgous s’y réfère… sans en tirer les conséquences.

Et là, on sait déjà ce qui marche : le travail de groupe, l’approche par résolution de problème, l’autonomie des apprenants dans leur organisation. Dans ce contexte, l’usage des Tice (un certain usage des Tice, intensif, débordant du cadre spatio-temporel de la classe) devient extrêmement pertinent, car elles permettent aux apprenants de mener leurs recherches, de travailler ensemble, de produire des contenus… bien plus aisément qu’avec un papier, un crayon et une bibliothèque. Cette approche est expérimentée aux Etats-Unis, au Canada, et dans les établissements pilotes français, ces établissements qui restent “expérimentaux” après 20 ou 30 ans de fonctionnement.

Le grand danger de la promotion de la “pédagogie numérique”, c’est de laisser croire qu’il suffit de mettre un ordinateur devant les gamins et qu’on n’aura pas besoin de changer quoi que ce soit d’autre dans sa façon de faire. Une large part des cours en ligne et des produits pédagogiques que l’on trouve sur la toile relèvent d’une approche transmissive : ce n’est pas l’apprenant qui fait (ou alors, de toutes petites choses), c’est le prof, ou la machine. Est-ce cela que nous voulons ?

Je recommande à tous ceux qui ne supportent plus l’expression “pédagogie numérique” de lire le texte suivant : Analyse des recherches sur les TICE, qui reprend le texte intégral d’une étude de Guy Béliveau “Impact de l’usage des TICE au collégial” (Canada). Site PhiloTR, août 2011.

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Christine Vaufrey

L’âge de pierre

Il m’arrive de réaliser des interventions dans les universités publiques françaises (ailleurs aussi, mais c’est de celles-ci dont il est question dans ce billet). Interventions courtes, de quelques heures tout au plus, pour apporter un témoignage sur la veille numérique, l’évolution du e-learning, la cohérence pédagogique des dispositifs hybrides de formation, des choses comme ça.

Chaque intervention génère un dossier administratif. C’est comme ça, il n’y a pas de service centralisé qui permettrait aux intervenants de fournir une bonne fois pour toutes les renseignements exigés, et aux services administratifs des universités de disposer de ces renseignements au moment voulu, sans passer par des échanges de mails plus ou moins fluides.

Certaines universités envoient encore des dossiers papier à remplir. C’est comme ça, peut-être les agents vont-ils ensuite scanner ces dossiers, ou saisir à la main dans une base de données informatique les informations qui y sont consignées.

Quelques-unes, parmi les universités appartenant à la catégorie mentionnée ci-dessus, demandent un très grand nombre de renseignements et de pièces justificatives, sans aucune mesure avec la taille de l’intervention réalisée. L’une d’entre elle m’a réclamé mes trois derniers avis d’imposition… pour une intervention de trois heures. Ceci, afin de vérifier que je disposais bien des revenus nécessaires à ma survie, que je ne dépendrai pas des somptueux émoluments quelle compte me verser. J’imagine. Alors, si je réalisais 10 heures d’intervention, on me demanderait mes 10 derniers avis d’imposition ?

Et là, fini les “c’est comme ça”. Il faut que les universités modernisent leur administration. J’ironise souvent sur la piètre utilisation des technologies numériques dans les salles de classe et les amphis. Mais à côté des bureaux de certaines universités, c’est carrément la Silicon Valley ! Le must de la vie numérique et de la fluidité !

On comprend alors que la mise en place des ENT (environnements numériques de travail) pose problème. Si le fichier pdf en guise de support de cours proposé aux étudiants apparaît désormais comme un objet archaïque, il est infiniment moderne par rapport aux dossiers papiers et à la multitude de pièces administratives qu’il faut remplir lorsqu’on est étudiant ou intervenant.

Les universités n’ont pas encore effectué leur révolution numérique. Leur administration encore moins que leur pédagogie.

Le fier gaillard qui illustre cet article a été photographié au Musée de l’homme de San Diego par Mary Harrsh, qui a placé sa photo sous licence Creative Commons.

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Christine Vaufrey

Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais en ce moment, les Tice en prennent plein la tête (cette expression familière remplaçant celle à laquelle je pense mais que je n’oserais jamais écrire dans un blog hébergé par Educpros). Ou plutôt ce sont les évangélistes des Tice qui en prennent plein la tête (deuxième et dernière parenthèse : le substantif “évangéliste” nous venant tout droit des Etats-Unis, ce qui n’étonnera personne, compte-tenu du fait que nous en avons beaucoup moins qu’eux sur nos chaînes de radio et de télévision).

Il me semble que c’est Hubert Guillaud qui a réussi le plus beau feu d’artifice, avec son dernier article sur InternetActu, dans lequel il commente une étude américaine et ses répercussions dans la blogosphère éducative de ce pays. On dirait bien que Guillaud partage les conclusions de l’étude et de ses plus fins analystes, à savoir :

1- Qu’il ne faut pas accorder un crédit excessif aux marchands de technologies scolaires qui savent bien à qui vendre leurs trucs;

2- Que les Tice n’ont pas de pouvoir magique : il ne suffit pas d’inonder les profs et les élèves avec pour que les résultats de l’apprentissage en soit transfigurés; j’ajouterais qu’on peut dire exactement la même chose des livres : enfermez cinq étudiants dans cinq pièces différentes, chacun  avec une pile de manuels de médecine, Revenez trois mois plus tard : certains auront appris beaucoup de choses, d’autres seront passés à la console de jeux, et d’autre pleureront. Pourtant, ils auront tous eu les mêmes livres. MAIS si vous mettez les cinq étudiants ensemble avec les manuels, il y a une taux de probabilité raisonnable pour que tous aient appris quelque chose. Soit dit en passant.

3- Que les tests d’évaluation des élèves américains sont totalement obsolètes et ne mesurent plus grand chose d’intéressant. Pour vous en convaincre tout en vous distrayant, regardez la saison 4 de The Wire (”Sur Ecoute” en français), entièrement consacrée à l’école américaine : on y voit un prof de maths enseigner à ses élèves puis, le moment venu, interrompre les apprentissages pour se concentrer sur l’entraînement aux tests.

4- Qu’il faut former les profs à l’utilisation des Tice -aaaaaaah bon?-, non seulement à manipuler un TBN ou un vidéo-projecteur, mais aussi à savoir pourquoi ils pourraient utiliser cet outil, à formaliser leur intention pédagogique.

5- Que certains élèves sont plus habiles que d’autres à mettre les Tice au service de leurs apprentissages, que c’est là la nouvelle fracture numérique qui, dans nos pays développés, ne passe plus guère par l’équipement mais par les habiletés d’usage.

C’est très bien qu’Hubert Guillaud écrive un tel article dans une publication qui est lue hors des cénacles éducatifs. Ca va faire avancer les choses, c’est à dire que ça va rabattre le caquet aux marchands et à leurs représentants de commerce qui, parfois gratuitement -mais pas trop souvent, ne soyez pas naïf- vantent dans les colloques les plus sérieux les mérites “éducatifs” de telle tablette ou de tel smartphone.

