Enseigner au XXI siècle

Non, les femmes n’ont pas « gagné le combat »

Parmi les sottises proférées par certains intellectuels médiatiques déclinistes et haineux de notre  présent,  il y a cette idée que les féministes auraient gagné, dans nos sociétés, et que du coup il ne faudrait pas aller plus loin, au risque de graves dérives (dont l’abandon de la « galanterie », promue comme valeur et soi-disant précurseuse de la libération de la femme). Au fond, la pétition récente lancée par Catherine Millet et autres s’inscrit dans la même logique, qui est celle du conservatisme éternel  qui insiste toujours sur les effets pervers pour remettre en cause le « nouveau ». Notons cependant qu’il serait malhonnête et dangereux de faire des amalgames hâtifs. Les déclarations scandaleuses d’une Brigitte Delahaie ou Elisabeth Lévy (mais qui peut accorder du crédit à une Elisabeth Lévy ?) ne déconsidèrent pas forcément un texte qui ne justifie nullement les agressions ni ne banalise le viol. On peut (et je le fais) le critiquer, montrer en quoi il est inopportun et non pertinent, sans pour autant le confondre avec ce qui a pu être dit après par certaines. Car à l’inverse, les aberrations au nom du féminisme de ceux qui veulent interdire le baiser du Prince charmant ou changer la fin de Carmen en dénaturant le sens de l’opéra de Bizet ne sont pas à mettre sur le dos de l’idée féministe qui est une des grandes avancées de l’humanité vers plus de progrès et de justice.

Plus que jamais, il convient d’être rigoureux et de ne pas tout confondre. Ainsi, expliquer et justifier ne sont jamais la même chose. Or, lorsqu’on présente les attouchements dans le métro sous l’unique angle de la « misère sexuelle » sans les qualifier en même temps d’inacceptables, on n’est plus dans la simple tentative de « compréhension ». Mais pour autant, il faut bien chercher à expliquer l’émergence de l’oppression des femmes  et se persistance depuis des siècles et c’est ce que gazaléfait par exemple brillamment  Olivia Gazalé dans un ouvrage que je viens de lire Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes. Elle développe ce point indiqué dans le sous-titre. Les hommes n’ont rien à perdre fondamentalement à l’émancipation des femmes, et il conviendrait à l’école peut-être de davantage faire émerger cette idée. Je recommande la lecture de ce livre passionnant, étayé par de très nombreuses références historiques (certaines citations font toujours bondir, même si on sait à quels extrémismes anti-femmes on a pu aller et qui restent si vivaces dans une très grande partie du globe…

Concernant le domaine de l’école, je me permets quelques idées en vrac :

  • Il faudrait faire apparaitre davantage les marques de l’oppression des femmes dans de multiples sociétés, y compris les plus prestigieuses : Athènes et Rome, olympeavec des manifestations spectaculaires qui n’ont rien à envier à ce qui se passe dans certains pays au nom de l’Islam. On attend d’ailleurs davantage de mea culpa de « notre » religion catholique sur tout ce qui a pu se dire et faire d’aberrant sous sa bannière.

De même faut-il montrer les stupidités pseudo- scientifiques qui ont justifié l’infériorisation des femmes. Sans doute les profs de SVT le font-ils au niveau de la reproduction, mais il est important de mêler des approches interdisciplinaires sur ces thématiques. On peut reprendre l’histoire du cerveau plus petit des femmes qui révélerait leur infériorité intellectuelle, telle que la racontait Jay Gould dans  un ouvrage.

Il me semble aussi important de présenter davantage des textes de défense des Poulain-De-La-Barre-De-L-egalite-Des-Deux-Sexes-1673-Livre-848048930_Ldroits des femmes, en opposant par exemple Condorcet ou Diderot à Rousseau (dont les tirades contre les femmes ternissent l’œuvre immense). Il y a aussi une manière de présenter le « machisme » de certaines œuvres sans pour autant être accusé de « politiquement correct ». Après tout, il n’est pas plus facile d’étudier en classe de grands textes du patrimoine comme La chanson de Roland où tuer des Musulmans est la porte du Paradis. Mais de grands auteurs peuvent être peu enclins au féminisme et pourtant présenter de superbes portraits de femmes victimes qui provoquent en nous compassion et révolte. Je pense par exemple à la bouleversante nouvelle de Maupassant La Rempailleuse. Ou le sort promis à Agnès dans L’Ecole des Femmes (admirablement rendu par Isabelle Adjani à ses débuts, dans la tirade des « Maximes »)

