Enseigner au XXI siècle

L’excuse et la compréhension

Beaucoup ont été, à juste titre, choqués par la petite phrase du premier ministre : « comprendre, c’est un peu excuser » à propos du terrorisme. N’est-on pas là en plein populisme anti-intellectuel, dénoncé par Bernard Lahire dans un récent essai, qu’il a voulu lisible par un large public ? Bernard Lahire démonte avec clarté et vigueur les accusations portées contre la sociologie et analyse aussi en fin d’ouvrage les écrits de Val (et non plus Valls) en montrant combien ils sont consternants (Val avoue notamment qu’au fond, il n’a pas lu les livres de sociologie qu’il dénonce !) Il plaide en fait pour la complexité, et sur un phénomène comme le terrorisme, il montre, contrairement à ce qui est prétendu dans les diatribes sociophobes, qu’il ne s’agit pas du tout d’en rester aux « causes sociales », l’action d’un individu étant toujours prise dans un faisceau de motivations. L’auteur a d’ailleurs toujours développé ce point de vue dans son œuvre, dépassant sans doute un certain réductionnisme de Bourdieu dont il ne se réclame que de façon critique.
Cependant, il est vrai que le mot « comprendre » a une certaine ambigüité en français. Il donne « compréhensif » et « compréhensible », ce qui n’est pas la même chose. Et les glissements peuvent exister, revendiqués d’ailleurs par Xavier De la Gasnerie, par exemple dans une émission récente de Arrêt sur images, que j’ai eu bien du mal à regarder tant certains propos me paraissaient insupportables.(rappelons qu’il faut être abonné à ASI pour voir les émissions, celle-ci faisant suite à un autre, en revanche remarquable avec Raphael Liogier notamment). Pour ce sociologue à qui bien de ses collègues reprochent le peu d’études de terrain, il faut assumer l’excuse, et notre penseur à la mode dans certains milieux de la gauche de la gauche de se livrer à des analyses que je ne peux m’empêcher de trouver fumeuses (et révoltantes) sur par exemple la terrasse parisienne comme lieu d’exclusion (prix des consommations, lieu où les « jeunes de banlieue » se sentiraient mal à l’aise…) ce qui expliquerait que les terroristes, par une sorte de motivation « classiste », aient choisi pour cible certains cafés parisiens. Tant pis si les faits pourraient facilement démonter cette idée provocatrice, ne serait-ce que le choix d’une autre cible où viennent, en payant bien davantage, nombre de « jeunes de banlieue » à savoir le stade de France. On voudrait donner des armes (métaphoriques, celles-là !) aux contempteurs de la sociologie qu’on ne s’y prendrait pas mieux !

Ce qui me laisse penser qu’il faut bien préciser le sens des mots, et le champ dans lequel on s’inscrit : celui de l’explication n’est pas celui de l’action. L’explication ne cherche pas à provoquer l’indulgence (la notion de « circonstances atténuantes » est juridique et n’a rien à voir avec la sociologie), mais bien plutôt à apporter un éclairage qui CVT_La-sociologie-pour-les-nuls_1174sera utile pour agir, et notamment prévenir. Et jamais la sociologie ne peut prescrire ce que les politiques doivent faire, mais on peut regretter que bien des politiques ont aient une inculture sociologique abyssale.

 

n retrouve les mêmes débats s’agissant du domaine scolaire. La volonté de divers sociologues de comprendre en profondeur les mécanismes de l’échec scolaires, des violences dans les établissements ou des réactions de type communautaires ou anti-laïques est confondue par des polémistes de tous poils, là encore, en « excuse ». Et il est vrai qu’il peut y avoir, mais à la marge, des glissements vers le sens « être compréhensif ». Mais dans l’ensemble, les travaux sociologiques d’un Dubet, d’une Van Zanten ou d’un Debarbieux, qui s’appuient sur des enquêtes et des entretiens et non sur de vagues impressions, permettent d’y voir plus clair et de savoir mieux agir à bon escient. En aucun cas n’est niée la singularité des parcours individuels (en particulier les parcours hors norme de l’enfant de prof de fac qui échoue dans ses études au fils d’agent d’entretien qui entre à Polytechnique-mais je ne sais pas si ce cas existe !). Mais mettre à jour ce qui est régulier, statistiquement avéré, général, est essentiel. Tant pis si Finkielkraut par exemple oppose curieusement à la sociologie le journalisme descriptif (mais probablement les journaux qui pensent bien, du Figaro à Marianne) qui lui révélerait les « vérités qu’on veut cacher ». La sociologie participerait au fond d’un complot contre la vérité qui sera déjoué par l’enfant clamant que le roi est nu. Drôle d’enfant que le journaliste peu scrupuleux qui bâcle son enquête ou l’intellectuel médiatique qui s’appuie sur trois lettres de profs pour décrire l’école présente à la manière de Saint-Jean à Patmos !

andersen

qui est l’enfant du conte d’Andersen? chacun se le revendique!

 

Concernant les rapports entre l’action et l’explication, les choses ne sont pas forcément simples. On peut reprocher parfois aux sociologues de jouer les « chauves-souris » de La Fontaine : je suis un savant, donc je n’ai pas à me préoccuper de l’action, je ne prends pas position, mais je suis citoyen et je m’engage. Oui, certains peuvent jouer sur les deux tableaux, sans qu’on sache si c’est le savant qui s’exprime ou le militant qui récupère au passage la posture du savant. Ce sont les reproches que beaucoup d’entre nous font à certains membres de l’équipe Escol lorsqu’ils critiquent des réformes ou critiquent parfois avec virulence des projets ou pratiques innovantes, quittant leur posture de chercheur sans le dire vraiment. Voir par exemple des attaques contre les compétences, le socle commun, pas toujours d’ailleurs de façon sérieuse et irréprochable intellectuellement. Le spécialiste en la matière est sans doute Nico Hirtt, chercheur belge grand pourfendeur des compétences, mais par ailleurs plus que complaisant avec des régimes politiques qui ont pourtant montré suffisamment leur caractère odieux et inacceptable (Cuba, Corée du Nord –voir par exemple ses propos sur la Chine, et pas seulement celle d’aujourd’hui !) Mais là on n’est plus vraiment dans la discussion comprendre/excuser mais plutôt dans comprendre/accuser !

La sociologie de l’éducation est une alliée précieuse dans la lutte pour une école plus démocratique, qui ferait réussir davantage d’élèves. Elle doit certes rester à sa place, et d’ailleurs sa vocation n’est pas d’être un « outil » mais bien de présenter des résultats scientifiques dont peuvent s’emparer les décideurs divers. Elle doit avoir toute sa place, mais c’est une place parmi d’autres. Les élèves « rebelles », ou ceux qui en harcèlent d’autres, peuvent avoir des raisons de le faire, celles-ci ne sont pas pour autant de « bonnes raisons » et cela ne nous dit pas quoi faire pour agir, ne nous interdit sociologiepas les sanctions par exemple, quand bien même elles ne seraient qu’un palliatif et pas une solution sur le long terme. Des études dans ce domaine nous indiquent plutôt comment faire pour prévenir, davantage que pour remédier une fois le mal fait. Aujourd’hui se pose la question de la très difficile déradicalisation, mais on peut agir à la racine, si on peut se permettre ce jeu de mots pour essayer d’étouffer dans l’œuf ce processus morbide. Et là les travaux d’un Raphael Liogier ou Farhad Khosrokhavar sont très précieux.

On peut déplorer la faible présence de la culture sociologique au sein du monde enseignant, plus informé par les grands médias que par des lectures de textes complexes et rigoureux, voire par des émissions telles que le remarquable Grain à moudre de Hervé Gardette sur France culture. Probablement même, cette culture sociologique est-elle trop peu présente chez les formateurs ou inspecteurs. Elle est pourtant essentielle pour nous aider à comprendre et à « justifier » non pas les déviances ou refus des élèves, mais l’action pour les éviter, parfois les contourner et trouver des solutions fussent-elles fragiles et difficiles à mettre en œuvre. La sociologie est bien partie prenante de ces Lumières dont tout le monde se revendique sans trop savoir ce qu’on met dedans. Mais pas d’impérialisme, il y a bien d’autres composantes de ces lumièresLumières, telles la psychologie, ou les sciences cognitives, sur lesquelles je reviendrai prochainement, après parution d’un dossier des Cahiers pédagogiques « Neurosciences et pédagogie » que j’ai co-coordonné (en février)

On attribue à Spinoza (mais ce qu’il a exprimé est plus complexe) la phrase : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre ». Cela peut être le programme de travail de la sociologie. En tant qu’acteur, je préférerais dire : il faut rire, pleurer, haïr (comment ne pas haïr les assassins du Bataclan ?), mais cela ne doit pas empêcher de comprendre…

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Commentaires (2)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Vous avez probablement raison, il y a un moment où le chercheur devient je ne dirais pas idéologue, mais citoyen qui prend position. Il faudrait pouvoir séparer les rôles, mais ce n’est pas facile! En fait, en sciences humaines, il faut se méfier de la prétention à l’objectivité scientifique. POur autant, la sociologie ne se réduit certainement pas à l’idéologie. Sur Rochex, j’apprécie nombre de ses analyses, mais souvent pas les conclusions qu’il en tire (par exemple, il est contre la réforme du collège actuelle, alors qu’on pourrait dire qu’elle est justifiée justement par certaines de ses analyses…)

  2. mas

    Bjr, je suis en grande partie d’accord avec vous sur le rôle de la sociologie de l’éducation , mais soyez honnête et appliquez ce que vous dites des gens d’ESCOL à Dubet qui n’est pas plus objectif qu’un autre , même s’il va plus souvent « dans votre sens » que Terrrail ou Rochex… disons que les sociologues sont des idéologues comme les autres…

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