Dans le même temps, je sens comme un frémissement du côté de la pédagogie universitaire. La question du plagiat par exemple, n’est plus uniquement traitée sous l’angle de la riposte technologique mais commence à générer des interrogations sur les modalités d’évaluation. Nombre d’enseignants en effet astiquent le bâton avec lequel ils vont se faire battre lorsqu’il demandent un “résultat” aux étudiants sans s’être préoccupé du processus d’acquisition des connaissances. Dans ce cas, ils vont clairement se faire avoir par les étudiants les plus habiles avec les ordinateurs. Et ils vont accuser à la fois le manque d’éthique des étudiants et les ordinateurs, Internet, tante Simone, j’en passe et des meilleures. C’est en train de changer. On réfléchit. On ose dire que le prof de fac doit, aussi, être un pédagogue. Bientôt, on dira même qu’il doit être un andragogue, c’est à dire un spécialiste de la formation des adultes, l’âge de nos étudiants croissant et avec lui, leur maturité, leurs responsabilités et leurs intérêts dans le monde.

Alors non, les Tice ne vont pas nous sauver. C’est, encore et toujours, à nous de savoir comment les utiliser, dans la perspective éducative qui est la nôtre. A les ignorer, nous prendrions un grand risque : qu’elles soient utilisées contre les enseignants et l’apprentissage, plutôt qu’en leur faveur.

PS : ce billet est né d’une discussion avec Emilie Bouvrand sur Google +

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Christine Vaufrey

“Je suis sûr(e) d’avoir lu ce truc quelque part…”

Ah là là, il y en a des pages, dans Internet. Tant de pages que, même en étant bien organisé, on finit par les perdre. Quand ce ne sont pas les pages elles-mêmes qui disparaissent, d’ailleurs. Avez-vous déjà tenté de retourner sur une page mise de côté deux ou trois ans plus tôt ? Elle a sans doute disparu.

Comment faire pour mettre de côté les ressources intéressantes trouvées sur Internet ? On peut bien sûr imprimer les pages. Et alors, on va les perdre dans son bureau plutôt que dans le web, et finir par les jeter à la corbeille.

Donc, restons dans notre navigateur. On peut utiliser les “favoris” et “signets” que nous proposent Firefox, Chrome, Safari, et celui-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom, celui du grand Bill. Mais après quelques mois de collecte intensive, quel bazar ! Si l’on a pris le soin de faire des listes, c’est un peu mieux.

Evidemment, lorsqu’on ne travaille plus sur sa propre machine, lorsqu’on est un peu nomade, on n’a pas toujours ses signets ou favoris sous le mulot. Mieux vaut dans ce cas opter pour une solution de bookmarking en ligne.

Bookmarking, ça veut dire “action de poser un signet”. On comprend aisément pourquoi on préférera le terme anglais.

Le bookmarking en ligne, donc. Deux poids lourds dans cette catégorie : Delicious, et Diigo.

Dans les deux cas, vous vous rendez sur la page d’accueil de l’outil, vous ouvre un compte, vous installez le petit plug-in (extension) qui rend l’application directement accessible depuis le menu de votre navigateur, et ça y est, vous pouvez commencer à utiliser l’outil.

Lorsque vous voulez marquer une page, vous cliquez sur la petite icône de l’application, et l’adresse de votre page ainsi que son titre se placent automatiquement dans une sorte de mini-notice. Il vous reste à ajouter des mots-clés et éventuellement une description de la ressource et hop, vous pouvez sauvegarder.

Pour aller dans votre bibliothèque de signets, il vous suffit d’aller sur le site de l’application choisie, d’entrer vos identifiants, et voilà. Tout est en ligne, vous pouvez y accéder depuis n’importe quelle machine connectée à internet.

Mais il y a encore mieux : si vous voulez trouver des ressources sur un sujet qui vous intéresse, vous aurez tout intérêt à laisser de coté le moteur de recherche généraliste et à effectuer votre recherche directement dans delicious ou diigo. Vous aurez alors accès à tous les bookmarks publics de la communauté d’utilisateurs. Bonnes trouvailles garanties… à condition d’avoir posé les bons mots-clés. De la même façon, c’est la pertinence des mots-clés que vous posez sur vos propres signets qui en feront la valeur. Nous consacrerons un billet entier à la question des mots-clés, car il y a des manques flagrants chez les utilisateurs de ce côté-là.

Encore mieux : vous pouvez suivre (follow) les utilisateurs que vous estimez les plus pertinents dans le domaine qui vous intéresse. Vous pourrez ainsi voir tous leurs bookmarks, au fil de leur arrivée.

Toujours mieux : dans Diigo, vous pouvez rejoindre des groupes. Des groupes spécialisés dans votre domaine. Vous êtes alors assuré de découvrir de nombreuses ressources en un temps record. Du moins, si le groupe est grand. Si vous n’êtes que deux, ça ira moins vite.

Par exemple, si vous vous intéressez à la guitare, vous pouvez effectuer une recherche avec le mot-clé guitar ou guitare (l’anglais étant la lingua franca de ces applications, il est intéressant d’effectuer sa recherche dans cette langue), et ensuite voir ce que propose le groupe “musicmakers’ secrets” qui compte 186 membres et 512 ressources recensées, à l’heure où je vous écrit. Si vous êtes enseignant de sciences, vous pourrez rejoindre les 458 membres du groupe “science teachers” et découvrir leurs 1800 ressources.

Le principe de la mutualisation des ressources fonctionne à plein dans les groupes, même si une minorité de membres poste effectivement des signets. Autre point intéressant, il est possible de commenter les resources. ce qui s’avère très intéressant dans un groupe très ciblé ou de taille restreinte, quand l’outil est utilisé à des fins de recherche.

Et enfin, Diigo permet de faire des listes thématiques. Car il vaut mieux avoir posé des petits cailloux pour retrouver son chemin dans les milliers de signets qui s’accumuleront dans votre bibliothèques dès que vous aurez pris l’habitude d’y déposer systématiquement les références des ressources dignes d’intérêt. Ces listes peuvent être publiques ou privées. Vous pouvez par exemple avoir une bibliothèque publique et quelques listes privées.

Vous l’aurez compris, je suis une utilisatrice très régulière de Diigo. Ma bibliothèque est publique et compte de nombreuses listes qui le sont tout autant. J’ai par exemple créé une liste avec les ressources que j’ai mentionnées dans mes billets de blog (elle n’est pas encore complète, mais j’effectue le recensement des ressources des billets les plus récents vers les plus anciens). Elle s’appelle “Le temps des Tice – Blog Educpro“. Vous êtes bien entendu conviés à la consulter.

Et vous, utilisez-vous Delicious ou Diigo ? Pourquoi avez-vous choisi l’un ou l’autre outil ? En connaissez-vous d’autres ? J’ai hâte de lire vos commentaires !

Illustration : striatic – Flickr – licence CC-BY-2.0

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Christine Vaufrey

Enseignants, qu’allez-vous montrer à vos étudiants cette année ?

La rentrée approche, y compris dans les universités. Dans certaines facs, les étudiants de 1e année sont convoqués dès le 1er septembre, et bénéficieront avant le commencement officiel des enseignements de sessions de sensibilisation aux Tice. Quelques profs auront également cette chance, comme ceux de Lyon 1 par exemple, d’après ce que nous en dit le camarade Batier, du service Icap.

Qui oserait encore proposer des formations aux enseignants sur la confection des diaporamas, les fameux PowerPoint, comme s’il n’existait que ce logiciel pour projeter des diapos dans les amphis ? Tous les enseignants et formateurs devraient aujourd’hui avoir une micro-puce greffée dans leur poignet, qui ferait office à la fois de matériel et de logiciel, ça éviterait des dépenses d’équipement et le transport de matériel. Ceci, car le diaporama est devenu le nouveau bloc-note de l’enseignant ou du formateur, le support sur lequel il note l’essentiel de ce qu’il a à transmettre. Et c’est bien là le problème.

Car un diaporama est fait pour soutenir le propos de l’enseignant, pas pour s’y substituer. Remarquez, ça pourrait être intéressant : le prof lancerait son diaporama en mode “automatique”, il le sonoriserait, et il irait boire un café en attendant la fin. Je parie qu’il serait rejoint par de nombreux étudiants.

Petite suggestion : pour renouveler vos diaporamas de photos de vos vacances, substituez une description écrite sur grand écran à vos images. Vous aurez un franc succès, car vous ressemblerez alors aux conférenciers les plus sérieux.

L’absurdité du propos précédent montre à quel point l’on se fourvoie en remplissant ses diapos de texte. L’écran, c’est fait pour projeter des objets visuels. Les mots en font partie, éventuellement, à condition d’être traités comme des objets visuels. Malheureusement, nombre de diaporamas projetés dans le cadre de l’enseignement ou de la formation ressemblent encore trop à des livres debout : du texte, dense, serré, qui déborde même parfois du cadre de la page. L’étudiant est alors écartelé entre deux opérations mentales consommatrices de concentration : écouter son prof, ou lire ce qui est affiché à l’écran. Souvent, on lui offre même un troisième support de communication : la photocopie des diapos ! Et il paraît que les étudiants ne savent plus se concentrer ? …

Pensons donc plutôt en termes de complémentarité. Et soyons clairs : le message principal, c’est le prof qui le transmet, en parlant. Le support visuel n’est là que pour accompagner le discours, focaliser l’attention des étudiants, rythmer et structurer la présentation grâce à des images, des mots et des chiffres clés. Le support visuel est une aide puissante à la mémorisation, non parce qu’on est censé retenir tout le texte qui y est écrit, mais parce que les images constituent des points d’appui, des pense-bête qui permettront d’amorcer le travail de mémorisation du discours principal, qui est oral.

Illustration : voyez ce diaporama de François Guité, enseignant d’anglais au Québec, sur la i-génération. On constate une nette prédominance de l’image sur le texte, ce dernier n’étant présent que sous forme de citations. Du discours de Guité, point. Mais on peut lui faire confiance pour ne pas se contenter de quelques citations. J’aurais aimé être dans la salle.

Oui mais, trop facile, Guité utilise les outils numériques pour parler du numérique, rien à voir avec ce que je dois transmettre à mes étudiants, je m’occupe de choses abstraites, je ne peux pas les illustrer…

OK. Autre exemple : le cours de philosophie de François Jourde consacré à la morale et dans ce diaporama, à la pensée de Kant. Là, c’est du lourd, du compliqué, de l’abstrait. Peu de faits, beaucoup de concepts. Et pourtant, ça marche.

Un point commun à ces deux exemples : les diaporamas ne tiennent pas debout tout seuls. ils ne peuvent être utilisés sans l’enseignant qui va avec. Et c’est précisément ce qui fait leur qualité. Loin de simplifier une pensée (les fameuses listes à puces qui hiérarchisent artificiellement le propos, les énoncés court qui le simplifient…), ils l’enrichissent en mobilisant l’oeil et le sens esthétique de l’étudiant, en complément (et seulement en complément) de son intelligence et de sa capacité de concentration.

Ces diaporamas éminemment visuels comportent un défaut majeur : ils ne peuvent servir de pense-bête à l’enseignant. Ce dernier n’a plus la possibilité de lire ses diapos. Doit-il alors apprendre par coeur son texte, pour ne pas avoir l’air ballot en lisant ses notes ? Point du tout. L’enseignant astucieux sait utiliser les outils du présentateur sur son logiciel préféré de création de diaporama. Sur l’écran de son ordinateur s’affichent deux fenêtres : ce que voient les étudiants d’une part, et le texte qu’il a préparé d’autre part, invisible pour l’auditoire. C’est magique.

Ces propos n’ont rien d’original. Je travaille sur le sujet depuis plusieurs années, et d’autres bien plus experts que moi m’ont précédée. Mais il n’empêche qu’à la première séance de travail collectif avec mes collègues formateurs, nous allons remettre la question sur le tapis : “tu crois que… ces diapos… tout ce texte… Qu’est-ce que tu dirais de remplacer ceux-ci par ces images ?” Jusqu’au jour où nous aurons le plaisir de participer ensemble à un atelier de formation sur les diaporamas ou même, pourquoi pas, à un Pecha Kucha. Tiens, créer des compétitions universitaires de Pecha Kucha, en voilà une bonne idée. Qui est partant ?

Illustration : capture d’écran d’un diaporama de François Jourde, consacré à la philosophie politique antique. Lorsque le mot devient objet graphique.

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Christine Vaufrey

De la célébrité, et de l’université

Je regardais l’autre soir un épisode de la série américaine Nurse Jackie ( série qui n’a pas, à ma connaissance, encore été diffusée sur une chaîne française mais que l’on trouve facilement en streaming sur Internet, sous-titrée en français), dans lequel on voit un médecin qui se réjouit d’être classé par une revue spécialisée parmi les 25 meilleurs médecins de Manhattan. Les spectateurs de la série comprennent immédiatement qu’i y a anguille sous roche, compte-tenu de la personnalité tourmentée de ce médecin hospitalier. Le secret de sa célébrité tient à deux choses : Twitter et un agent, chargé d’assurer la promotion du médecin auprès de tous ceux qui sont capables de le propulser dans les médias. On comprend donc que cet épisode de série fait pour distraire transmet, comme c’est souvent le cas aux USA, quelques messages réjouissants, dans le cas présent sur la tentation de la célébrité qui touche des gens qui devraient a priori être éloignés de cette préoccupation.

Quoi d’étonnant aux USA, où l’on voit le long des autoroutes d’immenses panneaux publicitaires vantant les mérites de telle clinique dentaire ou de chirurgie ? La santé s’y vend comme les régimes amaigrissants, les voitures… et les séries télévisées. Je me souviens notamment d’un panneau publicitaire pour une clinique pédiatrique sur lequel s’étalait la photo d’un chirurgien sortant de la salle d’opération (masque baissé, regard fatigué, sourire compassionnel, cheveux poivre-et-sel qui attestent de l’expérience…), le genre de type à qui vous confieriez votre gamin sans hésiter, quand bien même il ne serait pas malade.

Encore plus fort, si l’on en croit la série Nurse Jackie, les médecins ont donc la possibilité de prendre un agent, comme les professionnels du spectacle, pour travailler leur réputation et arracher des contrats. Beaucoup plus banal, notre jeune médecin un peu benêt de Nurse Jackie twitte à l’hôpital. Il twitte quand une infirmière lui emprunte un stylo, quand une autre le rabroue, mais aussi quand il établit un diagnostic de mucoviscidose. Le propos est évidemment humoristique mais fort bien tourné, notamment parce qu’il montre la surprise de tous ceux qui entourent le médecin twitter-addict, et qui pose les questions du respect de la vie privée d’une part, de l’éthique médicale d’autre part.

C’est américain et c’est de la fiction, bien sûr. Chez nous, cela ne risque pas d’arriver, évidemment.

