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Deux rapports et un enterrement : faut-il enterrer le public gratuit ou le privé lucratif ?

Ces dernières semaines, deux rapports ont été publiés : celui du MESR sur les Assises du financement des universités, qui ouvre des débats, et celui de l’IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif. Ces publications concomitantes dressent un portrait essentiel du moment que nous traversons, et qui semble de plus en plus destiné à aboutir à un enterrement : celui de l’enseignement supérieur public gratuit ou celui de l’enseignement supérieur privé lucratif.

« Dépasser la croyance en l’existence d’une martingale ».

Du côté de l’enseignement supérieur public gratuit, les rapporteurs des Assises du financement des universités estiment qu’il faut « Dépasser la croyance en l’existence d’une martingale de ressources qui résoudrait d’un seul coup l’ensemble des difficultés qui pèsent sur le modèle de financement des universités ». Ils en déduisent qu’il faut développer les ressources tout azimut : d’une part dans des directions déjà explorées sans succès, d’autre part dans une direction dont on peut douter de la soutenabilité, l’augmentation des frais d’inscription.

Du côté de l’enseignement supérieur privé lucratif, les inspecteurs IGAS-IGESR continuent de montrer, avec l’OFCE, l’Assemblée Nationale et le Sénat, l’existence d’une martingale de ressources publiques, pouvant aller jusqu’à 90 % des ressources des écoles. Ce généreux financement, distribué sans cahier des charges ni contrôle, a contribué à une croissance insoutenable du secteur, qui est maintenant au bord de l’explosion.

L’hypothèse d’un enterrement inévitable.

Les pouvoirs publics ont organisé une modification de l’équilibre entre formations publiques et privées, et entre formation initiale et apprentissage. Jusqu’à présent, cette modification s’est faite en même temps que la croissance du nombre d’étudiants et que la croissance des financements publics, limitant les dégâts sur les formations publiques et initiales, et créant une situation extrêmement favorable au privé lucratif.

Malgré cela, le privé lucratif n’a pas réussi à démontrer que son modèle économique était soutenable.

Cette période faste semble en plus révolue, et nous amorçons maintenant une phase de décroissance du nombre d’étudiants et de décroissance des financements publics. L’ampleur et la durée de ces décroissances ne sont pas encore connues, pas plus que leurs conséquences. Après la baisse, pratiquement symbolique, du financement de l’apprentissage, on observe déjà un repli sur le sol français, avec des fermetures de formations et d’écoles, ainsi qu’une expansion à l’étranger, en particulier sur les sols africains.

Pourtant, nous n’avons encore fait ni régulation, ni contrôle global sérieux, les familles ne se sont pas détournées du privé lucratif malgré sa baisse de réputation, et les investisseurs n’ont pas encore retiré leur investissement. Une seule de ces actions serait déjà apocalyptique pour le privé lucratif. Toutes pourraient bien arriver en même temps.

Nous avons donc un nouvel équilibre, avec d’un côté un secteur public solide mais budgétairement asphyxié, d’un autre côté un secteur privé lucratif fragile mais dopé d’argent public, et en face une chute inévitable du nombre d’étudiants et sans doute des financements publics. L’équilibre instauré à partir de 2018 risque ainsi ne pas être soutenable. Nous serions alors face à un choix : sauver l’enseignement supérieur public gratuit , ou au contraire le privé lucratif.

Sauver l’enseignement supérieur public gratuit en prenant au sérieux « Ce n’est pas le statut qui compte, ni le modèle économique. La seule frontière qui compte est celle de la qualité ».

Le secteur public gratuit fait face à deux problèmes principaux : la pénurie de financement public et la future pénurie d’étudiants. Enterrer l’enseignement supérieur privé lucratif permettrait de résoudre ces deux problèmes, en libérant du financement public et en réduisant la concurrence pour inscrire les étudiants. Obtenir cet enterrement est sans doute très simple : il suffit de prendre au sérieux le principe « Ce n’est pas le statut qui compte, ni le modèle économique. La seule frontière qui compte est celle de la qualité. ».

Mesure 1 : Uniformiser le standard de qualité, pour supprimer le double standard qui biaise le marché et détruit l’équité face aux financements publics.

Ce principe n’est aujourd’hui pas pris au sérieux, puisqu’il existe un double standard de qualité : standard du MESR pour certains (Hcéres), et standard du Ministère du Travail pour d’autres (Qualiopi). En plus de la confusion dans l’esprit des familles, qui biaise le marché et crée des opportunités d’arnaque, ce double standard crée une inégalité flagrante pour accéder aux financements publics. Supprimer ce double standard est donc une mesure indispensable à tous points de vue.

Concrètement, il suffit d’un amendement très simple : supprimer « ou de la certification mentionnée à l’article L. 6316‑1‑2 du présent code » du 3° de l’Article 5 de la Loi Baptiste. Ce passage permet au secteur privé non régulé d’accéder pleinement aux financements de l’apprentissage sans avoir à satisfaire aux exigences de qualité imposées au secteur public, il est donc contraire au principe énoncé, qui est que pour obtenir les mêmes libertés (de toucher de l’argent public), secteurs public et privé devraient accepter les mêmes responsabilités (de fournir en échange un enseignement de qualité, contrôlé par le Hcéres).

La déflagration, et le gain de qualité et d’argent public, seraient déjà massifs, mais faire compter la frontière demanderait quelques mesures supplémentaires.

Mesure 2 : Faire compter la frontière, pour réserver la dépense publique aux formations de qualité.

Quelques mesures « de bon sens » supplémentaires permettraient de parfaire le dispositif :

  1. non pas une simple majoration de la part employeur pour les formations dont la participation au service public n’est pas reconnue (dispositif dans la version actuelle de la Loi Baptiste), mais une suppression complète des aides publiques ;
  2. l’interdiction pour les collectivités territoriales d’apporter des aides, financières ou matérielles, aux formations dont la qualité n’est pas reconnue ;
  3. l’interdiction de tout lien financier ou administratif entre une formation reconnue et une formation qui ne l’est pas.

Ainsi, contrairement à ce qui est pratiqué aujourd’hui, un groupe privé de formations ne doit pouvoir bénéficier seulement du standard de la formation la moins reconnue du groupe, de façon à ce que l’argent public ne circule plus de façon opaque entre la sphère reconnue pour sa qualité et la sphère lucrative.

Et ainsi atteindre une situation de concurrence saine et loyale.

Avec ces simples dispositions, si certaines écoles privées arrivent à égaler les standards pédagogiques du secteur public tout en dégageant des bénéfices, il n’y aura rien à y redire. Mais il y a fort à parier que bien peu y arriveront : si le secteur privé se livre à un lobbying actif pour continuer à contourner le Hcéres avec Qualiopi+, c’est bien qu’il estime ne pas avoir la capacité à égaler le niveau de qualité imposé aux établissements publics.

Finalement, sauver l’enseignement supérieur public gratuit ne nécessiterait rien ne plus qu’être sérieux avec la dépense publique et la qualité de notre appareil de formation, et c’est ce sérieux qui conduirait à l’enterrement d’une partie sans doute massive de l’enseignement supérieur privé lucratif.

Sauver l’enseignement supérieur privé lucratif.

Sauver l’enseignement supérieur privé lucratif est sans doute beaucoup plus compliqué. Ce secteur fait face à deux problèmes fondamentaux : d’abord la fréquente absence de professionnalisme pédagogique, ensuite l’absence de modèle économique soutenable et compétitif.

Deux problèmes à régler : l’absence de professionnalisme, et l’absence de modèle économique soutenable.

L’absence de professionnalisme se manifeste par des enseignants non formés à l’enseignement, l’absence d’équipe pédagogique, une équipe permanente parfois réduite à un seul personnel de direction à-tout-faire et un turn-over massif, et souvent l’absence de culture pédagogique tout court : pas de maquette, pas de syllabus, pas d’horaires ou de modalités d’évaluation clairement définies, pas de réel conseil de perfectionnement, pas de lien avec la recherche et parfois même pas de lien avec les futurs employeurs, etc.

L’absence de modèle économique soutenable se manifeste d’abord par un besoin constant de prédation, d’une part des étudiants et des apprentissages, d’autre part des écoles réputées à racheter pour exploiter leur réputation tout en diminuant leurs couts pédagogiques. Or, étudiants, apprentissages, écoles rachetables et réputation sont des ressources raréfiés par cette prédation, qui présentent désormais des risques de pénurie.

L’absence de modèle économique soutenable se manifeste ensuite par le besoin d’une quantité énorme d’argent public, le plus souvent sous forme d’aide à l’installation de la part des collectivité territoriales, de prêts bancaires garantis par l’État, et de la martingale de l’alternance : un apprentissage dans le supérieur coute aux alentours de 25k€, et les frais d’inscription en formation initiale coutent entre 8k€ et 25k€, quand une année de Licence ne coute en moyenne que 3,5k€.

Le rapport qualité-prix du privé lucratif ne peut devenir compétitif qu’en dégradant le rapport qualité-prix du public.

De ces deux problèmes, il résulte un rapport qualité-prix extrêmement peu compétitif face aux formations publiques. S’il n’existe pas de levier d’action publique efficace pour améliorer le rapport qualité-prix du privé, il est toujours possible de diminuer le rapport qualité-prix du secteur public, pour rendre le privé plus compétitif relativement.

Mesure 1 : augmenter le prix du secteur public.

La première mesure pourrait être bien sûr d’augmenter le prix des formations : c’est déjà fait dans les écoles d’ingénieur, ça reste à faire à l’université. Plus les formations universitaires seront chères, plus il sera facile pour le privé d’apparaitre bon marché, ou d’augmenter ses propres tarifs. C’est tout l’objet des Assises du financement des universités.

Mesure 2 : dégrader la qualité du secteur public.

La seconde mesure consisterait à continuer d’augmenter les charges des universités pour les empêcher de développer de nouvelles formations sur les secteurs demandés, et les contraindre à se retirer des territoires en fermant leurs antennes, tout en continuant de dégrader la qualité des formations existantes. Pour l’instant, c’est ce qu’on fait.

Un volet pourrait aussi être d’exiger une augmentation des taux de réussite en licence, c’est-à-dire une diminution des exigences qui conduirait à ce que la licence devienne le même objet de moquerie que le bac. Les COMPs et Quadrant permettent exactement ça.

Enfin, cloisonner les licences de la recherche permettrait de supprimer toute spécificité scientifique à ces formations, offrant un argument de poids à leurs détracteurs. C’est ce que discute la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur ».

Augmenter les viviers de recrutement du privé lucratif implique de réduire les viviers du public.

Même en améliorant le rapport qualité-prix relatif du privé lucratif, le besoin permanent de croissance ne serait sans doute pas satisfait. C’est pourquoi il faudrait mettre en œuvre une politique de réduction des viviers de recrutement du secteur public, tant pour les étudiants que pour les enseignants.

Mesure 3 : Augmenter le vivier d’étudiants du privé en réduisant les capacités d’accueil du public.

Pour augmenter le vivier d’étudiants du privé, le plus simple est encore de réduire les capacités d’accueil du public.

Cela peut passer par exiger la mise en œuvre des frais d’inscription différenciés, pour réduire l’attractivité du service public auprès des étudiants étrangers, qui sont la cible d’« offensives marketing déterminées » de la part du secteur privé. C’est ce qu’on a fait, non sans effet réputationnel, mais en prenant le risque que la démarche profite plus aux autres pays qu’à notre secteur privé.

L’autre perspective est que les rectorats commencent à autoriser les baisses de capacité d’accueil réclamées par les établissements, en raison de l’asphyxie budgétaire. Cela permettrait d’augmenter les candidats Parcoursup sans proposition, cible privilégiée du privé lucratif. Un changement de paradigme du financement permettrait alors de faire rentrer le public dans une boucle « moins d’étudiants, donc moins de financements, donc moins d’étudiants ». C’est ce que propose le ministre de l’éducation nationale. Le mouvement pourrait être rapide si la baisse des capacités d’accueil est grande, par exemple 30 % comme le demande le réseau VP CFVU pour les études de santé.

Enfin, on pourrait mettre fin au monopole universitaire sur les professions régulées, comme le droit ou la santé, offrant ainsi de nouveaux secteurs de prédation au privé lucratif. L’Article 6 de Loi Baptiste progresse dans ce sens, en affaiblissant le monopole des grades universitaires.

Mesure 4 : rendre recrutables des enseignants compétents.

Résoudre partiellement le problème de professionnalisme du privé lucratif pourrait passer par une réforme RH : compte tenu des salaires médiocres et des conditions de travail en dégradation, l’attractivité des carrières universitaires repose sur la garantie de l’emploi et la liberté académique.

Mettre en extinction le corps des MCF, substitué par des CPJ, durcirait suffisamment les conditions d’entrée dans la carrière pour rendre le privé lucratif compétitif dans le recrutement d’enseignants-chercheurs capables de faire tourner des formations de qualité à moindre coût. C’est ce que discute actuellement « la mission sur la simplification du statut des enseignants-chercheurs »

Un sauvetage couteux et incertain.

Finalement, sauver l’enseignement supérieur privé lucratif demanderait un effort considérable d’affaiblissement de l’enseignement supérieur public et gratuit, ce qui passe par supprimer sa gratuité, mais aussi mener à leur terme les réformes entreprises sur les 20 dernières années. Même ainsi, les chances de survie du privé lucratif seront vraisemblablement faibles, puisque le modèle économique est basé sur la prédation de ressources finies, mais la chute pourrait être très ralentie. 

Pour conclure : le choix, si un choix est fait, se fera lors des élections présidentielles 2027.

A n’en pas douter, les promoteurs des réformes ne visent pas consciemment un affaiblissement du secteur public dans l’objectif de sauver le secteur privé lucratif, dont ils savent la médiocrité, et puisqu’ils sont conscients du danger pour notre pays que représente une perte de qualité de notre appareil de formation supérieure. Ironiquement, c’est une recherche de la qualité qui justifie la mise en place des outils qui permettent de la détruire.

Il s’agit vraisemblablement d’un mouvement ancien, basé sur une idéologie libérale qui semble avoir atteint ses limites dans l’éducation, sans que les preuves qui s’accumulent ne soient encore digérées par les décideurs publics. Peut-être s’imaginent-ils encore que quelques pansements sur une jambe de bois permettront de s’en sortir. La Loi Baptiste n’est rien d’autre : si elle est adoptée en l’état, on verra quelques timides améliorations, « un premier pas positif mais insuffisant », puis une adaptation du secteur privé pour exploiter de nouvelles failles, et « une réforme au milieu du gué », puis « des propositions pour reprendre le contrôle ». C’est inévitable.

Deux choses me paraissent certaines : 1) le privé lucratif ne pourra pas continuer sur sa lancée actuelle sans le développement d’une nouvelle action publique qui lui soit encore plus favorable, et 2) tous les outils d’action publique pour contraindre le public à céder du terrain au privé ont été mis en place, sans être encore pleinement exploités dans cet objectif.

Possiblement, la voie du milieu, qu’on a tendance à parfois préférer en France (du type « sauver un peu le privé en taclant un peu le public, mais en veillant à ne rien casser trop vite ») pourrait être la pire des options, nous conduisant sur le chemin d’un appareil d’enseignement supérieur de plus en plus illisible et moribond, caractérisé par un saupoudrage d’argent public échouant systématiquement à atteindre l’objectif qu’on lui avait fixé, et nous condamnant à une perte durable de réputation auprès des familles, dont on mettrait des décennies à se remettre : il serait bien difficile de convaincre des parents d’investir dans les études de leurs enfants, s’ils ont eux-même été déçus par leurs propres études.

En réalité, on en revient encore à la même question fondamentale : à quoi doivent servir les études supérieures en France au XXIe siècle ?

  • S’il s’agit avant tout d’une insertion professionnelle à l’avantage des individus qui en profitent, alors une bascule vers un système de formation essentiellement privé et lucratif se défend.
  • S’il s’agit avant tout de former des citoyens éclairés à l’avantage de toute la société, alors une bascule vers un système de formation essentiellement public et gratuit est l’évidence.

Il est possible que la situation actuelle nous force à choisir, parce que le système mixte que l’on entretient historiquement a été rendu insoutenable par les changements d’équilibre depuis 2018. Il est aussi possible que le choix ne soit pas seulement entre formation scientifique et insertion professionnelle, ou entre public et privé, mais aussi entre qualité et rentabilité.

Et il est très probable que les prochains élections seront le lieu de ce choix. Qu’on le veuille ou non, opter pour une politique pro-business ou anti-science nous conduira sans doute sur une voie très différente d’une politique pro-service-public ou pro-science. Et il est possible que cette décision nous impacte durablement et profondément, bien sûr dans nos vies d’universitaire, mais au-delà et surtout, dans nos vies tout-court, tant cela concerne l’ensemble de notre société.

Ajout : précision sur mes propos dans ce billet

Le commentaire de Nicolas Becqueret sous ce billet rappelle une chose importante : des écoles privées font un excellent travail, parfois de meilleure qualité que certaines formations publiques. C’est une évidence, mais cela va mieux en le disant.

Ce dont je parle dans ce billet n’est pas d’un niveau qualité qui serait intrinsèque à tel ou tel secteur (débat fondamentalement stérile), mais du système de normes qui assure un certain niveau de qualité, notamment en évitant les pires dérives. Alors que le système de norme du secteur public est touffu, pris au sérieux et relativement bien maîtrisé, celui du privé hors contrat est éclaté entre plusieurs ministères, dont le Travail et la Consommation.

Le rapport IG montre que, depuis 2018, ces ministères ont échoué à concevoir un système de normes assurant une qualité minimale. En conséquence, rien n’empêche les écoles privés de faire du bon travail, mais rien non plus ne les y oblige. Et ce que montre le rapport IG, c’est que, globalement, leur modèle économique décourage d’investir en priorité dans la pédagogie – encore une fois, sans pour autant affirmer que toutes le font.

C’est pourquoi j’estime qu’il est indispensable de mettre fin à ce double standard, MESR d’un côté, Travail et Consommation de l’autre, pour atteindre une situation où « la seule frontière qui compte est la qualité ». Les dérives actuelles d’une partie (au moins significative) du secteur privé lucratif seraient impossibles avec les normes du MESR. Or, si la réputation de l’enseignement supérieur privé s’écroule, c’est tout le secteur qui va souffrir, y compris les écoles de qualité.

Rien n’indique, alors, que les écoles privées de qualité, qui investissent plus en pédagogique qu’en communication, ne seront pas les plus exposées à la crise.

 

Deux rapports et un enterrement : Assises du financement des universités

Deux rapports et un enterrement : un débat sur les Assises du financement des universités

Deux rapports et un enterrement : Rapport IGAS-IGESR sur l’enseignement supérieur privé lucratif

Loi Baptiste : une lecture en marche arrière

Loi Baptiste : une lecture en marche arrière

Les lois peuvent se lire dans deux sens : en marche avant, on part du texte et on essaye de comprendre ses conséquences ; en marche arrière, on part de ce qu’on sait de l’objectif global des réformes, et on essaye de comprendre comment le texte s’y inscrit. Dans le précédent billet, nous avons fait la marche avant. Dans ce billet, on cherchera donc à comprendre comment la Loi Baptiste s’inscrit dans l’acte II de l’autonomie des universités, qui se caractérise par une sortie des statuts des enseignants et/ou chercheurs, et une bascule vers un modèle économique basé sur les frais d’inscription. Ces transformations étant difficiles à assumer et mettre en œuvre nationalement, la Loi Baptiste permet de les dissimuler dans des mesures techniques locales, plus faciles à mettre en œuvre et invisibles dans le débat public.

Cette second lecture est forcément plus hypothétique et ses conclusions doivent donc être prises avec précaution. Mais elle est rendue indispensable par la méthode de réforme problématique adoptée pour la Loi Baptiste.

Une méthode de réforme qui sidère, se prive de l’enrôlement des acteurs, et donc limite le futur à un pilotage autoritaire.

« Une transformation profonde du système d’enseignement supérieur public et privé » sans débat ni concertation ne peut qu’inquiéter. C’est ce qui conduit légitimement le SNESUP-FSU à estimer qu’il s’agit d’une « Tentative de passage en force du gouvernement pour saborder l’enseignement supérieur » et que « La rentrée universitaire ne pourra pas avoir lieu », et FO-ESR de « Renflouer le privé, continuer de couler le public ! », quand SUD éducation dénonce « un scandale démocratique, un pas supplémentaire dans la destruction du service public de l’ESR », et que la CGT-FERCSUP résume par « Les fossoyeurs… ». Fait rarissime, SupRecherche UNSA refuse carrément de siéger au CNESER et demande de retrait de la loi. La section CNU 27 « demande le retrait de ce projet de loi pour qu’un débat démocratique serein puisse avoir lieu ».

Tous de dénoncent la violence du calendrier : annonce le 26 juin dans la presse spécialisée (AEF et NewsTank), passage au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) le 3 juillet, qui le rejette par 55 voies contre et 6 pour, puis au CNESER le 9 juillet, qui le rejette par 36 voix contre, 5 voix pour, 7 abstentions et 3 NPPV.

Fait marquant : France Universités s’est abstenue et la Conférence des Grandes Ecoles n’a pas pris part au vote, ce qui confirme que les organisations représentants les formations publiques n’ont pas été associées à la construction de la Loi Baptiste. La CTI, qui risque de perdre son pouvoir décisionnaire, espère que « Les évaluations de la CTI pourraient être utilisées comme valant présomption d’agrément ».

