La base Fresq des Formation Reconnues de l’Enseignement Supérieur de Qualité est désormais opérationnelle. Les prochains mois vont être consacrés à son interconnexion avec le reste de l’éco-système-d’information de pilotage de l’offre de formation. Cette nouvelle base porte un grand espoir de simplification et de meilleure connaissance des formations supérieures… Mais aussi quelques inquiétudes, notamment en ce qui concerne son utilisation pour le pilotage.
Jusqu’à présent, la connaissance de l’offre de formation au niveau central se limite à l’alimentation de la base SISE (Système d’Information sur le Suivi des Étudiants), à Parcoursup et plus récemment MonMaster, ainsi que le RNCP. Ces bases fournissent déjà beaucoup d’informations, mais sont centrées sur les étudiants et leurs admissions, et manquent de précision sur l’offre de formation en tant que telle. De plus, leur alimentation nécessite la plupart du temps des interventions manuelles qui peuvent être particulièrement chronophages et sources d’erreurs.
Le principe de Fresq permet de faire face à la fragmentation des systèmes d’information (SI) dans le supérieur : chaque établissement étant libre de développer sont propre SI, les informations sur l’offre de formation sont modélisées et stockées de différentes façons, ce qui limite les possibilités de centraliser le tout pour en avoir une vision globale.

Fresq propose donc de centraliser et d’homogénéiser toutes les informations sur « l ‘offre de formations reconnues par le MESR » (soulignage d’origine), en aspirant les données depuis les SI locaux, pour ensuite les redistribuer aux SI du MESR.
Même si cela y ressemble, Fresq est donc bien plus qu’un simple catalogue de formation : elle collecte et stocke suffisamment d’informations pour permettre un pilotage globale de l’offre de formation nationale.

Des espoirs de simplification, de fiabilité et de transparence.
En proposant un portail unifié pour déclarer l’offre de formation, Fresq permet aux établissement de déclarer en une seule fois les informations le concernant, plutôt que de resaisir les informations dans différents système comme SISE, Parcoursup, et MonMaster, mais aussi le RNCP. Ce principe du « dites le nous une fois » est donc un gain de temps et de fiabilité des données.

La base étant au format JSON et un export en CSV étant possible, Fresq représente aussi un énorme espoir de transparence, avec une publication de l’offre de formation complète du MESR, allant jusqu’au parcours (le niveau de précision en dessous de la mention et du niveau, par exemple Niveau Licence, Mention Droit, Parcours Droit public) et pour toutes les années (et pas seulement la première année comme pour Parcoursup et MonMaster).
Si cette publication allait jusqu’aux données ouvertes, la France serait sans doute très en avance sur les autres pays du monde.
Des inquiétudes dans le pilotage.
Mais l’objectif de simplification, de fiabilisation et de transparence des données n’est pas le seul : Fresq porte aussi un objectif de pilotage de l’offre de formation, qui est beaucoup plus inquiétant. L’articulation avec la « GPEC de la nation » et les « COMP » est explicite.