De la reconnaissance de l’expertise…

Mais les médias sont les médias, et ils appliquent tous la règle qui veut que le public comprenne beaucoup mieux une situation complexe quand il peut la rapporter à un cas individuel ou quand c’est un “expert” reconnu qui la lui explique. Les experts envahissent les plateaux télévisés, les radios et les colonnes des journaux. Et là, les universitaires sont fortement sollicités. Au plus fort des mouvements de protestation en Tunisie et en Egypte, la star s’appelait Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po Paris. A l’occasion de l’affaire DSK, les rouages de la justice américaine sont démontés par Anne Deysine, professeur à Paris X. Sur ComCampus, le blog de l’agence Campus Communication, on trouve l’analyse de cette célébrité suivie de quelques conseils aux universités qui souhaiteraient, par l’intermédiaire de leurs chercheurs stars, élargir leur notoriété. Gilles Kepel comme Anne Deysine ont leur page Facebook mais, à notre connaissance, pas de compte Twitter (à moins qu’ils ne twittent sous pseudo). Sur Facebook, ils ne font pas preuve d’une activité forcenée. Sans doute ont-ils d’autres chats à fouetter en ces périodes de fort sollicitation médiatique et, d’une manière plus générale, n’ont pas besoin des réseaux sociaux pour établir leur autorité qui se base bel et bien sur des savoirs scientifiques incontestables plus que sur des savoirs narratifs, ou ensuite seulement sur ces derniers.

… À la tentation de la célébrité rapide

C’est Jean-François Lyotard qui a le premier utilisé ces deux expressions dans son ouvrage La condition postmoderne – Rapport sur le savoir, publié en 1979. Ces termes ont fait florès et ont notamment été repris par Daniel Peraya qui y voit une clé de compréhension fondamentale du plagiat étudiant, les étudiants étant immergés dans le savoir narratif à l’oeuvre sur le web, bâti à coup de citations (plus ou moins avouées), de reprises, de commentaires sur des productions antérieures, etc. Michèle Bergadaà, qui a fait de la lutte contre le plagiat universitaire son cheval de bataille depuis une dizaine d’années, va plus loin et affirme que ce savoir narratif fait également des ravages chez certains enseignants universitaires, qui succombent eux aussi à la tentation de la reprise qui ne s’affiche pas comme telle, tentés par l’accession rapide à une célébrité d’ordinaire réservée (mais jamais assurée) à ceux qui ont fait la preuve de leur contribution essentielle à l’avancée des connaissances. M. Bergadaà accuse le mouvement de “peopolisation” à l’oeuvre dans tous les milieux, qui attire les individus comme la lumière attire les papillons de nuit.

Deux discours complémentaires, qui ne peuvent pas se substituer l’un à l’autre

Il ne faudrait pourtant pas jeter le bébé avec l’eau du bain et critiquer toute présence des enseignants universitaires dans les médias traditionnels ou dans les médias numériques. Certes, les formats imposés par le web et encore plus par les médias audio-visuels, dans lesquels il s’agit d’expliquer en quelques minutes des situations méritant des heures et des heures d’analyse, ne favorise pas l’expression d’une pensée complexe; certes, savoir que X ou Y sort de sa voiture et se rend au colloque machin, ou qu’il a beaucoup apprécié le carpaccio de saumon servi au buffet ne fera pas avancer la connaissance mondiale. Mais les billets de blogs publiés par des enseignants-chercheurs, que ces derniers aient déjà accédé à la notoriété ou pas, fait bel et bien avancer la réflexion commune sur des sujets susceptibles d’intéresser un public très large. Que l’on pense par exemple à l’activité de publication numérique d’Antonio Casilli sur les réseaux sociaux, d’André Gunthert sur l’analyse des images, ou dans un genre très différent, des chercheurs de l’Inria sur le blog Interstices consacré à la vulgarisation de la recherche informatique.

Ces publications relèvent évidemment du savoir narratif, et pas du savoir scientifique. Tant mieux ! Que des chercheurs acceptent de mettre à disposition du public une partie de leurs connaissances et de leurs analyses va dans le bon sens. L’essentiel étant de ne pas confondre les deux catégories, de ne pas sacrifier la construction du savoir scientifique sur l’hôtel du savoir narratif qui conduit, avec plus de chances que le premier, à la célébrité.

Le médecin de la série Nurse Jackie a fabriqué sa célébrité, en cédant aux outils et mécanismes propres à lui assurer cette dernière sans l’indispensable expertise qui la légitimerait. Parions que cela finira par lui jouer des tours (je n’ai pas encore vu tous les épisodes de la saison 2…) et admettons que cette démonstration créée dans le cadre d’une fiction distrayante nous parle, aussi, de la réalité médiatique dans laquelle nous sommes tous immergés.

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Christine Vaufrey

Je ne veux pas être accompagnée !

En France, on a la maladie de l’accompagnement. Et de l’accompagnement en cascade, en particulier. Tout le monde accompagne quelqu’un : le ministère accompagne les universités, qui accompagnent les profs, qui accompagnent les étudiants. Pour quoi faire, tout cet accompagnement ? Pour utiliser correctement les outils et ressources numériques. Oui, vous avez bien lu : tous ces petits sucres d’accompagnement qui tombent les uns sur les autres ont pour point d’arrivée : les étudiants. Marc Zuckerberg était étudiant lorsqu’il a créé Facebook. S’il avait été mieux accompagné à Harvard, il n’aurait pas créé cette compagnie, sans aucun doute, car il aurait eu une conscience aigüe des redoutables périls qui guettent les individus insouciants sur les réseaux sociaux.

Il y en a d’autres qui ont d’encore plus grandes ambitions, en matière d’accompagnement dans la jungle numérique : ce sont les gens d’Hadopi. Déjà la campagne de pub qui a commencé en début de semaine fait s’étrangler de rire, ou bondir, au choix : dire qu’Hadopi existe pour protéger la création artistique de demain, c’est gonflé. Quel artiste demain osera dire qu’il s’est fait accompagner par Hadopi, que c’est grâce à Hadopi qu’il a pu produire son pilote d’émission télévisée ou sa maquette musicale ? Savez-vous où et comment naissent les créations audio-visuelles de nos jours ? En plus, à la radio chez Pascale Clark il y avait un député qui avait soutenu la loi Hadopi et qui expliquait qu’Hadopi, ce n’est pas du tout fait pour cirer les pompes des grosses compagnies de films ou de musique qui possèdent la moitié ou les trois-quarts de la production mondiale, pas du tout. c’est fait pour accompagner l’internaute qui télécharge illégalement car “il ne sait pas qu’il peut le faire légalement”. Alors, n’est-ce pas les gens d’Hadopi vont lui montrer, vont le diriger vers les compagnies qui attendent, la main ouverte, que les petits flics de la toile fassent leur boulot.

Personnellement, j’ai envie qu’on me fiche la paix. Qu’on me laisse prendre mes responsabilités sur la toile, pour tout ce qui touche à mon identité numérique, à ce que je télécharge -ou pas, et où. J’ai également envie de partager ce que je sais faire avec d’autres, et de demander à ceux-là de m’aider quand je ne sais pas. Parce que “l’accompagnement”, en matière d’éducation numérique, c’est un mélange de pression morale et de flicage. C’est aussi une manifestation d’arrogance de la part de ceux qui estiment que puisqu’ils sont “plus haut” que nous, ils sont meilleurs.

