Après un arrêt en Wallonie et un autre au Vietnam, il est temps de les mettre face à face. Deux systèmes qui, contrairement au nôtre, regardent au-delà de l’école. Mais qui, pour y parvenir, prennent des chemins exactement inverses. Que nous apprend ce contraste, avant que nous ne rentrions, au prochain post, interroger la France ?
Post 4/5 de la série « L’orientation vue de deux ailleurs ».
Même direction, tout le reste opposé
Reprenons les trois questions qui servent de fil à cette série : vers quoi oriente-t-on, qui a le droit d’orienter, et comment[1]. Appliquées à la Wallonie et au Vietnam, elles donnent, à chaque fois, deux réponses contraires. Ce qui rapproche ces deux pays, et les distingue nettement de la France, tient en une phrase : chez eux, l’orientation vise franchement le monde du travail, non le seul parcours d’études. Mais dès qu’on entre dans le détail, la ressemblance se défait.
Sur la cible d’abord. Le Forem, dont je décrivais le lancement d’Orientascan au deuxième post[2], vise l’emploi, c’est-à-dire une place sur le marché du travail, en aval de toute qualification. Le Vietnam, lui, vise le métier, cet objet qui reste adossé à une compétence et à une formation[3]. Dans le gradient que je proposais en ouverture, allant de la scolarité vers l’emploi, les deux ne se tiennent pas au même endroit : le Vietnam se place un cran plus près de l’école, du côté du métier, quand la Wallonie se tient tout au bout, du côté de l’emploi.
Sur la méthode ensuite. La Wallonie oriente par un service, un accompagnement qui prend l’usager à la sortie du système scolaire et l’aide à trouver sa voie, à la manière d’un GPS qui recalcule l’itinéraire. Le Vietnam oriente par le curriculum, une éducation à l’orientation tissée dans la scolarité elle-même, par l’expérience et le projet, depuis l’enfance. L’un agit en aval, l’autre en amont. L’un accompagne une transition, l’autre façonne un parcours.
Sur l’acteur enfin, et c’est le plus frappant. En Wallonie, deux mondes coexistent : l’école, avec ses centres PMS relevant de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et l’emploi, avec le Forem relevant de la Région wallonne. L’orientation vers le travail y est confiée à un opérateur distinct de l’école. Au Vietnam, il n’y a pas cette dualité : c’est l’école elle-même, pilotée par l’État, qui prend en charge l’orientation vers le métier. Un seul acteur, mais qui absorbe la fonction que la Wallonie, elle, externalise.
Le tableau suivant résume ces écarts, en gardant la France en repère, puisque c’est vers elle que tout ce détour nous ramènera.
| Les trois questions | Wallonie (le Forem) | Vietnam | France |
| Vers quoi ? (la cible) | l’emploi | le métier | la scolarité, puis la formation |
| Qui oriente ? (l’acteur) | deux mondes séparés : l’école (PMS) et l’emploi (Forem) | l’école-État, seule mais tournée vers le métier | l’Éducation nationale, presque seule |
| Comment ? (la méthode) | par un service qui accompagne, à la sortie | par le curriculum et l’expérience, de l’intérieur | par paliers et décisions couperets |
| Rapport au marché | assumé, confié à un opérateur dédié | intériorisé par l’école elle-même | tenu à distance |
Les trois questions de la série, appliquées aux trois systèmes.
Le dehors et le dedans
Si l’on veut ramener ce contraste à une image, je proposerais celle-ci : la Wallonie oriente vers le travail par le dehors, le Vietnam par le dedans. C’est une même volonté, sortir l’orientation du seul horizon scolaire, mais poursuivie par deux portes opposées.
La Wallonie garde l’école dans son rôle, celui de conduire des études, et confie à un autre, le service public de l’emploi, le soin d’orienter vers le marché. La frontière entre l’école et le travail est maintenue, mais un pont la franchit, et ce pont a un nom, le Forem, qui va jusqu’à entrer dans les établissements pour y parler des métiers. C’est un modèle de division du travail institutionnel : à chacun sa maison, avec des passerelles.
Le Vietnam, à l’inverse, abolit la frontière. Il ne crée pas d’opérateur d’emploi à côté de l’école ; il charge l’école elle-même de préparer au travail, en inscrivant l’orientation au programme et en mobilisant tout le curriculum, des STEM à la robotique, vers les métiers d’avenir. Il n’y a plus de pont à construire, parce qu’il n’y a plus deux rives. C’est un modèle d’intégration, où l’orientation vers le travail devient une dimension ordinaire de la scolarité.
On pourrait croire que ces deux modèles s’excluent, et qu’il faut choisir. Or ils partagent une intuition que la France, précisément, refuse : l’idée que l’orientation ne peut pas rester enfermée dans la logique scolaire, qu’elle doit, d’une manière ou d’une autre, faire entrer le monde du travail dans le parcours du jeune. Le dehors et le dedans sont deux réponses à une même question, celle que nous, nous ne posons guère.
Le point commun qui dérange
Il reste, entre ces deux systèmes opposés, une ressemblance plus profonde, et plus gênante, que je gardais pour la fin. Dans les deux cas, l’orientation finit par épouser les besoins de l’économie. Le GPS wallon conduit volontiers vers les métiers en pénurie de main-d’œuvre ; le curriculum vietnamien est ordonné aux secteurs jugés stratégiques et à la planification nationale. Que l’on oriente par le dehors ou par le dedans, la boussole pointe, au bout du compte, vers ce dont le marché du travail a besoin.
