Faut-il supprimer l’ENA ?

La question est (redevenue) d’actualité.
Elle entraine dans son sillage nombre de -ismes, dégagisme, populisme, élitisme, alternativement pour les blâmer, les souhaiter ou les regretter.
S’y ajoutent les commentaires politiques alors que, peut-être lassés de débattre, depuis une année, de la covid et des vaccins, les media emboitent allégrement le pas de celles et ceux qui, enjambant les élections régionales et leurs enjeux, sont déjà lancés dans LA campagne électorale, celles des présidentielles.
Sur fond d’une pandémie qui n’en finit pas d’imposer ses lourdes contraintes et de bégaiements d’une campagne de vaccinations dont il est si facile d’oublier l’exceptionnelle complexité comme la non moins exceptionnelle célérité des avancées scientifiques qui la permettent, le temps est aux vives critiques d’ « élites » perçues comme « déconnectées ».
La suppression de l’ENA devient alors un fusible qui détourne(rait) l’attention et met(trait) à distance le rôle des « politiques », en même temps qu’elle signale(rait) l’enjambement de la campagne présidentielle de 2017 vers celle de 2022, au risque d’être vite réduite au rang de « mauvaise mesure populiste ».

Pourtant, les décideurs comme (surtout) les commentateurs gagneraient tant en clarté et en efficacité en cernant la nature de la question, d’abord en comprenant bien que s’il s’agit de remplacer l’ENA par un « Institut du service public » il n’est en rien garanti qu’un changement se sera mis en branle !

L’enjeu est ailleurs. Il est remarquable qu’il soit en fait le même depuis la création de l’ENA, on pourrait dire en dépit de cette création. Déjà, lors de cette création par de Gaulle (et Maurice Thorez ajouterait-on volontiers, malicieusement), le sentiment dominait que les élites avaient failli et qu’il était urgent de leur assurer un autre modèle de formation. Alors comme aujourd’hui, l’ampleur de la crise et l’improvisation qui avait dominé dans les manières de la traiter avaient renforcé la conviction qu’en France, les élites n’étaient pas armées pour de telles épreuves. Maintenant comme dans l’après-guerre, un pays est à rebâtir. Il faut rompre avec les rafistolages.

Depuis le parcours de ce qui a vite été désigné comme une énarchie, constituant une « caste à part », résolument « hors sol », « ignorante du terrain », pour reprendre des formules devenues familières et des comportement particulièrement mis en question lors de l’épisode dit des « gilets jaunes ». Il y a là comme une sorte de nouvelle « étrange défaite », un cruel manque d’efficacité des dispositifs qui assurent la gestion de l’Etat au plus haut niveau.
Le problème c’est que rien ne garantit qu’un tronc commun à treize écoles ou le renforcement d’une filière « Talents » réservée à des étudiants boursiers ou l’obligation de passer cinq (ou six ans) hors du microcosme parisien, « sur le terrain », permettront d’éviter cette fois les contradictions qui n’ont pas été surmontée par l’Ecole créée en 1945.

L’énarchie avait déjà été dénoncée, fermement mais sans guère d’effet, par Jean-Pierre Chevènement qui voyait dans l’ENA la fabrique des « mandarins de la société bourgeoise ». Enarque lui-même (comme ses co-auteurs, usant avec lui du pseudonyme Jacques Mandrin pour la rédaction de leur livre consacré à l’Enarchie en 1967) puis plusieurs fois ministre, Jean-Pierre Chevènement illustre précisément la porosité entre l’Ecole réputée former les hauts fonctionnaires français qui fournissent les cadres qui éclairent puis dirigent l’action d’une part, et les hommes politiques réputés prendre les décisions d’autre part. Cette proximité, cette facilité à passer d’une condition à l’autre, culmine avec la dyarchie actuellement installée au sommet de l’Etat ; au côté d’Emmanuel Macron, énarque, Edouard Philippe, énarque, était premier ministre, Jean Castex, énarque, lui succéda.

Qu’on ne s’y méprenne pourtant pas. Aucun pays raisonnable (ils ne le sont pas tous!) ne peut souhaiter que la médiocrité du recrutement soit privilégiée pour l’accès aux responsabilités politiques, sociales ou économiques ! Ni, normalement, qu’un tel accès résulte d’un tirage au sort.
Pourtant, même si la place des experts techniques et de leurs méthodes doit demeurer centrale dans l’aide à la décision, il n’est pas assuré pour autant qu’il doive en être de même pour la prise des décisions. La gestion de la démocratie est à ce prix ! Prendre des décisions est une chose, faire partager et accepter leur application en est une autre qui obéit à d’autres contraintes, ainsi, la question de l’acceptabilité des vaccins et celle de leur acceptation in fine relève de ces contraintes et contradictions !

Marc Bloch, à propos de ce qu’il avait défini comme une « étrange défaite », insistait sur la place des élites et sur leur formation. Il évoquait deux aspects essentiels quant aux approches souhaitables. Venait d’abord l’idée de « favoriser, par des bourses, l’accès de tous aux fonctions administratives et en confier la préparation aux universités, selon le large système de culture générale qui fait la force du Civil Service britannique ». Cette première salve de recommandations est intéressante : des bourses c’est à dire des financements, plutôt qu’une « filière distincte » avec ce que cela porte de marque de différence et de risque de dérive, mais aussi une préparation partagée avec les universités pour permettre l’accès à un « large système de culture générale ». Naturellement ceci n’est peut-être plus aussi simple avec les formations universitaires actuelles, volontiers ciblées sur les « compétences » plus que sur les savoirs ! Signe que la réflexion sur les formations doit être générale au sein du système et non réservée à certains des rouages.
L’autre axe dont Marc Bloch voudrait encourager la mise en place, part de cette idée que « le pays souffre si les instruments du pouvoir sont hostiles à l’esprit même des institutions publiques Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecœur. » Ces remarques reprennent l’idée de la nécessité de mixité sociale mais surtout d’une mixité culturelle respectueuse des valeurs de la démocratie (si, naturellement, est bien maintenue l’idée que ces hauts fonctionnaires sont là pour faire prospérer en même temps la démocratie et les citoyens). On pourrait se rappeler que l’ENA a l’origine avait été créée pour dépasser un « recrutement de base presque exclusivement corporatif ». Par ailleurs, il est aujourd’hui difficile de ne pas encourager la réflexion sur ce qui arrive au « modèle Sciences Po », ne serait-ce que parce qu’une part non négligeable des élèves de l’ENA a débuté par un cursus dans les IEP. Les tensions idéologiques qui y sont aujourd’hui manifestes, ne peuvent être sans effet sur les futurs hauts fonctionnaires comme ils le sont dans les universités et les Ecoles que l’on dit « grandes », il importe de s’assurer que les hauts fonctionnaires (et pas seulement les « hauts ») ne soient pas « hostiles à l’esprit même des institutions publiques ».

Voilà un débat important qui dépasse la réforme de l’ENA et la prolonge vers la préparation de l’avenir du pays. Le président Macron semble ne pas s’y tromper lorsqu’à la fois il évoque la nécessité de « construire un partenariat fort avec les universités » et propose d’envisager l’hypothèse d’un renoncement à l’addiction française à un système de concours qui détermine à vie la position que l’on occupe dans la société. Il s’agirait d’évolutions majeures.
En France, il est urgent de redonner de la confiance et, notamment, redonner de la confiance dans les élites, c’est ça aussi la lutte contre le populisme !

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

Filed under Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *