Le 10 juillet 2026, à la Cité des Métiers de Liège, le Forem et les Cités des Métiers ont lancé Orientascan, aussitôt surnommé « GPS wallon de l’orientation ». Un outil numérique pour aider les jeunes à s’orienter, présenté par le ministre de tutelle. Mais qui, au juste, oriente ici : l’école, ou le service public de l’emploi ? La réponse, on le verra, n’a rien d’anodin pour nous.
Post 2/5 de la série « L’orientation vue de deux ailleurs ».
Un outil de l’emploi, non de l’école
Rappelons d’abord d’où vient Orientascan. Il est né du Forem, l’Office wallon de la formation professionnelle et de l’emploi, et il a été dévoilé à la Cité des Métiers de Liège en présence de Pierre-Yves Jeholet, ministre wallon de l’Emploi et de la Formation[1]. Chaque mot compte. Le Forem n’est pas un service de l’école : c’est le service public de l’emploi de la Région wallonne[2]. L’outil que l’on présente comme un instrument d’orientation est donc, d’entrée, un instrument de la politique de l’emploi.
Concrètement, Orientascan se présente comme un « premier niveau d’orientation en ligne », accessible à distance, à tout moment et en quelques clics, qui propose des conseils personnalisés et des ressources adaptées à la situation de chacun[3]. Il invite l’utilisateur à réfléchir à ses envies, à ses aptitudes et aux secteurs qui correspondraient à son profil. Il ne prétend pas décider à la place de l’usager ; il prépare le terrain. Raymonde Yerna, administratrice générale du Forem, le dit sans détour : « Cet outil ne remplace pas le conseiller : il facilite la réflexion, prépare les échanges »[4]. Autrement dit, un sas numérique en amont de l’accompagnement humain assuré par les douze Carrefours et les trois Cités des Métiers répartis sur le territoire wallon.
Le public visé achève de situer l’outil. Il s’adresse aux jeunes qui sortent des études et s’inscrivent au Forem, ainsi qu’aux demandeurs d’emploi. On rappelle à cette occasion que quelque cinquante-cinq mille personnes s’inscrivent chaque année au Forem, dont près de la moitié ont moins de trente ans, et qu’entre juillet et octobre ce sont environ vingt-cinq mille jeunes qui pousseront la porte[5]. Nous ne sommes donc pas dans l’école, mais à sa sortie, au moment où le jeune bascule du statut d’élève à celui de demandeur d’emploi. La presse belge ne s’y trompe pas : Le Soir présente l’outil comme une aide aux jeunes « à s’orienter professionnellement »[6], et Trends-Tendances rappelle qu’« une bonne partie de ces personnes cherchent un emploi sans avoir encore défini leur orientation professionnelle »[7].
J’insiste sur ce point de départ, car il commande toute la suite. Dans le gradient que je proposais en introduction de cette série, de la scolarité vers l’emploi en passant par la formation et le métier, Orientascan se tient tout au bout, du côté de l’emploi. La cible n’est pas une classe à choisir ni même un diplôme à préparer : c’est une place à trouver sur le marché du travail. Et il faut ajouter, par honnêteté, que ce que je décris ici n’est pas la réalité vérifiée du dispositif, mais l’image qu’en donnent les articles de presse et la communication du Forem. Je les tiens, comme je l’ai posé au premier post, pour des indices d’une manière de penser l’orientation, non pour une description sociologique de ce qui se joue vraiment dans les Cités des Métiers.
Le GPS, une métaphore qui en dit long
Le surnom d’Orientascan mérite qu’on s’y arrête, car les métaphores ne sont jamais innocentes. Appeler un outil d’orientation un « GPS », c’est se représenter l’orientation comme un trajet à baliser : un point de départ, une destination, un itinéraire calculé, et la possibilité de recalculer en cas d’hésitation. La métaphore est séduisante, et elle porte une part de vérité : elle traduit l’idée, plutôt sympathique, d’un accompagnement continu, réajustable, qui ne lâche pas l’usager après une décision couperet. C’est là, au passage, une conception de la méthode assez différente de la nôtre, où l’orientation se joue encore largement par paliers et par verdicts de fin d’année.
Mais un GPS ne choisit pas la destination : il y conduit. Et c’est ici que la question qui fâche se pose. Où mène le GPS wallon ? Les textes le disent, à qui veut bien les lire : l’outil vise à rapprocher les profils des métiers recherchés par les entreprises wallonnes, singulièrement de ceux qui sont en pénurie de main-d’œuvre[8]. L’orientation de l’individu et les besoins du marché sont ainsi tenus dans la même main. On peut y voir du bon sens : à quoi bon orienter vers des débouchés qui n’existent pas ? On peut aussi s’interroger. Lorsque la destination est en partie fixée par la carte des pénuries, oriente-t-on encore la personne vers ce qui lui convient, ou l’aiguille-t-on vers ce dont l’économie a besoin ? Les deux, sans doute. Mais le glissement mérite d’être nommé plutôt que dissous dans l’évidence technologique.