Seules la FESIC (association des écoles privées labellisées EESPIG) se montre satisfaite des dispositions prévues dans le projet de loi, et l’UDESCA (Union des établissements d’enseignement supérieur catholique) soutient le projet de loi.

Le public est donc contre et le privé pour, ce qui correspond à la volonté du ministre :

« Ce texte ne vise absolument pas à restreindre les libertés ou à taper sur l’enseignement supérieur privé qu’il soit lucratif ou non. Le but du jeu, au contraire, c’est simplement créer un cadre pour que ces formations et ces établissements se développent. Je n’ai aucune difficulté avec cela. Ils sont parfois plébiscités par certains étudiants et c’est très bien »

Au moment de la rédaction de ce billet, le 4 juillet, rien n’a encore été officiellement mis en ligne à ma connaissance, et aucun communiqué officiel n’a été publié.

Cette urgence peut signifier que, de manière non mutuellement exclusive :

  • Le gouvernement souhaite aller le plus vite possible, au cœur de l’été, pour éviter que les acteurs s’emparent de la question, et envisage une mise en œuvre dès septembre. Parcoursup a bien été mis en œuvre avant que la loi ORE ne soit approuvée.
  • Le gouvernement ne peut pas assumer cette réforme publiquement, devant les partenaires sociaux ou devant les acteurs de l’enseignement supérieur. Ça explique que la communication officielle soit limitée à la presse professionnelle la moins accessible.
  • Le gouvernement estime que sa réforme n’a pas besoin d’être connue ou comprise par les acteurs de l’enseignement supérieur.

Mais cette urgence limite à une loi qui se passe de la compréhension des acteurs de terrain. Cette compréhension est aussi limité par la complexité de la loi, qui aborde de multiples sujets sans rapport évident, fait 86 pages, et comporte 13 articles qui touchent à 37 articles dans deux codes.

Cette méthode de réforme limite à une loi qui doit imposer des décisions sur l’enseignement sans avoir à enrôler les enseignants, ni même s’assurer qu’ils connaissent la nouvelle législation. Ne pouvant être concertées, ces décisions seront donc par nature autoritaires, ce qui diminue généralement leur qualité.

La Loi Baptiste s’intéresse étrangement aux EPE, qui sont des outils de dérèglementation et d’isomorphisme, favorisant la sortie des statuts et la marchandisation des formations.

Le projet de loi prévoit d’inscrire le statut de grand établissement dans le droit commun et d’étendre l’expérimentation des EPE (établissements publics expérimentaux), qui sont des regroupements pouvant prendre des libertés avec le code de l’éducation, notamment en matière de gestion des finances et des enseignants-chercheurs.

Les EPE ne présentent aucun intérêt en termes d’enseignement et de recherche.

Près de 20 ans après le démarrage des PRES, COMUE, fusions, associations et contrats de site, il est désormais clair que les regroupements ne présentent aucun intérêt en termes d’enseignement et de recherche. Ils ne semblent pas non plus présenter d’intérêt en termes de gouvernance, tant s’y succèdent les crises, rivalités internes et dissolutions, le tout sur fond d’absence de sentiment d’appartenance. Bien que grand établissement, l’Université de Lorraine ne se porte pas mieux que les simples universités. L’EPE le plus excellent est aussi celui qui est le plus en déficit. Il est très probable que la majorité des universitaires ne sachent même pas précisément ce qu’est un EPE, y compris celles et ceux y appartenant.

Qu’on doive proroger la période initiale d’expérimentation démontre bien qu’il n’y a pas d’adhésion, sinon que l’expérimentation est ratée. Pourquoi dès lors s’entêter ? Dans ce contexte, l’explication lapidaire donnée dans le projet de loi, que les « besoins exprimés par les établissements de stabilisation juridique de ces structures », peine à convaincre : il n’y a pas plus stable que le statut de simple université, que ces EPE ont voulu quitter.

Cependant, les EPE présentent deux caractéristiques qui peuvent intéresser le gouvernement dans la perspective de l’acte II de l’autonomie.

Les EPE participent à l’instabilité et à l’éclatement du système universitaire.

D’abord, en dérogeant au cadre législatif et réglementaire des universités, elles participent à l’éclatement du système universitaire. N’ayant plus le même statut ni les mêmes libertés, les intérêts des établissements divergent, ce qui l’affaiblit la communauté universitaire et facilite leurs réformes.

Au lieu d’être globales, les transformations deviennent locales, donc moins visibles et moins discutées, puisqu’elles concernent moins de monde. Cette stratégie vise à dissimuler les transformations fondamentales. C’est ce que MM. Aghion et Cohen appelaient « ouvrir des possibilités nouvelles au sein du système ancien, sans donner l’impression de remettre en cause ses fondements ».

Les EPE favorisent l’isomorphisme entre les différents types d’établissement, ce qui favorise la contractualisation et la hausse des frais d’inscription.

En regroupant des établissements de statuts et de pratiques différents, ces structurent favorisent un isomorphisme mimétique et normatif (DiMaggio & Powell, 1983) : discutent ensemble, et partagent un budget et des étudiants, des établissements composantes tels qu’une université quasi-gratuite opérée par des fonctionnaires, une école pratiquant la hausse des frais d’inscription, et un institut dont le modèle économique repose sur la contractualisation.

Ainsi, les difficultés financières décidées par le gouvernement se transforment sur le terrain en recherche de solutions à court terme, prenant pour exemple les composantes les plus rentables. MM. Aghion et Cohen expliquaient à ce propos : « La vertu du système est de conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures qui les affranchiront et les feront entrer de plain pied dans ce nouvel univers ». A l’heure actuelle, il ne s’agit pas de viser la gratuité et le fonctionnariat.

Alternativement, les EPE permettent d’internaliser l’enseignement supérieur « à plusieurs vitesses ».

Ce système permet même de réaliser l’enseignement supérieur à plusieurs vitesse souhaité par les réformateurs : au sein d’une même structure, on peut avoir une université pauvre pour les étudiants pauvres et une école riche pour les étudiants riches. Une administration commune permet d’optimiser les affectations et les délivrances de diplômes bien mieux qu’avec des établissements séparés, et de façon beaucoup moins visible, donc moins difficile à assumer.

Mieux, en manœuvrant bien, cela permet d’avoir d’excellents indicateurs de performance (dans la composante riche), tout en affichant une politique sociale (dans la composante pauvre). On peut ainsi se prévaloir de remplir pleinement ses missions de service public, tout en faisant le contraire… Et jamais par malveillance, seulement par recherche d’efficience, pour satisfaire des indicateurs de performance sur lesquels on n’a aucune prise.

Ainsi, l’intérêt de la Loi Baptiste pour les EPE pourrait se comprendre comme une volonté de faire passer plus d’universités au statut de grand établissement, non pas pour des raisons de qualité ou de gouvernance, mais pour « ouvrir des possibilités nouvelles » et « conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures qui les affranchiront » des statuts régulés et du financement par l’impôt.

En pratique, la Loi Baptiste rend possible les transitions d’établissement de statut public vers le secteur privé.

La Loi Baptiste procède à un gommage des différences entre les secteurs public et privé partenaire : mêmes missions, mêmes obligations, mêmes interlocuteurs, mêmes procédures… et surtout un système unifié de pilotage étatique. Elle ouvre ainsi une possibilité intéressante : celle de transformer un EPSCP non plus en EPE ou GE, mais directement en établissement privé partenaire.

Sans perdre leurs diplômes et sans affaiblir le contrôle de l’État, cette transition permettrait à des universités de « profiter » des libéralités propres au secteur privé : hausse des frais d’inscription et mise en extinction des corps de fonctionnaires. C’est totalement conforme avec l’idée des COMP 100%, qui formalise la totalité de la relation entre l’État et les établissements par une contractualisation parfaitement adaptée à tous les statuts d’établissement, et facilite donc les délégations de service public.

Bien que très hypothétique, c’est une opportunité de progresser sur l’acte II de l’autonomie, éventuellement en passant par la conversion des enseignants et/ou chercheurs à des statuts locaux, séparé du décret de 1984, comme le préconise et l’a préparé l’ex-ministre, Mme Retailleau. Les EPE fournissent d’ailleurs un écrin confortable à ce type de transformation, en permettant aux personnels qui refuseraient d’« entrer de plain pied dans ce nouvel univers » de rejoindre un établissement composante resté sur l’ancien modèle économique (probablement l’université pauvre sus-citée).

La « territorialisation » peut être un formidable accélérateur des transformations.

Les mois de mobilisations contre la LRU restent comme un souvenir emblématique de l’impossibilité d’empêcher des réformes. Pourtant, bientôt 20 ans après, nombre de ses principes fondamentaux ne sont pas mis en œuvre. Certains sujets restent potentiellement explosifs, pouvant entrainer des mobilisations nationales avec des alliances entre corps de métiers et étudiants, entre établissements et entre territoires.

C’est ce qu’ont très compris MM. Aghion et Cohen, en promouvant la « réforme incrémentale » : ne jamais affronter les questions de principes, toujours louvoyer par des mesures techniques, étalées dans le temps et l’espace, « sans donner l’impression de remettre en cause ses fondements ».

Pour le collectif RogueESR,

[Ce] projet de loi revient sur la loi Edgar Faure de 1968 en redonnant aux recteurs d’Académie les pleins pouvoirs de contrôle et de surveillance que leur conférait la loi du 10 juillet 1896. Pour le dire dans les termes de la commission du Conseil supérieur de l’Instruction publique de 1885 : « Notre commission a pensé qu’il était nécessaire de placer, à côté et au-dessus de tous ces corps élus, le représentant de la loi, le recteur, président de droit du conseil général des facultés. Le contrôle et la surveillance du recteur (…) seront (…) un frein aux empiétements (…) des assemblées et des professeurs. »

La « territorialisation » promue par la Loi Baptiste peut très bien être un accélérateur de la réforme incrémentale. Voyons cela au travers de quelques exemples :

Si le gouvernement décidait de supprimer le décret de 1984…

La fin de « ce stupide calcul des 192 heures de service » génèrerait opposition et chaos, lever de bouclier syndical, sérieuses craintes des enseignants-chercheurs et difficultés globales de mise en œuvre…

En revanche, si après négociation avec le recteur de région académique, un établissement-composante d’un EPE territorial décidait de créer un statut expérimental pour ses recrutements, l’information ne circulerait pas, personne ne se sentirait concerné, la mobilisation serait au pire locale, et le système ne serait pas perturbé.

Finalement, ça n’est jamais que ce qu’on fait déjà avec les CPJ, dont les conditions sont décidées localement.

Si le gouvernement décidait de fermer toutes les formations présentant un taux d’emploi salarié en France inférieur à 85%…

Il y aurait des articles de presse, des analyses critiques de cette politique, une crainte généralisée des étudiants, et des questions qui attendent des réponses telles que « pourquoi fermer les filières de formations les plus féminisées ? »…

En revanche, si le recteur de région académique fixe dans le COMP de l’URCA un objectif de 85% de taux d’emploi salarié en France, et qu’ensuite cette université décide de fermer sa filière LEA qui ne sera de toutes façons plus financées, ça fera au pire une mobilisation invisible et un entrefilet dans la presse locale.

Ces entrefilets existent déjà (ici ou par exemple), et personne n’y prête attention.

Si le gouvernement décidait de confier toute les formations en informatique au secteur privé lucratif…

Les étudiants, enseignants et employeurs s’inquiéteraient des répercussions sur le nombre de diplômés, la qualité des formations et les prétentions salariales à l’embauche, et la presse s’inquièterait de l’avenir de la filière informatique en France…

En revanche, si, après avoir réduit la SCSP de l’université locale, un recteur de région académique décidait d’autoriser la Campus Academy fraichement ouverte à délivrer des Masters universitaires, on aurait au mieux un communiqué syndical et quelques émois sur les réseaux sociaux.

La situation existe déjà et on sait où ça va.

Si le gouvernement décidait de multiplier par 10 les frais d’inscription…

Nul doute que les organisations étudiantes monteraient au créneau, seraient revitalisées, et pourraient mener des mobilisations de grande ampleur, conduisant ensuite la question dans le débat public, ce qui risquerait de mettre au grand jour l’inefficacité doublée d’injustice de la mesure…

En revanche, si le recteur de région académique fixait à une école un objectif d’augmentation de son taux de ressources propres, et qu’ensuite cette école décidait d’augmenter ses frais d’inscription, alors il n’y aura qu’un bref débat local, obscurci par des questions mal posées de « barème social » et de « rentabilité des diplômes ».

Ce mouvement est déjà en œuvre, sans déclencher d’émotions.

Au final…

On le voit par ces quelques exemples, loin d’être exhaustifs, que ce soit en poussant les EPE ou en conférant un pouvoir sans précédent aux recteurs de région académique, la Loi Baptiste permet de dissimuler des décisions politiques nationales dans des décisions techniques locales, appliquées par petites touches, à droite à gauche, sur un établissement puis un autre, dans un domaine puis un autre, assurant bien mieux le déploiement global de la politique nationale qu’une réforme pleinement assumée, transparente et documentée nationalement.

C’est d’ailleurs un des points les plus aveugles de la Loi Baptiste : quelle transparence ? Les décisions des recteurs de région académique seront-il soumise aux mêmes obligation de publication que les décisions ministérielles ? Les COMP et décisions d’agrément et de partenariats seront-ils publiés en données ouvertes ? Et les décisions d’autorisation de délivrer des grades universitaires et diplômes d’ingénieur ? Leurs justifications ? Les subventions publiques qui seront octroyées aux établissements privés ?

Laissons le mot de la fin au ministre Philippe Baptiste (27/06/2025) :

« Cette ambition d’un dialogue renouvelé se traduit de manière très concrète par la mise en place de nouveaux COMP [qui désormais] concernent l’ensemble des projets, l’ensemble de la stratégie des établissements. […] Ils doivent porter en retour sur l’ensemble de la SCSP. »

« Ils auront vocation non pas à être négociés depuis le ministère comme c’est le cas aujourd’hui [mais] doivent faire l’objet d’un dialogue direct entre les établissements et l’administration centrale via les recteurs de région académique, qui porteront cette discussion et cette négociation »

« Ce sont des outils puissants pour la territorialisation de l’enseignement supérieur. »

Pourvu que ces outils puissants ne tombent pas dans les mains d’un pouvoir ouvertement hostile à l’enseignement supérieur, aux universités ou à certaines des disciplines que l’on y trouve. Le Ministre Baptiste joue à un jeu extrêmement dangereux.

Pour la lecture en marche avant :

Loi Baptiste : une transformation d’ampleur LRU ?


Bonus : L’hypothèse d’une prise de contrôle par le MESR des écoles des autres ministères.

Bien que la question ne soit pas clairement abordée dans la Loi Baptiste, la nouvelle organisation qu’elle propose, et notamment le contrôle accru des recteurs sur toutes les formations et leur nouveau pouvoir de contrôle de la collation des grades universitaires et diplômes d’ingénieur, peut porter en germe une prise de contrôle par le MESR de toutes les écoles supérieures, y compris celles sous tutelles des autres ministères.

Le contrôle politique des tutelles pourrait rapidement s’affaisser face au contrôle administratif des recteurs de région académique, qui sont subordonnés au MESR. Les autres ministères seraient seulement invités à participer à l’élaboration des COMP, éventuellement en devant pour ça se déplacer en région.

La méthode de réforme sournoise serait alors destinée à sidérer aussi les autres ministères, ne leur laissant pas le temps de comprendre la perte de leur souveraineté sur leurs écoles historiques. Alternativement, ces autres ministères, exsangues, pourraient y voir une opportunité de se débarrasser d’une dépense devenue trop pesante… Dépense que le MESR ne pourrait pas compenser, ce qui se transformerait rapidement en pression à l’augmentation des frais d’inscription.

Mais tout ceci n’est qu’une hypothèse sans preuve concrète.


Illustration d’entête aimablement offerte par tOad.

COMP100% : les universités libres d’obéir

En pleine débâcle autour de la vague E du Hcéres, le Ministre de l’ESR a annoncé l’extension des Contrats d’objectifs, de moyens et de performances (COMP), dès 2026, à la totalité des établissements et « au premier euro », donc à la totalité des subventions pour charge de service public (SCSP), traitement des fonctionnaires compris. Que sont les COMP ? Qui les décide ? A quoi servent-ils ? Si leurs chances d’améliorer la qualité de l’enseignement supérieur sont quasiment nulle, nous allons voir que le danger est grand d’aboutir à des universités seulement libres d’obéir.

En 2024, dans son discours à l’occasion de la cérémonie de signature de la 1re vague des Contrats d’Objectifs, de moyens et de performance 2023-2025, Mme Retailleau, alors Ministre de l’ESR expliquait :

il est un autre chantier particulièrement structurant pour nos établissements, nécessaire pour les rendre plus agiles et aptes à répondre avec efficacité aux nombreuses exigences du moment.

C’est dans cette optique que j’ai décidé d’installer un nouvel outil, les Contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), dès mon arrivée au Ministère. […]

Il permet de refonder le dialogue avec les rectorats et le ministère, et d’installer une signature d’établissement parfaitement identifiée. […]

Le travail réalisé durant cette première vague a permis de confirmer la vocation des COMP à incarner le renouvellement du dialogue Etat-établissement.

C’est un outil de responsabilisation et de pilotage de l’écosystème ESRI, plus proche du terrain, et plus exigeant du fait de son suivi annuel, que nous avons réussi à créer. Mais basé sur la confiance, l’autonomie des universités et une évaluation a posteriori. […]

En outre, et c’est là aussi un point essentiel, c’est un outil qui entraine des conséquences en fonction de l’atteinte, ou non, des objectifs fixés.

Ce changement de posture est essentiel.

Il traduit ma volonté de faire du Ministère un « Ministère stratège », en mesure d’évaluer réellement les trajectoires des établissements et d’en tirer les conséquences nécessaires, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

Les COMP permettent à l’État de conditionner les subventions des établissements à l’atteinte d’objectifs chiffrés

Les contrats d’objectifs, de moyens et de performances (COMP) sont des outils permettant à l’État de conditionner les subventions des établissements à l’atteinte d’objectifs chiffrés. Une expérimentation est cours, avec des COMP portant en moyenne sur 0,8% de la subvention pour charge de service public (SCSP), soit un peu plus de 200 M€.

Concrètement, le principe est que les établissements s’engagent sur un ensemble d’actions, qui peuvent aller des missions cœur de métier, comme l’offre de formation, à des besoins courants, comme l’installation du WIFI. Pour chaque action, les COMP mentionnent un budget, un indicateur et un objectif à atteindre dans les 3 ans. L’État verse ensuite le budget en trois phases : une avance de 50 % la première année, un complément de 30 % la deuxième, et le solde de 20 % la dernière année seulement si l’ensemble des objectifs est atteint.

La conception des COMP est discrète, discrétionnaire et inégalitaire

La conception des COMP est discrète : alors qu’ils pourraient servir de support à une discussion stratégique collégiale au sein des universités, les COMP sont seulement approuvés par les Conseils centraux, généralement en urgence, et sans associer largement les personnels. Si vous travaillez dans l’ESR, il y a de forte chance pour que vous ayez déjà un COMP, dont on ne vous a jamais parlé, que vous n’avez jamais vu, et que vous seriez incapable de trouver rapidement.

La conception des COMP est discrétionnaire : elle se fait par un « dialogue de gestion » entre les présidences et l’État, en réalité une forme de négociation totalement discrétionnaire et confidentielle, non collégiale, non documentée, et hors de toute réglementation. Ils ne font l’objet d’aucune transparence systématique, alors que leur forme serait tout à fait adaptée à une instructive publication en données ouvertes.

Ajout 23/05/2025 : En PACA, les COMP seront discuté par une « instance de concertation de l’ESRI coprésidée par le conseil régional et la région académique », ce qui démontre un pilotage politique concerté entre l’État et les Régions.

La conception des COMP est inégalitaire : contrairement aux modèles d’allocation des moyens, qui sont la norme dans la plupart des pays, les COMP ne se basent pas sur des critères communs à tous les établissements, garantissant une forme d’égalité de traitement débattable. Au contraire, les COMP permettent à l’État un traitement complètement inégalitaire des établissements, y compris en individualisant les missions et la dépense publique, ce que Mme Retailleau appelle « installer une signature d’établissement », et qui nous rapproche de la possibilité d’aboutir à un système dual, « Universités d’Excellence » et « Collèges universitaires ».

Ainsi, les COMP ne permettent ni aux personnels de connaitre les orientations stratégiques qui guident leur action, ni au citoyen de connaître les orientations stratégies décidées par l’État. Ils ne sont pas des outils démocratiques, mais des outils de différenciation inégalitaire au service du gouvernement.

Les COMP sont des outils bureaucratiques, spécieux et fondamentalement inefficaces

Les COMP sont un outil bureautique au sens littéral du terme : un outil de gouvernement depuis un bureau, au travers de documents administratifs, sans jamais avoir besoin de rencontrer les gens qu’on dirige. Le rapport très critique de la Cour des comptes est clair « Ces contrats constituent des accélérateurs des projets de transformation interne, sur les priorités ministérielles, mais aussi sur les projets de pilotage et de gestion. » : il s’agit de transformer, de piloter et de gérer, selon les priorités ministérielles, avec des « calendriers contraints » et « près de 650 indicateurs différents ». On retrouve là le pire de la bureaucratie.

Les COMP sont aussi un outil spécieux : tous les Ministres les présentent comme un outil de « confiance mutuelle avec l’État », ce qui est fondamentalement spécieux puisque la confiance rend inutile les contrats. L’appellation « contrat » est elle-même spécieuse, puisqu’elle ne correspond en rien à l’Article 1102 du Code civil: les établissements ne sont libres ni de contracter ou de ne pas contracter, ni de choisir leur co-contractant, ni de déterminer la forme et le contenu des COMP. L’État peut modifier unilatéralement les COMP ou ne pas tenir ses engagements, et les établissements n’ont aucun moyen sérieux de recours.

Les COMP sont enfin un outil fondamentalement inefficace : la loi de Goodhart garantit que (1) les décisions iront à l’inverse de ce qui est souhaitable, et que (2) les acteurs chercheront à optimiser les indicateurs plutôt que leur action. Prenons simplement la réussite étudiante : (1) priver du solde les établissements qui n’atteignent pas le taux de réussite fixé par l’État mettrait encore plus en difficulté les établissements qui le sont déjà – on peut espérer que ce n’est pas le but ; (2) pour éviter cette situation, ces établissement n’auront d’autre choix qu’augmenter artificiellement les notes – ce qui reste toujours plus simple qu’améliorer le niveau de préparation des lycéens qu’on recrute, par exemple.

Il est important de noter que l’État n’a pas besoin de mettre en action la punition budgétaire : la simple menace suffit déjà largement à forcer les acteurs dans la direction voulue, les acteurs mettant d’eux-même tout en œuvre pour éviter d’en arriver à la sanction.

Ainsi, avec les COMP, les établissements ont toutes les obligations mais aucun pouvoir, et l’État a tous les pouvoirs mais aucune obligation. C’est donc un outil adapté pour faire obéir, mais pas du tout adapté à l’amélioration des performances ou de la qualité. Leur seule réelle utilité est de corseter l’autonomie des établissements, sans carotte mais avec un bâton budgétaire.

Le Ministre entend les rendre obligatoire en 2026, donc avant qu’on puisse évaluer leur première expérimentation. Il envisage aussi une nouvelle forme, beaucoup plus dangereuse : les COMP100%.

Les COMP100% sont un outil en parfait accord avec « l’acte II de l’autonomie »

Dans leur forme actuelle, les COMP sont déjà envisagés comme des moyens d’ingérence dans les politiques internes des universités. Dès 2023, la Cour des comptes recommandait par exemple de les utiliser pour contraindre les universités à « l’augmentation du temps de travail pour les personnels non enseignants ».

Comme l’incitation n’a pas été suffisante, le Ministre entend passer la couverture des COMP de 0,8% à 100% de la SCSP, ce qui revient à passer d’un coup d’environ 0,2 Md€ à environ 14 Md€ (82% du budget des établissements), et ce pour tous les établissements et de façon obligatoire.

Alors que les COMP actuels peuvent se limiter aux « extras » et être éventuellement refusés par les établissements s’ils sont jugés inacceptables, les COMP100% diffèrent trois aspects :

  1. les établissements ne peuvent pas les refuser, au risque de renoncer à la totalité de leur SCSP – impensable ;
  2. les objectifs « cœur de métier » sont incontournables : taux de réussite, taux insertion professionnelle, et pourquoi pas quantité de productions scientifiques ;
  3. la conditionnalité est mécaniquement étendue aux subventions dédiées aux salaires des personnels, qui composent le gros de la SCSP, donc y compris le traitement des fonctionnaires.

Sur ce dernier point, la  présidente de l’Université de Poitiers émet des doutes :

« Ce n’est pas réaliste, dans la mesure où il y a un socle budgétaire lié à la masse salariale qui est incompressible. À travers ce socle, nous sommes déjà dans l’exercice de nos missions de service public. La part de discussion stratégique doit donc se situer à un niveau qui nous permet d’être rassurés sur notre SCSP, et d’aller au-delà »

Pourtant, il n’y a aucune autre interprétation possible d’un COMP100% que le conditionnement du traitement des fonctionnaires à l’atteinte d’objectifs chiffrés. Fonctionnaire, nous le sommes pour l’instant, mais cela pourrait bien changer. La « masse salariale » deviendrait alors tout à fait « compressible ». Quant à « aller au delà », le contexte ne s’y prête guère.

L’exécutif étant en « état d’urgence budgétaire  », il ne s’agit bien sûr pas d’investir plus, mais seulement de dépenser moins. On peut donc écarter la possibilité de COMP100% permettant d’obtenir 20% de SCSP en plus pour les établissements qui atteignent leurs objectifs, et prévoir raisonnablement 20% de SCSP en moins pour les établissements qui ne les atteignent pas. Le pourcentage pourra évidemment évoluer, mais s’il devient anecdotique, tout le dispositif perdra son intérêt.

Comme le recommande le rapport Gillet, Mission sur l’écosystème de la recherche et de l’innovation :

un échec devra aboutir à des conséquences visibles sur le plan budgétaire. Les COMP prendraient alors vie et sens dans un écosystème avec des règles redéfinies.

Même au delà du contexte budgétaire actuel, la punition budgétaire est un des principes des COMP, comme l’expliquait Jean-Pierre Korolitski dès 2023 :

Des objectifs et des cibles mesurables seront fixés qui, s’ils ne sont pas atteints ou que partiellement, donneront lieu à une réduction, une réorientation ou une suppression des crédits alloués,

Il explique également la nature des COMP100%, qui est la disparition complète des besoins de services publics dans l’allocation des moyens, au profit exclusif de la « performance » :

Accorder, à terme, l’ensemble des moyens sur la performance. […]
La cible à terme devrait clairement être définie comme la mise en œuvre de contrats quinquennaux de performance intégrant l’ensemble des moyens accordés par l’État aux établissements

Ainsi, en théorie et dans l’esprit des COMP100%, un établissement n’atteignant pas les taux de réussite et d’insertion, et pourquoi pas une certaine quantité de publications, fixés par le gouvernement ne serait plus en mesure de payer ses personnels. Cette perspective est raccord avec l’imminente baisse du nombre d’étudiants et les réflexions autour de « l’acte II de l’autonomie », dont la pièce maîtresse est la diminution du nombre d’universitaires fonctionnaires.

Pour la mise en œuvre de cette politique, l’État s’est récemment outillé : InserSup, Fresq et Quadrant calculent et amassent ces indicateurs par appariement de fichiers administratifs à une granularité très fine (pour chaque étudiant individuellement). Ces outils permettent une sorte de pilotage algorithmique, ne nécessitant plus d’évaluations locales. Les COMP questionnent ainsi le rôle du Hcéres.

L’articulation des COMP100% et des évaluations Hcéres soulève d’importantes questions politiques.

Le rapport Cour des comptes nous livre un passage très éclairant sur l’articulation COMP/Hcéres :

L’un des apports majeurs de ces contrats concerne le pilotage de l’offre de formation. Le ministère s’est appuyé sur la constitution d’un outil d’analyse de la performance on en termes de réussite étudiante et d’insertion professionnelle, nommé Quadrant, afin d’engager une démarche de transformation de l’offre de formation, chaque établissement s’engageant à fournir une liste de formations à améliorer sur la durée du contrat. À condition d’ancrer davantage cet outil sur des indices de valeur ajoutée tenant compte du contexte socio-économique de l’établissement et des évaluations du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), cet outil d’aide à la décision permet de mieux accompagner les établissements dans l’objectivation de la performance de leur offre de formation.

Ce n’est pas une caricature trop grossière que de traduire « transformation de l’offre de formation » par « fermeture des formations qui n’atteignent pas les objectifs fixés par l’État ». Pour prendre cette décision, les COMP n’utilisent qu’un indicateur calculé par les outils administratifs InserSup, Fresq et Quadrant, sans intervention humaine. La Cour recommande « d’ancrer d’avantage » ces décisions sur les évaluations Hcéres, qui elles apportent l’aspect humain. La présidente du haut conseil est consciente de cette question :

AEF info : Selon vous, le HCERES doit-il évaluer la performance d’un établissement ou doit-il faire de l’assurance-qualité, autrement dit plutôt évaluer la manière dont lui-même évalue sa performance et organise son pilotage ?

Coralie Chevallier : Je pense qu’il faut faire les deux. Notre rôle est aussi de demander aux établissements comment ils savent que leur offre de formation correspond bien à leur stratégie, et ce qu’ils comptent faire quand une formation présente des signaux d’alerte. Mais nous devons être respectueux de leur autonomie. L’évaluation ne doit pas avoir de répercussion automatique sur les formations.

Ainsi, les COMP sont conçus pour avoir une répercussion automatique (contrôle-qualité), contrairement à l’évaluation (assurance-qualité). Mais que se passe-t-il lorsque les deux entrent en conflit ?

Les COMP100% risquent d’être en conflit quasi-systématique avec les évaluations Hcéres, mais l’emportent

Lorsque COMP et évaluations sont alignés, c’est-à-dire que les objectifs ne sont pas atteints et que les évaluations Hcéres notent des manquements dans l’exercice des missions, alors il parait raisonnable d’envisager une « transformation ». Malheureusement, la vague E nous enseigne que ces cas sont extrêmement minoritaires : l’écrasante majorité des avis défavorables provisoires réellement problématiques sont dus à des effets de contexte : austérité budgétaire, fragilité des bacheliers, fragilité de l’économie locale, échec de réformes… C’est précisément ce qui a légitimé la colère des enseignants face à ces avis, perçus comme injustes.

La question qui se pose est donc : comment agir lorsque l’évaluation qualitative est satisfaisante mais que les objectifs des COMP ne sont pas atteints ? L’esprit et la conception des COMP100% ne laissent en réalité pas de place à la simple alerte qu’on trouve dans les évaluations Hcéres. Ils ne laissent pas non plus de place à une prise de distance avec les injonctions étatiques, comme sont en position de le faire les experts Hcéres.

Pour les COMP100%, peu importe les raisons, lorsqu’un objectif n’est pas atteint, le solde ne doit pas être versé. Déroger à cette règle ruinerait les COMP, les réduisant à d’inutiles doublons des projets annuels de performances (PAP) – documents réglementaires déjà approuvés chaque année par les CA des universités, et correspondants presque exactement aux COMP (des indicateurs avec des cibles), à l’exception de budgets associés.

Les COMP100% camouflent des questions purement politiques sous une couverture technique

Prenons pour exemple les IUT, qui concentrent un peu tous les problèmes contextuels : réforme impossible à mettre en œuvre, taux élevés d’enseignants vacataires, obligation d’inscrire des bacheliers insuffisamment préparés et d’atteindre 50% d’insertion professionnelle. Le Hcéres l’a constaté : le travail des équipes pédagogiques est qualitatif, mais, en conséquence de la réforme, les taux de réussite et d’insertion ne sont pas aux niveaux attendus par l’État. Alors que les rapports Hcéres peuvent se lire comme « Attention, il y a un problème avec la réforme », les COMP disent simplement « l’État doit définancer ces formations ».

Cet exemple montre bien que les COMP camouflent sous une considération technique (des objectifs chiffrés non atteints) de nombreuses questions politiques : Quelle était l’intention de la réforme ? Quel doit être le rôle des IUT dans notre système éducatif ? Est-ce les IUT qui ne remplissent pas ce rôle, ou ce rôle qui est mal défini par l’État ? Faut-il fermer les IUT ? Les réformer de nouveau ? Diminuer leur budget ? Au contraire l’augmenter ? Réformer le bac technologique ? Le marché du travail à bac+3 ? Etc.

A toutes ces questions politiques, les COMP100% répondent brutalement par une baisse de la dotation de l’établissement. Ce constat ne se limite pas aux IUT, mais se généralise sans réserve à la plupart des formations, avec certitude à toutes les actions cœur de métier, et même sans doute à d’autres.

Ainsi, les évaluations Hcéres risquent de ne pas venir en renfort, mais bien en contradiction des COMP100%, démontrant par l’évaluation que les décisions algorithmiques de l’État ne correspondent ni aux besoins de la nation, ni aux particularités territoriales, ni à la recherche de qualité, mais seulement à une conformation docile à des indicateurs techno-bureaucratiques.

Les COMP100% visent essentiellement l’imposition d’une politique adéquationniste sans assise légale.

Une recherche sur les COMP dans Légifrance montre qu’ils n’apparaissent que trois fois, et jamais dans un texte réglementaire. Surtout, cette recherche confirme que le Ministère prépare, sans annonce mais depuis longtemps, le passage aux COMP100%.

Avis de vacance d’un emploi de directeur de projet (DGESIP, 23 mars 2023) :

transformation de l’offre de formation : mobilisation des leviers réglementaires (accréditation) et financiers (France 2030, contrats d’objectifs de moyens et de performance, contractualisation) pour inciter les établissements à développer une offre de formation professionnalisante, pour permettre la création ou l’évolution de formations correspondant aux métiers d’avenir ou aux métiers en évolution.

Avis de vacance d’un emploi de sous-directeur (MESR, 31 août 2024) :

le renforcement de l’autonomie des établissement par le déploiement des contrats d’objectifs, de moyens et de performance établis entre l’Etat et les opérateurs et d’un nouveau modèle d’allocation des moyens ;

Avis relatif à un appel à candidatures en vue de pourvoir la fonction de président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres, 11 janvier 2024) :

L’évaluation opérée par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur doit jouer pleinement son rôle de régulation de l’écosystème d’enseignement supérieur et de recherche par l’appréciation de la qualité des performances afin que des conséquences puissent en être tirées tant par les entités évaluées que par les autorités publiques qui en assurent la tutelle. En particulier l’évaluation doit être directement utile dans le cadre de la conclusion des contrats d’objectifs, de moyens et de performance des organismes de recherche, des universités et des autres établissements d’enseignement supérieur. Ainsi conçue, elle doit constituer l’accompagnement nécessaire d’une autonomie renforcée des établissements.

Ces trois textes révèlent que les COMP ont toujours eu vocation à devenir des COMP100%, seuls à même de constituer « un nouveau modèle d’allocation des moyens », dont l’objectif n’est pas la recherche de qualité, mais seulement la « transformation de l’offre de formation ». 

Ils révèlent également que cette « transformation » a pour seul objectif la « professionnalisation », c’est-à-dire la mise en œuvre d’une politique adéquationniste, par l’alignement des places de formations sur les besoins immédiats du secteur productif, à l’exclusion de toutes autres considérations, et qu’il faudra pour ça une utilisation conjointe des « accréditations » et des COMP100%.

Ils confirment enfin le rôle envisagé par le gouvernement pour le Hcéres vis-à-vis des COMP100% : « l’appréciation de la qualité des performances (sic) afin que des conséquences puissent en être tirées », c’est-à-dire la suppression des budgets aux formations qui ne correspondraient par aux objectifs d’insertion professionnelle fixés par l’État.

Les COMP100% sont au service d’une approche idéologique et obtuse de l’ESR

Sous couvert de pragmatisme, la politique portée par les COMP100% relève d’une idéologie banale, l’adéquationnisme et l’utilitarisme, dont les limites et dangers sont bien connus, mais qui correspondent bien à la pensée et volonté de M. Macron :

A propos des COMP et de la recherche, M. Macron ne disait rien d’autre, en 2023, lors de la réception pour l’avenir de la recherche française :

Présidents, regardez-moi, c’est 0,8 ou 1 % du budget de l’université. Objectivement, on ne fera croire à personne que ça s’appelle de l’autonomie. Ce n’est pas vrai. […]

Aujourd’hui, une mauvaise évaluation n’a aucune conséquence, quasiment sur une équipe de recherche. Ça veut dire que collectivement, si on veut qu’il y en ait moins, il faut qu’on accepte de se dire que sur une équipe de recherche qui a une mauvaise évaluation, on accepte de la fermer […]

Il frappant de constater que les COMP sont présentés comme des outils pour « l’autonomie des universités ». L’argument est systématique, et parfois martelé lourdement : l’expression apparaît 7 fois dans le discours de Mme Retailleau sur les COMP par exemple.

Pourtant, il est factuel que la seule autonomie laissée par les COMP100% aux universités est de choisir comment atteindre les objectifs que l’État leur fixe. Cela n’est pas sans rappeler la liberté d’obéir décrite par J. Chapoutot, qui décrit comment un étage managérial « stratège » fixe les objectifs à atteindre, mais sans jamais dire aux acteurs comme y arriver, laissés ainsi libres de leur action à l’expresse condition que les objectifs soient atteints.

Cette approche managériale est explicitement promue dans le rapport Gillet, dans l’encart « Saisir l’opportunité offerte par les nouveaux COMP universitaires » :

Dans tous les cas, le MESR devra s’arrêter à son rôle dans l’élaboration du COMP, confiera les étapes suivantes à ses opérateurs et se concentrera ainsi sur son rôle de tutelle en laissant les établissements libres des moyens employés pour atteindre les objectifs fixés et contractualisés.

Tout le monde veut être stratège (mais personne ne propose de stratégie)

Ce « Ministère stratège », voulu par Mme Retailleau et en passe d’être concrétisé par M. Baptiste, entre en conflit direct avec les « présidences stratèges », voulue par la LRU pour promouvoir l’autonomie des universités. Nous sommes vraiment au cœur de la bataille autour de l’acte II de l’autonomie.

Ce conflit se retrouve explicitement dans ce récent amendement du gouvernement, jugé irrecevable, qui proposait que les universités puissent accréditer elles-mêmes leurs diplômes, à condition d’accepter l’adéquationnisme comme seul objectif : en étant prêt à renoncer à son pouvoir d’accréditation, le gouvernement démontre qu’il considère que sa seule utilité est d’imposer sa « stratégie » aux établissements, et pas du tout une supposée recherche de qualité de service rendu à la nation.

L’adéquationnisme ne fait pas une stratégie. C’est tout juste un politique gestionnaire obtuse, idéologisée et vouée à l’échec : même en imaginant qu’il est souhaitable d’aligner strictement les places de formation sur les besoins de l’emploi productif, la mise en œuvre de fracasse sur le mur de la réalité et l’incapacité des dirigeants à établir des priorités sérieuses.

Le mur des réalités. Les décisions de fermeture de Master qui seraient prises aujourd’hui seraient mise en œuvre dans un an, pour une fermeture effective dans deux ans (après la diplomation des M1 déjà inscrits), sur la base d’information datant d’il y a deux ans (le temps de calculer les indicateurs), concernant des étudiants inscrits en Master il y a quatre ans, et en Licence il y a 7 ans au moins : six ans à grand minima, plus raisonnablement dix, durant lesquels les besoins de l’emploi et le contexte auront changé de multiple fois. Et tout cela sans répondre aux questions : que valent des diplômes de Masters supprimés ? Que deviennent les étudiants en Licence qui visaient ce Master ? Que deviennent les bacheliers dont on ferme la future Licence ? Etc.

L’incapacité des dirigeants à prendre des décisions et établir des priorités. C’est bien parce que le « Ministère stratège » n’a aucune idée de comment mettre en œuvre ces décisions, ni aucune réponse à ces questions cruciales, qu’il se décharger sur « l’autonomie », en fixant les objectifs mais surtout sans jamais prendre de responsabilité. Sauf que le « Ministère stratège » ne démontre pas non plus de capacité particulière à prédire les évolutions de l’emploi, étant pratiquement sous tutelle du Ministère de l’économie, qui est lui-même sous tutelle de l’Élysée. Si on ne connaît aucune prédiction réussie, on en connaît des ratées, par exemple dans le nucléaire :

« Pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Parce qu’on nous a dit : ‘Non, votre parc nucléaire va décliner. Préparez-vous à fermer des centrales’ (…). Évidemment, on n’a pas embauché des gens pour en construire d’autres, mais pour en fermer »

Au final, les COMP100% sont un outil de « mise au pas du monde universitaire », mais une mise au pas vers rien

Las, cela fait 20 ans qu’on réfléchit à comment rendre les uns ou les autres « stratèges », sans jamais y arriver. Peut-être est-ce parce qu’on ne discute jamais de stratégie. Les sujets ne manquent pourtant pas, entre la stagnation économique, la stagnation éducative, les grandes crises démocratiques, diplomatiques et écologiques, et le déclin démographique.

En réalité, les COMP100% permettent de « mettre au pas le monde universitaire », comme le craint le Ministre, qui semble parfaite informé de ce que ce type d’outil peut donner dans des mains extrêmes :

À l’heure où le monde de la science, de la recherche et du savoir est sous le feu roulant de pressions politiques partout à travers le monde, [le COMP100%] est un acte de guerre contre nos libertés académiques.

Et il est vrai que réduire l’enseignement supérieur à une forme d’insertion professionnelle est fondamentalement dangereux :

Une université sans liberté n’enseigne plus, elle dresse. Elle ne forme pas des esprits, elle fabrique de la docilité.

La défense des libertés académiques n’est pas négociable. Les remettre en cause, c’est saper les fondements de notre démocratie.

De fait, des COMP100% utilisés essentiellement pour « transformer l’offre de formation » vers plus de « professionnalisation », sans stratégie, sans prospective, et sans aucune chance d’y arriver faute d’indicateurs adaptés et de capacité de décision raisonnable, ne sont qu’une « mise au pas du monde universitaire » mais vers rien.

Ajout (30/04/2025)

La communication du Conseil des ministres du 28/04/2025 confirme la généralisation des COMP100% dès 2026, et son usage comme outil de coercition adéquationiste (« Pour garantir l’adéquation permanente entre formation et besoins économiques »), en faisant explicitement le lien entre les COMP, capacités d’accueil et Insersup.

Je ne m’explique cependant pas comment cela permettra de réguler « les formations post bac qui ne font pas l’objet d’une reconnaissance ou d’une évaluation de leur qualité » qui « pénalise tant les jeunes et adultes ». Ça ressemble à « Puisqu’on a décidé de ne pas réguler le secteur privé, et que ce dernier pénalise les jeunes, nous allons sur-réguler le secteur public ».

4. Territorialiser l’offre de formation dans l’enseignement supérieur

S’agissant de l’offre de formation dans le supérieur, des travaux sont engagés sur les formations post bac qui ne font pas l’objet d’une reconnaissance ou d’une évaluation de leur qualité. Elles se sont en effet fortement développées, sans que des leviers de régulation suffisants aient été conçus.

S’agissant de l’accès à cette offre, la fracture territoriale constitue un frein majeur à l’adéquation entre les compétences disponibles et les besoins économiques locaux.

Cette situation pénalise tant les jeunes et adultes, qui ne peuvent accéder aux formations correspondant aux emplois de leur bassin de vie, que les entreprises qui peinent à recruter les compétences nécessaires à leur développement.

Pour garantir l’adéquation permanente entre formation et besoins économiques, nous souhaitons renforcer la gouvernance partenariale territoriale en associant pleinement les acteurs locaux, aux décisions stratégiques concernant l’offre de formation des universités.

Cette association se concrétisera par leur intégration aux nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) conclus entre l’État et les établissements d’enseignement supérieur.

Nous souhaitons que cette nouvelle approche contractuelle s’accompagne de deux innovations majeures :

  • une accréditation globale de l’offre de formation qui pourrait remplacer l’accréditation formation par formation, donnant ainsi plus de souplesse aux établissements pour adapter leurs cursus aux besoins évolutifs des bassins d’emploi ;
  • la possibilité de contractualiser une trajectoire d’évolution des capacités d’accueil des établissements, permettant ainsi d‘ajuster les flux de formation aux besoins en compétences identifiés localement. L’orientation efficace de l’offre de formation s’appuiera sur les données, nouvellement développées, d’insertion professionnelles des sortants de l’enseignement supérieur (Insersup).

Les discussions préalables à la signature d’un COMP seront désormais pilotées par les recteurs de région académique et recteurs délégués à l’Enseignement supérieur, la Recherche et l’Innovation, pour assurer, dans la prise en compte des priorités nationales portées par le ministère, une vision au plus près de la réalité des territoires.

Le dispositif permettra de mettre en place une logique de contractualisation plus territorialisée, prenant notamment en compte les bassins d’emploi, en incluant dans la discussion stratégique les partenaires locaux des universités, à commencer par les collectivités territoriales. Il serait important d’y associer, suivant les cas, les acteurs du marché du travail, au premier rang desquels les représentants des entreprises du territoire, les organismes nationaux de recherche, ou encore les acteurs de la vie étudiante.

La négociation de ces nouveaux COMP est lancée dès 2025 dans 10 universités des régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nouvelle-Aquitaine. Le dispositif sera généralisé à l’ensemble du territoire à partir de l’année 2026.

Le pilotage de l’offre de formation des établissements pourra s’appuyer sur les données InserSup, nouvellement développées, qui permettent d’avoir une vision fine de l’insertion professionnelle pour chaque formation, à chaque niveau de l’enseignement supérieur.

Bonus…

Discours de M. Macron lors de la réception pour l’avenir de la recherche française, 7 décembre 2023Pour aller plus loin…

[ #VeilleESR #LRU ] Les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) conclus entre l’État et les établissements d'ESR- @ccomptes.fr TLDR : Fabriqués dans le secret et dans l'urgence, les COMP n'ont aucune chance de marcher. C'est pourquoi ils doivent être généralisés.

Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-03-17T15:32:32.712Z

[ #VeilleESR #LRU ] #COMP : nouveaux contrats portant sur 100 % de la SCSP dans deux régions ; généralisation en 2026 (MESR) par @newstankeduc.bsky.social C'est une avancée majeure vers « l'acte 2 de l'autonomie », sans débat ni concertation. C'est extrêmement grave et dangereux. On va morfler.

Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-08T14:12:41.755Z

[ #VeilleESR #LRU ] « Les budgets des universités seront arbitrés, non plus en reconduisant ceux des années précédentes ni en utilisant un modèle mathématique, mais dans une discussion “au premier euro” »P. Baptiste par @newstankeduc.bsky.social Bref, on achève l'autonomie des universités.

Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-10T10:11:52.396Z

Je mâche la « vision misérabiliste » depuis quelques jours.J'arrive à une hypothèse étrange, mais qui peut expliquer la violente offensive que le Ministre mène depuis quelques jours sur l'autonomie des universités, notamment avec les COMPs mais aussi une ingérence dans les stratégies budgétaires.

Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-04-14T07:42:43.020Z

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Perte d’attractivité, déprime : jusqu’où ira la crise de l’Université ?

Ça ne va pas fort dans les universités. D’un côté, le rapport sur l’entrée dans la carrière des enseignants-chercheurs édités par la CPESR montre une situation préoccupante en raison d’une hausse des postes non pourvus en 2023, qui confine à la crise dans certaines disciplines. D’un autre, le baromètre de l’ESR montre un pessimisme installé, un défaut de soutien et un possible début de quiet-quitting. S’il devient de plus en plus difficile de nier son existence, il faut s’inquiéter de jusqu’où ira cette crise.

L’entrée dans la carrière prise dans des vents contraires

L’objectif principal de la Loi de programmation (pluriannuelle) de la recherche (LPR/LPPR, 2020) était de prendre « à bras-le-corps le défi de l’attractivité des carrières scientifiques en France », avec pour fer de lance les chaires de professeurs juniors (CPJ). Frédérique Vidal l’avait promis, les CPJ n’ont « pas vocation à se substituer au parcours académique classique ni à réduire les perspectives des uns pour améliorer celles des autres ». Ce « parcours académique classique » est le passage par un poste de Maître de conférences (MCF) pour entrer dans la titularité d’enseignants-chercheurs.

Dans les discours, la substitution des postes MCF par des CPJ est avérée.

Entre 2021 et 2023, 282 CPJ ont été ouvertes, et on a pu observer une sensible augmentation du nombre de postes MCF ouverts au concours, de 1 106 à 1 567 (+41%), portée essentiellement mais lâchement (au sens loosly) par la hausse du nombre de départs à la retraite. Mais cette embellie a été de courte durée : la campagne d’emplois qui se déroule en ce moment montre une baisse significative, à 1384 postes, soit un retour au niveau de 2022.

Sous la pression budgétaire, il a fallut faire des arbitrages. Sylvie Retailleau a estimé qu’il était « Capital de préserver la LPR », et à la question « Les chercheurs et E-C ont-ils assez vu cet argent ? » Philippe Baptiste répond « Les CPJ ont permis de recruter de manière importante ». Aucun des deux ne citent le « parcours académiques classiques », et il n’y a pas de à ma connaissance de communication ministérielle à propos de l’actuelle campagne d’emplois.

Si on ne connait pas encore le nombre de CPJ qui seront ouvertes cette année, on peut néanmoins constater que dans les discours au moins, les CPJ se sont substituées aux MCF, et soupçonner que ce soit également le cas dans l’allocation des moyens.

L’attractivité n’est pas au rendez-vous… Et même baisse de façon inquiétante.

Las, les CPJ « n’ont pas rencontré le succès escompté par le ministère tout en étant profondément inégalitaires » : entre 2021 et 2023, 18 % des CPJ n’ont pas été pourvues, certaines malgré plusieurs publications… Mais cela n’empêche pas le Ministre d’affirmer que « Les CPJ correspondent à un besoin et une réalité » en lançant l’activation de la clause de revoyure de la LPR/LPPR, quand bien même aucune n’est encore arrivée à son terme et qu’aucune évaluation n’a donc pu être menée.

Mais dans le même temps, on observe un phénomène extrêmement inquiétant sur les postes MCF. Le nombre de candidatures suit généralement le nombre de postes ouvertes au concours : plus on ouvre, plus on a de candidats ; moins on ouvre moins on a de candidats. Après la LPR/LPPR, ce comportement attendu ne s’est pas vérifié : la hausse des ouvertures n’a pas été accompagnée par une hausse des candidatures, et on constate même une baisse (de 8504 à 8110).

Ce constat est extrêmement inquiétant pour « l’attractivité des carrières » qui était pourtant au cœur de la LPR/LPPR. Difficile de connaitre les causes exactes : est-ce la concurrence des CPJ qui dégrade l’attractivité des postes MCF ? Le discours de « forte revalorisation du salaire des jeunes chercheurs » (selon Frédérique Vidal) qui n’a pas été crédible ? La conscience qu’on a seulement pu « éviter la paupérisation du système » (selon Philippe Baptiste) ? Une enquête du Ministère s’impose, et de façon urgente.

En conséquence, le nombre de postes non pourvus explose, confinant à une crise du recrutement dans certaines disciplines.

En attendant de comprendre, on peut commencer à mesurer les conséquences : en 2023, 131 postes n’ont pas été pourvus, soit 8 %, record sur la période observée. Le taux de postes non pourvus est de 20 % en Pharmacie, 11 % en ST, 7 % en DEG et 5 % LLA-SHS. Sont particulièrement touchées les sections 27-Informatique, avec 21 postes non pourvus (18%), et 60-Mécanique, génie mécanique, génie civil, avec 18 postes non pourvus (24%).

La santé et l’informatique sont les domaines où les ouverture de CPJ ont été les plus nombreuses.

L’entrée dans la carrière de l’enseignement-recherche est donc prise dans des vents contraires, d’abord dans une hausse du nombre d’ouverture de postes s’accompagnant d’un décollage des postes non pourvus, suivie d’une baisse des ouvertures probablement due à des arbitrages budgétaires en balance avec les CPJ. L’avenir nous dira si cette baisse enraye la crise des recrutements, ou au contraire la renforce… Auquel cas, la situation pourrait rapidement devenir hors de contrôle,

Tous les chiffres sur les campagnes d’emplois MCF sont disponibles dans ce rapport :

L’entrée dans la carrière des enseignants-chercheurs – 2025

Le moral de la profession à un niveau inquiétant

Il est difficile de séparer l’attractivité d’une profession du moral de celles et ceux qui la composent. En regardant de ce côté, il possible de trouver des facteurs explicatifs à la possible crise du recrutement. Le résultat du baromètre CPESR met en évidence de nombreuses inquiétude.

Côté conditions de travail, si 44% des répondants ont des opinions positives, seuls 10% estiment qu’elles sont en amélioration et seuls 10% se montrent optimistes. Si, sans surprise, les tâches relatives à l’administration sont pointées comme les plus problématiques, viennent juste ensuite les conditions d’enseignement et de recherche, pourtant fondamentales. Difficile de donner envie quand on n’a plus vraiment envie.

Tout aussi inquiétant, sinon peut-être plus, la mesure du sentiment de soutien ressenti par les personnels montre que la défiance a atteint un niveau dramatique : l’État et le MESR ne suscitent un sentiment de soutien qu’auprès de 5% des répondants, et France Universités n’est qu’à 9%. Là encore, on peut comprendre qu’une profession qui n’est même pas soutenue par ses propres dirigeants ne soit guère attractive.

Si les répondants estiment que leur activité a de la valeur, ils estiment aussi que leur métier est globalement mal valorisé dans la société. Surtout, un tiers se sent incapable de faire le métier jusqu’à la retraite, et un quart ne le souhaite pas. C’est une information inquiétante pour la politique de « fidélisation » des personnels.

Les expressions libres confirment ce désir de quitter la profession : « Ce n’est pas la fonction publique pour laquelle j’ai signée. », « Je crois en mon métier mais n’ai plus aucune illusion », « No Future », « je cherche à me reconvertir dans
un autre secteur », « J’espère juste réussir à trouver une porte de sortie », « Faut-il continuer d’œuvrer pour une utopie ou bien sauver sa peau et aller faire autre chose ? ».

Mais surtout, quelques commentaires laissent deviner un possible début de quiet-quitting : « J’ai indiqué un meilleur équilibre entre vie pro et perso, ayant décidé depuis 6 mois de ralentir et d’alléger ma charge de travail, pour éviter les burn outs qui ont touché la plupart de mes collègues… »

Tous les résultats se trouvent dans ce document :

Résultat du baromètre de l’ESR – 2024

En conclusion…

En conclusion, on constate donc une entrée dans la carrière très perturbée par des dynamiques instables et contraires, avec un début de crise du recrutement encore inexpliqué, mais qui peut trouver une part d’explication dans la morosité, l’absence de soutien et le désir de quitter la profession qui touche actuellement l’enseignement-recherche.

Une enquête de la part des universités et du Ministère semble indispensable pour éclairer cette situation qui pourrait rapidement devenir extrêmement sérieuse si elle était laissée dans l’ignorance.

Hcéres : tempête dans la vague E

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) vient de transmettre ses évaluations provisoires aux formations des établissements de la vague E, suscitant des réactions publiques particulièrement hostiles de la part de la communauté universitaire. S’il n’y a rien de fondamentalement nouveaux dans ces critiques émises par la communauté, le contexte de double tension budgétaire et politique explique sans doute l’intensité de la colère. C’est l’occasion de se questionner sur les perspectives qui s’ouvrent à l’Hcéres, dans le cadre du renouvellement de sa présidence.

Les évaluations Hcéres sont organisées en cinq « vagues », correspondant à des parties différentes du territoire, organisant un roulement sur cinq ans. Les résultats provisoires de la vague E sont tombés il y a quelques jours, avec un nombre d’avis défavorables perçu comme particulièrement élevé. 75% des formations du 2ème cycle et 60% de celles du 1er cycle ont reçu un avis favorable, ce qui ne diffèrent pas des autres années. Mais sur le quart des formations ayant reçu un avis défavorable (364 sur environ 1 400), beaucoup se concentrent sur certains établissements, certaines formations et certaines disciplines, avec des proportions pouvant monter jusqu’à 40%, voire 75% selon les sources.

Une vague d’indignation

Rapidement, l’information circule sur les listes mail et les réseaux sociaux, allant jusqu’à la publicisation de la liste des experts, sur un mode « name and shame » inhabituel, qui témoigne d’une colère très particulière. La CGT Nanterre se demande « Que faut-il faire pour rencontrer l’approbation de l’HCERES ? », le SNESUP estime qu’il s’agit d’une « Une campagne d’évaluation brutale et inexplicable » et lance un appel « Mobilisons-nous ! », la CGT FERC-SUP considère que « Le HCERES tombe le masque ! », et « a évalué le HCERES et demande sa dissolution », SUD Education/Solidaires dénonce « la vague néolibérale de trop ». Stéphane Bonnéry, dans l’Humanité, dénonce « Une attaque politique contre l’Université de masse » et lance un appel à témoin « pour vérifier […] si l’évaluation qui nous a été envoyée par l’HCERES est bien celle que le comité composé de collègues a rédigé », dans le cadre d’un soupçon de « fraude massive ». D’après Médiapart le Hcéres « plaide le couac administratif », mais RogueESR y voit « le signe distinctif des tours de vis autoritaires et bureaucratiques », relance sa pétition « Supprimons le Hcéres » et dénonce « les coups de tronçonneuse du Hcéres ».

La FSU de l’Université de Lille interroge « la pensée tableur en action pour imposer l’approche par compétences dans les formations ? ». Le département Programmation et informatique fondamentale de Paris 8 dénonce « une auto-évaluation chronophage et ubuesque, dont les indicateurs quantitatifs imposés ont été pris en compte de manière erronée ou malhonnête et les autres tout simplement ignorés » et p4bl0 évalue les évaluateurs : « l’absence persistante de conseil de perfectionnement de l’HCERES semble noter d’un manque de volonté dans la prise en compte des points faibles de l’institution dans une démarche d’amélioration continue ». Lionel Ruffel, PR à P8, voit dans le Hcéres « un mari toxique. Il nous contraint en permanence à exécuter des tâches dégradantes, toutes plus absurdes les unes que les autres, simplement pour assoir son autorité, rappeler qui est le maître ».

Les département de philosophie, particulièrement touchés, s’inquiètent que « La quasi-totalité des diplômes nationaux de philosophie délivrés depuis des décennies par les universités situées sur le quart nord de la France auront disparu en septembre 2026 », inquiétude aussi relayée par Libération et France Culture.

France Universités et les présidents de la vague E se déclarent ensuite « solidaires de leurs communautés enseignantes » (formulation très étrange pour des pairs) et prennent contact avec le Hcéres, demandent un moratoire « Afin de retrouver un peu de sérénité autour de ces évaluations, nous demandons instamment au Hcéres de remettre un peu d’humain dans le processus », et s’interrogent : « comment doit-on interpréter les avis défavorables donnés pour des licences générales qui irriguent des territoires parfois défavorisés ou éloignés d’autres établissements universitaires ? ».

Bref, même si le taux d’avis négatifs n’a pas augmenté, il y a tempête dans la vague E.

Les raisons fondant les avis sont contestés et contestables

Les raisons fondant les avis s’appuient sur les critères d’accréditation du cadre national des formations. Bien qu’aucune typologie des raisons fondant les avis défavorables ne soit produite, il est possible d’identifier deux grands types d’arguments :

  • les indicateurs de performance : taux de vacataires ; taux d’enseignants-chercheurs ; taux de réussite ; taux d’insertion dans l’emploi ; taux de poursuite d’étude ; mobilité internationale… Qui ne seraient pas au niveau attendu, ou serait tout simplement en dessous des moyennes nationales.
  • les éléments organisationnels : notamment, mise en œuvre de l’approche par compétence et d’un processus d’amélioration continue… Qui seraient absents ou insuffisamment mis en œuvre.

Les indicateurs de performances dépendent souvent peu des équipes qui reçoivent les avis.

La colère des formations se concentre surtout sur les indicateurs, qui généralement ne dépendent pas des équipes pédagogiques : le statut des enseignants est décidé par les établissements en fonction des moyens octroyés par le Ministère ; les taux de réussite dépendent du vivier de recrutement ; les taux de poursuite d’étude dépendent des étudiants et de l’emploi ; les taux d’insertion et de mobilité dépendent des territoires ; etc.

La question de ces indicateurs est trop vaste pour ce billet, mais les critiques reviennent notamment sur leur manque de contextualisation. Pour saisir ce problème, on peut comparer la carte des vagues Hcéres (gauche, vague E en rouge) avec la carte du chômage (droite, chômage en rouge foncé).

On comprend alors bien que la comparaison aux moyennes nationales des taux de réussite et d’insertion à Paris 8 Saint-Denis ou Haut-de-France est perçue comme injuste et illégitime par les formations évaluées : cette comparaison ne tient pas compte du contexte territorial, dont l’impact dépasse certainement celui de la qualité des formations.

Les éléments organisationnels sont perçus comme bureaucratiques et coercitifs.

Les éléments organisationnels peuvent également être mal perçus : peut-on, par exemple, reprocher à une formation de ne pas arriver à organiser de conseils de perfectionnement, si elle tourne essentiellement avec des vacataires qui changent chaque année ?

Une partie de ces éléments sont aussi vus comme bureaucratiques et coercitifs, attentant aux libertés académiques, notamment l’approche par compétences (APC) : ne vaut-il pas mieux une formation qui assume en conscience ne pas souhaiter basculer en APC, qu’une formation qui n’en donne que l’apparence, au détriment de la qualité et de la cohérence pédagogique ?

Bien qu’une partie des critères soient imposés par l’État, ces observations questionnent la pertinence des évaluations, et fragilisent la légitimité du Hcéres. Elles permettent aux universitaires de penser « nous ne parlons pas la même langue, et il devient évident que l’évaluation porte moins sur le fond de nos formations que sur la docilité manifestée par les collègues ».

Malgré sa situation transitoire, le Hcéres apporte une réponse, d’abord technique, puis politique.

Depuis la démission de Thierry Coulhon en septembre 2023, le gouvernement peine à renouveler la présidence du Hcéres. La nomination de Coralie Chevallier vient tout juste d’être approuvée par le Parlement, et la passation de pouvoir n’a pas encore eu lieu au moment de la communication des résultats de la vague E. Cette situation transitoire rend difficile une réaction concertée, mais l’ampleur des tensions ne permet pas d’attendre.

Lynne Franjié, directrice du département d’évaluation des formations du HCERES, analyse l’évènement sous un angle technique : les évaluations sont constituées d’un bilan et d’un projet, mais à partir de cette vague E, par mesure de simplification, la partie projet n’est plus obligatoire que pour les formations ayant reçu un avis provisoire défavorable. La nature de ces avis serait alors mal comprise : il ne s’agirait en réalité pas d’un avis ni même d’un avertissement, mais plutôt d’une sorte de demande de complément d’informations, devant prendre la forme d’un projet conçu à partir des points de vigilances identifiés dans une évaluation préliminaire non conclusive.

Ainsi, le Hcéres tente de rassurer : les formations concernées n’ont aucun risque d’être fermées sur la seule base de ces avis provisoires, qui seront en majorité changés après dialogue. Cependant, cette analyse sous-estime -ou ignore pudiquement- l’impact du contexte actuel.