Il convient d’ailleurs en même temps de valoriser l’expression de sentiments chez beaucoup d’auteurs hommes (l’empathie de Hugo pour la mère de Cosette ou de Molière contre les mariages forcés) et à l’inverse de faire étudier des textes d’auteures qui ne sont pas forcément dans l’intime ou la douceur. Je me souviens à avoir fait rencontrer à mes quatrièmes une auteure de romans policiers pas spécialement « soft » et dont on avait étudié des nouvelles, Sarah Cohen-Scali. cpNotons aussi que s’il ne s’agit pas d’établir une parité au niveau des œuvres étudiées (j’avais eu à ce sujet une discussion vive avec une collègue très féministe mais pas prof de français!), on peut et on doit s’efforcer d’intégrer des œuvres de femmes au programme de l’année (voir le combat de Françoise Cahen pour le bac)

free to run

un beau film, qui montre l’histoire de la conquête du droit à courir…Aujourd’hui, les femmes majoritaires au marathon de New York

il me parait aussi essentiel de montrer combien certaines déclarations du « bon vieux temps » sont en décalage avec notre époque. Aujourd’hui, la personnalité politique préférée des français (si toutefois on accorde un crédit à ce genre de sondages un peu stupides sur le fond) serait Laura Flessel. Quel chemin parcouru depuis les avis de Pierre de Coubertin sur le sport et les femmes, surtout qu’il s’agit ici d’une activité si éminemment masculine autrefois (le duel à l’épée) ! Un équilibre à trouver entre témoignages de l’oppression et « bonnes nouvelles » du côté des progrès…

Oui, le combat féministe, toujours à mener, difficile en ce qu’il va parfois heurter « l’honnête père de famille » qu’évoquait Jules Ferry (et qu’il ne fallait pas choquer), lequel n’est pas seulement le père musulman. Mais il commence par les enseignants eux-mêmes.

J’ai plus d’une fois observé un phénomène vraiment récurrent. Lors de débats, de discussions après une conférence, qui prend la parole le premier et même les premiers ? Des hommes, dans neuf cas sur dix, même quand il s’agit d’une conférence que j’ai donnée et dans laquelle j’ai énoncé à l’avance ce phénomène). Cela devrait pourtant conduire des hommes se voulant féministes à attendre davantage avant de parler, non ? Quand on organise un débat, une table ronde d’ailleurs, oui, il faut être volontariste pour qu’une présence féminine soit incluse, la pente « naturelle » étant d’avoir d’abord des hommes, dans un monde enseignant pourtant très féminin. Il ne faut justement pas suivre la « pente dite naturelle » (et qui ne l’est pas !)

J’ai déjà dit ici que la question de l’égalité et de l’émancipation des femmes était sous-estimée à l’école. Insiste-t-on assez lorsqu’on évoque notre République sur ce scandale absolu qu’il ait fallu attendre 1944 pour que le droit de vote soit enfin accordé aux femmes ? Est-on assez sensible aux prises de paroles en classe et à leur répartition ? Combat-on avec suffisamment de virulence l’expression du sexisme, un devoir impératif surtout quand on est un homme et qu’on montre ainsi que la cause des femmes est bien celle de tous. Pas besoin d’écriture inclusive (que je refuse pour bien des raisons) pour mener ce combat tellement plus important que quelques règles de grammaire, qu’on peut laisser tranquilles.

Nous fêterons bientôt le cinquantenaire de mai 68, j’en reparlerai ici, sans doute faudra-t-il évoquer ce moment fort dans le combat des femmes, quand bien même il n’y en ait aucune parmi les « grands leaders » et les acteurs de ce moment fort ! Occasion aussi de s’élever contre ceux qui considèrent que « le féminisme ça suffit ! » alors qu’on en a plus que jamais besoin, comme composante du combat progressiste pour plus de liberté, plus d’égalité, plus de fraternité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>