La « GPEC » (Gestion Prévisionnelle des Emplois et Compétences – aussi GEPP – Gestion des Emplois et des Parcours Professionnels) est une approche gestionnaire visant à s’assurer qu’une entreprise dispose bien de toutes les compétences dont elle a besoin. M. Macron a exprimé l’ambition de concevoir une « GPEC de la nation », qu’il lie intimement à l’enseignement supérieur et notamment aux moyens accordés aux universités.
C’est là qu’interviennent les COMP (Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performances), qui fixent des objectifs aux établissements, et conditionnent des moyens à leur atteinte. C’est le nouveau modèle d’allocation des moyens, pour l’instant limité à des budgets anecdotiques, mais que l’État souhait généraliser. Il faut noter que la France est le seul pays avec le Luxembourg à ne pas disposer de modèle d’allocation des moyens.
Que Fresq se positionne entre la GPEC et les COMP peut paraître rationnel, mais l’efficacité de ce système suppose (au moins) deux choses : 1. être capable d’établir une GPEC de la nation ; et 2. que les COMP soient utilisables pour transformer l’offre de formation.
1. Il faut que le gouvernement soit capable d’établir une GPEC de la nation.
La formation d’un jeune à Bac+5 prend 20 ans, monter des formations prend aussi du temps et nécessite des enseignants qui eux-mêmes doivent être formés avant d’être recrutés. Tout cela dépasse de très loin la durée des mandats électoraux, mais aussi sans doute les compétences des gouvernements.
Sans même parler des compétences, on peut en effet douter que le gouvernement de 2005, et même de 2015, ait été en mesure de prédire les emplois nécessaires en 2025. Ensuite, les récents épisodes du nucléaire (d’abord abandonné puis mis en priorité) et de l’apprentissage (dopé à l’argent public pendant 3 ans avant d’être face à une quasi-faillite) montrent que les dirigeants peuvent être trop inconstants pour les besoins de la nation en matière d’enseignement.
Un choix politique plus profond qu’il n’y parait.
Surtout, une GPEC de la nation n’est pas une opération technique, ni même simplement économique, mais en réalité un acte hautement politique : décider des métiers et travailleurs dont la nation aura besoin implique de décider de la société que nous voulons demain. Et cette décision s’inscrit dans un équilibre des pouvoirs entre le gouvernement, les enseignants, les étudiants.
En prétendant contrôler et prédire de façon centrale les besoins de la nation, le gouvernement retire un peu de pouvoir aux formations de s’auto-définir, et un peu de pouvoir aux étudiants de s’auto-orienter en fonction de leurs propres désirs. Il n’est donc pas du tout certain que cette centralisation soit souhaitable. C’est un choix politique, de société, plus profond qu’il n’y parait.
2. Il faut que les COMP soient utilisables pour transformer l’offre de formation.
Supposons maintenant qu’on dispose d’une vraie GPEC de la nation, donc qu’on sache exactement combien de travailleurs il va nous falloir dans chaque métier dans 10 ans. Peut-on utiliser les COMP pour adapter l’offre de formation ?
Le gouvernement compte utiliser l’outil Quadrants, qui positionne toutes formations en fonction de leur taux de réussite et de leur taux d’insertion professionnelle. L’idée est d’identifier les formations qui « ne mènent pas à l’emploi » et qui « ne font pas réussir les étudiants », pour d’abord encourager les étudiants à s’en détourner en publiant ces indicateurs dans Parcoursup et MonMaster.

Ensuite, inclure les taux de réussite et d’insertion professionnelle dans les COMP permettra d’encourager les établissements à fermer ces formations, au risque de conduire à la diminution de leur budget. En clair : l’État prétend être en mesure d’identifier les formations utiles à la nation, et s’apprête à utiliser cette information pour moduler les moyens des universités, donc ne financer que ce qui est « utile » l’après lui.
D’abord, il faut noter que « utile » ne veut dire ici que « utile à l’emploi ». Une pure approche adéquationniste, qui fait l’impasse sur de nombreux autres services que peut rendre l’enseignement supérieur aux étudiants et à la société. Mais surtout, deux obstacles ruinent cette approche : les détails techniques sur la définition et la qualité des données ; le problème fondamental de la loi de Goodhart.
La définition et la qualité des données
Le premier obstacle est la définition et la qualité des données. Si ces deux choses là ne sont pas claires, alors nous allons avoir du « garbage in – garbage out », c’est-à-dire que de mauvaises données conduiront à de mauvaises décisions.
Or, aussi bien l’insertion que la réussite, sont très difficiles (impossibles ?) à définir et à mesurer. L’analyse des données d’InserSup le montre :
- on mesure beaucoup moins la qualité de la formation que l’état de l’emploi : la moindre crise impacte bien plus les taux d’insertion et de réussite que toutes les réformes ;
- les questions soulevées sont bien souvent politiques : faut-il fermer les formations d’informatique en Lorraine, qui présentent les pire taux d’emploi salarié en France, puisque la moitié des diplômés vont travailler au Luxembourg ? La question est diplomatique plus qu’économique.
- et des détails subtils peuvent changer des indicateurs du tout au tout : un taux d’emploi sera très différent selon qu’on le prend 3 ou 36 mois, en salarié ou non, en stable ou non, en cadre ou non, en le calculant sur les admis, les diplômés ou les diplômés actifs, etc.
On le voit sur ces exemples, entre la théorie d’un Fresq faisant un lien quasi-mécanique entre la GPEC et les COMP, et la mise en pratique de décisions de pilotage pertinentes, il y a un monde difficile à franchir, peut-être même infranchissable.
La loi de Goodhart
Le second obstacle est beaucoup plus fondamental. La loi de Goodhart nous dit qu’une mesure cesse d’être une bonne mesure lorsqu’elle devient un objectif. Si on transforme les taux d’insertion et de réussite en objectifs, alors on risque de ne pas obtenir la montée que l’on cherche à obtenir en qualité et en adéquation entre formation et emploi.
Au contraire, on risque d’avoir de nombreux effets pervers. Par exemple, le meilleur moyen d’augmenter les taux d’insertion est de diminuer le nombre d’admis et de diplômés, si possible jusqu’à une pénurie de candidats pour les employeurs (seule garantie que tous les diplômés soient embauchés). Mais surtout, « la capacité de la formation à faire réussir ses étudiants » (gras d’origine) est indissociable de l’abaissement des exigences pour la diplomation.
Cette politique de pilotage de l’offre de formation pourrait donc tout à fait conduire à ce que nous observons dans le secondaire : une augmentation artificielle de la réussite des étudiants au détriment de ce qu’ils apprennent.