Excusez ce ton moins policé qu’à l’ordinaire, mais avec les enfants qui révisent le bac à la maison, les pubs d’Hadopi et les articles sur le marché de l’angoisse scolaire, je craque un peu.

Heureusement, il ya le nouveau blog d’Educpros sur l’éducation en Chine, et ça change un peu -)

Et à part ça, vous, vous aimez être “accompagné” par vos institutions ?

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Christine Vaufrey

Le prof innovant est-il condamné à la solitude ?

Mercredi dernier (le 25 mai), j’ai eu le plaisir d’animer un #ClavEd consacré au thème suivant : Comment briser l’isolement des enseignants innovants ?

Un #ClavEd ? C’est quoi, ce nouveau truc, avec un dièse devant ?

Un #ClavEd, c’est une conversation dédiée à l’éducation, qui se tient chaque mercredi à 18 heures heure de France (12 heures heure du Québec) sur Twitter. Cette initiative est née au Québec mais a désormais dépassé ses frontières géographiques, puisqu’on y trouve nombre de participants français et d’autres pays francophones. Pour y participer, il suffit d’être inscrit sur Twitter, de suivre les messages de Christine Renaud qui twitte sur le compte @mvc_enseignants et de guetter le démarrage de la conversation… Comme j’ai déjà interrogé Christine pour le compte de Thot Cursus, je vous renvoie à cette interview, qui vous donnera tous les détails voulus sur la naissance de cette opération régulière et je me concentre désormais sur la plus récente édition du #ClavEd, celle de mercredi dernier.

En une heure (durée d’un #ClavEd), près de 50 participants ont échangé plus de 500 messages à propos de la solitude de l’enseignant innovant. Parmi ces participants, on comptait une majorité d’enseignants du secondaire, mais aussi de l’enseignement primaire et de l’enseignement supérieur, et des personnes qui ne sont pas profs, mais travaillent dans le secteur éducatif ou s’y intéressent, tout simplement. Car c’est l’énorme avantage de ces conversations, que d’intégrer les “acteurs éducatifs” dans leur ensemble, pour ne pas céder à l’entre-soi dont nous avons déjà parlé.

Nous avons d’abord cherché à mettre des situations concrètes sous le terme d’isolement. Celui-ci est du à plusieurs facteurs : le manque de soutien de la hiérarchie a été fréquemment cité, mais aussi le simple fait de ne pas suivre les pratiques dominantes d’enseignement, de ne pas se contenter de situations confortables, voire même d’approuver certaines réformes venues d’en haut quand la majorité les désapprouve !

Ensuite, j’ai demandé aux participants quelles étaient les situations dans lesquelles ils estiment faire preuve d’innovation pédagogique. Timides et peu enclins à se faire mousser, les enseignants ont répondu par des généralités, qui indiquent malgré tout une forte propension à se remettre en question et à prendre au pied de la lettre des formules telles que “l’élève au centre” : être innovant, c’est croire dans les capacités des élèves, partir de leurs points forts et de ce qu’ils aiment. C’est être avec eux et non plus devant eux. C’est les responsabiliser, les rendre acteurs. C’est trouver un espace commun de plaisir avec eux : “Innover c’est aussi revenir à ce qui nous passionne, tant pour les profs que pour les élèves” (@AndreRoux) et le même, plus loin : “Mais ce qui nous passionne (l’essentiel) est souvent étouffé par le très important (performance chiffrée)“. C’est aussi ne plus vouloir travailler seul : ouvrir la porte de sa classe, parler avec les collègues de ses pratiques, de ses réussites comme de ses échecs. C’est prendre des risques, briser la routine, rompre avec le cloisonnement disciplinaire et horaire. C’est surtout prendre de la hauteur et considérer sa tâche dans sa globalité : “Nous innovons en créant du lien entre nos missions et la construction de nos élèves, en liant nos pratiques à la recherche” (@dawoud68).

La troisième partie de la conversation était consacrée aux relations qu’entretiennent les profs perçus comme “innovants” avec des pratiques et des collègues plus traditionnels. Plusieurs participants ont souligné qu’ils n’étaient pas innovants en permanence ! Que chacun est aussi adepte des traditions, qui sécurisent et sont moins consommatrices d’énergie que l’innovation permanente. De plus, l’innovation ne porte pas de valeur en elle-même, et certaines pratiques traditionnelles sont parfaitement efficaces alors, pourquoi les jeter ? J’étais évidement attendue sur la question de l’utilisation des Tice. Et nous avons convenu dans un bel ensemble que les Tice ne portent pas nécessairement l’innovation, qu’on peut utiliser un ordinateur de manière très traditionnelle. L’essentiel pour les participants à cette conversation semble être de ne pas se poser en victime, de ne pas se couper volontairement de ses collègues. Il faut s’intéresser à ce que font les autres : “je “pique” souvent des idées à mes collègues (en leur disant bien sûr) que je transforme à ma façon” (@2vanssay) et parier sur le fait que “les enseignants peuvent avoir des croyances différentes mais une même vision qui les oriente” (@sebasrioux).

Alors, quelles sont les stratégies utilisées par ces enseignants innovants our briser l’isolement ? D’abord et avant tout, la convivialité, le partage de bons moments. Ensuite, se faire connaitre, dans son établissement d’abord en cherchant l’appui de la hiérarchie et en donnant à voir ses pratiques, en participant à des projets collectifs “en n’imposant pas mon point de vue et en demandant celui des collègues” (@57marge). Se faire connaître également à l’extérieur, sur la toile bien sûr, en documentant et en diffusant ses expériences (@moiraud), en “déprivatisant” ses pratiques (@dawoud68). Le même participant dit également que “mettre en valeur les points forts de ses collègues (qu’ils ne connaissent pas !) est un bon levier pour aller plus loin dans l’innovation“.

Faire le premier pas… l’expression est apparue à plusieurs reprises. Celui qui se sent différent a parfois tendance à s’enfermer dans sa différence, et à aller chercher ailleurs (notamment sur le web) une communauté chaleureuse de semblables. Cette passionnante conversation a montré que ce n’était pas une fatalité, mais qu’il ne fallait pas attendre de reconnaissance spontanée des efforts fournis et des résultats obtenus. Cela semble être un constat partagé par l’ensemble des éducateurs qui sortent du rang.

Qu’en pensez-vous ? Etes-vous impliqué dans un projet collectif innovant, ou vous sentez-vous seul ? A moins que vous ne regardiez avec des sentiments mêlés ceux qui s’agitent et innovent sans discontinuer, en vous demandant si le jeu en vaut la chandelle ?

Au fait : le #ClavEd de ce soir (mercredi 1er juin, 18 heures) portera sur le thème suivant : Comment créer des terreaux fertiles à l’autonomie et l’esprit critique dans nos écoles ? Vous y êtes évidemment les bienvenus.

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Christine Vaufrey

Comment accompagner les enseignants dans l’usage des outils numériques ?

“Comment faire boire un cheval qui n’a pas soif ?” On attribue cette phrase à Célestin Freinet, qui a trouvé là une belle image pour évoquer la tâche du maître devant les élèves contraints d’aller à l’école alors même qu’ils n’expriment aucun besoin d’apprendre ce qui leur est enseigné. La réponse de Célestin Freinet à cette question, c’est l’Education nouvelle, le projet, la collaboration entre élèves, l’objectif concret qui donne du sens aux apprentissages.