Il ne s’agit pas de faire un procès d’intention au Forem, dont la mission est précisément de servir l’emploi. Il s’agit de remarquer que, dans ce cadre, l’orientation n’est pas un but en soi : elle est un moyen au service d’une politique d’emploi. Le vocabulaire le trahit à chaque ligne, qui parle de projet professionnel, de marché, de secteurs, de recrutement. L’élève y a disparu ; reste le futur actif. On mesure ici tout ce qui sépare cette approche d’une orientation pensée depuis l’école, où l’horizon premier n’est pas le marché mais le parcours d’études.
L’autre maison, celle de l’école
Faut-il en conclure que la Wallonie, décidément, oriente vers l’emploi quand nous orienterions vers la formation ? Ce serait aller trop vite, et tomber dans le piège que je signalais d’emblée : mes articles viennent tous du Forem, c’est-à-dire d’une seule des deux maisons de l’orientation. Il en existe une autre, du côté de l’école, et elle ressemble beaucoup à la nôtre.
Cette seconde maison relève d’un autre niveau de pouvoir. En Belgique, l’enseignement est une compétence des Communautés, ici la Communauté française, qui se désigne comme Fédération Wallonie-Bruxelles ; l’emploi et la formation professionnelle relèvent, eux, des Régions, ici la Région wallonne. Le Forem appartient à la seconde, l’école à la première. Cette répartition, sans équivalent chez nous, a une conséquence que nous aurions tort de négliger : l’orientation y est structurellement partagée entre deux mondes institutionnels distincts, dotés chacun de leurs opérateurs et de leurs outils.
Du côté de l’école, ce sont les centres psycho-médico-sociaux, les fameux PMS, qui accompagnent les élèves tout au long de leur scolarité, de la maternelle au secondaire, sur les plans psychologique, social, de la santé et de l’orientation scolaire et professionnelle[9]. C’est aussi le SIEP, le Service d’information sur les études et les professions, qui informe élèves et familles sur les filières et les métiers[10]. Et c’est, plus récemment, le Pacte pour un enseignement d’excellence, qui a fait de « l’approche éducative de l’orientation » l’un des domaines d’apprentissage du tronc commun, avec l’idée d’activités par lesquelles l’élève se découvre et forge son projet, avant de choisir en fin de troisième secondaire entre une voie de transition et une voie qualifiante[11]. On reconnaît là une orientation tournée d’abord vers la scolarité et la formation, presque le miroir de nos centres d’information et d’orientation et de nos psychologues de l’Éducation nationale.
Autrement dit, la Wallonie, ou plus exactement la Belgique francophone, dispose des deux orientations à la fois : celle de l’école, tournée vers les études, portée par la Fédération Wallonie-Bruxelles ; celle de l’emploi, tournée vers le marché, portée par la Région wallonne et son Forem. Orientascan appartient à la seconde. Le confondre avec « l’orientation wallonne » tout entière reviendrait à prendre une maison pour la ville.
Quand l’emploi entre dans l’école
Reste le point qui, pour un lecteur français, me paraît le plus éclairant, et le plus dérangeant. Ces deux maisons ne s’ignorent pas. Le Forem, opérateur d’emploi, ne se contente pas d’attendre les jeunes à la sortie du système scolaire : il entre dans l’école. Il propose des animations scolaires et un dispositif intitulé « Les métiers vont à l’école », par lesquels le service public de l’emploi intervient directement auprès des élèves du secondaire pour leur faire découvrir les métiers[12]. Un opérateur qui relève de la Région franchit ainsi le seuil d’établissements qui relèvent de la Communauté. La frontière institutionnelle existe, mais elle est poreuse.
Retournons-nous un instant vers la France, puisque c’est là le sens de tout ce détour. Imagine-t-on, chez nous, France Travail, l’ancien Pôle emploi, animant des séances d’orientation en classe de troisième ? La question fait presque sourire, tant la réponse va de soi. L’orientation, en France, demeure très largement le quasi-monopole de l’Éducation nationale et de ses personnels. Les Régions n’y sont entrées qu’avec prudence, depuis la loi de 2018 qui leur a confié l’information sur les métiers et les formations, et l’opérateur d’emploi, lui, reste à la porte des écoles[13]. Ce qui est banal en Wallonie, un service d’emploi qui vient parler métiers aux élèves, serait chez nous une petite révolution.