Dans un second temps, le Hcéres fait amende honorable et avance une lecture plus politique. Le Hcéres a « accordé du temps supplémentaire aux établissements lorsque c’était nécessaire, notamment pour la remontée des demandes de correction des erreurs factuelles dans les rapports provisoires » et reconnait que « Il y avait eu une volonté au Hcéres de simplification de la nomenclature, mais la manière dont ce choix serait perçu n’a pas été anticipée », ce qui conduit à un retour en arrière avec le remplacement du terme « avis provisoire défavorable » par « points d’attention ». Surtout, il observe que :

« En 2023-2024, nous sommes six ans après la loi ORE, avec le développement fulgurant de l’alternance que cela a généré, et trois ans après la création des BUT. On commence à voir véritablement l’impact de ces réformes. »

  • « la question de la poursuite d’études après la LP, à plus de 50 %, se pose de manière très forte maintenant, ce qui n’était pas le cas en vague C ou D.
  • Sur la réussite, nous avons évalué avec les mêmes critères qu’en vagues C et D, mais, pour ces vagues, on était à la sortie du Covid avec des taux de réussite plus élevés, car il y avait eu une forme de bienveillance des équipes pédagogiques. En 2023-2024, on revient à des niveaux normaux, ce qui permet vraiment de voir l’impact de la loi ORE.
  • Pour ce qui est des BUT qui ont été mis en place en 2021-2022, la réforme montre des effets positifs et des points de vigilance, ce qui est normal. »

Ainsi, on observerait pas tant les formations de la vague E, que sa temporalité qui feraient apparaitre pour la première fois les conséquences des réformes engagées depuis de le début du mandat de M. Macron.

Le contexte neutralise l’amélioration continue de la qualité et rend inaudibles les évaluations.

Un contexte extrêmement inquiétant pour les universitaires

A la fatigue et la démoralisation des personnels, s’ajoute désormais un double contexte budgétaire et politique très particulier, qui ne peut qu’impacter brutalement la réception des évaluation Hcéres.

Sur le front budgétaire, à une lente dégradation des financements qui a conduit 80% des universités au déficit, s’ajoute en ce moment les mesures d’austérité de Projet de loi des finances 2025. Ces mesures prévoient des coupes budgétaires allant de 1 à 2,5 Md€, conduisant une intersyndicale à appeler à un rassemblement devant le CNESER budgétaire du 11 mars.

France Universités estime que « la survie des universités est en jeu ! » et que « Les établissements sont arrivés au point de bascule où ils vont être obligés de prendre des mesures qu’ils savent problématiques pour l’avenir de la jeunesse et des territoires : fermeture de diplômes ou d’antennes universitaires, réduction des capacités d’accueil ». Udice confirme : « Il faudra que chaque université réduise la voilure et cesse certains financements », et son président affirme « ça passera bien entendu par une réduction de la carte de formation ».

Sur le front politique, cette perspective de réduction de l’offre de formation rejoint le projet politique exposé par M. Macron en 2023 (précédent donc l’austérité budgétaire) : « revoir nos formations à l’université » et « réallouer les choses » pour « franchir le Rubicon en matière de professionnalisation ». Pour identifier les formations ne correspondants pas à ce projet, l’État s’outille activement avec InserSup, Fresq et Quadrants.

Il faut craindre que les territoires les plus touchés seront les plus pauvres, donc ceux qui en ont le plus besoin. Une pétition vient ainsi d’être mise en ligne pour protester contre le projet de fermeture du site INSPE de Saint-Denis, alors qu’il s’agit d’un des départements les plus touchés par la pénurie de professeurs.

Ajoutons à ce contexte l’offensive politique continue sur les universités à tous les propos possible depuis plusieurs années, et le contexte international, notamment UK, qui organise des plans de licenciements massifs et où des départements et possiblement des universités sont en train de fermer. Aux USA, l’actuel Vice-Président était explicite dès 2021 : « The universities are the enemy ».

Évitons de parler du Bac Blanquer, de l’absence de politique de reprise post-COVID, ou des réformes des IUT, des formations MEEF et des études de santé… Le tableau est déjà suffisamment noir pour comprendre qu’il y a un réel problème.

L’amélioration continue de la qualité est neutralisée et les évaluations inaudibles

Les évaluation de la vague E arrivent donc dans un moment où les universitaires sont publiquement dénigrés, bousculés par des réformes incessantes et ratées, privés des moyens indispensables à leur mission, et font face à une volonté politique de fermer certaines formations.

Première conséquence : tout discours d’amélioration continue de la qualité est neutralisé, voire perçu comme dérisoire. Le « toujours mieux avec toujours moins » n’est désormais plus supportable, matériellement bien sûr (puisqu’on n’a plus les moyens), mais aussi moralement (puisqu’on n’a plus ni stabilité ni confiance dans notre futur).

Deuxième conséquence : les évaluations sont rendues inaudibles. Elles ne peuvent pas être raisonnablement comprises comme « voici des points de vigilance à améliorer », mais seulement comme « votre formation a été classée parmi celle à fermer ». C’est sans doute là la clé principale d’explication de la colère actuelle.

Et cela est tout à fait indépendamment de la volonté réelle du Hcéres et de ses experts. Même si cette volonté était radicalement contraire, le Hcéres le rappelle souvent lui-même : ce n’est pas lui qui prend les décisions. N’ayant pas de contrôle sur les décisions prises par le MESR et les établissements, le Hcéres ne peut pas garantir que ses évaluations ne seront pas utilisées pour fermer des formations ou désumriser des laboratoires. Sa position étant désormais intenable, elle appelle à une sérieuse réflexion.

Le Hcéres est mis face à des réflexions qui questionnent ses fondements.

La vague E est donc symptomatique d’une crise plus globale, qui confronte le Hcéres à un besoin urgent de clarifier son rôle et son positionnement politique. Le document « Repères pour l’auto-évaluation des formations » indique :

« l’évaluation des formations répond à trois objectifs fondamentaux  :

  • Apporter aux formations évaluées une aide et une incitation à l’amélioration de leurs activités et de leurs résultats en vue de leur accréditation […]
  • Fournir des instruments de pilotage aux établissements […]
  • Répondre aux attentes de l’État […] »

Ceci soulève plusieurs questions tout aussi fondamentales.

L’évaluation est-elle formative ou sommative ?

Dans le contexte actuel, il est impossible de mener conjointement une évaluation à la fois formative (pour améliorer la qualité) et sommative (pour accréditer et guider des décisions de pilotage) : si l’évaluation peut conduire à des fermetures ou des baisse de crédits, alors on ne peut pas attendre des formations qu’elles exposent avec sincérité leurs points faibles. Celles qui le feraient se mettraient un lourd handicap face à celles qui ne le feraient pas.

Dès lors, les évaluations qualitatives ne pourraient être qu’insincères, et donc inutiles à toute forme d’amélioration de la qualité. Seuls les indicateurs quantitatifs calculés par le ministère permettraient de guide les décisions. De plus, si ces décisions sont perçues négativement par la communauté, la réputation déjà fragile du Hcéres serait rapidement achevée.

Le Hcéres va donc devoir décider entre améliorer la qualité, par des conseils avisés aux praticiens, ou fonder des décisions de pilotage sous contraintes budgétaires, par des indications aux décideurs. Peu de chances que les deux soient conciliables avant un certain temps.

A qui s’adressent les évaluations ?

Les évaluation Hcéres sont censées s’adresser à un large public :

  • Praticiens : établissements, formations et unités de recherche, pour améliorer leur qualité, lesquelles réunissent déjà des acteurs divers (directions d’établissement, direction de composante, équipe) ;
  • Décideurs publics : Ministères, Directions Générales, Rectorats, Présidences, pour servir d’aide au pilotage ;
  • Grand public : familles, étudiants, citoyens, pour guider leurs choix d’orientation et justifier la dépense publique.

Pour la même raison que précédemment, le contexte actuel ne permet plus de transmettre les mêmes informations aux praticiens et aux autres acteurs. Mais plus globalement, on peut douter qu’un seul format d’évaluation soit adapté à tous les destinataires : Qui au ministère lit en détail les parties qualitatives de tous les rapports de toutes les unités de recherche et de toutes les formations ? Quelle part des familles est en capacité d’utiliser des rapports d’évaluation pour prendre des décisions d’orientation ?

Dans la crise actuelle, le Hcéres gagnerait à clarifier quels sont les destinataires de ses évaluations, et probablement à engager une réflexion sur leur déclinaison en différents formats et la possibilité de maintenir strictement confidentielles les parties formatives à destination des praticiens.

Comment évaluer l’enseignement supérieur privé ?

La LCAP (Pénicaud, 2018) a favorisé une croissance rapide du secteur privé, ouvrant la voie à de nombreuses dérives. Le généreux financement de l’apprentissage, distribué sans cahier des charges ni contrôle, atteint désormais 25 Md€ (à comparer aux 15 Md€ de budget des universités). Malgré ce financement public, une partie significative du secteur privé n’est tout simplement jamais évaluée. Cette situation d’impunité est injustes pour les formations publique, scrutées et publiquement critiquées.

Elle implique de plus une concurrence déloyale, notamment dans Parcoursup, où les informations affichées sont contrôlées par l’État pour les formations publiques, mais laissées à la discrétion ce certaines formations privées. Pour mesurer l’ampleur du laisser-faire, jusqu’à cette année, il n’y avait aucune possibilité légale de supprimer ou même signaler sur Parcoursup une formation fraudeuse. Dans cette situation, les évaluations peuvent être perçues comme à charge par les formations publiques.

En 2023, la DGESIP estimait ne plus faire de différence entre les secteurs public et privé : « Nous n’opposons aucune catégorie d’établissement ». Thierry Coulhon positionnait alors le Hcéres en arbitre : « La seule frontière qui compte est celle de la qualité ». Mais depuis : rien. La seule perspective, qui traîne, est celle d’un nouveau label, sauf que les labels sont déjà une jungle incompréhensible pour les familles.

La régulation du secteur privé n’est pas seulement une priorité, mais une condition indispensable à la poursuite des travaux du Hcéres dans le secteur public. Un label ne suffira pas, il va falloir garantir l’équité des critères et de l’information au public, et pas seulement pour les EESPIG, mais pour toutes les formations supérieures privées, particulièrement si elles touchent de l’argent ou des aides matérielles publiques.

Quelle place pour les indicateurs de performance dans les critères d’évaluation ?

Récemment, deux sortes d’indicateurs de performance ont émergé, chacune avec ses propres problèmes :

  • les indicateurs calculés par l’État à partir des bases de données nationales : ils sont contestés sur leur définition et leur méthode de calcul, notamment en raison de leur incapacité structurelle à prendre en compte les particularités disciplinaires et territoriales, ainsi que les contextes économique et sociaux ;
  • les indicateurs qui nécessitent des données locales : ils sont contestés pour la lourdeur de leur collecte, et leur apparente inutilité, souvent dénoncés comme de la pure bureaucratie.

Pour surmonter ces difficultés, la nouvelle présidence du Hcéres propose d’une part d’exploiter au maximum les indicateurs mis à disposition par l’État (pour alléger), et d’autre part de « personnaliser » les indicateurs pour chaque entité évaluée (pour adapter). L’idée est intéressante, mais se confronte à deux problèmes : le benchmarking nécessite un socle d’indicateurs communs permettant les comparaisons, ce qui limite les possibilités de personnalisation ; et il y a un risque que les négociations autour des indicateurs retenus soit encore plus chronophage que le remplissage des habituelles feuilles Excel.

De plus, alors que les indicateurs du secteur public sont contraints et scrutés, une partie du secteur privé est laissé libre de ses déclarations sans aucun contrôle, ce qui pose un très sérieux problème d’équité et de loyauté (pensez à des familles qui comparent un taux d’insertion calculé par l’État avec un taux déclaré sans contrôle méthodologique).

Enfin et surtout, l’utilisation des indicateurs à des fins de pilotage se confronte à deux limites insurmontables : la loi de Goodhart et l’Effet Matthieu. Ils garantissent que fixer des objectifs détournera les évalués de la recherche de la qualité, et que les décisions mèneront à une concentration sous-optimale des moyens. Cette question est en lien direct avec celle de l’intégrité scientifique, qui prend actuellement une ampleur sans doute inédite et que le Hcéres ne peut ignorer.

Une position claire face à l’enjeu fondamental des loi de Goodhart et Effet Matthieu apporterait au Hcéres une crédibilité rafraîchissante, le démarquant des autres instances bureaucratiques. De plus, le Hcéres trouverait une utilité nouvelle en profitant des évaluations pour garantir l’équité et la loyauté des indicateurs entre les secteurs publics et privé, mais aussi fonder, à partir des constats locaux, une critique constructive des indicateurs calculés par l’État.

En conclusion, le Hcéres est à un tournant et sa légitimité est en jeu.

Le Hcéres pâtit d’un défaut historique de légitimité, qu’il faut désormais surmonter.

Le Hcéres a été créé en 2013, par la loi Fioraso, en remplacement de l’AERES créée en 2006, suite aux Etats-Généraux de 2004, dans le paquet de la Loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU, V. Pécresse). Ces deux lois ont très mauvaise réputation auprès des universitaires, dont les conditions de travail n’ont fait que de se dégrader depuis.

Deux principes justifient son existence : d’abord, si les universités bénéficient d’une plus grande liberté, il est bien normal qu’elle fasse aussi l’objet d’une plus grande évaluation ; ensuite, l’évaluation est une obligation européenne, adossée au processus de Bologne.

La première justification se heurte au doute de la communauté d’avoir bénéficié d’une plus grande liberté. Les libertés académiques sont historiquement menacées, et même « l’autonomie des présidences d’universités » (selon l’expression appropriée de C. Musselin) se heurte aux contraintes budgétaires et aux techniques de gouvernement à distance. De plus, les promoteurs de cette justification sont parfois ouvertement hostiles aux universités, comme en témoigne le discours de Nicolas Sarkozy du 22 janvier 2009, qui avait indigné à peu près tout le monde.

La seconde justification se heurte à deux problèmes. D’abord, en dehors de quelques décideurs, la communauté universitaire se fout globalement du processus de Bologne, dont seul le nom est connu dans le meilleur des cas : l’ignorer totalement n’empêche ni de chercher ni d’enseigner. Ensuite, le fondement de ce processus ne fait pas consensus, puisqu’il est parfois présenté comme un moyen de bâtir un marché européen des travailleurs et de la formation supérieure, en mettant en concurrence les établissements et praticiens, ce dont une majorité de collègues ne veut sans doute pas.

Au delà des critiques propres aux processus d’évaluation, ce sont ces problèmes qui justifient la pétition de RogueESR ou la proposition parlementaire « de supprimer l’ensemble des subventions attribuées au HCERES ».

Faut-il inverser la courroie de transmission ?

En quelque sorte, le Hcéres joue le rôle de courroie de transmission entre l’État et les entités évaluées. Ce positionnement justifie notamment d’appliquer aux évalués des critères d’évaluation et indicateurs décidés par l’État, et que l’on retrouve dans les projets annuels annuels de performance. C’est le sens descendant de la courroie : le Hcéres participe au ruissellement de la vision de ce que doit être l’ESR du haut vers la base.

Ce thread (Claire Mathieu) constate par exemple que l’évaluation du Collège de France n’observe ni dysfonctionnement ni contestation de sa gouvernance, mais que son organisation repose entièrement sur l’Assemblée des professeurs. Comme cela ne correspond pas à l’image que l’État se fait d’une bonne organisation, le rapport d’évaluation recommande d’en changer. C’est un cas concret où un rapport Hcéres priorise la vision de l’État sur la simple recherche de qualité.

Après 20 ans d’évaluation et de mécontentement croissant de la base, la réputation du Hcéres gagnerait à ce que la courroie soit temporairement inversée, ou au moins rééquilibrée. Par exemple :

  • Lorsqu’une organisation efficace ne correspond pas au canon de l’État, le Hcéres pourrait recommander un changement à l’État plutôt qu’à l’évalué, pour ouvrir le champs des organisations possibles plutôt que de le refermer.
  • Lorsqu’un indicateur calculé par l’État soulève des questions sur le terrain, le Hcéres pourrait faire remonter les critiques des évalués, plutôt qu’adresser des critiques aux évalués, et ce afin de garantir la meilleure utilisation possible des indicateurs.

Ces deux exemples ne sont jamais que l’identification des « features of good practice, demonstrated by the institution » et les « feedback mechanisms that lead to a continuous improvement within the agency », recommandés par le Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area qu’implémente le Hcéres.

Même si cela sort des attributions stricto sensu du Hcéres, peut-être serait-il aussi pertinent de profiter des évaluations pour mesurer les conditions de travail et le moral des personnels. Peut-être même est-ce indispensable pour éviter de reprocher de mal travailler à des gens travaillant dans le mauvaises conditions, au risque de faire aller encore plus mal des collègues qui ne vont déjà pas bien.

L’idée générale serait alors de guider l’État non pas seulement dans ses décisions de micro-management (quelles formations fermer ?), mais aussi dans son action macro (quels sont les problèmes que rencontre l’ensemble de l’ESR ?). L’Hcéres se détacherait alors un peu de son rôle de contrôleur, pour se consacrer à un rôle de capteur de l’état général du système. Cela pourrait prendre la forme de rapports publics transversaux, rendant compte des problèmes et observations communs à tous les évalués, et qui ne relèvent donc pas de la responsabilité de chacun d’eux, mais bien du système dans son ensemble.

Sans se priver d’émettre des avis réservés ou défavorables lorsque de véritables problèmes individuels sont identifiés, le Hcéres diminuerait ainsi la pression de l’évaluation sur les entités évaluées. Il prendrait ainsi plus leur parti auprès de l’État, et moins le parti de l’État auprès des évalués. Sa réputation en a sans doute grand besoin, surtout si le haut conseil souhaite avoir le support politique nécessaire à l’obtention des moyens indispensables à l’évaluation du secteur privé, elle-même indispensable à la légitimité des évaluations du secteur public.

Les questions sont complexes, sans solutions consensuelles, et vont nécessiter des discussions, dont le périmètre est déjà un problème en soi : réunion bilatérale Hcéres/FU ? Avec ou sans MESR/DGESIP/DGRI ? Avec ou sans UDice/Auref ? Avec ou sans les syndicats ? Avec ou sans les usagers ? Ou plus globalement des assises de l’ESR réunissant toutes les parties prenantes, mais surtout la communauté universitaire, pour décider ensemble de l’Université que nous voulons pour un monde post-massification ?

Pour aller plus loin

[ #VeilleESR #LRU ] Audition de Mme Coralie Chevallier, dont la nomination à la présidence du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) est envisagée par le président de la Républiquevideos.assemblee-nationale.fr/video.162586…

Julien Gossa (@juliengossa.cpesr.fr) 2025-02-19T16:19:48.352Z

La guerre des tout petits mondes : France Universités dégaine l’attractivité

A l’occasion de l’annonce des « key labs », on pouvait soulever l’hypothèse d’une résurgence des tensions entre les acteurs de l’ESR, en préparation de l’« Acte II de l’autonomie », qui traine depuis son lancement par Mme. Vidal en 2019. Au centre de la cible : les statuts, et notamment ceux des chercheurs et enseignants-chercheurs. Au même moment, le groupe de travail (GT) Attractivité de France Universités (FU) restituait ses travaux. Dans quel sens poussent ses propositions ?

Depuis plusieurs années, les universités rencontrent des difficultés croissantes de recrutement. Le problème est déjà critique pour certaines fonctions administratives, notamment en Ile-de-France, conduisant des universités à développer des initiatives qui ne semblent pas suffisantes. Pour les personnels d’enseignement et de recherche, le problème se centre pour l’instant sur « les talents », mais pourrait prendre une ampleur inquiétante même pour les simples E-EC qui font simplement leur travail : le nombre de postes non pourvus a doublé entre 2023 et 2024.

C’est dans ce contexte que le « GT Attractivité » de France Université a sans doute été conçu (je n’ai pas été en mesure de trouver des annonces ou des communications à son sujet). Le très récent bureau de FU ne mentionne pas l’attractivité dans ses priorités. On peut cependant trouver une présentation de 10 planches, dont 5 de titres, qui présentent quelques grandes lignes.

Remarques préliminaires

En remarques préliminaires, le GT formule 8 observations, dont notamment que « la question salariale est centrale, le
déclassement progressif des grilles salariales dans la hiérarchie sociale nationale depuis plusieurs décennies est évident », mais aussi que les choses sont très diverses au sein même des établissements, et que beaucoup de mesures sont déjà possibles et retreintes seulement par des questions budgétaires.

Il est donc probable que le GT ait été chargé de trouver des solutions au problème des salaires trop bas, mais après avoir écarté la solution à ce problème, qui est d’augmenter les salaires.

Recruter

Dans la rubrique « Recruter », on peut noter que les statuts sont particulièrement ciblés :

  • BIATSS : « Lever les blocages liés aux statuts » ;
  • ESAS : « Créer un statut spécifique d’enseignants titulaires de l’enseignement supérieur » ;
  • EC : « assouplir les règles » « Lever les contingentements sur les 46-3 » « Supprimer la qualification pour postuler un poste de MCF »
  • Précaires : « Elargir le champ d’application des CDI de missions »

En clair, il s’agit de s’inscrire « dans le sillage de la LPR », en poursuivant tout ce qui a été supprimé par les négociations pour rendre la loi acceptable, et notamment en retirant tout poids du CNU dans les recrutement des EC. Cette proposition arrive maintenant que la trajectoire budgétaire de la LPR/LPPR est officiellement une arnaque.

Rémunérer – reconnaître

Dans la rubrique « Rémunérer – reconnaître », sur les 11 observations, 9 nécessitent des moyens supplémentaires et sont donc tout à fait illusoires. Les deux qui n’en nécessitent pas sont :

  • « Défiscaliser les primes au même titre que les heures complémentaires/heures référentiel » : défiscaliser n’est jamais que supprimer le salaire différé, donc diminuer les revenus des personnels. Il est toujours très décevant de constater que des services publics œuvrent pour le dénigrement des cotisations.
  • « Partager les pratiques d’intéressement sur contrat privé, voire contrat institutionnel (ANR, Europe…) » : développée à bas bruit, cette politique permet à certains collègues d’être mieux rémunéré en allouant une part des ressources propres à leur propre rémunération.