Ce constat mérite d’être formulé sans naïveté ni procès. Il n’est pas absurde d’orienter les jeunes vers des débouchés qui existent, et l’on comprend qu’un service de l’emploi comme un État soucieux de son développement s’en préoccupent. Mais il faut voir ce que cette logique fait à l’orientation. Elle la transforme, insensiblement, en instrument d’ajustement de la main-d’œuvre. La question que je posais à propos du Vietnam vaut aussi pour la Wallonie, et je la répète parce qu’elle est le cœur du problème : où finit l’orientation de la personne, et où commence la fabrication du travailleur dont on a besoin ?
C’est ici que la France réapparaît, en creux. Car son école-centrisme, que je m’apprête à critiquer au prochain post, a aussi cette vertu paradoxale : en tenant l’orientation à distance du marché, en la logeant dans le seul parcours d’études, elle protège peut-être le jeune des urgences économiques. La cloison française, que la Wallonie rend franchissable et que le Vietnam abolit, n’est pas seulement un archaïsme. Elle est peut-être aussi une protection. Reste à savoir si cette protection ne se paie pas d’une cécité, celle d’une orientation qui, à force d’ignorer le travail, laisse les élèves le découvrir trop tard.
Ce que la comparaison prépare
Je maintiens, ici comme aux posts précédents, que je raisonne sur des indices, des articles de presse et des textes de politique éducative, non sur des réalités vérifiées de terrain. Le contraste que je dessine est un contraste entre des manières de dire et de concevoir l’orientation, et il vaut d’abord par ce qu’il nous fait voir de nous-mêmes.
Or il nous en fait voir beaucoup. La Wallonie et le Vietnam, si opposés dans leurs moyens, s’accordent sur un point que nous refusons : faire entrer le travail dans l’orientation. Ils divergent ensuite sur la porte, le dehors ou le dedans, et sur la cible, l’emploi ou le métier. La France, elle, n’a pas encore vraiment ouvert la porte. Elle oriente dans l’école et vers l’école, et confie cette tâche à l’école presque seule. Est-ce prudence ou retard ? Protection de l’élève ou déni du monde du travail ? C’est la question que le prochain post prendra de front.
En attendant, je vous la retourne. Dans votre pratique, vaut-il mieux une orientation qui fait entrer tôt le monde du travail, au risque de le soumettre au marché, ou une orientation qui l’en protège, au risque de laisser l’élève démuni au moment de choisir ? Entre le dehors, le dedans et la cloison, où vous situez-vous ?
N’hésitez, les commentaires sont possibles.
Bernard Desclaux
Liste des posts précédents
Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/20/hasard-de-veille-wallonie-vietnam-et-notre-orientation/
En Wallonie, l’orientation a deux maisons https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/23/en-wallonie-lorientation-a-deux-maisons/
Au Vietnam, l’orientation est une matière https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/30/au-vietnam-lorientation-est-une-matiere/
Notes
[1] Voir le premier post de cette série, Orienter : vers quoi, et par qui ?, qui pose les trois questions (la cible, l’acteur, la méthode) et le gradient allant de la scolarité à l’emploi, en passant par la formation et le métier.
[2] Voir le deuxième post, En Wallonie, l’orientation a deux maisons, sur le lancement d’Orientascan par le Forem et sur la dualité entre l’école (centres PMS, Fédération Wallonie-Bruxelles) et l’emploi (Forem, Région wallonne).
[3] Voir le troisième post, Au Vietnam, l’orientation est une matière, sur l’inscription de l’orientation au curriculum de 2018 et sur la politique nationale de répartition des élèves.
Les 2 systèmes décrits sont préoccupés de l’insertion. Il me semble que cette question est également présente dans les discours du programme Avenirs en France, notamment avec l’objectif d’une meilleure connaissance des métiers par les collégiens, l’organisation de forums métiers ou autres témoignages de professionnels. Les publications de L’ONISEP, Tchat et autres podcasts présentent tels ou tels métiers. Les notions de métiers en tension et de métiers d’avenir dont également très présente et font l’objet d’événements. Certaines fédérations professionnelles ont construit des partenariats avec l’Education nationale. Donc, on ne peut pas dire de mon point de vue que l’insertion soit absente du système français, ni du reste la préoccupation adequationniste. En revanche, ce qui est absent dans l’enseignement secondaire c’est un véritable curriculum, et ce contrairement à l’enseignement supérieur. On pourrait dire qu’en France, la connaissance des métiers se situe dans l’ordre du bricolage pédagogique. Est ce du côté de l’élève ? On ne peut l’affirmer sans évaluation. Est ce au bénéfice de l’emploi, il faudrait penser le protocole pour le mesurer. Quels indicateurs ? A vrai dire, on ne sait pas trop ce qui se fait… se défait ? Et surtout si les bonnes questions sont posées.
Les liaisons que soulignent Annic Soubaï avec le monde professionnel sont pilotés directement des rectorats ou par les IENIO. J’ai toujours trouvé regrettable qu’il ne s’agisse pas d’actions concernant des « communautés » autour des collèges ou des lycées : Parents, entreprises, associations… Bien sur des établissements organisent des forums des métiers qui sont très souvent des « usines à frustration » Propos d’élèves : « Il n’y avait pas ce que je voulais ». Paroles de professionnels : « Les élèves ne posent pas de questions ou ne sont intéressés que par les salaires ». Paroles de profs : « Beaucoup d’investissement pour pas grand chose; une sortie de loisirs ». J’ai connu par contre de vraies expériences pédagogiques mais qui demandait un investissement très important notamment des CIO du secteur qui préparaient toute l’année avec des enseignants un évènement intégré à de nombreuses séquences pédagogiques. Les CIO étaient majeurs pour soutenir l’investissement de tous les acteurs et donner un vrai sens à ce qui était en fait un programme d’éducation à l’orientation. Bien malheureusement il était difficile de mobiliser les équipes de COP, puis de Psyen sur ces opérations.