C’est pourquoi je maintiens que la vraie singularité de ce cas n’est pas d’abord dans le « vers quoi », mais dans le « qui ». Sur la cible, après tout, la maison scolaire wallonne fait comme la nôtre : elle oriente vers des études. La différence décisive tient à ce qu’un second acteur, celui de l’emploi, est reconnu légitime pour orienter, y compris à l’intérieur de l’école. Là où nous avons une orientation, la Belgique francophone en a deux, et elle les laisse se rejoindre. On peut discuter les mérites de l’un et l’autre modèle. On ne peut pas ne pas voir que le nôtre repose sur une cloison que la Wallonie, elle, a choisi de rendre franchissable.
Ce que le détour nous renvoie
Je le redis pour ne pas me payer de mots : je n’ai lu que des articles de presse et quelques pages institutionnelles, et je me garderai d’en tirer un portrait fidèle du système wallon. Ce que ce détour éclaire, en revanche, c’est notre propre évidence. Nous tenons pour naturel que l’orientation soit l’affaire de l’école, et de l’école seule, jusqu’à ce que le jeune en sorte. Le cas wallon nous rappelle que ce partage n’a rien d’universel, et qu’ailleurs on peut confier l’orientation, en même temps, à l’école et au service de l’emploi, et les faire dialoguer sous le toit d’une Cité des Métiers.
Alors une question, pour vous qui recevez des élèves ou des demandeurs d’emploi. Dans votre pratique, la frontière entre l’orientation scolaire et l’orientation vers l’emploi vous semble-t-elle une protection utile, qui préserve l’école des logiques du marché, ou une cloison qui prive les jeunes d’un regard dont ils auraient besoin plus tôt ? La Wallonie a tranché à sa manière. Et nous ?
N’hésitez, les commentaires sont possibles.
Bernard Desclaux
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Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/20/hasard-de-veille-wallonie-vietnam-et-notre-orientation/
Notes
[1] L’Avenir. (2026, 10 juillet). Le Forem et les Cités des Métiers lancent Orientascan, le GPS wallon de l’orientation. https://www.lavenir.net/actu/societe/emploi/2026/07/10/le-forem-et-les-cites-des-metiers-lancent-oriantascan-le-gps-wallon-de-lorientation-LZLI6FMRV5DQPHM6IEGG2QTDYQ/
[2] Wallonie.be. Office wallon de la formation professionnelle et de l’emploi (Le Forem). https://www.wallonie.be/fr/acteurs-et-institutions/wallonie/autres-acteurs-publics-de-la-wallonie/office-wallon-de-la-formation-professionnelle-et-de-lemploi-le-forem
[3] Econostrum. (2026). Orientation professionnelle : le Forem dévoile un outil numérique pour guider les jeunes. https://econostrum.info/belgique/orientation-professionnelle-forem/
[4] Lawson, P. (2026, 13 juillet). Le Forem propose un nouvel outil pour les jeunes qui sortent des études. L-Post. https://lpost.be/espace-jeunes/le-forem-propose-un-nouvel-outil-pour-les-jeunes-qui-sortent-des-etudes/
[5] Lawson, P. (2026), op. cit.
[6] Le Soir. (2026, 10 juillet). Le Forem lance un nouvel outil pour aider les jeunes à s’orienter professionnellement. https://www.lesoir.be/758613/article/2026-07-10/le-forem-lance-un-nouvel-outil-pour-aider-les-jeunes-sorienter
[7] Trends-Tendances. (2026). FOREM : « Une bonne partie de ces personnes cherchent un emploi sans avoir encore défini leur orientation professionnelle ». https://trends.levif.be/entreprises/forem-une-bonne-partie-de-ces-personnes-cherchent-un-emploi-sans-avoir-encore-defini-leur-orientation-professionnelle/
[8] Econostrum (2026), op. cit.
[9] Guide social. Les centres PMS, partenaires de l’école. https://pro.guidesocial.be/articles/dossiers-a-la-une/article/les-centres-pms-partenaires-de-l-ecole . Missions fixées par le décret du 14 juillet 2006 relatif aux missions des centres PMS.
[10] SIEP. Service d’information sur les études et les professions. https://www.siep.be/
[11] Fédération Wallonie-Bruxelles. Le tronc commun, un nouveau parcours. Pacte pour un enseignement d’excellence. https://pactepourunenseignementdexcellence.cfwb.be/mesures/le-tronc-commun-un-nouveau-parcours/
[12] Le Forem. Les animations scolaires et Les métiers vont à l’école. https://www.leforem.be/citoyens/animations-scolaires.html
[13] Loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui transfère aux Régions l’information sur les métiers et les formations. Pôle emploi est devenu France Travail au 1er janvier 2024.