En somme, les propositions pour les rémunérations sont imaginaires ou s’éloignent de l’esprit des services publics. Il est d’ailleurs notable que l’augmentation du point d’indice ne soit pas mentionné, alors qu’il n’est pas moins du ressort des universités que bien d’autres propositions ici. Enfin, le document confirme qu’il existe un problème sérieux avec la C3 du RIPEC.

Accompagner et fidéliser

Dans la rubrique « Accompagner et fidéliser », on trouve 8 propositions, dont 3 sur la mobilité, ce qui peut paraître étrange pour « fidéliser ». La déconcentration de la gestion de tous les personnels semble s’inscrire dans la continuité de la rubrique précédente, avec un affaiblissement du national au profit du local pour « y compris le disciplinaire ». Le repyramidage s’inscrit aussi dans la continuité de la LPPR, mais auquel le GT ajoute ce vieux serpent de mer de la fusion des corps MCF et PR.

Étrangement, les deux propositions les plus transformantes sont sans doute celle qui semblent les plus anodines : le « passeport formation obligatoire » et le « suivi de carrière RH ». Les deux représentent un véritable affaiblissement de l’autonomie des universitaires, en principe en charge eux-mêmes de leur propre carrière. La diminution de la part nationale dans cette gestion s’accompagnerait ainsi d’une augmentation de la part administrative.

Condition et temps de travail

Dans la rubrique « Condition et temps de travail », on trouve 7 propositions, dont 2 s’intéressent au genre. On y trouve le serpent de mer du CRCT automatique, dont la légende dit qu’il était prévu dès la définition des 192h en 1984. Imiter le modèle des CE peut couter cher, et éloigner du modèle académique : quelle articulation entre les tickets restaurants et les restaurants universitaires (et avec quels moyens) ? La semaine de quatre jours pour les personnels BIATSS est sans doute une bonne idée, mais difficile à mettre en adéquation avec l’accueil du public.

Deux propositions sont importantes :

« Assouplir la gestion des services dus sur une base pluriannuelle vs modulation de service (en gardant la référence à 192h/an) » : contrairement à beaucoup de discours, FU propose de garder les 192h mais en modifiant sa gestion, pour la rendre pluriannuelle (et peut-être modulée ? – ça n’est pas clair).

« Revoir la stratégie des appels à projet en général » : là, on est carrément dans le révolutionnaire, puisque FU propose de transférer les moyens de l’ANR et du PIA vers les dotations récurrentes. FU ne parle cependant pas des appels à projets internes (AAPI), qui pourtant se sont aussi largement développés : si c’est pour recréer des mini-ANR locales, on voit mal l’intérêt.

Conclusion

Évitant la solution à son problème (augmenter les salaires puisqu’ils sont trop bas), le GT Attractivité de France Universités pousse délicatement vers le localisme, aussi bien pour la gestion des personnels que pour celle des budgets, mais sans attaquer trop fort les statuts. Ses propositions se limitent à parfaire la LPPR, donc on sait maintenant que la carotte budgétaire était factice, et dont personne n’arrive à montrer d’effet positif. C’est sans nul doute une avancée vers l’acte II de l’autonomie, mais à petits pas, évitant la stratégie de choc qui se dégage du discours de Mme Retailleau (par exemple).

On peut cependant identifier quelques impasses, bien sûr le point d’indice, mais surtout la question de l’autonomie et de la liberté des agents. C’est pourtant sans doute ce qui fait encore tenir les enseignants-chercheurs : l’absence de hiérarchie officielle, et la possibilité pour chacun de définir son propre rythme et ses propres objectifs de travail. Plutôt que de diminuer de façon coercitive l’autonomie des EC, il aurait été audacieux de proposer d’étendre de façon volontaire l’autonomie des collègues BIATSS.

La guerre des tout petits mondes : bataille autour de l’acte 2 de l’autonomie

La guerre des tout petits mondes : le MESR dégaine les cheffes de file.

La guerre des tout petits mondes : le CNRS dégaine les « key-labs »

 

Fresq : entre espoirs et inquiétudes pour la transformation de l’offre de formation

La base Fresq des Formation Reconnues de l’Enseignement Supérieur de Qualité est désormais opérationnelle. Les prochains mois vont être consacrés à son interconnexion avec le reste de l’éco-système-d’information de pilotage de l’offre de formation. Cette nouvelle base porte un grand espoir de simplification et de meilleure connaissance des formations supérieures… Mais aussi quelques inquiétudes, notamment en ce qui concerne son utilisation pour le pilotage.

Jusqu’à présent, la connaissance de l’offre de formation au niveau central se limite à l’alimentation de la base SISE (Système d’Information sur le Suivi des Étudiants), à Parcoursup et plus récemment MonMaster, ainsi que le RNCP. Ces bases fournissent déjà beaucoup d’informations, mais sont centrées sur les étudiants et leurs admissions, et manquent de précision sur l’offre de formation en tant que telle. De plus, leur alimentation nécessite la plupart du temps des interventions manuelles qui peuvent être particulièrement chronophages et sources d’erreurs.

Le principe de Fresq permet de faire face à la fragmentation des systèmes d’information (SI) dans le supérieur : chaque établissement étant libre de développer sont propre SI, les informations sur l’offre de formation sont modélisées et stockées de différentes façons, ce qui limite les possibilités de centraliser le tout pour en avoir une vision globale.

Fresq propose donc de centraliser et d’homogénéiser toutes les informations sur « l ‘offre de formations reconnues par le MESR » (soulignage d’origine), en aspirant les données depuis les SI locaux, pour ensuite les redistribuer aux SI du MESR.

Même si cela y ressemble, Fresq est donc bien plus qu’un simple catalogue de formation : elle collecte et stocke suffisamment d’informations pour permettre un pilotage globale de l’offre de formation nationale.

Des espoirs de simplification, de fiabilité et de transparence.

En proposant un portail unifié pour déclarer l’offre de formation, Fresq permet aux établissement de déclarer en une seule fois les informations le concernant, plutôt que de resaisir les informations dans différents système comme SISE, Parcoursup, et MonMaster, mais aussi le RNCP. Ce principe du « dites le nous une fois » est donc un gain de temps et de fiabilité des données.

La base étant au format JSON et un export en CSV étant possible, Fresq représente aussi un énorme espoir de transparence, avec une publication de l’offre de formation complète du MESR, allant jusqu’au parcours (le niveau de précision en dessous de la mention et du niveau, par exemple Niveau Licence, Mention Droit, Parcours Droit public) et pour toutes les années (et pas seulement la première année comme pour Parcoursup et MonMaster).

Si cette publication allait jusqu’aux données ouvertes, la France serait sans doute très en avance sur les autres pays du monde.

Des inquiétudes dans le pilotage.

Mais l’objectif de simplification, de fiabilisation et de transparence des données n’est pas le seul : Fresq porte aussi un objectif de pilotage de l’offre de formation, qui est beaucoup plus inquiétant. L’articulation avec la « GPEC de la nation » et les « COMP » est explicite.

La « GPEC » (Gestion Prévisionnelle des Emplois et Compétences – aussi GEPP – Gestion des Emplois et des Parcours Professionnels) est une approche gestionnaire visant à s’assurer qu’une entreprise dispose bien de toutes les compétences dont elle a besoin. M. Macron a exprimé l’ambition de concevoir une « GPEC de la nation », qu’il lie intimement à l’enseignement supérieur et notamment aux moyens accordés aux universités.

C’est là qu’interviennent les COMP (Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performances), qui fixent des objectifs aux établissements, et conditionnent des moyens à leur atteinte. C’est le nouveau modèle d’allocation des moyens, pour l’instant limité à des budgets anecdotiques, mais que l’État souhait généraliser. Il faut noter que la France est le seul pays avec le Luxembourg à ne pas disposer de modèle d’allocation des moyens.

Que Fresq se positionne entre la GPEC et les COMP peut paraître rationnel, mais l’efficacité de ce système suppose (au moins) deux choses : 1. être capable d’établir une GPEC de la nation ; et 2. que les COMP soient utilisables pour transformer l’offre de formation.

1. Il faut que le gouvernement soit capable d’établir une GPEC de la nation.

La formation d’un jeune à Bac+5 prend 20 ans, monter des formations prend aussi du temps et nécessite des enseignants qui eux-mêmes doivent être formés avant d’être recrutés. Tout cela dépasse de très loin la durée des mandats électoraux, mais aussi sans doute les compétences des gouvernements.

Sans même parler des compétences, on peut en effet douter que le gouvernement de 2005, et même de 2015, ait été en mesure de prédire les emplois nécessaires en 2025. Ensuite, les récents épisodes du nucléaire (d’abord abandonné puis mis en priorité) et de l’apprentissage (dopé à l’argent public pendant 3 ans avant d’être face à une quasi-faillite) montrent que les dirigeants peuvent être trop inconstants pour les besoins de la nation en matière d’enseignement.

Un choix politique plus profond qu’il n’y parait.

Surtout, une GPEC de la nation n’est pas une opération technique, ni même simplement économique, mais en réalité un acte hautement politique : décider des métiers et travailleurs dont la nation aura besoin implique de décider de la société que nous voulons demain. Et cette décision s’inscrit dans un équilibre des pouvoirs entre le gouvernement, les enseignants, les étudiants.

En prétendant contrôler et prédire de façon centrale les besoins de la nation, le gouvernement retire un peu de pouvoir aux formations de s’auto-définir, et un peu de pouvoir aux étudiants de s’auto-orienter en fonction de leurs propres désirs. Il n’est donc pas du tout certain que cette centralisation soit souhaitable. C’est un choix politique, de société, plus profond qu’il n’y parait.

2. Il faut que les COMP soient utilisables pour transformer l’offre de formation.

Supposons maintenant qu’on dispose d’une vraie GPEC de la nation, donc qu’on sache exactement combien de travailleurs il va nous falloir dans chaque métier dans 10 ans. Peut-on utiliser les COMP pour adapter l’offre de formation ?

Le gouvernement compte utiliser l’outil Quadrants, qui positionne toutes formations en fonction de leur taux de réussite et de leur taux d’insertion professionnelle. L’idée est d’identifier les formations qui « ne mènent pas à l’emploi » et qui « ne font pas réussir les étudiants », pour d’abord encourager les étudiants à s’en détourner en publiant ces indicateurs dans Parcoursup et MonMaster.

Ensuite, inclure les taux de réussite et d’insertion professionnelle dans les COMP permettra d’encourager les établissements à fermer ces formations, au risque de conduire à la diminution de leur budget. En clair : l’État prétend être en mesure d’identifier les formations utiles à la nation, et s’apprête à utiliser cette information pour moduler les moyens des universités, donc ne financer que ce qui est « utile » l’après lui.

D’abord, il faut noter que « utile » ne veut dire ici que « utile à l’emploi ». Une pure approche adéquationniste, qui fait l’impasse sur de nombreux autres services que peut rendre l’enseignement supérieur aux étudiants et à la société. Mais surtout, deux obstacles ruinent cette approche : les détails techniques sur la définition et la qualité des données ; le problème fondamental de la loi de Goodhart.

La définition et la qualité des données

Le premier obstacle est la définition et la qualité des données. Si ces deux choses là ne sont pas claires, alors nous allons avoir du « garbage in – garbage out », c’est-à-dire que de mauvaises données conduiront à de mauvaises décisions.

Or, aussi bien l’insertion que la réussite, sont très difficiles (impossibles ?) à définir et à mesurer. L’analyse des données d’InserSup le montre :

  • on mesure beaucoup moins la qualité de la formation que l’état de l’emploi : la moindre crise impacte bien plus les taux d’insertion et de réussite que toutes les réformes ;
  • les questions soulevées sont bien souvent politiques : faut-il fermer les formations d’informatique en Lorraine, qui présentent les pire taux d’emploi salarié en France, puisque la moitié des diplômés vont travailler au Luxembourg ? La question est diplomatique plus qu’économique.
  • et des détails subtils peuvent changer des indicateurs du tout au tout : un taux d’emploi sera très différent selon qu’on le prend 3 ou 36 mois, en salarié ou non, en stable ou non, en cadre ou non, en le calculant sur les admis, les diplômés ou les diplômés actifs, etc.

On le voit sur ces exemples, entre la théorie d’un Fresq faisant un lien quasi-mécanique entre la GPEC et les COMP, et la mise en pratique de décisions de pilotage pertinentes, il y a un monde difficile à franchir, peut-être même infranchissable.

La loi de Goodhart

Le second obstacle est beaucoup plus fondamental. La loi de Goodhart nous dit qu’une mesure cesse d’être une bonne mesure lorsqu’elle devient un objectif. Si on transforme les taux d’insertion et de réussite en objectifs, alors on risque de ne pas obtenir la montée que l’on cherche à obtenir en qualité et en adéquation entre formation et emploi.

Au contraire, on risque d’avoir de nombreux effets pervers. Par exemple, le meilleur moyen d’augmenter les taux d’insertion est de diminuer le nombre d’admis et de diplômés, si possible jusqu’à une pénurie de candidats pour les employeurs (seule garantie que tous les diplômés soient embauchés). Mais surtout, « la capacité de la formation à faire réussir ses étudiants » (gras d’origine) est indissociable de l’abaissement des exigences pour la diplomation.

Cette politique de pilotage de l’offre de formation pourrait donc tout à fait conduire à ce que nous observons dans le secondaire : une augmentation artificielle de la réussite des étudiants au détriment de ce qu’ils apprennent.

Plus fondamentalement, une formation ne devrait jamais « faire réussir », car cela déresponsabilise les étudiants et les prive de leur propre réussite, mais seulement permettre aux étudiants de réussir, tout en leur laissant la responsabilité et le succès.

La grande question du périmètre des formations.

Enfin, se pose la grande question du périmètre des formations dans le scope de Fresq. Comme le souligne la présentation sur Fresq, l’outil est limité aux formations reconnues par le MESR. Son extension aux formations privées est un enjeu national. Si elle n’est pas effective, alors les familles disposeront d’informations de deux natures très différentes :  une information mesurée et vérifiée pour les formations publiques, et une information déclarative et non contrôlée pour les formations privées. L’avantage au privé pour choisir la définition qui l’arrange, voire truquer ses chiffres, serait alors énorme.

Les formations publiques seraient alors plongées dans une compétition (encore plus) déloyale avec les acteurs privés, contraintes comme certaines universités le font déjà à communiquer sur l’absence de pertinence des données officielles sur les formations. Tout le monde y perdrait. L’extension de Fresq et Quadrants à la totalité des formations, particulièrement celles touchant de l’argent public (y compris au travers de l’alternance et des aides en nature des collectivités territoriales) n’est pas une option ou une perspective : c’est un prérequis.

Conclusion : le meilleur n’est pas à exclure.

Lorsqu’on additionne les problèmes dans les données, le problème fondamental soulevé par la loi de Goodhart, et celui du périmètre des formations, il ne reste que des inquiétudes quant à l’utilisation de Fresq pour le pilotage de l’offre de formation. L’espoir que cet outil serve à réguler une offre privée prédatrice désormais hors de contrôle est très mince : c’est un outil du MESR, et non pas du Ministère du travail, qui est la source du développement du secteur privé.

Il n’est cependant pas à exclure que les pilotes se heurtent très rapidement au mur de la réalité, et n’arrivent pas à concevoir de décision de pilotage sensé. L’initiative rejoindrait alors dans l’oubli les précédentes tentatives d’inclure de la « performance » dans l’allocation des moyens (SYMPA et SYMPA 2, dont le P est pour Performance, n’ont jamais été mis en production, pour des raisons très similaires).

Alors, il ne resterait rapidement de Fresq que le meilleur : un formidable outil de simplification et de transparence, permettant aux établissements de gagner du temps et aux citoyens d’y voir plus clair.

Quoi qu’il en soit, nous allons très rapidement le savoir.

La guerre des tout petits mondes : bataille autour de l’acte 2 de l’autonomie

Sous pression budgétaire et politique, dépourvus de projet stratégique enthousiasmant, peinant à s’adapter au XXIe siècle, et privés des arbitrages d’un ministère trop occupé par les changement de gouvernement, les acteurs de l’ESR sont plus que jamais en tension. C’est dans ce contexte que Sylvie Retailleau (ex-Ministre) et Antoine Petit (PDG du CNRS) ont présenté chacun leur projet pour l’organisation future de la recherche en France. A première vue, ces projets semblent complètement incompatibles. Mais peut-être ne le sont-ils pas, et peut-être ne sont-ils que des ajustements préparant l’acte 2 de l’autonomie.

D’abord, Mme Retailleau s’est positionnée pour une suppression des ONR dans leur forme historique, avec un transfert des personnels aux universités, sous de nouveaux statuts locaux, propres à chaque établissement et englobant tous les personnels d’enseignement et de recherche. Ensuite, M. Petit a plutôt proposé que le CNRS garde et même augmente le contrôle sur ses UMR, en concentrant ses moyens sur un quart d’entre elles, les key-labs, mais – au moins en discours – sans rien lâcher sur les personnels et les autres UMR.

De part comme d’autres, les propositions ne sont pas rationnellement fondées. M. Petit affirme sans preuve que sa proposition est exigée par une supposée « compétition internationale ». Mme. Retailleau ne s’embarrasse pas de justification, sinon à dire qu’elle a tout préparé pour que ça arrive. Soit les idéologies et les ego dépassent les intérêts scientifiques nationaux, soit nos réformateurs n’explicitent pas leur pensée jusqu’au bout.

Les dissensions sur la méthode et les intérêts particuliers masquent un accord sur le fond.

Au milieu, M. Deneken, président d’UDice (qui n’a toujours pas donné son avis sur les key-labs) et de l’Université de Strasbourg, semble jouer les casques bleus :

« Nous défendons l’excellence de la recherche française, avec les universités et les organismes de recherche. L’excellence de nos universités ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans les ONR, disons le clairement. […] Le débat est clos, arrêtons de parler de concurrence. Quand j’ai vu ce matin ce projet d’UMR cinq étoiles, je me suis dit que nous allions construire cela ensemble avec le CNRS, pour tirer la France vers le haut »

M. Deneken rappelle ici que tous sont d’accord sur l’essentiel : « l’excellence », c’est-à-dire une base idéologique de concentration des honneurs et des moyens sur une nombre restreint d’institutions et de personnes, choisies « top-down ». Que ce soit en détruisant les statuts qui assurent une forme d’égalité comme le propose Mme Retailleau, en en distribuant des labels comme le propose M. Petit, le principe est identique : permettre aux dirigeants de sélectionner un petit groupe qui sera mieux traité que les autres.

Ces dirigeants sont aussi d’accord sur la méthode : la bureaucratie, c’est-à-dire des décisions prises en hauts-lieux depuis un bureau coupé du terrain, sur la base d’indicateurs non scientifiques et mal définis destinés à donner un verni rationnel à des choix en réalité discrétionnaires, et une absence de toute concertation préalable puis une mise devant le fait accompli des acteurs de terrain. C’est exactement ce qu’on constate pour les key-labs, comme pour la suppression des statuts.

S’il y a accord sur le fond et sur la méthode, alors arrêter de « parler de concurrence » est sans doute possible. Peut-être ne s’agit-il que d’un rapport de force normal avant une grande transformation, où chacun essaye d’optimiser son propre gain, mais sans remettre en cause le plan global.

Peut-on alors deviner un plan global ? La suite n’est qu’une pure spéculation de ma part.

L’acte 2 de l’autonomie est la réduction des effectifs et des rémunérations.

D’abord, il faut se rappeler l’acte 2 de l’autonomie des universités, lancé avec force il a 10 mois, avant de subitement passer sous silence, sans doute à cause du chaos institutionnel.

Ensuite, il faut prendre au sérieux François Germinet lorsqu’il affirme que « tant que nous [les bureaucrates] n’avons pas la main sur les ressources humaines et les carrières, nous restons bloqués ». En effet, le contrôle des recrutements, rémunérations et temps de travail des personnels par les bureaucrates locaux est la prochaine étape indispensable pour progresser dans l’« autonomie des universités ». Tout le reste a déjà été fait ou rendu possible, hormis peut-être une vraie dérégulation des frais d’inscription.

Par « autonomie des universités », il ne faut surtout pas entendre l’autonomie des universitaires : les libertés académiques n’ont cessé de se réduire avec les politiques d’autonomisation. Il faut comprendre l’autonomie des présidences d’université pour atteindre les objectifs stratégiques fixés par le gouvernement. C’est-à-dire en réalité une autonomie bureaucratique du middle management, ne reconnaissant aux présidences que les droits et libertés qui leurs permettent d’obéir avec la plus grande efficacité.

Important : Je précise que je ne considère en aucun cas les présidents comme des bureaucrates par nature, et que je ne confond pas les bureaucrates avec les technocrates, ni avec les administrateurs. Les bureaucrates s’identifient eux-mêmes en se reconnaissant dans ce « nous » utilisé par M. Germinet, en réclamant plus de pouvoir que leurs pairs sur leurs pairs, en promouvant une approche « top-down », et en s’estimant libres d’obéir aux injections de bureaucrates n+1.

Or, les droits et libertés des présidences ont déjà beaucoup évolué : les vacations permettent déjà de (très mal) payer des précaires à la tâche ; LRU et LPPR permettent déjà de recruter sans qualification ni concours des enseignants qui cherchent un peu (contrats LRU) et des chercheurs qui enseignent un peu (CPJ) ; le RIPEC permet déjà de moduler les temps de travail à la baisse et les rémunérations à la hausse ; les services d’enseignement sont déjà modulables, soit avec l’accord des EC, soit par le paiement d’heures complémentaires.

