Dans la même veille de juillet 2026, la presse vietnamienne racontait tout autre chose que la Wallonie : des festivals STEM, des robots dans les écoles, un cadre national pour enseigner l’intelligence artificielle dès 2026. Non pas un service qui accueille les jeunes à la sortie de l’école, mais une école qui, de l’intérieur, prétend les orienter. Changement complet de décor.
Post 3/5 de la série « L’orientation vue de deux ailleurs ».
L’orientation comme activité scolaire obligatoire
Commençons par le fait le plus structurant, celui qui manque à tous les autres articles pour être compris. Depuis la réforme du curriculum de 2018, le programme d’enseignement général vietnamien comporte une composante intitulée « activités d’expérience et d’orientation professionnelle », rendue obligatoire de l’école primaire jusqu’à la fin du secondaire[1]. Il ne s’agit pas d’une option ni d’un temps périphérique glissé entre deux disciplines : c’est une activité éducative inscrite au programme, avec ses volumes horaires et ses objectifs, au même titre qu’une matière.
Que l’on mesure la distance avec notre système. En France, l’orientation se joue par une succession de décisions administratives, à la fin de la troisième, à la fin de la seconde, sur la plateforme Parcoursup[2]. Elle est une série de bifurcations dans un parcours, une affaire de paliers et de choix couperets. Au Vietnam, du moins sur le papier, elle est un fil continu, tissé dans la scolarité elle-même depuis l’enfance. Là où nous produisons des moments d’orientation, ils installent une éducation à l’orientation. La nuance n’est pas de vocabulaire : elle engage deux conceptions du temps de l’élève.
C’est pourquoi je reprenais, en introduction de cette série, l’image d’un gradient allant de la scolarité vers l’emploi. Le Vietnam vise clairement le métier, cet objet qui reste adossé à une qualification. Mais, et c’est là son originalité, il l’atteint par la scolarité, en faisant de l’orientation une dimension de l’expérience scolaire ordinaire. La scolarité y est le chemin vers le métier, quand, chez nous, elle tend à être la destination. Un texte du corpus le formule très bien : l’orientation y est pensée comme un fil directeur de la scolarité, non comme une décision tardive prise en fin de parcours[3].
Orienter par l’expérience
Reste à savoir comment une école prétend orienter de l’intérieur. La réponse tient en un mot : l’expérience. L’idée directrice des textes vietnamiens est que l’élève découvre mieux ses intérêts et ses aptitudes lorsqu’il agit, manipule, teste et fabrique, plutôt que lorsqu’on lui décrit des métiers de manière abstraite. D’où la place accordée aux STEM, l’acronyme désignant les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques, mais entendu ici moins comme un bloc de disciplines que comme une manière d’apprendre par projets et par problèmes.
Les exemples rapportés sont éloquents. À Bac Giang, en janvier 2026, un « OPEN STEM DAY » a rassemblé quelque quatre mille participants, élèves, enseignants et parents, autour du thème d’un « avenir vert »[4]. Le ministère de l’Éducation a publié un cadre pilote pour enseigner l’intelligence artificielle aux élèves du secondaire, dont la mise en œuvre est annoncée pour le début de 2026. Le professeur Le Anh Vinh, qui dirige l’Institut national des sciences de l’éducation, résume la philosophie du dispositif : les élèves utiliseront de toute façon l’intelligence artificielle, la question est de savoir comment le leur apprendre[5]. Trois formes sont proposées aux écoles : l’intégration dans les disciplines existantes, l’enseignement de thèmes autonomes, et les activités d’expérience et les clubs.
On tient là une conception de l’orientation[6] qui n’est ni celle du conseil individuel, comme chez nos psychologues de l’Éducation nationale, ni celle du service d’accompagnement, comme au Forem wallon dont je parlais au post précédent. C’est une orientation par immersion : on ne dit pas à l’élève ce qu’est un métier de la robotique, on le lui fait éprouver, en espérant que l’intérêt naisse du geste. Le pari pédagogique est réel, et il a sa noblesse. Il suppose toutefois, pour tenir ses promesses, des enseignants formés et des écoles équipées, ce qui nous ramènera bientôt à la prudence.
Une orientation d’État, tournée vers les métiers d’avenir
Il serait naïf de ne voir dans tout cela qu’un généreux projet pédagogique. Car cette orientation par l’expérience est aussi, et peut-être d’abord, un instrument de politique publique, piloté d’en haut. Le Vietnam s’est doté dès 2018 d’une stratégie nationale d’éducation à l’orientation et de « répartition » des élèves entre les voies d’études, dispositif explicitement conçu pour orienter une part des jeunes vers l’enseignement professionnel et technique[7]. L’orientation n’est pas ici le fruit spontané de la curiosité enfantine : elle est un objectif de l’État, chiffré et planifié.
Or, toute politique de répartition pose, tôt ou tard, une question sociale que les textes vietnamiens se gardent d’aborder : qui, au juste, se retrouve orienté vers la voie professionnelle ? L’expérience française, et celle de bien d’autres pays invite à la méfiance. Lorsqu’un système se fixe pour objectif chiffré de diriger une fraction des élèves vers l’enseignement technique et professionnel, ce ne sont pas, en général, les enfants des catégories favorisées qui alimentent cette fraction. La « répartition » présentée comme un ajustement rationnel aux besoins de l’économie peut alors fonctionner, en pratique, comme un tri social, où l’orientation vers les métiers utiles redouble les inégalités d’origine. Je pose l’hypothèse avec prudence, car mes sources ne disent rien du profil des élèves concernés. Mais l’angle mérite d’être gardé à l’esprit : derrière la question « vers quel métier ? » se cache toujours la question « quel élève, et au bénéfice de qui ? ».
Les niveaux locaux suivent. La province de Bac Giang a adopté un plan de développement de l’éducation STEM pour la période 2025-2030, avec l’objectif d’équiper la totalité de ses écoles de salles dédiées et de former ses enseignants[8]. On reconnaît la logique : préparer les élèves aux secteurs jugés stratégiques, l’intelligence artificielle, la robotique, les technologies vertes, c’est-à-dire aux métiers dont l’économie vietnamienne anticipe le besoin. L’orientation de l’individu et la planification de la main-d’œuvre se rejoignent, exactement comme le GPS wallon conduisait vers les métiers en pénurie.
Mais la comparaison fait ressortir une différence qui me paraît décisive. En Wallonie, c’est un opérateur d’emploi, extérieur à l’école, qui aiguille vers les besoins du marché. Au Vietnam, c’est l’école elle-même qui est mobilisée à cette fin, de la maternelle au lycée. L’instrument de la stratégie économique n’est plus un service situé à la sortie du système éducatif : c’est le système éducatif tout entier. On peut alors se poser la question qui fâche : quand l’école entière est ordonnée à la préparation des métiers d’avenir, où finit l’orientation de l’élève et où commence la fabrication du travailleur dont le pays a besoin ? Les deux se confondent plus intimement encore qu’à Liège, parce qu’ici, il n’y a pas de cloison du tout entre l’école et l’économie.
Le territoire, aussi
Un dernier texte du corpus ajoute une nuance utile, en descendant du curriculum national au terrain. À Dong Anh, dans la banlieue de Hanoï, l’orientation prend la forme d’une mise en relation entre les jeunes, les employeurs et les institutions locales, portée par des coopérations entre structures de jeunesse, acteurs de l’emploi et autorités administratives[9]. On y retrouve une orientation très concrète, faite d’information, de rencontres et d’accompagnement vers des débouchés effectifs.
Ce visage territorial rappelle que l’orientation vietnamienne n’est pas seulement une affaire de programmes et de robots. Elle est aussi une intermédiation socio-économique de proximité, où l’école, les collectivités et les entreprises se coordonnent. La différence avec la France se creuse encore : ce que nous cloisonnons entre l’Éducation nationale, les Régions et le service de l’emploi se trouve là, du moins dans le discours, tenu ensemble.
Ce que le miroir vietnamien nous renvoie
Je dois ici redoubler la prudence que je m’imposais depuis le début. Non seulement je lis des articles de presse et des textes de politique éducative, donc des intentions et des discours plutôt que des réalités vérifiées, mais l’écart entre le curriculum affiché et ce qui se passe réellement dans les classes est, au Vietnam comme ailleurs, sans doute considérable. Une activité d’orientation inscrite au programme national ne garantit ni les enseignants formés, ni les salles équipées, ni les élèves effectivement transformés. Ces textes disent une ambition, ils ne décrivent pas un résultat. Je les tiens, une fois de plus, pour des indices d’une manière de penser l’orientation, non pour un état des lieux.
Cela dit, l’indice est parlant. Car ce que le Vietnam institutionnalise, une orientation tissée dans la scolarité, adossée à l’expérience et à la découverte des métiers dès le plus jeune âge, ressemble étrangement à ce vers quoi la France avance à pas comptés, avec la découverte des métiers introduite au collège et les parcours dédiés à l’avenir[10]. Nous hésitons à faire de l’orientation une composante ordinaire de la scolarité[11] ; d’autres n’hésitent pas, et en font même le levier d’une stratégie nationale. Le miroir vietnamien nous montre à la fois une audace dont nous manquons et un risque que nous redoutons, celui d’une école qui, à force d’orienter vers les métiers utiles, se ferait l’antichambre du marché.
Alors, pour vous qui accompagnez des élèves : préféreriez-vous une orientation qui reste, comme la nôtre, un moment de choix protégé des urgences économiques, ou une orientation qui, comme au Vietnam, s’invite dans toute la scolarité au risque de la mettre au service des besoins du pays ? Entre le palier et le fil continu, où placeriez-vous le curseur ?
N’hésitez pas, les commentaires sont possibles.
Bernard Desclaux
Liste des posts précédents
Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/20/hasard-de-veille-wallonie-vietnam-et-notre-orientation/
En Wallonie, l’orientation a deux maisons https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/23/en-wallonie-lorientation-a-deux-maisons/
Notes
[1] Ministère de l’Éducation et de la Formation du Vietnam. (2018). Programme d’enseignement général : activités d’expérience et activités d’expérience et d’orientation professionnelle (Circulaire n° 32/2018/TT-BGDĐT du 26 décembre 2018). La composante « activités d’expérience et d’orientation professionnelle » (Hoạt động trải nghiệm, hướng nghiệp) est obligatoire du primaire au secondaire.
[2] Desclaux, B. (2020). Orientation scolaire : les procédures mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ? L’Harmattan.
[3] Vietnam.vn. (s. d.). Promouvoir l’apprentissage par l’expérience, les STIM et l’orientation professionnelle des étudiants. https://www.vietnam.vn/fr/thuc-day-giao-duc-trai-nghiem-stem-va-huong-nghiep-cho-hoc-sinh
[4] Lao Động. (2025). Rapprocher les STEM, l’IA et la robotique des élèves du secondaire. https://fr.laodong.vn/giao-duc/dua-stem-ai-va-robotics-den-gan-hon-voi-hoc-sinh-pho-thong-1642681.ldo
[5] Lao Động (2025), op. cit.
[6] Une conception à rapprocher de celle de Henri Wallon qui a été finalement tenu à l’écart en France. Ouvrier-Bonnaz, R. (2019). Pour lire Wallon sur l’orientation. Les éditions sociales. Voir également cet article reproduit sur le blog de Jacques Vauloup : Henri Wallon et l’orientation, par Jean Drévillon [texte intégral] http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2024/11/01/Une-juste-orientation-reste-%C3%A0-inventer
[7] Premier ministre du Vietnam. (2018). Décision n° 522/QĐ-TTg portant approbation du projet d’éducation à l’orientation professionnelle et de répartition des élèves dans l’enseignement général pour la période 2018-2025 (« phân luồng »). Ce dispositif vise notamment à orienter une part des élèves vers l’enseignement professionnel et technique.
[8] Lao Động (2025), op. cit.
[9] Vietnam.vn. (s. d.). Mettre en relation les jeunes de Dong Anh avec des opportunités d’emploi et des services d’orientation professionnelle. https://www.vietnam.vn/fr/ket-noi-viec-lam-huong-nghiep-cho-thanh-nien-dong-anh
[10] Ministère de l’Éducation nationale (France). Parcours Avenir et découverte des métiers au collège (généralisée à partir de la classe de cinquième à la rentrée 2023). https://www.education.gouv.fr/parcours-avenir-7598
[11] Desclaux, B. (2026). L’éducation à l’orientation en France. Anatomie d’un échec récurrent. L’Harmattan.