Plus fondamentalement, une formation ne devrait jamais « faire réussir », car cela déresponsabilise les étudiants et les prive de leur propre réussite, mais seulement permettre aux étudiants de réussir, tout en leur laissant la responsabilité et le succès.
La grande question du périmètre des formations.
Enfin, se pose la grande question du périmètre des formations dans le scope de Fresq. Comme le souligne la présentation sur Fresq, l’outil est limité aux formations reconnues par le MESR. Son extension aux formations privées est un enjeu national. Si elle n’est pas effective, alors les familles disposeront d’informations de deux natures très différentes : une information mesurée et vérifiée pour les formations publiques, et une information déclarative et non contrôlée pour les formations privées. L’avantage au privé pour choisir la définition qui l’arrange, voire truquer ses chiffres, serait alors énorme.
Les formations publiques seraient alors plongées dans une compétition (encore plus) déloyale avec les acteurs privés, contraintes comme certaines universités le font déjà à communiquer sur l’absence de pertinence des données officielles sur les formations. Tout le monde y perdrait. L’extension de Fresq et Quadrants à la totalité des formations, particulièrement celles touchant de l’argent public (y compris au travers de l’alternance et des aides en nature des collectivités territoriales) n’est pas une option ou une perspective : c’est un prérequis.
Conclusion : le meilleur n’est pas à exclure.
Lorsqu’on additionne les problèmes dans les données, le problème fondamental soulevé par la loi de Goodhart, et celui du périmètre des formations, il ne reste que des inquiétudes quant à l’utilisation de Fresq pour le pilotage de l’offre de formation. L’espoir que cet outil serve à réguler une offre privée prédatrice désormais hors de contrôle est très mince : c’est un outil du MESR, et non pas du Ministère du travail, qui est la source du développement du secteur privé.
Il n’est cependant pas à exclure que les pilotes se heurtent très rapidement au mur de la réalité, et n’arrivent pas à concevoir de décision de pilotage sensé. L’initiative rejoindrait alors dans l’oubli les précédentes tentatives d’inclure de la « performance » dans l’allocation des moyens (SYMPA et SYMPA 2, dont le P est pour Performance, n’ont jamais été mis en production, pour des raisons très similaires).
Alors, il ne resterait rapidement de Fresq que le meilleur : un formidable outil de simplification et de transparence, permettant aux établissements de gagner du temps et aux citoyens d’y voir plus clair.
Quoi qu’il en soit, nous allons très rapidement le savoir.

Merci pour cet état de l’art et ces réflexions très pertinentes
Avec plaisir. Merci pour votre message 🙂