MOOC: les profs vont-ils perdre leur job?

Ce billet fait suite à la lettre ouverte du département de philosophie de la San Jose State University (SJSU) au professeur Michael Sandell. Cette lettre a été écrite en réaction à la signature d’un accord entre la SJSU et edX, la plate-forme de MOOC développée par Harvard et le MIT. edX, au même titre que Coursera, propose des dizaines de cours en ligne, et notamment un cours de Michael Sandell portant sur la justice sociale, JusticeX. Cet accord stipule que le cours JusticeX deviendra le principal support de cours au sein de la SJSU pour la thématique enseignée et que les professeurs de la SJSU adopteront le modèle de  la pédagogie dite inversée, ou blended learning. Est-ce le début de la fin pour le système éducatif actuel?

Dans la pédagogie inversée, le cours magistral en présentiel disparaît; le cours, numérisé, est suivi hors des amphis. Les professeurs réservent leur temps à l’encadrement et à l’interaction avec les étudiants. Dans cette lettre, les professeurs de la SJSU dénoncent les motivations purement économiques qui sous-tendent cet accord, et à travers lui le mouvement MOOC. Les professeurs coûtent cher, et il n’est pas besoin d’un professeur pour animer un cours en pédagogie inversée, un assistant suffisant amplement. Ils y dénoncent, à juste titre, la volonté de la California State University de réduire la masse salariale sous prétexte d’innovation pédagogique.

Un professeur pour remplacer tous les professeurs en quelque sorte. Question sensible s’il en est. Dans les présentations des MOOC, c’est en général quand j’aborde ces problèmes que les noms d’oiseaux pleuvent. Ma position est simple: l’intérêt principal des MOOC est d’ouvrir des enseignements à des personnes qui n’y auraient pas accès sans eux, pas de remplacer les enseignants par un écran. L’adoption de cette méthode d’enseignement dans les systèmes institutionnels est une question complexe dans laquelle je ne me risquerai pas à donner mon avis.

Certes je suis pour davantage d’interaction et moins de cours magistraux en présentiel.  Mais j’avoue partager au moins en partie le point de vue de ces professeurs américains qui défendent leur métier. La vision d’un système universitaire à deux vitesses, avec d’une part des établissements qui pourraient payer de véritables professeurs, et d’autre part des établissements qui se contenteraient d’assistants reprenant des cours numérisés, est par certains côtés effrayante. D’autant qu’elle est plausible. Oui, il y a une dérive hégémonique derrière le mouvement MOOC. Oui, la crise économique aidant, il est probable que le conflit matérialisé par cette lettre se généralise dans les années à venir pour atteindre jusqu’à la vieille Europe. Oui, il y a un risque d’uniformisation. On veut leur imposer le cours d’un autre professeur sous prétexte d’innovation pédagogique. A peu de choses près, cela revient à imposer un manuel pour faire le cours. En France, c’est illégal pour ne pas dire anticonstitutionnel. Les MOOC commencent déjà aux Etats-Unis à mettre sous pression un système éducatif affaibli par les déficits publics.

Le refus pur et simple de faire face à cette situation est-il la solution? Je ne pense pas. Comme le soulignent si bien les enseignants de la SJSU, les motivations qui sous-tendent cet accord sont avant tout économiques. Or, l’économie finit toujours par dicter sa loi et ne se soucie guère des protestations des uns et des autres. La crise que nous traversons ne le prouve t-elle pas tous les jours par son lot de mauvaises nouvelles? La politique de l’autruche n’est pas la solution. Au contraire, il faut investir la Toile, filmer ses cours, les mettre à disposition du public. Ce n’est pas aussi cher qu’on le pense, c’est avant tout du temps et de la volonté. Vous n’avez pas les moyens de payer un professionnel? Demandez de l’aide à vos étudiants, ils seront ravis de vous aider, pas besoin de Steven Spielberg pour ça. Je ne dis pas d’organiser des MOOC (qui eux coûtent cher); le format de cours libre, ou open courseware est déjà largement suffisant. Certes le temps est précieux et la charge d’enseignement entre déjà en concurrence avec la recherche, elle-même  malmenée par des considérations administratives et financières. Mais le jeu en vaut la chandelle dans le contexte actuel.

La diversité des enseignements qui existe dans les salles de classes doit se retrouver sur la Toile. Il faut mettre un terme à l’hégémonie américaine dans le domaine, lutter contre le mouvement d’uniformisation qui est à l’oeuvre. A terme, ces cours mis en ligne constitueront la meilleure protection contre toute tentative de “remplacement”. « Prendre le cours en ligne d’un autre? Mais pourquoi donc? Le mien est déjà très bien fait. » Dans le contexte actuel, la meilleure défense est la contre-attaque. N’attendons pas d’être au pied du mur pour réagir, car alors il sera probablement trop tard.

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