Des “chevaux”, il en existe de toutes sortes, dans le monde de l’éducation et de l’enseignement. Ainsi la phrase de Freinet m’est-elle revenue en mémoire en discutant avec les responsables pédagogiques d’une école de langues, qui désespéraient de voir certains enseignants utiliser les outils numériques qui leur semblaient, de manière si évidente, tellement profitables pour préparer et poursuivre les séquences d’apprentissage en présence.

Donc, comment faire ? Et d’abord, doit-on le faire ? Oui, si l’on est en responsabilité pédagogique d’une institution d’enseignement et que l’on dispose d’arguments fondés pour justifier cet emploi des outils numériques. Oui, si l’on considère que les étudiants, eux, utilisent ces outils et qu’il est bon de retrouver son public sur son terrain. Oui enfin, si l’on observe que ses concurrents ont engagé une démarche en ce sens et en tirent des avantages en matière de visibilité, d’attractivité, et même d’efficacité pédagogique notamment au niveau du renforcement de l’engagement des étudiants et de la consolidation des apprentissages par la mise à disposition d’espaces d’application au-delà du temps de cours.

Cette question étant réglée, comment faut-il s’y prendre ? Personne n’a de réponse simple à cette question. L’obligation non justifiée est évidemment exclue; la démonstration pratique de l’intérêt de ces outils a souvent un petit parfum d’arrogance, renforçant celui qui la subit dans le sentiment de ne pas être à la hauteur (et engendrant donc des positions de retrait plus ou moins agressives) ou de ne pas être concerné, puisque “tout a bien marché sans ces outils jusqu’à maintenant”. Les formations encadrées peuvent avoir une certaine efficacité sur le coup, mais leur impact reste faible si l’enseignant n’a pas très vite derrière l’opportunité d’utiliser les outils pour lesquels il a été formé, ce qui implique qu’il ait déjà réfléchi à l’objectif pédagogique poursuivi et à la manière d’intégrer l’outil dans ses pratiques (et non pas l’inverse, car on n’utilise évidemment pas l’outil pour le plaisir de l’utiliser, mais bien parce qu’il aide à réaliser une tâche qui serait impossible ou au moins plus difficile sans lui).

Reste alors l’exemplarité, et la disponibilité. L’ouverture. Le pair à pair.

Un enseignant familier des Tice (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) peut apporter une aide contextualisée à ses collègues, non seulement au niveau des habiletés techniques, mais aussi et surtout parce qu’il partage les mêmes préoccupations, le même métier que son collègue. Prendre un moment après les cours, inviter le collègue dans sa classe pour qu’il voie comment se déroule la séquence et où l’outil trouve sa place, sont des moyens simples de partager ce que l’on sait faire. Dans l’académie de Poitiers, un dispositif de ce genre a été mis en place, qui permet à des enseignants curieux de découvrir tel ou tel outil et son usage pédagogique d’être accueilli par un collègue dans sa classe. On trouvera ici le récit d’une de ces séances.

Ce dispositif ne peut fonctionner que s’il y a au moins une certaine curiosité, une demande exprimée simplement par celui qui est désireux d’apprendre quelque chose. Le cheval ici a quand même un peu soif.

Sans curiosité, sans demande formulée, l’enseignant technophile risque de demeurer longtemps seul avec ses belles habiletés. Il ira alors sur le web et intègrera une communauté en ligne où il retrouvera des pairs avec qui partager ses pratiques et ses réflexions. On constate ici que la proximité des pratiques est complètement dissociée de la proximité géographique. Et les chevaux, ignorant qu’une source se trouve tout près d’eux, continueront de ne pas avoir soif, ou à s’abreuver au même endroit que d’habitude, dont l’eau est bien un peu saumâtre, mais enfin, ça a marché jusqu’à maintenant alors pourquoi changer ?

Les échanges engagés avec de nombreux collègues à ce sujet me laissent penser que la soif ne viendra pas des outils ni même des pratiques données en exemples, mais d’un élément beaucoup plus fondamental qui sous-tend l’ensemble de l’édifice : l’envie de partager. C’est en développant le goût du partage que l’on développera le désir de demander.

Car les Tice n’ont pas réponse à tous les problèmes de gestion des classes et des apprentissages, loin de là. Et l’immense majorité des enseignants ont développé des habiletés magnifiques qu’il serait bon de faire connaître et de valoriser. Comment tel prof de langue engage t-il ses étudiants dans la pratique orale ? Comment tel prof de maths a t-il développé des compétences d’autoévaluation chez ses élèves ou ses étudiants ? Comment tel prof de littérature organise t-il le travail collaboratif ? Et tout simplement, comment tel enseignant farouche tenant du cours magistral parvient-il à captiver son auditoire deux heures durant ? C’est cette base de métier qu’il convient à mon sens de décortiquer, de mettre en avant, chez tous les enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur avant même de songer à introduire de nouveaux outils. C’est en rétablissant le dialogue professionnel entre ceux qui travaillent au même endroit, auprès des mêmes publics, que l’on provoquera la soif d’en savoir plus, l’envie d’essayer de nouvelles choses, sans crainte de se voir jugé.

Je l’ai dit plus haut, je fonde cette réflexion sur des échanges avec des collègues, mais aussi sur l’expérience concrète de ce mécanisme de partage. J’ai à plusieurs reprises eu le plaisir de co-animer des cours avec des collègues et donc de préparer ces séquences avec eux. J’ai également développé des scénarios pédagogiques communs avec les collègues dont je partage le domaine d’enseignement. Ce n’est que du plaisir, et un sentiment très fort d’en savoir plus après qu’avant. D’être plus performante dans mon cours, grâce à l’autre. Et je sais que ce sentiment est partagé.

Pour que l’autonomie et la souveraineté du prof devant ses contenus et ses étudiants ne se transforme pas en solitude, pour que l’adoption de nouveaux outils, et des Tice en particulier, se fasse naturellement, je ne vois pas de meilleur dispositif que celui de l’apprentissage pair à pair, sur lequel je reviendrai d’ailleurs plus longuement dans un prochain billet.

Et vous, avez-vous déjà essayé ce genre de dispositif ? Qu’en avez-vous tiré ?

J’ai hâte de lire vos témoignages.

Illustration : Horse and Long Man / Jeremy Keith / CC BY 2.0

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Christine Vaufrey

Universités et réseaux sociaux : vive Avignon !

Ce billet s’inscrit dans le cadre de la préparation de la conférence Educpros qui se tiendra jeudi 12 mai, et qui sera consacrée aux stratégies d’investissement des réseaux sociaux par les établissements d’enseignement supérieur.

Connaissez-vous l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse ? Ce n’est pas une “grosse” université, pas un monstre de l’enseignement supérieur, mais c’est un établissement qui a de très bonnes idées, notamment pour se faire connaître tout en se différenciant des établissements similaires.

Cette université donc, a eu l’excellente idée de confier une part importante de sa promotion sur les réseaux sociaux à ses étudiants. Ces derniers ont conçu, joué et réalisé des clips rigolos et néanmoins informatifs que l’on peut voir sur le site Choisir Avignon sur Daily Motion et sur YouTube.

Comme dans les séries américaines, il y a plusieurs saisons de clips. La première, réalisée pour l’année 2009-2010, est à mon sens la plus réussie. On y voit des étudiants, des vrais, et même des vrais gens du Sud, bruns, qui parlent avec les mains. Le quatrième opus de la série m’a franchement fait rire :

Choisir Avignon sur Dailymotion : la bibliothèque universitaire

La saison 2, celle de cette année, est plus intello, plus marquée par l’esthétique publicitaire. Mais on adore quand même ces jeunes qui parlent de leur fac, de ce que les jeunes ont envie de trouver dans une université.

