Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation

Au cours d’une même semaine de veille, en juillet 2026, deux actualités sans lien apparent se sont croisées sous mes yeux : le Forem wallon lançait Orientascan, son « GPS de l’orientation », pendant que la presse vietnamienne célébrait l’entrée des STEM à l’école. Toutes deux parlaient d’orienter vers l’emploi. Une bonne occasion d’interroger, par contraste, notre évidence française.

Post 1/5 de la série « L’orientation vue de deux ailleurs ».

Deux fenêtres ouvertes le même jour

Je pratique cette veille dans deux cadres. Je participe à l’équipe qui rédige la revue de presse hebdomadaire des Cahiers pédagogiques[1], et je tiens par ailleurs « L’actu du Web » pour le site du GREO[2]. Dans les deux cas figure une rubrique « Ailleurs », qui oblige à regarder au-delà des frontières. C’est une discipline modeste, mais elle a un effet que je crois précieux : elle dépayse et décentre nos visions.

Car l’intérêt d’un article étranger n’est pas d’abord de nous renseigner sur l’autre. Il est de rendre visible ce que, chez nous, nous ne voyons plus parce que nous le tenons pour acquis. Lire comment un Wallon ou un Vietnamien nomme et organise l’orientation, c’est se retourner un instant sur sa propre pratique et découvrir qu’elle n’allait pas de soi. La comparaison internationale, ici, ne sert pas à classer les systèmes du meilleur au pire ; elle sert à relativiser une évidence, la nôtre, dont la force tient précisément à ce qu’elle ne se dit jamais.

Le hasard a bien fait les choses. Le même jour, la rubrique « Ailleurs » m’a mis sous les yeux, côté wallon, le lancement à Liège d’Orientascan[3] par le Forem[4], et côté vietnamien, une série de textes sur les STEM[5], l’intelligence artificielle et la robotique à l’école[6]. Occasion, donc, autant que hasard heureux.

Un mot, avant tout, sur le statut de ces textes. Ce sont des articles de presse, non des études sociologiques : ils ne décrivent pas la réalité vérifiée de l’orientation en Wallonie ou au Vietnam, et je me garderai de les prendre pour des descripteurs fidèles de ces systèmes. Ce qu’ils donnent à lire, ce sont des manières de dire, donc des manières de penser et d’agir. Je les tiens pour des indices, non pour des preuves. Leur intérêt n’est pas de nous apprendre ce que font vraiment les Wallons ou les Vietnamiens, mais de faire ressortir, par différence, ce que nous tenons pour évident en France. C’est à ce titre, et à ce titre seul, que le détour vaut la peine : ce qui suit n’est pas une comparaison en règle, avec l’appareil méthodologique que cela suppose, mais la mise en forme d’un étonnement.

Trois questions simples, et des réponses qui divergent

Quand on met ces textes côte à côte, une question monte, d’apparence naïve : lorsque nous disons « orienter », parlons-nous tous de la même chose ? Il me semble que trois questions se cachent derrière ce verbe unique, et que chaque pays y répond à sa façon.

La première question est celle de la cible : oriente-t-on vers quoi ? Les textes wallons et vietnamiens répondent, chacun à leur manière, « vers l’emploi ». Le Forem parle de demandeurs d’emploi, de marché du travail, de projet professionnel ; la presse vietnamienne parle de métiers, de compétences technologiques, de préparation à des filières d’avenir. En France, la réponse spontanée est autre : on oriente d’abord dans la scolarité elle-même, vers une classe, une filière, une série, une spécialité. Se dessine alors un gradient, de l’école vers le marché : la scolarité, la formation, le métier, l’emploi. La scolarité est la cible la plus interne à l’école, celle où l’horizon du travail a presque disparu de l’écran : on gère un parcours scolaire, pas une entrée dans l’emploi. La formation vient ensuite, quand un but qualifiant se dessine. Le métier, dont parlent les textes vietnamiens, renvoie encore à une qualification, donc à une formation : il tire toujours, pour partie, du côté de l’école. L’emploi, enfin, dont parle le Forem, désigne une place sur le marché du travail, en aval de toute qualification. Chaque pays s’ancre à un endroit différent de ce gradient. La France se tient au tout début, du côté de la scolarité et de la formation ; la Wallonie, par le Forem, se tient à l’autre bout, du côté de l’emploi. Le Vietnam, lui, vise le métier, mais l’atteint précisément par la scolarité, en tissant l’orientation dans le curriculum. La scolarité y est le chemin ; chez nous, elle est la destination.

La deuxième question est celle de l’acteur : qui a le droit d’orienter ? Là, la France se singularise moins par sa cible que par son monopole. Chez nous, l’orientation reste très largement l’affaire de l’Éducation nationale et de ses personnels ; les autres mondes professionnels, celui de l’emploi en particulier, n’entrent guère dans l’école. Du côté francophone, au contraire, deux opérateurs coexistent, et ils relèvent même de deux niveaux de pouvoir distincts[7] : l’école et ses centres psycho-médico-sociaux, les PMS[8], dépendent de la Fédération Wallonie-Bruxelles ; l’emploi, la formation professionnelle et le Forem relèvent, eux, de la Région wallonne, avec les Cités des Métiers[9]. Orientascan, d’ailleurs, est un outil du Forem, pas de l’école. On peut alors se poser la question qui fâche : ce qui distingue vraiment la France, est-ce vers quoi elle oriente, ou qui elle autorise à le faire ?

La troisième question, plus discrète, est celle de la méthode : comment oriente-t-on ? Par paliers et décisions couperets, comme dans notre système à embranchements successifs ? Par accompagnement continu, « tout au long de la vie », comme le suggère la métaphore du GPS wallon ? Ou en tissant l’orientation dans le curriculum lui-même, comme le tente la réforme vietnamienne ? Je ne tranche pas ici : ces trois questions forment la grille de lecture de la série, non ses conclusions.

Une précaution, enfin, que la série assumera plutôt qu’elle ne la masquera. Les articles que la veille m’a livrés proviennent tous du Forem, c’est-à-dire du versant wallon de l’emploi. Il serait trompeur d’en conclure que l’on orienterait là-bas « vers l’emploi » quand nous orienterions « vers la formation » : le versant scolaire, celui des centres PMS relevant de la Fédération Wallonie-Bruxelles, travaille exactement comme le nôtre, vers les études et les filières. L’image d’un système tourné vers le travail est en partie un artefact de ce que la veille a capté ce jour-là. Reconnaître ce biais ne l’affaiblit pas ; il devient lui-même un objet d’analyse.

Le parcours en cinq temps

Cette série avancera en cinq temps. Après cette introduction, un premier arrêt du côté francophone, entre la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles, autour d’Orientascan et de la dualité entre les centres PMS et le Forem. Un deuxième au Vietnam, où l’orientation se fond dans le curriculum et l’apprentissage par l’expérience. Une mise en regard des deux, qui partagent la direction sans partager la cible ni la route. Enfin, un retour sur la France, le plus inconfortable sans doute, où la question ne sera pas seulement de savoir vers quoi nous orientons, mais qui nous laissons orienter.

Vous qui recevez des élèves, des familles, des demandeurs d’emploi : lorsque vous prononcez le mot « orienter », vers quoi va d’abord votre pensée, vers une scolarité à poursuivre, une formation à choisir, un métier à préparer, ou un emploi à trouver ? Ces quatre cibles ne se confondent pas, et le lieu d’où l’on parle, comme la place que l’on occupe, décide sans doute laquelle vient en premier.

N’hésitez, les commentaires sont possibles.

Bernard Desclaux

Notes

[1] Cahiers pédagogiques. Les revues de presse. https://www.cahiers-pedagogiques.com/categories/les-revues-de-presse/ (consulté le 13 juillet 2026).

[2] GREO. L’actu du Web. https://greo.hypotheses.org/ (consulté le 13 juillet 2026).

[3] Le Soir. (2026, 10 juillet). Le Forem lance un nouvel outil pour aider les jeunes à s’orienter professionnellement. https://www.lesoir.be/758613/article/2026-07-10/le-forem-lance-un-nouvel-outil-pour-aider-les-jeunes-sorienter (consulté le 13 juillet 2026).

[4] Le Forem, ou Office wallon de la formation professionnelle et de l’emploi, est le service public de l’emploi et de la formation professionnelle de la Région wallonne. Il conseille et accompagne les demandeurs d’emploi et joue le rôle d’intermédiaire sur le marché du travail. Voir Wallonie.be, Office wallon de la formation professionnelle et de l’emploi (Le Forem). https://www.wallonie.be/fr/acteurs-et-institutions/wallonie/autres-acteurs-publics-de-la-wallonie/office-wallon-de-la-formation-professionnelle-et-de-lemploi-le-forem (consulté le 13 juillet 2026).

[5] STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics), parfois francisé en STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), désigne autant un ensemble de disciplines qu’une approche pédagogique fondée sur l’expérience, la résolution de problèmes et la découverte des technologies, souvent reliée à l’orientation vers des études et des métiers d’avenir.

[6] Lao Động. (2025). Rapprocher les STEM, l’IA et la robotique des élèves du secondaire. https://fr.laodong.vn/giao-duc/dua-stem-ai-va-robotics-den-gan-hon-voi-hoc-sinh-pho-thong-1642681.ldo (consulté le 13 juillet 2026).

[7] En Belgique fédérale, l’enseignement est une compétence des Communautés (ici la Communauté française, qui se désigne comme Fédération Wallonie-Bruxelles depuis 2011), tandis que l’emploi et la formation professionnelle relèvent des Régions (ici la Région wallonne). L’orientation se trouve ainsi partagée entre deux niveaux de pouvoir distincts, configuration sans équivalent dans le système français.

[8] Les centres psycho-médico-sociaux (PMS) accompagnent les élèves tout au long de leur scolarité, de la maternelle au secondaire, sur les plans psychologique, social, de la santé et de l’orientation scolaire et professionnelle. Ils relèvent de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Voir Guide social, Les centres PMS, partenaires de l’école. https://pro.guidesocial.be/articles/dossiers-a-la-une/article/les-centres-pms-partenaires-de-l-ecole (consulté le 13 juillet 2026).

[9] Les Cités des Métiers sont des espaces d’information et de conseil sur les métiers, les formations et l’emploi, ouverts à tous les publics ; en Wallonie, elles sont associées au Forem.

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This entry was posted on lundi, juillet 20th, 2026 at 14:30 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation”

  1. Jean-marie Quairel Says:

    Il me semble que nous devrions avant tout créer les conditions d’un accompagnement de l’élève dans une démarche de questionnement sur son désir d’avenir dans la société et ses contraintes (Emancipation personnelle + Utilité sociale), avant de parler d’orientation. Ce terme devrait disparaitre au profit de celui de « choix de formation / choix de métier », en privilégiant les séquences d’expériences et en instituant le droit d’essayer et de se tromper. Le modèle de l’ADVP me parait le plus abouti à cet égard, mais il est inapplicable dans le système français.

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