Enseigner au XXI siècle

Voile: refuser le choix entre hystérie et banalisation

 Sur une question comme celle du « voile », comme il est difficile de pouvoir exprimer une opinion modérée, qui tienne compte de la complexité des problèmes, qui tente d’accorder pragmatisme et respect de principes et valeurs !

hudhab dayLa récente « Hidjab-Day » à Sciences Po, dont l’impact médiatique a été disproportionné avec la réalité des faits, a été l’occasion de déchaînement de prises de position et de déclarations enflammées. J’ai tendance à penser que cette initiative avait surtout quelque chose de dérisoire, voire de grotesque, ne serait-ce que parce que porter un voile un jour ne peut absolument pas faire prendre conscience qui que ce soit de ce que cela représente, en positif ou en négatif et qu’on voit mal quel sens autre que provocateur peut avoir cette manifestation.

La « question du voile » comprend en réalité de multiples niveaux d’analyse, renvoie à des problématiques très diverses, alors que trop souvent on nous enjoint de prendre parti « pour ou contre » et de se situer dans un camp, comme si les « camps » étaient homogènes et cohérents.

  • Il y a le plan du légal. Là on ne doit pas juger en fonction de valeurs morales ou idéologiques, mais à partir du droit. Personne ne peut justifier dans une démocratie qu’on impose une quelconque mode vestimentaire. Même s’il y a forcément des limites, dont celle de la décence, qui n’est pas en jeu ici. Reste la question de la distinction espace public/espace privé. Ces dernières années, on a étendu abusivement la notion d’ « espace public » en réduisant le privé à l’intime, comme si on ne pouvait pas manifester ses croyances en dehors d’un cercle très réduit, comme si le prosélytisme était à priori une atteinte à la République D’autant qu’il est clair que c’est bien l’Islam qui est visé à l’heure où on accepte des crêches dans des mairies et où on s’offusque d’une quête pour la construction d’une mosquée sur un marché.

. J’ai été très réservé à une certaine époque sur l’opportunité et la légitimité de  la loi sur les signes religieux à l’école, mais aujourd’hui, je pense que finalement, cela a été une bonne chose, du moment qu’on fait confiance aux établissements scolaires pour l’appliquer avec souplesse et sens du dialogue, avec souci d’aboutir x510_475120527-photo.jpg.pagespeed.ic.wrMCkD5eqtà des résultats et non d’humilier ou de faire capituler tel ou tel. Même si on peut regretter que, du coup, des familles musulmanes choisissent le privé pour que leurs filles puissent porter un voile. L’extension à l’Université, prônée désormais ouvertement dans le pré-programme de Les Républicains sur l’école, est en revanche une vraie folie. Ce serait une loi d’ailleurs inapplicable, qui serait attaquée en droit international et attiserait les tensions ; on serait sans doute les seuls en Europe à  adopter une telle législation.

  • Sur un autre plan, lié aux valeurs et à la culture, on peut tout à fait souhaiter qu’un jour il n’y ait plus de voile, qu’on puisse voir les cheveux des femmes, et au moins de celles qui veulent les montrer sans subir de pressions de leur environnement. On peut aussi souhaiter la fin de coutumes religieuses oppressives et qui limitent l’usage de bienfaits de la vie. Mais on n’en prend guère le chemin. Récemment à France Culture, les écrivains égyptiens dont le pseudo est unviersit« Mahmoud Hussein » faisaient remarquer que lorsqu’ils étaient étudiants au Caire, on ne voyait aucune femme voilée. Dans le quartier où j’ai enseigné à mes débuts (vers 1980), le mot « hallal » n’existait pas à la devanture des commerces et le voile dans les rues était plutôt l’apanage des femmes âgées. Oui, il y a un « recul » (si on considère comme moi qu’il s’agit d’un recul), et l’argument de dire : « nous, on a mis des siècles pour se libérer de l’emprise religieuse, il faut être patient » ne tient pas vraiment, puisqu’on est plutôt dans une phase de régression, de retour en arrière et non dans une longue marche progressive et progressiste. On peut regretter tout cela, et tout faire pour promouvoir ce qu’on appelle de façon un peu simpliste « les Lumières », aider à l’école les jeunes à s’ouvrir culturellement, à développer chez eux l’esprit critique de façon subtile, avec encore une fois un souci d’efficacité. Ce n’est pas en brandissant les interdictions, en exaltant « l’Autorité », en refusant la discussion en classe, qu’on y parviendra.(voir mon précédent billet sur la sinistre Ecole dont rêve la droite dure)

Donc, il faut bien vivre avec des pratiques vestimentaires et alimentaires qu’on n’approuve pas forcément, sans position intransigeante souvent contre-productive car entrainant le repli et le renfermement. Mais pour autant, je refuse le crédo de certains, comme celui des organisateurs de la Hidjab Day (l’anglais fait ici moderne et branché) : le voile serait un vêtement comme les autres. On peut à la fois ne pas le banaliser et admettre parfaitement qu’il a des significations multiples, qui ne se réduisent pas à l’oppression des femmes. Oui, il y a dans les quartiers populaires par exemple des femmes très actives, cultivées, bien plus « républicaines » et citoyennes que bien des soi-disant françaises « de souche » non voilées, mais bien moins libérées ; non le refus du voile, parfois hystérique, de certains pour qui cela parait être le problème numéro 1 de la société française, ne donne pas un certificat de « féminisme » (un Zemmour en est un symbole !).

D’ailleurs, il y a bien des paradoxes dans les positions pour ou contre.

On connait la virulence d’Elisabeth Badinter sur la question, au nom d’un universalisme qu’elle discrédite en le présentant de façon dogmatique et quasi sectaire. Ce qui choque le plus, c’est lorsqu’elle donne crédit à Marine Le Pen de défendre la laïcité au lieu de dénoncer la supercherie de ceux qui entourent leur profond rejet de l’autre …du voile de la laïcité de combat, qui n’est plus celle de Jaurès et Briand.  Badinter qui a écrit de nombreux textes où elle fustige tout différentialisme entre hommes et femmes (combat contre la promotion de l’allaitement, contre la survalorisation de « l’amour maternel ») est pourtant défendu par des catholiques rêvant d’un retour à des rôles traditionnels (voir récemment un débat de l’émission de Finkielkraut Répliques avec Eugénie Bastié).

Charte_LaiciteEn fait, il est important de pouvoir affirmer qu’on peut être à la fois désolé de l’extension du voile et de tout ce qui va avec et ne pas considérer que c’est la question majeure de la société française, qu’on peut traiter ces questions avec un pragmatisme qui ne peut être, vu nos traditions nationales, notre culture laïque, l’extrême tolérance anglaise ou canadienne, mais s’oppose à une vision radicale. Si certains négligent la pression dont sont victimes les femmes, mal vues lorsqu’elles ne portent pas de voile ou considérées comme étant alors quasiment des « putains », d’autres occultent les agressions dont sont aussi victimes aujourd’hui les femmes voilées, ou au moins les moqueries et injures qui peuvent les accabler.

J’ai vécu en direct en 1989 l’affaire du voile au collège Gabriel Havez de Creil (où j’ai enseigné plusieurs années). On retrouve aujourd’hui les mêmes débats dans une société qui a plutôt mal évolué, où les positions sont encore plus figées. Déjà on pouvait distinguer une éthique de conviction qui allait contre la présence de ces signes religieux dans l’espace scolaire et une éthique de la responsabilité qui laissait toute leur place à des discussions avec parents et élèves pour aboutir à des solutions. Tout alors était pollué par la présence d’un chef d’établissement très spécial qui fit ensuite carrière dans une droite dure (seul candidat de droite soutenu par JM Le Pen à des élections cantonales quelques années plus tard), lequel recevait pourtant le soutien enflammé de groupes féministes et adeptes d’une laïcité de combat. On en est toujours un peu là, avec cependant une extrême-droite bien plus forte et des groupes religieux fondamentalistes très présents et actifs ce qui était moins le cas à l’époque.

Je reviens donc au point de départ de cette modeste contribution à la réflexion sur le sujet finalement de la montée du religieux , mais aussi du recul de l’émancipation féminine dans certains environnements : il est bien difficile d’être nuancé, mesuré, de refuser les postures au profit d’un combat d’idées complexe , où il s’agit aussi de définir les mots en évitant les confusionnismes (voile/foulard/Burka…, islamophobie, concept discutable, mais qui recouvre des réalités ; laïcité envisagée comme dispositif légal ou comme valeur en soi, etc.). C’est difficile, mais ô combien nécessaire.

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Commentaires (6)

  1. Pingback: Laïcité : des enseignants victimes de la traitrise et de la lâcheté ? – Enseigner au XXI siècle

  2. Joshka

    Le « dévoilement » des femmes, une longue histoire française
    http://contre-attaques.org/magazine/article/le-devoilement

  3. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    c’est clair que toute loi sur le voile à l’université serait catastrophique. La prise de position pro de Valls est désastreuse. Espérons que cela ne sera jamais mis en pratique. Même si on préfererait dasn l’absolu que les étudiantes ne soient pas voilées…

  4. gerbail

    Bonjour,
    Sans me prononcer sur le voile je voudrais juste faire une remarque au sujet du Hidjab Day lors duquel des jeunes filles musulmanes proposaient d’expérimenter le regard des autres lorsque l’on porte le voile dans la rue. Je voudrais leur proposer d’expérimenter à leur tour le regard de l’autre en portant une coiffe bretonne ou alsacienne dans la rue….
    Il me semble que toute personne qui porte une tenue inhabituelle, attire forcément des regards. Ces regards ne sont bien souvent que curiosité ou étonnement. Peut-être faut-il aussi savoir assumer sa différence et ne pas interpréter, un peu vite, une conséquence naturelle (être regardé) comme un rejet.
    Je m’interroge toujours sur les propres intentions de ceux qui prêtent des intentions aux autres.

  5. spire jacqueline

    association valeurs de femmes AFA;
    Même les religieuses catholiques se font discrètes depuis longtemps avec leur tenue vestimentaire;quand on les rencontre,on sait que c’est le symbole d’un engagement personnel en religion,pas une publicité.

  6. LENA

    Je reviens d’une conférence internationale sur l’éducation, au Chili, organisée par le réseau des Académies des sciences, soucieux d’universalité et de tolérance. Nos collègues universitaires philippines, malaises ou indonésiennes , femmes de grande culture, ouvertes à nos échanges sur l’Islam et ses dérives, étaient toutes voilées. Comment imaginer qu’on puisse, un jour, leur interdire l’accès à nos universités pour une conférence ou un séminaire, dans le pays qui se vante en permanence de son universalisme modèle ? Impensable. La question du voile français est peut-être complexe, mais tout de même …

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