Le site Choisir Avignon n’est pas le site institutionnel de l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse. c’est un site promotionnel, qui s’adresse aux étudiants. La différence entre les pages d’accueil des deux sites est significative.

Site institutionnel :

Site de promotion :

Cette segmentation des publics et des moyens de les atteindre est extrêmement intéressante. Elle n’intègre pas Facebook, et c’est dommage. Facebook est en effet un canal massivement investi par les étudiants, mais sur la page Facebook de l’université d’Avignon, on n’y retrouve pas l’humour décalé des clips et du site promotionnel, juste des informations institutionnelles descendantes, qui génèrent quelques “j’aime” mais bien peu de commentaires et encore moins de discussions.

Malgré tout, il me semble que la stratégie de communication de l’université d’Avignon a réussi à atteindre son public principal, celui des étudiants et futurs étudiants, les premiers devant se reconnaître dans les produits conçus par des gens qui leur ressemblent, et les second pouvant, enfin, se faire une idée de l’ambiance d’une université  à travers les clips qui sont plus proches (dans l’esprit) de la réalité que lors des journées portes ouvertes ou en visitant un site institutionnel.

L’université d’Avignon va plus loin que bien d’autres établissements d’enseignement supérieur qui certes, changent progressivement de ton et de sujets pour se rapprocher de leurs étudiants et créer un sentiment d’appartenance sur les réseaux sociaux, mais ne vont pas jusqu’à confier la caméra à ceux qui étudient dans leurs murs. Si vous connaissez d’autres établissements ayant engagé une stratégie de communication similaire à celle de l’université d’Avignon, merci de les signaler dans les commentaires de ce billet.

Voir aussi le billet de Brigitte Fournier sur le fim réalisé par le groupe RISE avec les étudiants de ses écoles.

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Christine Vaufrey

Combien d’années faut-il pour apprendre à lire ?

C’est la question que je me pose, de retour du Burundi. Dans ce pays en effet, la durée moyenne de la scolarité est de 2,7 ans, selon le PNUD. Le Burundi est l’un des pays les plus pauvres, économiquement et éducativement si vous me passez ce terme, du monde. Dans le classement mondial selon l’indice de développement humain du PNUD, il arrive même en-dessous de la Guinée-Bissau, pays où j’ai résidé pendant 3 ans et où je pensais avoir vu le pire en termes de non-développement.

On imagine donc que les enfants vont à l’école quand il n’y a vraiment rien à faire dans les champs (90 % de la population vivant de l’agriculture, survivant plutôt, puisque plus de 50 % de la population souffre de malnutrition), que les parents, vivant avec un revenu moyen de 200 dollars par an n’ont pas les moyens d’assurer la scolarité de leurs enfants. Qui, même s’ils ont fréquenté l’école quelques temps, en sortent le plus souvent sans savoir lire, écrire et compter.

Alors oui, combien faut-il d’années pour apprendre à lire ?

J’ai débuté dans le métier de formatrice en donnant des cours d’alphabétisation en France auprès de personnes migrantes. Clairement, 3 ou 6 mois de cours ne permettent pas d’installer de quelconques habitudes de lecture. Il faut à nos enfants au moins 3 années d’école primaire, parfois plus, pour lire couramment, avec des exercices quotidiens.

Est-il possible de retrouver ce temps à l’âge adulte ? Y a t-il des méthodes d’apprentissage plus rapides que celles qui ont cours à l’école primaire ? Rien de ce que j’ai vu en France et ailleurs à ce sujet ne m’a convaincue. La motivation personnelle restant l’unique et puissant moteur de l’apprentissage, qui supporte les efforts pendant de longues années.

Le territoire burundais est trop petit pour ses millions d’agriculteurs. Le développement passera donc par de nombreuses reconversions, dans des métiers à plus forte valeur ajoutée qui soulageront la pression sur la terre. Comment imaginer une reconversion sans passer par la case lecture et écriture ?

Dans de nombreux pays du Sud, des méthodes innovantes d’alphabétisation des adultes ont été testées. Ces dernières années, des expérimentations intéressantes ont été réalisées avec les téléphones mobiles et les SMS. L’Asie est très en pointe de ce côté, et l’Afrique s’y met à son tour. On a en effet plus facilement un téléphone cellulaire dans sa poche qu’un centre d’alphabétisation dans son quartier. Mais j’imagine que pour engager l’apprentissage par le biais de cet outil, il faut au moins des bases en lecture. Comment les acquérir ? Et comment ensuite mesurer la progression ?

Il est déconcertant de se promener dans Bujumbura, la capitale du Burundi, d’y voir tous ces panneaux publicitaires couverts de slogans et de savoir que la majorité des gens qui passent devant ne peuvent les lire.

Mais le Burundi compte aussi des personnes extrêmement bien formées dans sa population. J’ai eu la chance, je dirais même l’honneur, de travailler la semaine passée avec un groupe de 20 travailleurs de santé (médecins, psychologues, médiateurs de santé) fortement investis dans la prise en charge des personnes séropositives. Jamais je n’avais vu un tel engagement dans la formation. Travaillant pourtant depuis de nombreuses années dans le domaine de la formation des adultes, j’ai redécouvert cette fois encore la valeur des apprentissages de base, qui ouvrent la voie à tous les savoirs, toutes les compétences.

Accepter l’analphabétisme, c’est claquer la porte d’une vie digne au nez de centaines de millions de personnes qui évoluent dans des univers lettrés sans pouvoir y prendre leur part.

Au Burundi, le samedi matin, tous les habitants ont l’obligation de participer à des travaux collectifs d’intérêt général. Je ne sais pas si l’alphabétisation fait partie des travaux acceptés dans cette catégorie. Mais ce devrait être la priorité entre toutes.

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Christine Vaufrey

Internet, révélateur photographique

L’artiste suisse Corinne Vionnet a assemblé des centaines de photos prises par dans les hauts-lieux du tourisme mondial : l’Alhambra de Grenade, la place Tienanmen, le Taj Mahal, les pyramides de Gizeh, etc. Le résultat est assez étonnant. La photo finale de chaque lieu est un peu floue, mais à peine. Preuve que non seulement nous photographions tous la même chose, mais aussi de la même façon.

Je pars demain au Burundi, pour animer une session de formation de formateurs. Ne connaissant rien de ce pays, je cherche des photos sur Flickr. Et je me dis que décidément, nous prenons tous les mêmes photos. des paysages embrumés, blanchis par la lumière crue de l’équateur, cadrés très larges; beaucoup d’enfants, en groupes ou isolés; les inévitables photos humanitaires (ONGs et US Army, cette dernière admirablement Flickr pour adoucir son image); de l’adobe, des vélos, des gens qui transportent des choses bien trop grandes pour leur petite silhouette. Ces photos du Burundi ressemblent à toutes celles que les Blancs prennent en Afrique.

L’apparition du numérique a t-elle changé la photo amateur ? Autrefois, lorsque nous payions chaque tirage, prenions-nous moins de photos mais meilleures ?

Les sites de dépôt et de partage de photos ont-ils eux aussi une influence sur nos pratiques photographiques ? Ils montrent surtout que nous manquons d’imagination… même quand nous croyons en avoir.