Que faut-il alors comprendre par « nous n’avons pas la main sur les ressources humaines et les carrières » ? Deux droits manquent en effet aux bureaucrates pour être pleinement « agiles ».

Le droit de fixer librement les rémunérations et temps de travail.

Le premier droit manquant est celui de fixer librement les rémunérations et temps de travail. Cela implique d’abord de déroger au temps d’enseignement légal de 192h, comme ne cesse de l’exiger les réformateurs : « Aujourd’hui, je crois que nous sommes à peu près le seul pays au monde à fonctionner avec les 192 heures devant les étudiants », il faut donc en finir avec « ce stupide calcul des 192h », et fixer librement les services d’enseignement et d’administration des EC de façon coercitive et sans payer d’heures complémentaires (puisque la façon volontaire avec paiement est déjà possible).

Cela implique ensuite de déroger aux grilles de rémunération et aux rares hausses du point d’indice, afin de réduire progressivement la rémunération de certains personnels et de supprimer l’avancement à l’ancienneté. Cela permettrait de dégager les « marges de manœuvre financières » indispensables au « pilotage stratégique » (qui revient le plus souvent à sur-payer quelques chercheurs très visibles). Dans quel autre secteur que l’université présente-t-on depuis des années le GVT comme un problème récurrent ? Et qu’est-ce que le GVT sinon l’avancement à l’ancienneté ?

Mais contrôler les temps de travail et les rémunérations n’est pas suffisant.

Le droit de licencier les actuels fonctionnaires.

Le second droit manquant est celui de procéder à des licenciements des fonctionnaires, pour des raisons économiques (équilibre budgétaire), stratégiques (restructurer l’activité) ou politiques (faire obéir). Ce n’est pas M. Petit parlant de « bois mort » qui me contredira, ni M. Germinet déclarant « Nous n’avons pas la main sur les carrières de tous les personnels, même si nous les payons ».

Ce droit est indispensable pour être « agile », c’est-à-dire pour mettre en œuvre les décisions stratégiques, et s’adapter au marché de l’enseignement supérieur. Sans ce droit, à moyens constants, les marges de manœuvre se limitent aux départs à la retraite, seule occasion où on peut redéployer un poste ou réaffecter ses moyens. Ces départs augmentent pour l’instant mais pourraient rapidement stagner avec la réforme des retraites (qui semble sans fin). Or, dans moins de 10 ans, les besoins d’enseignement vont chuter drastiquement :

Si les départs à la retraite ne suivent pas, et maintenant qu’on a prouvé qu’on pouvait fonctionner avec un taux d’encadrement inférieur à 4 titulaires pour 100 étudiants, les effectifs enseignants vont très rapidement dépasser les besoins d’enseignement. Sans droit au licenciement, les présidents n’auraient alors plus aucune marge de manœuvre, même les renouvellements de poste n’étant plus justifiés.

Ajoutons au tableau la croissance du secteur privé, pour comprendre la situation très compliquée dans laquelle nous allons rapidement nous retrouver. Et si l’autonomie atteint enfin les frais d’inscription, il faudra gagner des parts de marché, ce qui ne pourra se faire qu’en restructurant l’offre de formation, c’est-à-dire en licenciant une partie des enseignants.

Avoir « la main sur les carrières de tous les personnels » ne pourra se faire avec des universitaires autonomes, puisque recrutés à vie et dont la carrière avance à l’ancienneté. Il faut être clairs : puisque les bureaucrates peuvent déjà augmenter les effectifs et rémunérations, s’ils réclament de nouveaux droits, ça ne peut être que pour baisser les effectifs et rémunérations. Je ne vois aucun autre fondement raisonnable à « l’acte 2 de l’autonomie », mais je suis preneur d’autres points de vue, en commentaire.

Fusionner les chercheurs et les enseignants-chercheurs permet de rendre acceptable l’acte 2 de l’autonomie.

Il parait très difficile d’envisager que les C et EC acceptent de perdre l’avancement à l’ancienneté et la garantie de l’emploi, sans aucune contre-partie, c’est-à-dire en réalité devenir des employés de leur présidence, pour parfaire le souhait de M. Germinet.

En revanche, « harmoniser tous les statuts » apparaît beaucoup plus positif, porteur de simplification et d’égalité. Un statut certes harmonisé, mais aussi « un statut modulé ; car les métiers diffèrent énormément entre recherche, innovation, formation et international ». On admire l’opération de confusion : toutes et tous sous le même statut car nous faisons le même métier, mais modulé car nous faisons des métiers très différents.

On remarque le soin à éviter de parler de fusion des statuts, sans doute pour éviter les résistances propres à la fusion des corps des PR et MCF. Néanmoins, lorsque les choses de concrétiseront, les batailles entre corps autour de cette modulation pourront faire un formidable diviser pour régner.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’un seul statut harmonisé au niveau national, mais bien de plusieurs statuts, certes commun aux EC et C, mais locaux aux établissements, donc différents entre les EC-C d’établissements différents.

« Commençons par confier, j’y étais prête on l’avait discuté, les carrières et les postes au niveau de chaque opérateur. Les statuts des personnels chercheurs et E-C doivent être discutés des deux côtés. »

Ce nouveau statut n’est pour l’instant pas défini au niveau national, mais laissé à l’expérimentation des universités qui « se sont portées volontaires pour tester certaines mesures ». On a vu avec le RIPEC ce que ces approches locales ont d’inégalitaires, de discrétionnaires et de non-transparentes, tout en échouant par ailleurs à atteindre leurs objectifs officiels, qui sont généralement « l’attractivité », « la fidélisation » ou « la reconnaissance de l’ensemble des missions ».

Étrangement, « réduire les coûts » n’est jamais énoncé, alors que nous ne faisons jamais autre chose, puisque la « contrainte budgétaire » est omniprésente et n’a jamais été aussi intense.

Ainsi, « harmoniser » les statuts des EC et des C apparaît comme un projet plus souhaitable que transformer les C en EC pour réduire leur statut à une sorte de contrat individualisé à « la main » des directions, visant essentiellement à réduire les coûts.

Comment le vérifier ? Lors de la constitution des statuts locaux harmonisés mais modulés, il suffira de demander que les statuts soient harmonisés par le haut. Par exemple, en demandant un temps de service d’enseignement de 0 heures pour tous, donc heure complémentaire dès la première heure d’enseignement. Un refus confirmera que l’objectif n’est pas de laisser les personnels décider plus librement de leur implication dans telle ou telle mission, ni d’augmenter leurs rémunérations, ni non plus d’améliorer l’attractivité de l’établissement.

Les key-labs seraient alors une mise à l’abri du CNRS en tant qu’ONR.

Supposons que l’acte 2 de l’autonomie soit inévitable, et qu’elle implique effectivement le transfert des chercheurs des ONR vers les universités, alors les ONR se retrouveront de fait dans la situation des agences de moyens souhaitées par Mme Retailleau et M. Macron.

Ce serait la suppression du CNRS en tant qu’opérateur de recherche, recommandée par MM. Aghion et Cohen en 2004 (p. 104). Cette suppression est sur la table depuis longtemps : on trouve par exemple un sondage IPSOS « Faut-il supprimer le CNRS ? » datant de 1995, et une loi avortée de 1986 proposant la suppression des ONR. Sylvie Retailleau confirme qu’elle y est encore :

« Il est essentiel de réfléchir aux rôles des ONR, à leur positionnement en tant qu’opérateurs de recherche et agences de programmes »

En labellisant des key-labs, Antoine Petit définirait en réalité un périmètres sécurisé pour des chercheurs du CNRS : 25 % des UMR qui n’ont pas vocation à voir leur leurs personnels CNRS transférés aux universités, et qui couvrent déjà 46 % des personnels CNRS. Si ce nombre augmente rapidement face au projet de fusion des corps, par une fuite des personnels vers les key-labs, ça démontrera que les personnels CNRS estime que cette fusion n’est pas à leur avantage.

On comprendrait alors différemment la réaction violente de France Université : elle refuserait qu’une partie des personnels CNRS lui échappe, d’abord car cela diminue le nombre de personnels sur lesquels mettre « la main », ensuite car cela pourrait faire capoter tout le projet. Si certains ont la possibilité de fuir, et saisissent cette possibilité, c’est que le projet n’est pas attractif et que seuls y restent ceux qui y sont piégés. Les piégés pourraient bien décider de se battre, et avec de bonnes chances de gagner.

Les key-labs seraient ainsi une bouée de sauvetage pour le CNRS face à une extinction programmée, protégeant une partie de ses personnels, pas tant pour les avantager que pour ne pas risquer de perdre tous les personnels de recherche, et ainsi s’assurer de rester un véritable ONR. Mais peut-être que la transformation dépasserait ce simple sauvetage.

Le nouveau CNRS pourrait être caractérisé par une recherche à programme top-down, prenant ses distances avec les besoins de la nation.

Antoine Petit le répète souvent, « Le CNRS va privilégier l’approche top down ». François Germinet approuve, par exemple pour le transfert de technologie qui « ne doit plus se faire de manière bottom-up ». C’est un signe distinctif des bureaucrates que d’estimer être mieux placés que les praticiens pour prendre des décisions (c’est la définition même de bureaucrates : prendre des décision depuis un bureau sans jamais aller sur le terrain).

Il pourrait y avoir là une mise en cohérence des agences de programme, des key-labs et de l’acte 2 de l’autonomie. Les key-labs deviendraient les laboratoires chargés de mettre en place les programmes du CNRS, décidés et pilotés par la direction du CNRS, « top-down ». Ils ne feraient rien d’autre : une recherche mieux dotée, mais moins libre, plus contrôlée, par un « accompagnement renforcé ». Cet accompagnement permettrait au CNRS de concentrer son action en prenant ses distances avec les besoins des territoires et les demandes de la communauté, des partenaires et de l’État. Donc en prenant ses distances avec les besoins de la nation. Antoine Petit est assez explicite à ce sujet :

« le CNRS a longtemps fait de l’aménagement du territoire [sa priorité], à la demande des communautés scientifiques et des universités et écoles, mais aussi à certaines périodes au moins avec le soutien voire parfois la demande du ministère en charge de la recherche, le CNRS a ainsi dilué son action et réduit sa plus-value ».

Les key-labs seraient ainsi chargés de travailler non pas pour la science ou la nation, mais pour le CNRS. Les autres laboratoires n’auraient pas cet accompagnement, et seraient donc plus libres mais moins dotés, et donc des candidats prioritaires pour le transfert aux universités. Incidemment, nous aurions ainsi un système de recherche plus cohérent et plus complémentaire : une recherche programmée, pilotée par le haut par les ONR ; et une recherche libre, effectuée par le bas dans les universités.

Cela suppose néanmoins que les bureaucrates des universités ne cherchent pas à trop contrôler les universitaires, sinon nous aurions une recherche programmée et bien dotée d’un côté, et une recherche programmée et mal dotée de l’autre. Mes les risques paraissent faibles.

Les risques sont faibles que les universités basculent dans l’acte 2 de l’autonomie, mais ils existent… A condition de remplacer leurs présidences.

C’est sans doute le plus grand blocage pour l’acte 2 de l’autonomie : la grande majorité des présidents d’université ne sont pas des bureaucrates et ne souhaitent pas le devenir.

Décider des temps de travail et des rémunérations de chaque EC peut être attrayant sur le papier, mais dans les faits c’est seulement pénible et risqué : les universités ne sont pas prêtes à cette immense tâche, elles peinent déjà suffisamment juste pour payer les vacations et heures complémentaires. L’armée de contrôleurs de gestion qu’il faudrait recruter et former coûteraient plus cher que les économies envisageables, et des tensions seraient inutilement ravivées.

Licencier une part significative des collègues fait sens en terme budgétaire et « stratégique », mais aucun président n’aborderait avec plaisir un mandat qui serait promis à seulement organiser des vagues de licenciements pour adapter les effectifs à une baisse du nombre d’étudiants, dans le médiocre objectif de « l’équilibre budgétaire ». Ce serait d’autant plus difficile que, de fait, ces présidents devraient licencier leurs pairs, et donc quelque part se licencier un peu eux-mêmes.

Et si une levée de boucliers dans la communauté n’est pas tout à fait certaine, une vaste déploiement du quiet-quitting serait inévitable. Or, les universités ne tiennent que par le zèle, et les présidences de le savent. Pire, les quelques présidents bureaucrates convaincus qui décideraient de mettre vraiment en œuvre cet acte 2 pourraient fort fabriquer un repoussoir. On garde en tête la dévolution du patrimoine, qui devait apporter monts et merveilles, mais dont plus personne ne veut aujourd’hui, comme la totalité des mesures de l’acte 1 de l’autonomie en réalité.

En 20 ans, nous avons pu le vérifier, « l’autonomie » est mauvaise pour l’université. Passer à l’acte 2 ne pourrait se faire sensément pour améliorer, mais seulement pour continuer à dégrader. Et ça, aucun universitaire ne le veut. Ainsi, peut-être n’assistons pas à une guerre entre le CNRS et les universités, mais plutôt à une guerre entre les bureaucrates et les universitaires.

Pour ces raisons, il faut envisager que l’acte 2 de l’autonomie ne pourra se faire avec des universitaires. Et si les bureaucrates ne sont pas assez nombreux, alors il faudra envisager d’en recruter. En clair, aller directement à l’acte 3 de l’autonomie, en remplaçant les directions des établissements par des personnels n’ayant pas la profession universitaire et dont la carrière n’est pas liée à l’Université, des managers formés et recrutés spécialement pour mettre en place l’autonomie, en contrôlant et licenciant les enseignants-chercheurs, à l’abri de toute culpabilité et de toutes responsabilités.

L’autonomie des universités seraient ainsi achevée par une totale perte d’autonomie des universitaires.

La guerre des tout petits mondes : le CNRS dégaine les « key-labs »

La guerre des tout petits mondes : le MESR dégaine les cheffes de file.

La guerre des tout petits mondes : le MESR dégaine les cheffes de file.

Sous pression budgétaire et politique, dépourvus de projet stratégique enthousiasmant, peinant à s’adapter au XXIe siècle, et privés des arbitrages d’un ministère trop occupé par les changement de gouvernement, les acteurs de l’ESR sont plus que jamais en tension. C’est dans ce contexte que Sylvie Retailleau (Présidente d’université depuis 2016, Ministre de 2022 à 2024) et François Germinet (Président de Cy Cergy Paris Université, puis SGPI et désormais au cabinet du Ministre) ont décidé de réactiver le conflit entre les universités et les ONR, notamment le CNRS, pour mettre « la main sur » (sic) les UMR, mais aussi des chercheurs, et mettre fin au statut des enseignants-chercheurs.

Il y a sans doute toujours eu des tensions entre les universités et les ONR (organismes nationaux de recherche), allant de jalousies entre personnels de statuts différents, aux luttes de territoire en hauts-lieux pour occuper tel ou tel terrain scientifique ou piloter tel ou tel programme.

A la fin de l’année 2023, Emmanuel Macron et Sylvie Retailleau ont ravivé ces tensions, en annonçant sans avertir la transformation des ONR en « agences de programmes » : des sortes d’agences de moyens disciplinaires, dépourvues de personnels de recherche, donc une suppression des ONR tels que nous les connaissons. Le projet a immédiatement été saboté par les directions des ONR, et notamment Antoine Petit, conduisant à l’habituel épaississement du mille-feuille bureaucratique : les ONR n’ont pas renoncé à leurs personnels, et ces nouvelles agences de moyens se sont surajoutées à l’existant.

Douze mois plus tard, le 12/12/2024, Antoine Petit a annoncé la création de « key-labs », une concentration des moyens du CNRS sur un quart de ses laboratoires, mettant le feu aux poudres. Mais deux jours plus tôt, le 10/12/2024, Sylvie Retailleau et François Germinet revenaient aussi à la charge sur la suppression des ONR, en usant de l’argument des « universités, cheffes de file sur leur territoire ».

Les cheffes de file sont un argument anti-ONR.

La charge contre les ONR s’appuie sur l’argument des « cheffes de file », comme l’indique explicitement Mme Retailleau :

« Les choses ont été posées. Si les acteurs veulent se prendre en main, ils ont ce qu’il faut, sauf contre-ordre d’un futur ministre. Nous avons donné la légitimité aux universités d’être cheffes de file. »

Elle donne à l’occasion sa propre définition de « cheffes de file » :

« L’État doit accompagner les universités pour leur offrir une visibilité pluriannuelle. Cette visibilité ne peut pas être assurée acteur par acteur, car sur un territoire, il s’agit toujours d’une dynamique multiacteurs. Elle se donne de manière coordonnée. C’est ce que j’appelle le rôle de chef de file des universités. »

Par « offrir », il faut sans doute comprendre « imposer ». En clair, pour Mme Retailleau, les cheffes de files sont les interlocuteurs de l’État, uniques sur un territoire, chargés de mettre en œuvre la politique imposée par le gouvernement. En ce qui concerne les UMR, la question qui est posée est celle de leur interlocuteur : lequel est le plus légitime, entre la tutelle universitaire et la tutelle ONR ?

Dans ce rapport de force entre universités et ONR, Mme Retailleau prend clairement partie pour les premières :

« L’université est le point commun entre les laboratoires et les organismes comme le CNRS, l’Inrae ou l’Inserm. Elle est donc la mieux placée pour organiser le dialogue entre les acteurs et piloter les stratégies. [elle appelle l’université à] dire aux ONR que, désormais, elle prend la main sur les dialogues de gestion ».

« Piloter les stratégies » et « prendre la main sur les dialogues de gestion » veut dire « contrôler les moyens humains et financiers ». Mme. Retailleau propose d’ailleurs de pousser la logique de la Loi de programmation de la recherche, en faisant exploser les cadres statutaires des UMR :

« [Il faut] absolument continuer la mise en œuvre de la LPR. […] Tout est posé, allez-y. Les acteurs peuvent demander des contrats différents, demander une organisation un peu différente avec les ONR.  »

Mme. Retailleau se repositionne ainsi en faveur de la montée en puissance des agences de programme, et donc de la suppressions des ONR dans leur forme actuelle, et notamment du transfert des personnels aux universités. C’est si évident, qu’elle est obligée de préciser :

« Nous avons besoin des ONR »

L’annonces des key-labs est une humiliation pour les « universités, cheffes de file sur leur territoire ».

Dans un communiqué du 20/12/2024, non publié sur son site, France Universités demande un « moratoire de cette mesure et l’organisation d’une concertation ».

« Le projet d’attribution du label key labs à environ 25 % des UMR sous tutelle du CNRS a été dévoilé sans consultation avec les universités, cheffes de file dans leur territoire. […] Ces décisions, qui auront des conséquences significatives sur l’organisation et le fonctionnement de l’enseignement supérieur et de la recherche, ne peuvent être prises unilatéralement par un partenaire. […] De telles initiatives doivent résulter d’une concertation nationale et stratégique, impliquant l’ensemble des acteurs concernés et respectant leurs rôles respectifs. […] Cette ambition ne peut être réalisée que dans le cadre de partenariats transparents, équilibrés et concertés, fondés sur une vision commune et partagée de la politique scientifique propre à chacune des UMR. »

Dans une « note de position » datée de 2023, UDice explique en 14 points ce que sont les « universités, cheffes de file dans leur territoire ». Ces 14 points couvrent… A peu près tout en réalité. C’est pratiquement les prérogatives stratégiques du ministère, mais au niveau local.

Je ne suis pas spécialiste, mais on peut retrouver une définition de « chef de file » autour de la déconcentration des compétences de l’État, au début des années 2000 :

L’article 72 (alinéa 5) de la Constitution (qui énonce l’interdiction de tutelle) prévoit la possibilité de désigner une collectivité dite « chef de file » pour gérer de manière commune une compétence qui nécessite le concours de plusieurs collectivités territoriales ou groupements de celles-ci. Le chef de file n’a qu’un rôle de coordination, à l’exclusion de tout rôle de décision, afin que soit respectée l’interdiction de la tutelle.
L’article L1111-9 du CGCT précise les compétences pour lesquelles chaque type de collectivité territoriale peut être chef de file.

L’expression est utilisée pour les universités par G. Fioraso en 2014, pour annoncer que, quel que soit le mode de regroupement (Fusion, PRES/COMUE ou association), elle souhaitait n’avoir qu’un interlocuteur unique par territoire, ce qui se retrouve dans le L718-3 du code de l’éducation. Il est certes plus simple de parler à une seule entité qu’à plusieurs qui ne s’entendent pas forcément, ou pire peuvent faire coalition.

Mais il est assez difficile de croire à une simple coordination « à l’exclusion de tout rôle de décision » lorsqu’une seule partie détient toutes les informations, le pouvoir exclusif de parler au Ministère, et un rôle de « piloter les stratégies » en prenant « la main sur les dialogues de gestion ».

En annonçant les key-labs sans consulter les universités, Antoine Petit a donc humilié les universités dans leur rôle de cheffes de file. Mais que resterait-t-il aux ONR si toutes les décisions stratégiques doivent passer par chaque université ?

Les cheffes de file, l’argument anti-statuts des chercheurs et enseignants-chercheurs.

Mme Retailleau arrive ensuite au cœur du projet qui traîne depuis des décennies :

« Commençons par confier, j’y étais prête on l’avait discuté, les carrières et les postes au niveau de chaque opérateur [i.e. les universités]. Les statuts des personnels chercheurs et E-C doivent être discutés des deux côtés. […] Aujourd’hui, je crois que nous sommes à peu près le seul pays au monde à fonctionner avec les 192 heures devant les étudiants, alors que l’on sait toutes les missions qu’un enseignant-chercheur doit remplir : formation, apprentissage, international, etc. Ce n’est plus cohérent.