Internet agit comme un révélateur photographique, non pour laisser apparaître le cliché unique, mais une multitude de clichés comparables. Cela rend modeste.

Je ne suis pas du tout sûre de faire mieux, ou au moins autrement. Je vous pourtant une véritable passion à la pratique photographique et il m’arrive de ne pas être mécontente de mes clichés.  Vus par les yeux des autres, ils doivent être très communs.

Mais j’ai quand même trouvé quelques photos qui m’aident à construire “mon” Burundi : ici, et surtout . Qui ont stimulé l’envie d’aller y voir de plus près.

A bientôt !

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Christine Vaufrey

Montrer ce que l’on sait faire

Internet est un miroir déformant, notamment pour le domaine de l’éducation.

De par mon activité éditoriale pour Thot Cursus, je suis attentivement les nouvelles en ligne relatives à l’éducation, par le biais des lettres d’information, des réseaux sociaux et des sites eux-mêmes, qu’ils soient institutionnels ou personnels. Or, pour ce qui est de l’enseignement supérieur, je constate qu’en-dehors des sites institutionnels des écoles et universités françaises qui sont essentiellement des sites vitrines, la majorité des contributions traitent de ce que ce secteur d’activité n’a pas, plutôt que de ce qu’il produit. Autrement dit, les acteurs éducatifs dans leur grande majorité préfèrent se plaindre (du manque de moyens, des défauts du numérique, des errances des politiques…) plutôt que valoriser ce qu’ils savent faire. Certains comptes sur Facebook par exemple sont de longues litanies de messages et de commentaires négatifs, qui contribuent certainement à l’ambiance dépressive qui caractérise les débats actuels sur l’éducation.

Certes, tout n’est pas rose dans le domaine éducatif en France aujourd’hui. C’est d’ailleurs le cas à peu près partout, et il n’est que de consulter la presse américaine en ligne pour constater que les débats et accusations y sont encore plus virulents que chez nous, la question éducative étant d’ailleurs beaucoup plus largement traitée dans la grande presse généraliste qu’en France.

Mais sur les sites d’enseignants, d’universités et d’écoles nord-américaines, tout comme sur leurs pages dans les médias sociaux, le ton change radicalement. Tout n’est que congratulations, félicitations, témoignages laudateurs d’étudiants et de partenaires qui vantent les mérites de telle ou telle institution.

Cette propension à valoriser, jusqu’à l’excès, ses propres réalisations est un trait caractéristique des Américains, qui cultivent l’estime d’eux-mêmes depuis leur plus tendre enfance. On peut s’en moquer, mais on peut aussi laisser tomber ses idées reçues et réfléchir deux minutes à l’intérêt de changer de discours, pour passer de la plainte à la célébration de ses propres savoir-faire.

Un exemple venu du monde du développement

J’ai une amie qui a créé une ONG à Ouagadougou (Burkina-Faso) et qui a décidé de modifier sa stratégie d’approche des bailleurs : “Plutôt que d’insister sur tout ce qui nous manque et essayer d’attendrir les financeurs, je vais désormais faire comme les Américains (ce sont ses propres mots) et valoriser nos réussites. Il y va de notre fierté et de notre crédibilité“, me disait-elle lors d’un de nos récents échanges. Car, en effet, qui aurait envie de financer une organisation existant depuis plus de dix ans et qui insisterait sur ses échecs plus que sur ses réussites, laissant alors entendre que les sommes reçues depuis toutes ces années, les projets menés, les personnes impliquées, n’ont finalement servi à rien ou à pas grand’chose ? Qui a si peu d’estime de soi qu’il s’accroche à sa position de victime perpétuelle et demande de l’aide jusqu’à la fin de ses jours, tout en osant affirmer être l’acteur incontournable du changement et du progrès ? Passé le premier réflexe de compassion, donneriez-vous de l’argent de manière régulière à une organisation qui vous serine à longueur d’année que ce n’est pas assez, que le contexte a changé et qu’il faut, encore et encore, mettre la main à la poche ? Ne seriez-vous pas tenté de vous poser cette question simple : “Mais que font-ils de l’argent ?”

En éducation aussi, il se passe des choses formidables

Je ne ferai pas de comparaison mécanique entre le secteur du développement et celui de l’éducation. Cet exemple n’a pour but que de souligner la nécessité de valoriser les savoir-faire et les réalisations effectives, sans craindre de de perdre les soutiens acquis.

Car elles existent, ces excellentes réalisations éducatives, notamment dans le domaine de l’utilisation des outils numériques et du métissage des modalités d’enseignement et d’apprentissage.

L’agence de promotion du FLE m’avait invitée à participer voici quelques jours au cinquième forum pédagogique des centres de FLE (FLE = français langue étrangère). Près de 100 responsables de centres, responsables de départements, responsables pédagogiques et enseignants se sont donc retrouvés à l’Alliance française de Paris Ile de France pour échanger sur la place de l’enseignant dans les dispositifs de formation à distance. Et là, je dois dire qu’il y avait de quoi se réjouir, car de magnifiques réalisations nous ont été présentées. Alix Creuzé, de l’Institut français de Madrid (Ministère des Affaires étrangères) a notamment présenté le dispositif Vivre en Aquitaine et les cours à distance de l’Institut. Elle a signalé que ces réalisations de haut niveau se finançaient à hauteur de 90 ou 100 % ! Incroyable, quelqu’un qui montre l’excellence du travail de toute une équipe et qui, en plus, ne demande pas d’argent ! Martine Eisenbeis, de l’Université Lille 3, a elle aussi présenté les plateformes d’apprentissage ouvertes aux étudiants étrangers conçues et animées par son université, telles que L’Auberge (préparation au séjour en France), Actu-FLE (travail linguistique sur documents authentiques en cours de séjour) ou Cap-Univ (préparation linguistique pour suivre des cours à l’université). Dans la salle se trouvait aussi Estelle Dutto, chef de projet FLE à l’INP de Grenoble, institution qui a participé à la création l’excellente plateforme Filipé qui prépare les étudiants étrangers à suivre des cours dans le domaine des sciences et techniques.

Même si vous n’êtes pas spécialiste du FLE, courez voir ces plateformes, qui sont évidemment ouvertes. N’hésitez pas non plus à regarder les diaporamas des différentes interventions de ce forum, mis en ligne sur Le cartable connecté par Martine Dubreucq qui avait organisé cette manifestation.

En quittant le Forum, samedi vers 12.30, je me disais qu’il fallait décidément que les institutions éducatives apprennent à mieux valoriser leurs résussites sur la toile. Par exemple, tout module de formation à distance devrait être accompagné d’un module de démonstration ouvert à tous. Les enseignants devraient tenir un blog collectif professionnel, où ils rendraient compte de leurs activités (démarche très fréquente outre-Atlantique). Nombre de productions devraient également être placées sous licence Creative Commons, de manière à en faciliter la diffusion, la réutilisation et même, soyons fous, la transformation ! Certains ont bien compris que c’est en donnant que l’on reçoit; que la posture défensive, qui exprime la crainte de se voir “pillé” n’aboutit qu’à s’enfoncer dans les profondeurs obscures du web, encombrées de produits parfois magnifiques qui meurent de n’être jamais visités.

Osons montrer ce que nous savons faire. Et n’hésitez pas à me faire mentir et à me signaler tous les superbes produits d’apprentissage accessibles en ligne que je ne connais pas !