Sylvie Retailleau avait pourtant demandé à Emmanuel Macron de ne pas parler des statuts lors des premières annonces de ce projet, ce qu’il s’était empressé de faire, non sans la dénoncer. Elle promeut aujourd’hui ouvertement la suppression des statuts actuels, et la création de statuts locaux à chaque université, indifférenciant C et EC, et s’affranchissant du temps d’enseignement légal. Or, sans ce temps légal, et si les statuts ne sont plus nationaux, que reste-t-il de commun aux enseignants-chercheurs ?

Il s’agit évidemment de donner les plein pouvoirs aux managers locaux pour que les heures de cours soient assurées sans avoir à embaucher ni payer d’heures supplémentaires, tout en déchargeant quelques chercheurs triés sur le volet de toute charge d’administration et d’enseignement. Si l’attaque sur les 192h est si nourrie, c’est que les enjeux financiers et stratégiques sont grands.

François Germinet, désormais au cabinet du Ministre de l’ESR, approuve :

« Nous n’arrivons pas à harmoniser tous les statuts. Nous n’avons pas la main sur les carrières de tous les personnels, même si nous les payons. Cela reste un frein. Les chaires de professeur junior ont permis quelques avancées, mais cela reste limité. […] Certains organismes de recherche essaient d’ouvrir des postes de chercheurs avec un peu d’enseignement, pour développer des profils mixtes et harmonisés, mais, tant que nous n’avons pas la main sur les ressources humaines et les carrières, nous restons bloqués. »

Ce « Nous » est particulièrement intéressant. Il ne s’agit clairement pas des enseignants-chercheurs et chercheurs, qui sont « les » dans « nous les payons ». M. Germinet semble estimer ici qu’il fait partie d’un groupe, distinct des EC-C, qui paye lui-même, de sa poche, les EC-C, et que ce fait de les payer rend illégitimes les limites de son contrôle sur leurs carrières, rémunérations et temps de travail.

Il serait intéressant de savoir comment ce groupe s’appelle lui-même. En attendant, il ne sera pas illégitime de les désigner par « les bureaucrates ».

M. Germinet estime que les statuts sont un blocage majeur, mais pour faire quoi ? Une explication claire et assumée s’impose, y compris et surtout s’il s’agit de progresser dans la voie des « grandes universités de recherche » (GUR) et des « collèges universitaires », les premières réduisant leurs enseignements quand les secondes réduisent leur recherche. (En théorie. En pratique les GUR sont trop grosses pour abandonner l’enseignement « de territoire », et procèdent déjà à une différenciation interne des temps d’enseignement – mais ces considérations pratiques ne doivent pas empêcher les bureaucrates de croire en leurs rêves).

Les bureaucrates assument ainsi de plus en plus clairement leur existence. C’est désormais sans louvoyer qu’ils exigent d’avoir « la main » (sic) sur les enseignants-chercheurs, mais aussi les chercheurs, ce qui implique la suppression des ONR dans leur forme historique. Ils affirment maintenant que les CPJ et la LPPR vont dans ce sens, ce qui remet en question leur propre discours de l’époque et confirme les analyses de leurs détracteurs.

On voit surtout ici que l’enjeu de l’articulation des ONR avec les universités dépasse le Lego institutionnel interne au CNRS, et atteint les statuts des institutions et des personnels, c’est-à-dire toute la communauté scientifique nationale. La possibilité d’une réforme globale n’est pas à exclure, même si elle ne dit pas son nom et n’assume pas ses objectifs.

La guerre des tout petits mondes : le CNRS dégaine les « key-labs »

La guerre des tout petits mondes : bataille autour de l’acte 2 de l’autonomie

Photo de Michael Hamments sur Unsplash

La guerre des tout petits mondes : le CNRS dégaine les « key-labs »

Sous pression budgétaire et politique, dépourvus de projet stratégique enthousiasmant, peinant à s’adapter au XXIe siècle, et privés des arbitrages d’un ministère trop occupé par les changement de gouvernement, les acteurs de l’ESR sont plus que jamais en tension. C’est dans ce contexte qu’Antoine Petit (PDG du CNRS depuis 2018) a décidé d’annoncer la concentration des moyens du CNRS sur un quart des UMR. Cette décision suscite beaucoup d’émoi et d’incompréhension. Peut-être n’est-elle que l’émanation d’une bureaucratie idéologisée, de moins en moins en lien avec la recherche ?

C’est lors de la convention des directrices et directeurs des unités, jeudi 12 décembre 2024, qu’Antoine Petit a fait son annonce, rapportée par AEF et NewsTank. Il existait des bruits de couloir à propos d’« UMR 5 étoiles », des laboratoires sélectionnés pour être mieux traités que les autres. Finalement, ce sera des « key labs », mais l’idée est identique : donner « à certains laboratoires, environ 25 % des UMR dont l’organisme a la tutelle, le qualificatif de key labs », qui auront un « accompagnement renforcé »

L’annonce est unanimement désapprouvée par la communauté.

Dès le lendemain de l’annonce, les réaction s’enchaînent :

On aurait tort de sous-estimer la violence du communiqué de ce conseil scientifique, d’habitude feutré. Il soulève l’hypothèse que le projet comme la sélection des unités ne se sont pas faits sur des bases scientifiques, et laisse entrevoir qu’à la défiance de la base mesurée par l’ADL s’ajoute une crise majeure au plus haut niveau du CNRS, à une augmentation de la tension avec les universités.

Enfin, une motion de défiance envers la présidence du CNRS est ouverte à la signature, qui demande « le retrait du projet », « une réforme en profondeur de la gouvernance du CNRS » et « la démission de M. Antoine Petit ». A ce jour, elle a reçu plus de 5 000 signatures, ce qui est considérable pour une question aussi technique.

Mais qu’est-ce qui a motivé la direction du CNRS à ainsi tendre ses relations avec toute la communauté ?

D’après le PDG du CNRS, les UMR sont trop nombreuses, et ne jouent plus leur rôle de label de qualité.

Antoine Petit explique :

« La seconde grande mission du CNRS est d’opérer les unités de recherche, qui sont devenues progressivement des UMR. Aujourd’hui, le CNRS assure la co-tutelle de plus de 860 UMR réparties sur l’ensemble du territoire national. […] Être associé au CNRS a longtemps été considéré comme un label de qualité. […] les réactions sont très vives dès que le CNRS envisage de se retirer d’une unité de recherche »

Présenter les UMR comme un simple label de qualité est très réducteur, il s’agit aussi, et peut-être avant tout, de moyens matériels, financiers et humains dont les laboratoires sans co-tutelle ne disposent pas. Dans un contexte de pénurie globale de moyens, l’enjeu est souvent majeur. Les réactions face à ce qu’on appelle la « désUMRisation » ne sont pas vives seulement pour des questions symboliques.

Notons l’usage du passé dans « Être associé au CNRS a longtemps été considéré comme un label de qualité », très différent de « est depuis longtemps considéré comme un label de qualité » : Antoine Petit semble considérer ainsi qu’être associé au CNRS n’est plus considéré comme un label de qualité. Cette affirmation nécessite une preuve.

M. Petit impute ce supposé problème à un trop grand nombre d’UMR, résistantes à toute forme de changement :

« Pourtant depuis 15 ans, la situation n’a pas beaucoup évolué […] Le CNRS a ainsi dilué son action et réduit sa plus-value, comme en atteste le nombre de ses agents permanents dans les UMR.

La réduction du nombre d’UMR est envisagée, mais qui n’a pas pu être mise en œuvre.

En affirmant que « Le CNRS a ainsi dilué son action et réduit sa plus-value », M. Petit promeut l’idée que le CNRS doit concentrer ses moyens s’il veut augmenter sa « plus-value ». La réduction du nombre d’UMR CNRS tombe alors sous le sens.

En réalité, cette réduction est un objectif ancien du CNRS, que je ne saurais pas dater exactement, mais auquel j’ai personnellement participé durant mon passage au Conseil scientifique de l’institut INS2I avant 2018, et dont j’ai pu trouver une trace en 2008. Un rapport de section fait état d’un processus de réduction se stabilisant entre 2014 et 2019. En 2018, la CPU est favorable à la réduction des tutelles des UMR, à condition qu’elle se fasse dans le dialogue. La situation a donc changé en 15 ans, mais sans doute pas assez au goût de M. Petit. Et puis les accusations d’immobilisme ne coûtent pas grand chose et permettent de légitimer les changements.

En 2022, Antoine Petit avait annoncé que « le CNRS est prêt à devenir « tutelle secondaire » d’unités mixtes » et qu’il ne voit d’ailleurs « pas de problème sur le principe » à déléguer la gestion des UMR CNRS aux universités. En clair, M. Petit était prêt à utiliser différents moyens pour retirer discrètement le CNRS des UMR, mais aucun n’a vraiment vu le jour.

Puisqu’on a échoué à réduire le nombre d’UMR, la concentration des moyens ne peut se faire qu’en différenciant les UMR existantes, d’où sans doute l’idée des « key-labs ».

Les « key labs » ont une définition et un objet particulièrement flous.

« Qualificatif », « label » ou « statut », la nature même des key-labs varie d’une annonce à l’autre. Pour l’instant, ça n’est pas clair. En plus de meilleurs moyens humains et financiers, les key-labs auront un « accompagnement renforcé » : « un travail régulier avec l’institut », « un dialogue stratégique » « une aide particulière au montage de projets européens », « une mise en valeur » et « un soutien renforcé à l’innovation »… On pourrait s’étonner que le CNRS ne puisse apporter un accompagnement aussi basique à l’ensemble des UMR.

On peut aussi se demander si « key » ne veut pas dire « clé », au sens « devant être conservé à tout prix », marquant les UMR « non clé » comme candidates à la délégation aux universités, ou à la bascule en « tutelle secondaire » par le CNRS. Cependant, le label semble être temporaire :

« Bien entendu, il n’est pas question que ces key labs forment un club fermé. […] J’insiste sur le fait que priorité ne veut nullement dire exclusivité. Preuve en est qu’aujourd’hui, 46 % des agents du CNRS travaillent pour des unités identifiées comme futures key labs. Cela signifie donc que 54 % travaillent dans des laboratoires qui ne figurent pas dans cette pré-liste. »

Le label sera attribué pour une durée de cinq ans renouvelable « au fil de l’eau » (quoi que cela veuille dire). Ce « bien entendu » ajoute énormément de confusion : à quoi bon concentrer les moyens ou sécuriser une unité pendant cinq ans, si c’est pour ensuite le lui retirer ? On sait que le « stop-and-go » est particulièrement inefficace. Il devient franchement déraisonnable lorsqu’on souhaite que que les key-labs « jouent un rôle de tête de réseau vis-à-vis d’autres laboratoires de leur domaine, notamment via la mise à disposition de plateformes ».

On peut éventuellement comprendre l’intention de maintenir les unités sous pression en évitant de leur donner trop de stabilité, ou encore l’envie pour les dirigeants de pouvoir changer d’avis, au grès de leurs priorités du moment… Mais évitons alors de se plaindre de l’absence de visibilité à courts termes, et assumons que c’est une politique consciente, au seul bénéfice des dirigeants.

Les conséquences pour les unités exclues des key-labs ne sont ni connues ni assumées.

« Les UMR non concernées au départ ne seront évidemment pas interdites de recrutement. Tout cela va s’affiner avec le temps. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit en aucun cas de mettre tous nos moyens dans ces laboratoires. »

Même s’il ne s’agit en aucun cas de mettre tous les moyens du CNRS sur les seuls key-labs (comment en pourrait-il être autrement ?), une chose parait certaine : il faudra travailler à moyens constants (en réalité décroissants compte tenu de l’inflation), et la seule manière d’avoir un « accompagnement renforcé » à moyens constants est de réduire l’« accompagnement » des unités exclues du label.

De même pour les recrutements, évidemment que les interdire serait compliqué, mais on peut tout de même compter sur une forte incitation auprès des néo-recrutés pour qu’ils préfèrent choisir un key-lab sécurisé et mieux doté à une simple UMR aux moyens limités et décroissants.

Pour les moyens comme pour les recrutements, il n’y a certes pas de décision tranchée, mais une sorte de lente différenciation qui ne s’assume pas, dans l’espoir qu’elle « va s’affiner avec le temps »… Et peut-être se transformer en mise en extinction ?

Un argument quantitatif qui masque mal une approche essentiellement idéologique.

Dans une centaine d’unités, les agents du CNRS représentent tout au plus 10 % de l’ensemble des personnels permanents. […] Cette situation limite l’impact du CNRS et, de fait, le rayonnement de la science française. »

M. Petit s’appuie sur un argument quantitatif, le taux de 10% de personnels CNRS parmi les permanents dans une centaine d’UMR, qu’il présente comme un problème pour le rayonnement de la science française. Il n’explique cependant pas pourquoi, et j’avoue ne pas comprendre non plus en quoi c’est un problème, ni être en mesure de faire un lien de causalité entre ce taux et le rayonnement de la science française.

Quoi qu’il en soit, cela à l’avantage de faire un lien discursif avec la « compétition internationale » :

« la compétition internationale nous impose de faire porter un effort particulier sur un nombre plus restreint d’unités, celles qui sont le plus en capacité de répondre aux exigences de cette compétition, des fleurons de la recherche attractifs pour les meilleurs chercheurs et chercheuses »

On retrouve ainsi le discours habituel de M. Petit, qui serait l’existence de « meilleurs » qui côtoient du « bois mort » (sic), dont il faudrait absolument se délester pour rester dans la « compétition internationale ». C’est dans la continuité de son souhait d’avoir une Loi de programmation de la recherche « inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne ». Cette aveux avait déclenché beaucoup de réactions, mais aucune de positive (par exemple ici, ou ).

Il faut noter qu’en absence de preuve, les arguments quantitatifs ne donnent qu’une apparence de pragmatisme aux idéologies sans fondement. Or, M. Petit n’apporte aucune preuve de ses affirmations. Il n’existe d’ailleurs aucune preuve à ma connaissance que la concentration des moyens est la meilleure façon de rester performant en science. Cette approche « darwinienne », qui ne fait pas du tout l’unanimité au sein de la communauté scientifique, doit donc être considérée comme essentiellement idéologique.

Cette approche essentiellement idéologique est sans fondement légal.

Le R322-2 du Code de la recherche dispose des missions du CNRS :

Dans le cadre de la politique scientifique définie par le Gouvernement, en relation avec les besoins culturels, économiques et sociaux de la Nation et en liaison avec les établissements d’enseignement supérieur et de recherche, le Centre national de la recherche scientifique a pour missions :
1° D’identifier, d’effectuer ou de faire effectuer, seul ou avec ses partenaires, toutes recherches présentant un intérêt pour l’avancement de la science ainsi que pour le progrès économique, social et culturel du pays ;
2° De contribuer à l’application et à la valorisation des résultats de ces recherches ;
3° De développer l’information scientifique et l’accès aux travaux et données de la recherche, en favorisant l’usage de la langue française ;
4° D’apporter son concours à la formation à la recherche et par la recherche ;
5° De participer à l’analyse de la conjoncture scientifique nationale et internationale et de ses perspectives d’évolution en vue de l’élaboration de la politique nationale dans ce domaine ;
6° De réaliser des évaluations et des expertises sur des questions de nature scientifique.

Non seulement la « compétition internationale » n’apparait pas dans la liste des missions du CNRS, mais en plus le 1° pousse dans la direction d’une large irrigation scientifique plutôt que dans sa concentration sur quelques unité estimées de « rang mondial ». On y parle en effet de « progrès » et non de « rayonnement » ou d’« attractivité ».

Pour caricaturer, les missions légales du CNRS nous disent « peu importe qu’on soit les meilleurs, pourvu qu’on progresse », ce qui est à contre-sens même de l’idée des key-labs, qu’on peut résumer par : « peu importe qu’on progresse, pourvu qu’on soit les meilleurs ». Et cela change tout, d’abord parce que progresser est possible mais qu’il est parfaitement délirant de chercher à être les meilleurs face à la Chine. Ensuite parce que ça change les objectifs chiffrés.

Un objectif quantitatif et une notion mal définie qui cachent (mal) une approche mandarinale.

Ce qui frappe en premier est l’objectif de 25% d’UMR key-labs. Pourquoi 25% ? Pourquoi pas 10% ou 35% ? Pourquoi un objectif en termes de proportion d’UMR ? Si l’objectif est uniquement la performance scientifique, ou le taux de personnels CNRS, ça pourrait aussi bien être n’importe quelle proportion. Il ne s’agit donc pas de sélectionner ce qui est bon pour la science, ni même la recherche nationale, ni même encore de rationaliser l’utilisation des moyens, mais bien de ne garder que « les meilleurs » pour augmenter artificiellement les performances du CNRS, au détriment des performances globales.

Le principal objectif est donc de sélectionner les UMR de « rang mondial » :

« Même si la notion ‘de rang mondial’ ne correspond pas à une définition mathématique précise, elle est le plus souvent largement partagée par les pairs au sein d’une discipline donnée »

Les key-labs seront donc sélectionnés par une notion non définie mais largement partagée mais différente en fonctionne des disciplines. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? A ma connaissance, s’il existe une notion vraiment partagée, c’est « moi » : « mon institut », « mon labo », « ma discipline », « mon équipe », « mon sujet de recherche ».

Tout repose alors sur « les pairs » qui prennent vraiment les décisions. Et ce ne sont bien sûr pas tous les pairs : l’écrasante majorité des pairs a appris l’existence du projet dans la presse. Il s’agit en réalité d’une ultra-minorité très bien placée, que l’on appelait autrefois le mandarinat, et qu’on appelle parfois aujourd’hui le néo-mandarinat, ou la nouvelle « oligarchie universitaire ».

Des critères trop nombreux, inopérants et qui masquent probablement une sélection essentiellement comptable.

Les critères utilisés pour sélectionner les key-labs sont au nombre de 17, dans 6 catégories déséquilibrées (6 pour « excellence », 1 pour « singularité » – très beau symbole !), sans priorité ni pondération. Une telle liste permet probablement de justifier n’importe quel choix, et ne permet donc pas de guider vraiment ces choix. La quasi totalité des critères ne sont pas associés à un indicateur objectif, et ne sont en réalité pas objectivables, surtout si le CNRS tient son engagement de ne pas utiliser d’approche biblio-métrique (notamment pour le critère « qualité et impact des productions scientifiques »).

Seuls deux critères sont quantifiables, dans la catégorie « Structure du laboratoire : Taille du laboratoire ; poids des agents CNRS ».

Dans son billet sur la question, le collectif RogueESR a divulgué ce qui semble être le document de travail pour sélectionner les key-labs, dans lequel on trouve effectivement ces seuls indicateurs par institut : le % de key-labs parmi les UMR+UPR, mais surtout le nombre moyen de permanent par UMP+UPR et le nombre de permanents par key-lab.

Selon ce tableau, le nombre de permanents CNRS par laboratoire est donc l’indicateur à augmenter. Or, le nombre de permanents est très différent de son taux : un petit laboratoire avec 10 CNRS pour 20 permanents a un meilleur taux mais un plus mauvais nombre qu’un laboratoire de 30 CNRS pour 100 permanents.

En conséquence, on peut établir l’hypothèse que par « poids des agents CNRS », les sélectionneurs n’ont pas entendu le taux, mais bien la masse. Il y aurait donc alors une prime à la taille : les gros laboratoires sont de meilleurs choix pour être key-labs que les petits, tout à fait indépendamment de leur dynamisme scientifique, ou de leur utilité dans le tissus scientifique national, simplement parce qu’étant plus gros, ils ont plus de chance d’avoir un plus grand nombre d’agents CNRS.

Ce serait alors une opération tout à fait comptable, dans l’esprit pratique d’une bureaucratie déracinée se livrant à une rationalisation administrative presque aveugle à la réalité du terrain et aux intérêts de la nation.

L’hypothèse de la taille comme critère principal de sélection des key-labs : le pire de la bureaucratie.

Un choix des key-labs en fonction de leur taille pourrait relever de la rationalisation administrative, mais certainement pas d’une recherche de performance scientifique. On pourrait argumenter au contraire que la « plus-value » des personnels CNRS est d’autant plus grande que le labo est petit : un premier personnel CNRS dans une équipe de 20 personnes change tout ; un personnel CNRS de plus dans un labo de 600 personnes passe inaperçu.

On peut aussi se demander si on fait de la meilleure recherche dans les structures les plus grosses, où il est devenu impossible de connaitre tous ses collègues, où les séminaires sont sans rapport avec notre discipline, où on ne mettra jamais les pieds dans la plupart des étages et bâtiments, et où l’essentiel des réunions ne nous concerne pas.

On peut s’inquiéter enfin que cette politique encourage les labos à des fusions sans lien avec des considérations scientifiques, pour atteindre la « masse critique », c’est-à-dire celle qui met à l’abri des politiques d’exclusion comme le sont les key-labs, même si cela dégrade les conditions de travail et les performances scientifiques nationales.

Au final, les arguments quantitatifs utilisés par M. Petit laissent surtout un goût du pire de ce que sait faire la bureaucratie : des critères non transparents, sans lien avec l’exercice des missions, et appliqués discrétionnairement pour atteindre un objectif donné sans justification, sans lien avec les missions du CNRS, et sans lien avec la production scientifique.

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